§ 3. Théories logiques
1. Les axiomes
On appelle théorie logique toute théorie dans laquelle les schémas S1 à S4 ci-dessous fournissent des axiomes impli.
S1. Si est une relation de , la relation est un axiome de .[^1]
S2. Si et sont des relations de , la relation est un axiome de .
S3. Si et sont des relations de , la relation est un axiome de .
S4. Si , et sont des relations de , la relation
est un axiome de .
Ces règles sont effectivement des schémas; vérifions-le par exemple pour S2. Soit une relation obtenue par application de S2: il y a donc des relations , de telles que soit la relation ; soient un terme de et une lettre; soient et les relations et ; alors est identique à , donc s’obtient par application de S2.
Intuitivement, les règles S1 à S4 ne font qu’exprimer le sens qu’on attache aux mots « ou » et « implique » dans le langage mathématique usuel.[^2]
Si une théorie logique est contradictoire, toute relation de est un théorème de . En effet, soit une relation de telle que et « non » soient des théorèmes de , et soit une relation quelconque de . D’après S2, est un théorème de , donc, d’après C1 (I, p. 23) « », c’est-à-dire , est un théorème de . Une nouvelle application de C1 montre que est un théorème de .
Dans toute la suite, désignera une théorie logique.
2. Premières conséquences
C6. Soient , , des relations de . Si et sont des théorèmes de , est un théorème de .
DESCRIPTION DE LA MATHÉMATIQUE FORMELLE § 3
En effet, est un axiome de , d’après S4 où on remplace par , par , et par « non ». D’après C1 (I, p. 23), est un théorème de . On conclut par une nouvelle application de C1.
C7. Si et sont des relations de , ou est un théorème de .
En effet, ou , et ou ou sont des axiomes de d’après S2 et S3. On conclut par application de C6.
C8. Si est une relation de , est un théorème de .
En effet, ou , et ou sont des axiomes d’après S2 et S1. On conclut par application de C6.
C9. Si est une relation, et un théorème de , est un théorème de .
En effet, ou est un théorème d’après C7, donc
« ou », c’est-à-dire ,
est un théorème d’après C1.
C10. Si est une relation de , « ou » est un théorème de .
En effet, « ou » est un théorème d’après C8. On conclut par S3 et C1.
C11. Si est une relation de , « » est un théorème de .
En effet, cette relation n’est autre que « ou » et le critère résulte de C10.
C12. Soient et deux relations de . La relation
est un théorème de .
En effet,
est un théorème d’après C11, S4 et C1. D’autre part,
est un axiome d’après S3. Donc
est un théorème d’après C6. Or, c’est la relation à établir.
C13. Soient , , des relations de . Si est un théorème de ,
est un théorème de .
En effet, est un théorème d’après C12 et C1. Donc ou ou est un théorème d’après S4 et C1. Par double application de S3 et de C6, on en conclut que ou ou est un théorème. Or, ceci est la relation à démontrer.
Nº 3 THÉORIES LOGIQUES E I.27
Désormais, nous emploierons le plus souvent les règles C1 et C6 sans nous y référer expli.
3. Méthodes de démonstration
I. Méthode de l’hypothèse auxiliaire. — Elle repose sur la règle suivante:
C14 (critère de la déduction). Soient une relation de , et la théorie obtenue en adjoignant aux axiomes de . Si est un théorème de , est un théorème de . Soit une démonstration de dans laquelle figure . Nous allons montrer de proche en proche que les relations sont des théorèmes de . Supposons ceci établi pour les relations qui précèdent , et prouvons que est un théorème de . Si est un axiome de , est, soit un axiome de , soit . Dans les deux cas, est un théorème de , par application de C9 ou de C8. Si est précédée des relations et , on sait que et sont des théorèmes de . Alors est un théorème de d’après C13. Donc, d’après C6, , c’est-à-dire « (non ) ou » est un théorème de , et par suite aussi
d’après S3. Or, , c’est-à-dire est un théorème de d’après S2. Par application de S4, on voit que
est un théorème de , donc que « ou » est un théorème de . Par S1, on conclut que est un théorème de .
