Bourbaki

Appendice

Caractérisation des termes et des relations

La métamathématique, lorsqu’elle dépasse le niveau très élémentaire du présent chapitre, utilise largement les résultats de la mathématique; nous l’avons signalé dans l’Introduction. Le but de cet Appendice est de donner un exemple simple de ce genre de raisonnements. Nous commencerons par établir certains résultats qui se rattachent à la théorie mathématique des monoïdes libres (A, I, § 7, no 2); nous en ferons ensuite l’ « application » métamathématique à la caractérisation des termes et relations d’une théorie.

1. Signes et mots

\* Soit SS un ensemble non vide, dont les éléments seront appelés signes dans ce qui suit (cette terminologie étant appropriée à l’application métamathématique que nous avons en vue). Soit L0(S)L_0(S) le monoïde libre construit sur SS (A, I, § 7, no 2) dont les éléments (appelés mots) sont identifiés aux suites finies A=(si)0≤i≤nA=(s_i)_{0\leq i\leq n} d’éléments de SS; nous noterons multiplicativement la loi de composition dans L0(S)L_0(S), ABAB étant donc la suite obtenue par juxtaposition de AA et de BB. Le mot vide ∅\varnothing est élément neutre de L0(S)L_0(S). Rappelons que la longueur l(A)l(A) d’un mot A∈L0(S)A\in L_0(S) est le nombre d’éléments de la suite AA; on a l(AB)=l(A)+l(B)l(AB)=l(A)+l(B); les mots de longueur 11 sont les signes. Nous désignerons par L(S)L(S) l’ensemble des mots non vides de L0(S)L_0(S).

Supposons en outre donnée une application s↦n(s)s\mapsto n(s) de SS dans l’ensemble N\mathbf{N} des entiers ≥0\geq 0; pour tout mot non vide A=(si)0≤i≤kA=(s_i)_{0\leq i\leq k} de L(S)L(S), on pose n(A)=n(A)= ∑i=0kn(si)\sum_{i=0}^{k} n(s_i), et n(∅)=0n(\varnothing)=0; on dit que n(A)n(A) est le poids de AA. On a évidemment n(AB)=n(A)+n(B)n(AB)=n(A)+n(B).

Si A=A′BA′′A=A'BA'', on dit que le mot BB est un segment de AA (segment propre si en outre B≠AB\ne A). Si A′A' (resp. A′′A'') est vide, on dit que BB est un segment initial (resp. final) de AA. Si l(A′)=kl(A')=k, on dit que BB commence à la (k+1)(k+1)-ème place.

Si A=BCDEFA=BCDEF (où les mots B,C,D,E,FB,C,D,E,F peuvent être vides), on dit que les segments CC et EE de AA sont disjoints.

2. Mots significatifs

Nous appellerons suite significative toute suite (Ai)1≤i≤n(A_i)_{1\leq i\leq n} de mots de L0(S)L_0(S) qui possède la propriété suivante: pour chaque mot AiA_i de la suite, l’une des deux conditions suivantes est vérifiée:

1° AiA_i est un signe de poids 0.

2° Il existe pp mots Ai1,Ai2,…,AipA_{i_1},A_{i_2},\ldots,A_{i_p} de la suite, d’indices <i<i, et un signe ff de poids pp, tels que Ai=fAi1Ai2…AipA_i=fA_{i_1}A_{i_2}\ldots A_{i_p}.

On appelle mots significatifs les mots qui figurent dans les suites significatives. On a immédiatement le résultat suivant:

Proposition 1 03P6

Si A1,A2,…,ApA_1,A_2,\ldots,A_p sont pp mots significatifs et ff un signe de poids pp, le mot fA1A2…ApfA_1A_2\ldots A_p est significatif.

3. Caractérisation des mots significatifs

Un mot A∈L0(S)A\in L_0(S) est dit équilibré s’il possède les deux propriétés suivantes:

1° l(A)=n(A)+1l(A)=n(A)+1 (ce qui implique que AA n’est pas vide).

2° Pour tout segment initial propre BB de AA, on a l(B)≤n(B)l(B)\leq n(B).

Proposition 2 03P7

Pour qu’un mot soit significatif, il faut et il suffit qu’il soit équilibré.

