Bourbaki

§ 4. Théories quantifiées

1. Définition des quantificateurs

Dans le § 3, les seuls signes logiques qui aient joué un rôle sont ¬\neg et ∨\vee ; les règles qui vont être énoncées concernent essentiellement l'emploi des signes logiques τ\tau et □\Box.

DESCRIPTION DE LA MATHÉMATIQUE FORMELLE § 4

Si RR est un assemblage, et xx une lettre, l’assemblage (τx(R)∣x)R(\tau_x(R) \mid x)R se désigne par « il existe un xx tel que RR », ou par (∃x)R(\exists x)R. L’assemblage non⁡((∃x)non⁡R)\operatorname{non}((\exists x)\operatorname{non} R) se désigne par « pour tout xx, RR », ou par « quel que soit xx, RR », ou par (∀x)R(\forall x)R. Les symboles abréviateurs ∃\exists et ∀\forall s’appellent respectivement quantificateur existentiel et quantificateur universel. La lettre xx ne figure pas dans l’assemblage désigné par τx(R)\tau_x(R) ; elle ne figure donc pas dans les assemblages désignés par (∃x)R(\exists x)R et (∀x)R(\forall x)R.

CS8. Soient RR un assemblage, xx et x′x' des lettres. Si x′x' ne figure pas dans RR, (∃x)R(\exists x)R et (∀x)R(\forall x)R sont identiques respectivement à (∃x′)R′(\exists x')R' et (∀x′)R′(\forall x')R', où R′R' est (x′∣x)R(x' \mid x)R.

En effet (τx(R)∣x)R(\tau_x(R) \mid x)R est identique à (τx(R)∣x′)R′(\tau_x(R) \mid x')R' d’après CS1 (I, p. 17), et τx(R)\tau_x(R) est identique à τx′(R′)\tau_{x'}(R') d’après CS3 (I, p. 17). Donc (∃x)R(\exists x)R est identique à (∃x′)R′(\exists x')R'. Il en résulte que (∀x)R(\forall x)R est identique à (∀x′)R′(\forall x')R'.

CS9. Soient RR et UU des assemblages, xx et yy des lettres distinctes. Si xx ne figure pas dans UU, (U∣y)(∃x)R(U \mid y)(\exists x)R et (U∣y)(∀x)R(U \mid y)(\forall x)R sont identiques respectivement à (∃x)R′(\exists x)R' et (∀x)R′(\forall x)R', où R′R' est (U∣y)R(U \mid y)R.

En effet (U∣y)(τx(R)∣x)R(U \mid y)(\tau_x(R) \mid x)R est identique, d’après CS2 (I, p. 17), à (T∣x)(U∣y)R(T \mid x)(U \mid y)R, où TT est (U∣y)τx(R)(U \mid y)\tau_x(R), c’est-à-dire τx(R′)\tau_x(R') d’après CS4. D’où l’identité de (U∣y)(∃x)R(U \mid y)(\exists x)R avec (∃x)R′(\exists x)R', et par suite celle de (U∣y)(∀x)R(U \mid y)(\forall x)R avec (∀x)R′(\forall x)R'.

CF11. Si RR est une relation d’une théorie T\mathscr{T} et xx une lettre, (∃x)R(\exists x)R et (∀x)R(\forall x)R sont des relations de T\mathscr{T}.

Ceci résulte aussitôt de CF3, CF8 et CF2 (I, p. 19–20).

Intuitivement, considérons RR comme exprimant une propriété de l’objet désigné par xx. D’après la signification intuitive du terme τx(R)\tau_x(R), affirmer (∃x)R(\exists x)R revient à dire qu’il y a un objet possédant la propriété RR. Affirmer non⁡(∃x)non⁡R\operatorname{non}(\exists x)\operatorname{non} R, c’est dire qu’il n’existe aucun objet ayant la propriété « non RR » ; c’est donc dire que tout objet possède la propriété RR.

Si, dans une théorie logique T\mathscr{T}, on dispose d’un théorème de la forme (∃x)R(\exists x)R, où la lettre xx n’est pas une constante de T\mathscr{T}, ce théorème peut servir de théorème de légitimation dans la méthode de la constante auxiliaire (I, p. 28), puisqu’il est identique à (τx(R)∣x)R(\tau_x(R) \mid x)R. Soit alors T′\mathscr{T}' la théorie obtenue par adjonction de RR aux axiomes de T\mathscr{T}. Si on peut démontrer dans T′\mathscr{T}' une relation SS où xx ne figure pas, SS est un théorème de T\mathscr{T}.

C26. Soient T\mathscr{T} une théorie logique, RR une relation de T\mathscr{T} et xx une lettre. Les relations (∀x)R(\forall x)R et (τx(non⁡R)∣x)R(\tau_x(\operatorname{non} R) \mid x)R sont équivalentes dans T\mathscr{T}.

En effet, (∀x)R(\forall x)R est identique à « non⁡(τx(non⁡R)∣x)(non⁡R)\operatorname{non}(\tau_x(\operatorname{non} R) \mid x)(\operatorname{non} R) », donc à « non⁡non⁡(τx(non⁡R)∣x)R\operatorname{non}\operatorname{non}(\tau_x(\operatorname{non} R) \mid x)R ».

C27. Si RR est un théorème d’une théorie logique T\mathscr{T} dont la lettre xx n’est pas une constante, (∀x)R(\forall x)R est un théorème de T\mathscr{T}.