En pratique, on indique qu’on va employer ce critère par une phrase du genre suivant: « Supposons que soit vraie ». Cette phrase signifie qu’on va raisonner pour un moment dans la théorie . On reste dans jusqu’à ce que l’on y ait démontré la relation . Ceci fait, il est établi que est un théorème de , et on continue (s’il y a lieu) à raisonner dans sans indiquer en général qu’on a abandonné . La relation que l’on a introduite comme nouvel axiome s’appelle l’hypothèse auxiliaire. \* Par exemple, quand on dit: « Soit un nombre réel », on construit une théorie dans laquelle la relation « est un nombre réel » est une hypothèse auxiliaire.\*
II. Méthode de réduction à l’absurde. — Elle repose sur la règle suivante:
C15. Soient une relation de , et la théorie obtenue en adjoignant l’axiome « non » aux axiomes de . Si est contradictoire, est un théorème de .
En effet, est un théorème de . Par suite (méthode de l’hypothèse auxiliaire), est un théorème de . D’après S4,
est un théorème de . D’après C10, « ou » est un théorème de . On conclut par application de S1.
En pratique, on indique qu’on va employer ce critère par une phrase du genre suivant: « Supposons que soit fausse ». Cette phrase signifie qu’on va raisonner pour un moment dans . On reste dans jusqu’à ce que l’on ait établi deux théorèmes de la forme et « non ». Ceci fait, il est établi que est un théorème de , ce qu’on indique en général par une phrase du genre suivant : « Or ceci (à savoir, dans les notations précédentes, et « non ») est absurde; donc est vrai ». On revient alors à la théorie dont on s’occupait précédemment.
Comme premières applications de ces méthodes, démontrons les critères suivants :
C16. Si est une relation de , (non non ) est un théorème de .
En effet, supposons « non non » vraie; il faut prouver . Supposons fausse. Dans la théorie ainsi fondée, « non non » et « non » sont des théorèmes. Ceci est absurde; donc est vraie.
C17. Si et sont des relations de ,
est un théorème de .
En effet, supposons vraie. Il faut prouver que est vraie. Or, supposons vraie et prouvons que est vraie. Supposons « non » vraie. Alors, « non » est vraie, ce qui est absurde.
III. Méthode de disjonction des cas. — Elle repose sur la règle suivante:
C18. Soient , , des relations de . Si « ou », , sont des théorèmes de , alors est un théorème de .
En effet, d’après S4, , et sont des théorèmes de . Compte tenu de S3 et S1, est un théorème de ; d’où la règle.
Pour démontrer , il suffit donc, quand on dispose d’un théorème « ou », de démontrer en adjoignant aux axiomes de , puis de démontrer en adjoignant aux axiomes de . L’intérêt de cette méthode provient du fait que, si « ou » est vraie, rien ne permet en général d’affirmer que l’une des relations , soit vraie.
En particulier, d’après C10, si , et , sont toutes deux des théorèmes de , est un théorème de .
IV. Méthode de la constante auxiliaire. — Elle repose sur la règle suivante:
C19. Soient une lettre, et des relations de telles que:
1° La lettre n’est pas une constante de et ne figure pas dans .
2° On connaît un terme de tel que soit un théorème de .
Soit la théorie obtenue en adjoignant aux axiomes de . Si est un théorème de , est un théorème de .
En effet, est un théorème de (critère de la déduction). Puisque n’est pas une constante de , est un théorème de d’après C3. Comme ne figure pas dans , est identique, d’après CS5 (I, p. 17), à . Enfin, est un théorème de , donc aussi .
Intuitivement, la méthode consiste à utiliser, pour démontrer , un objet arbitraire (la constante auxiliaire) qu’on suppose doué de certaines propriétés qui sont
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exprimées par A. \* Par exemple, dans une démonstration de géométrie où il s’agit, entre autres choses, d’une droite D, on peut « prendre » un point sur cette droite; la relation A est alors . \* Pour qu’on puisse se servir, au cours d’une démonstration, d’un objet doué de certaines propriétés, il faut évidemment qu’il existe de tels objets. Le théorème , dit théorème de légitimation, garantit cette existence.
En pratique, on indique qu’on va utiliser cette méthode par une phrase du genre suivant : « Soit un objet tel que A ». Contrairement à ce qui se passe dans la méthode de l’hypothèse auxiliaire, la conclusion du raisonnement ne concerne pas .
4. La conjonction
Soient , des assemblages. L’assemblage
sera désigné par « et ».
CS6. Soient , , des assemblages, une lettre. L’assemblage est identique à « et ».
Ceci résulte aussitôt de CS5 (I, p. 17).
CF9. Si , sont des relations de , « et » est une relation de (appelée conjonction de et de ).
Ceci résulte aussitôt de CF1 et CF2 (I, p. 19).
C20. Si , sont des théorèmes de , « et » est un théorème de .