En effet, soit AA un mot significatif, figurant dans une suite significative A1,A2,…,AnA_1,A_2,\ldots,A_n; nous allons montrer, par récurrence sur kk, que chacun de ces AkA_k est équilibré. Supposons ceci établi pour les AjA_j d’indice j<kj<k, et prouvons-le pour AkA_k. Si AkA_k est un signe de poids 0 (ce qui est la seule hypothèse possible pour k=1k=1), AkA_k est équilibré puisque l(Ak)=1l(A_k)=1 et n(Ak)=0n(A_k)=0. Sinon, Ak=fB1B2…BpA_k=fB_1B_2\ldots B_p où ff est un signe de poids pp, et les BjB_j sont de la forme AijA_{i_j}, avec ij<ki_j<k, donc sont des mots équilibrés par hypothèse. On a

l(Ak)=1+l(B1)+l(B2)+…+l(Bp) l(A_k)=1+l(B_1)+l(B_2)+\ldots+l(B_p)
=1+(n(B1)+1)+(n(B2)+1)+…+(n(Bp)+1) =1+(n(B_1)+1)+(n(B_2)+1)+\ldots+(n(B_p)+1)
=1+p+n(B1)+n(B2)+…+n(Bp)=1+n(Ak). =1+p+n(B_1)+n(B_2)+\ldots+n(B_p)=1+n(A_k).

Soit d’autre part CC un segment initial propre de AkA_k, et soit qq le plus grand des

E I.44 DESCRIPTION DE LA MATHÉMATIQUE FORMELLE Appendice

entiers m<pm < p tels que BmB_m soit un segment de CC; on a donc C=fB1B2…BqDC = fB_1B_2\ldots B_qD, où DD est un segment initial propre de Bq+1B_{q+1}. Donc

l(C)=1+l(B1)+⋯+l(Bq)+l(D) l(C)=1+l(B_1)+\cdots+l(B_q)+l(D)
≤1+(n(B1)+1)+⋯+(n(Bq)+1)+n(D) \leq 1+(n(B_1)+1)+\cdots+(n(B_q)+1)+n(D)
≤p+n(B1)+⋯+n(Bq)+n(D)=n(C). \leq p+n(B_1)+\cdots+n(B_q)+n(D)=n(C).

Donc AkA_k est équilibré. Pour prouver que, réciproquement, tout mot équilibré est significatif, nous avons besoin des deux lemmes suivants:

Lemme 1 03P8

Soit AA un mot équilibré. Pour tout entier kk tel que 0≤k<l(A)0\leq k<l(A), il existe un segment équilibré SS de AA et un seul qui commence à la (k+1)(k+1)-ième place.

L’unicité de SS résulte aussitôt de la remarque suivante: si TT est un mot équilibré, aucun segment initial propre de TT n’est équilibré par définition. Prouvons l’existence de SS. Posons A=BCA=BC où l(B)=kl(B)=k. Pour tout ii tel que 0≤i≤q=l(C)0\leq i\leq q=l(C), soit CiC_i le segment initial de CC de longueur ii. Comme BB est un segment initial propre de AA, on a

l(Cq)=l(A)−l(B)≥n(A)+1−n(B)=n(Cq)+1. l(C_q)=l(A)-l(B)\geq n(A)+1-n(B)=n(C_q)+1.

D’autre part, on a 0=l(C0)≤n(C0)=00=l(C_0)\leq n(C_0)=0. Soit ii le plus grand des entiers j<qj<q tels que l(Ch)≤n(Ch)l(C_h)\leq n(C_h) pour 0≤h≤j0\leq h\leq j; on a donc l(Ci)≤n(Ci)l(C_i)\leq n(C_i) et l(Ci+1)≥n(Ci+1)+1l(C_{i+1})\geq n(C_{i+1})+1. Montrons que Ci+1C_{i+1} est équilibré. La condition relative aux segments initiaux propres est vérifiée en raison de la définition de ii. D’autre part, on a

n(Ci+1)+1≤l(Ci+1)=l(Ci)+1≤n(Ci)+1≤n(Ci+1)+1 n(C_{i+1})+1\leq l(C_{i+1})=l(C_i)+1\leq n(C_i)+1\leq n(C_{i+1})+1

donc l(Ci+1)=n(Ci+1)+1l(C_{i+1})=n(C_{i+1})+1, ce qui achève la démonstration.

Lemme 2 03GT

Tout mot équilibré AA peut se mettre sous la forme A=fA1A2…ApA=fA_1A_2\ldots A_p, où les AiA_i sont équilibrés et où n(f)=pn(f)=p.

En effet, soit ff le signe initial de AA. D’après le lemme 1, AA peut s’écrire fA1A2…ApfA_1A_2\ldots A_p, où les AiA_i sont équilibrés; il suffit de définir par récurrence AiA_i comme étant le segment équilibré de AA commençant à la k(i)k(i)-ième place, où k(i)=2+∑j<il(Aj)k(i)=2+\sum_{j<i}l(A_j). On a en outre

1+l(A1)+⋯+l(Ap)=l(A)=n(A)+1 1+l(A_1)+\cdots+l(A_p)=l(A)=n(A)+1
=n(f)+n(A1)+⋯+n(Ap)+1 =n(f)+n(A_1)+\cdots+n(A_p)+1
=n(f)+(l(A1)−1)+⋯+(l(Ap)−1)+1 =n(f)+(l(A_1)-1)+\cdots+(l(A_p)-1)+1

d’où n(f)=pn(f)=p.

Ces lemmes étant établis, on voit aussitôt, par récurrence sur la longueur de AA, que tout mot équilibré AA est significatif, en raison du lemme 2 et de la prop. 1.

Corollaire 1 03GU

Soit AA un mot significatif. Pour tout entier kk tel que 0≤k<l(A)0\leq k<l(A), il existe un segment significatif de AA et un seul qui commence à la (k+1)(k+1)-ième place.

Corollaire 2 03GV

Tout mot significatif AA peut se mettre, d’une manière et d’une seule, sous la forme fA1A2…ApfA_1A_2\ldots A_p, où les AiA_i sont significatifs et où n(f)=pn(f)=p.

4. Application aux assemblages d’une théorie mathématique

Supposons que l’ensemble SS soit l’ensemble des signes d’une théorie mathématique T\mathscr T. Nous poserons n([ ])=0n([\,])=0, n(τ)=n(¬)=1n(\tau)=n(\neg)=1, n(∨)=2n(\vee)=2, n(x)=0n(x)=0 pour toute lettre xx; enfin, pour tout signe spécifique ss de T\mathscr T, n(s)n(s) est le poids de ss, fixé par la donnée de T\mathscr T.

Soit AA un assemblage de T\mathscr T. Nous désignerons par A∗A^* le mot obtenu en effaçant les liens de AA, et nous dirons que AA est équilibré si A∗A^* est équilibré (dans L0(S)L_0(S)). Nous appellerons segment de AA tout assemblage obtenu en munissant un segment SS de A∗A^* des liens qui, dans AA, joignent deux signes de SS.

Critère 1. — Si AA est un terme ou une relation de T\mathscr T, AA est équilibré.

Soit en effet A1,A2,…,AnA_1,A_2,\ldots,A_n une construction formative de T\mathscr T où figure AA. Raisonnant par récurrence, supposons démontré que les AjA_j d’indice j<ij<i sont équilibrés, et prouvons que AiA_i est équilibré. Cela s’établit comme dans la première partie de la démonstration de la prop. 2, sauf lorsque AiA_i est de la forme τx(B)\tau_x(B), avec B=AjB=A_j, j<ij<i. Dans ce cas, soit CC l’assemblage obtenu en remplaçant xx, en chacune de ses occurrences dans BB, par [ ][\,]; le mot Ai∗A_i^* est identique à τC∗\tau C^*; or B∗B^* est équilibré, donc C∗C^* est équilibré (puisque n([ ])=n(x)=0n([\,])=n(x)=0); par suite Ai∗A_i^* est équilibré.

Nous avons donc obtenu une condition nécessaire pour qu’un assemblage de T\mathscr T soit un terme ou une relation. Cette condition, on va le voir, n’est pas suffisante.

Soit AA un assemblage équilibré de T\mathscr T. Si AA commence par une lettre ou un [ ][\,], AA se réduit nécessairement à ce signe initial (cor. 2 de la prop. 2). Dans tous les autres cas, nous allons définir le ou les assemblages antécédents à AA.