Supposons « et » fausse, c’est-à-dire
vraie. D’après C16, « ou », c’est-à-dire , est vraie, donc « » est vraie. Or, ceci est absurde. Donc « et » est vraie.
C21. Si , sont des relations de , , sont des théorèmes de .
En effet, les relations
sont des théorèmes de d’après S2 et C7. Or
est un théorème de d’après C11. Donc
sont des théorèmes de . On conclut par application de C17.
On convient de désigner par « et et » (resp. « ou ou ») la relation
« et et » (resp. « ou ou ) »). Plus généralement, si on a des relations , on désigne par « et et ... et » une relation qui se construit de proche en proche par la convention que « et et ... et » désigne la même relation que « et et ... et ». On définit de même « ou ou ... ou ». La relation « et et ... et » est un théorème de si et seulement si chacune des relations est un théorème de .
Il en résulte que toute théorie logique est équivalente à une théorie logique possédant au plus un axiome explicite. C'est évident si ne possède aucun axiome explicite. Si possède les axiomes expli , soit la théorie qui admet les mêmes signes et les mêmes schémas que , et l'axiome explicite « et et ... et ». On voit aussitôt que tout axiome de (resp. ) est un théorème de (resp. ).
Soit la théorie sans axiome explicite qui admet les mêmes signes que et les seuls schémas S1, S2, S3, S4. L'étude de se ramène, en principe, à l'étude de : pour que la relation soit un théorème de , il faut et il suffit qu'il y ait des axiomes de tels que et et ... et soit un théorème de . En effet, la condition est évidemment suffisante. Supposons d'autre part que soit un théorème de , et soient les axiomes de qui figurent dans une démonstration de contenant . Soit (resp. ) la théorie déduite de par adjonction des axiomes (resp. de l'axiome « et et ... et »). La démonstration de dans est une démonstration de dans , donc est un théorème de et par suite de , puisqu'on a vu ci-dessus que et sont équivalentes. D'après le critère de la déduction,
est un théorème de .
Si est contradictoire, il existe d'après ce qui précède une conjonction d'axiomes de et une relation de telles que et (non )) soit un théorème de . Donc
est un théorème de , et comme « (non ) ou (non non ) » est un théorème de , « non » est un théorème de . Réciproquement, s'il existe une conjonction d'axiomes de telle que « non » soit un théorème de , et « non » sont des théorèmes de , de sorte que est contradictoire.
5. L'équivalence
Soient et des assemblages. L'assemblage
sera désigné par .
CS7. Soient des assemblages, une lettre. L'assemblage est identique à .
Ceci résulte aussitôt de CS5 (I, p. 17) et CS6 (I, p. 29).
CF10. Si et sont des relations de , est une relation de .
Ceci résulte aussitôt de CF5 (I, p. 19) et CF9 (I, p. 29).
Si est un théorème de , nous dirons que et sont équivalentes dans ; si est une lettre qui n'est pas une constante de , et si et sont considérées comme relations en , tout terme de qui vérifie l'une vérifie aussi l'autre.
Il résulte des critères C20 et C21 que, pour démontrer dans un théorème de la forme , il faut et il suffit qu'on puisse démontrer et dans . Cela se fait souvent en démontrant dans la théorie déduite de par adjonction de l'axiome , puis en démontrant dans la théorie déduite de par adjonction de l'axiome . Ces remarques permettent d'établir aussitôt les critères suivants, dont nous laissons la démonstration au lecteur.
C22. Soient , , des relations de . Si est un théorème de , est un théorème de . Si et sont des théorèmes de , est un théorème de .
C23. Soient et des relations équivalentes dans , et une relation de . Alors, on a dans les théorèmes suivants :
C24. Soient , , des relations de ; on a dans les théorèmes suivants :
C25. Si est un théorème de et une relation de , est un théorème de . Si « » est un théorème de , est un théorème de .
En principe, dans tout le reste de ce Traité, les critères C1 à C25 seront désormais utilisés sans référence.
Exercices
See the exercises for § 3.
[^1]: L’expression de ce schéma n’utilisant pas la lettre ni le symbole abréviateur est la suivante : Lorsqu’on a une relation, on obtient un théorème en écrivant de gauche à droite , , , puis trois fois de suite la relation donnée. Le lecteur pourra s’exercer à traduire de même l’expression des autres schémas. [^2]: Dans le langage courant, le mot « ou » peut avoir deux sens distincts suivant le contexte : lorsqu’on relie deux affirmations par le mot « ou », on peut vouloir affirmer, soit l’une au moins des deux (et éventuellement toutes les deux à la fois), soit l’une à l’exclusion de l’autre.