1° Si AA commence par un τ\tau, ou un ∨\vee, ou un signe spécifique, A∗A^* se met de manière unique sous la forme fB1B2…BpfB_1B_2\ldots B_p, ff étant un signe de poids p≥1p\geq 1 et les BiB_i étant équilibrés (cor. 2 de la prop. 2). Nous appellerons assemblages antécédents à AA les segments A1,A2,…,ApA_1,A_2,\ldots,A_p de AA qui correspondent aux segments B1,B2,…,BpB_1,B_2,\ldots,B_p de A∗A^*. En outre, nous dirons que AA est parfaitement équilibré si AA est identique à fA1A2…ApfA_1A_2\ldots A_p, autrement dit si, dans AA, aucun lien ne joint ff à l’un des BiB_i, ou deux des BiB_i distincts entre eux.

2° Si AA commence par un τ\tau, A∗A^* est de la forme τB\tau B, BB étant équilibré (cor. 2 de la prop. 2). Nous appellerons assemblage antécédent à AA l’un quelconque des assemblages A1A_1 définis de la façon suivante: on remplace les [ ][\,] de BB qui sont liés dans AA au τ\tau initial par une lettre xx distincte des autres lettres figurant dans BB, et on rétablit les liens qui joignent, dans AA, deux signes de BB. (Si, au lieu de xx, on substitue une lettre yy qui ne figure pas non plus dans BB, on obtient un assemblage qui n’est autre que (y∣x)A1(y|x)A_1.) En outre, nous dirons que AA est parfaitement

E I.46 DESCRIPTION DE LA MATHÉMATIQUE FORMELLE Appendice

équilibré si A est identique à τx(A1)\tau_x(A_1), autrement dit si aucun lien ne joint le τ\tau initial à des signes de BB autres que des □\square.

On peut alors énoncer le critère suivant:

CRITÈRE 2. — Soit AA un assemblage équilibré de T\mathscr{T}.

Pour que AA soit un terme, il faut et il suffit que l’une des conditions suivantes soit vérifiée: 1) AA se réduit à une lettre; 2) AA commence par un τ\tau, est parfaitement équilibré, et les assemblages antécédents sont des relations (d’après CF8, il suffit de vérifier qu’un assemblage antécédent est une relation).

Pour que AA soit une relation, il faut et il suffit que l’une des conditions suivantes soit vérifiée: 1) AA commence par un ∨\vee ou un ¬\neg, est parfaitement équilibré, et les assemblages antécédents sont des relations; 2) AA commence par un signe spécifique, est parfaitement équilibré, et les assemblages antécédents sont des termes.

Les conditions sont suffisantes d’après les critères CF1 à CF4 (I, p. 19). Montrons qu’elles sont nécessaires. Si AA est une relation, on a vu (I, p. 19) que AA commence par un ∨\vee, ou un ¬\neg, ou un signe spécifique. On raisonne de façon analogue dans les trois cas. Si par exemple AA commence par un ∨\vee, AA est de la forme ∨BC\vee BC, où BB et CC sont des relations, de sorte que BB, CC sont les assemblages antécédents à AA; AA est donc parfaitement équilibré. Si AA est un terme, ou bien il se réduit à une lettre, ou bien il commence par un τ\tau. Si AA commence par un τ\tau, la définition d’une construction formative prouve que AA est de la forme τx(B)\tau_x(B), où BB est une relation et xx une lettre, de sorte qu’on peut prendre BB pour assemblage antécédent à AA et que AA est parfaitement équilibré.

Lorsqu’on veut savoir si un assemblage donné AA (non réduit à une lettre) est une relation (resp. un terme) de T\mathscr{T}, on vérifie d’abord que AA est équilibré, et qu’il commence par un ∨\vee, un ¬\neg ou un signe spécifique (resp. un τ\tau). On forme le ou les assemblages antécédents, et on vérifie s’il y a lieu que AA est parfaitement équilibré. Ceci fait, on est ramené à un problème analogue, mais concernant des assemblages plus courts. De proche en proche, on est ramené à des assemblages dont chacun est réduit à un signe, pour lesquels la solution est immédiate.

Remarque 03GW

Sauf pour certaines théories mathématiques particulièrement pauvres en axiomes (I, p. 50, exerc. 7), on ne dispose pas, en général, d’un procédé du type précédent, permettant de savoir si une relation donnée RR d’une théorie T\mathscr{T} est un théorème de T\mathscr{T}.

Exercices

See the exercises for Appendix 0.

Transcribed from the printed edition, 2006, Springer. Not translated.