En effet, (τx(non⁡R)∣x)R(\tau_x(\operatorname{non} R) \mid x)R est un théorème de T\mathscr{T}, d’après C3 (I, p. 23).

N° 3 THÉORIES QUANTIFIÉES E I.33

Par contre, si xx est une constante de T\mathscr{T}, la vérité de RR dans T\mathscr{T} n’entraîne pas celle de (∀x)R(\forall x)R. Intuitivement, le fait que RR soit une propriété vraie de xx, qui est, dans T\mathscr{T}, un objet déterminé, n’entraîne évidemment pas que RR soit une propriété vraie de tout objet.

C28. Soient T\mathscr{T} une théorie logique, RR une relation de T\mathscr{T} et xx une lettre. Les relations « non (∀x)R(\forall x)R » et « (∃x)(nonR)(\exists x)(non R) » sont équivalentes dans T\mathscr{T}.

En effet, « non (∀x)R(\forall x)R » est identique à « non non (∃x)(nonR)(\exists x)(non R) ».

2. Axiomes des théories quantifiées

On appelle théorie quantifiée toute théorie T\mathscr{T} dans laquelle les schémas S1 à S4 (I, p. 25) et le schéma S5 ci-dessous fournissent des axiomes impli.

S5. Si RR est une relation de T\mathscr{T}, TT un terme de T\mathscr{T}, et xx une lettre, la relation (T∣x)R⇒(∃x)R(T \mid x)R \Rightarrow (\exists x)R est un axiome.

Cette règle est bien un schéma. En effet, soit AA un axiome de T\mathscr{T} obtenu par application de S5 : il y a donc une relation RR de T\mathscr{T}, un terme TT de T\mathscr{T} et une lettre xx tels que AA soit (T∣x)R⇒(∃x)R(T \mid x)R \Rightarrow (\exists x)R. Soient UU un terme de T\mathscr{T}, yy une lettre ; on va montrer que (U∣y)A(U \mid y)A s’obtient encore par application de S5. Par utilisation de CS1 (I, p. 17), et CS8 (I, p. 32), on peut se ramener au cas où xx est distincte de yy et ne figure pas dans UU. Soient alors R′R' la relation (U∣y)R(U \mid y)R et T′T' le terme (U∣y)T(U \mid y)T. Les critères CS2 (I, p. 17) et CS9 (I, p. 32) montrent que (U∣y)A(U \mid y)A est identique à (T′∣x)R′⇒(∃x)R′(T' \mid x)R' \Rightarrow (\exists x)R'.

Le schéma S5 exprime que s’il y a un objet TT pour lequel la relation RR, considérée comme exprimant une propriété de xx, est vraie, alors RR est vraie pour l’objet τx(R)\tau_x(R) ; ce qui est en accord avec la signification intuitive que nous avons attribuée à τx(R)\tau_x(R) (I, p. 18, Remarque).

3. Propriétés des quantificateurs

Nous n’aurons désormais à considérer que des théories quantifiées. Dans toute la fin de ce paragraphe, on désigne par T\mathscr{T} une telle théorie, et par T0\mathscr{T}_0 la théorie sans axiomes expli qui possède les mêmes signes que T\mathscr{T} et les seuls schémas S1 à S5 ; T\mathscr{T} est plus forte que T0\mathscr{T}_0.

C29. Soient RR une relation de T\mathscr{T}, et xx une lettre. Les relations « non (∃x)R(\exists x)R » et « (∀x)(nonR)(\forall x)(non R) » sont équivalentes dans T\mathscr{T}.

En effet, il suffit d’établir le critère dans la théorie T0\mathscr{T}_0, dont xx n’est pas une constante. Le théorème R⇔(non non R)R \Leftrightarrow (non\ non\ R) donne par C3 (I, p. 23), les théorèmes

(∃x)R⇒(τx(R)∣x)(non non R) (\exists x)R \Rightarrow (\tau_x(R) \mid x)(non\ non\ R)

et

(∃x)(non non R)⇒(τx(non non R)∣x)R. (\exists x)(non\ non\ R) \Rightarrow (\tau_x(non\ non\ R) \mid x)R.

Appliquant S5, on en déduit dans T0\mathscr{T}_0 les théorèmes

(∃x)R⇒(∃x)(non non R), (\exists x)R \Rightarrow (\exists x)(\mathrm{non}\ \mathrm{non}\ R),

et

(∃x)(non non R)⇒(∃x)R, (\exists x)(\mathrm{non}\ \mathrm{non}\ R) \Rightarrow (\exists x)R,

d’où le théorème (∃x)R⇔(∃x)(non non R)(\exists x)R \Leftrightarrow (\exists x)(\mathrm{non}\ \mathrm{non}\ R). Or, (∃x)(non non R)(\exists x)(\mathrm{non}\ \mathrm{non}\ R) est équivalente dans T0\mathscr{T}_0 à « non(∀x)(non R)(\forall x)(\mathrm{non}\ R) », c’est-à-dire à « non(∀x)(non R)(\forall x)(\mathrm{non}\ R) ». D’où le critère.

Les critères C28 et C29 permettent de déduire les propriétés d’un des quantificateurs de celles de l’autre.

C30. — Soient RR une relation de T\mathscr{T}, TT un terme de T\mathscr{T}, xx une lettre. La relation (∀x)R⇒(T∣x)R(\forall x)R \Rightarrow (T|x)R est un théorème de T\mathscr{T}.

D’après S5, (T∣x)(non R)⇒(τx(non R)∣x)(non R)(T|x)(\mathrm{non}\ R) \Rightarrow (\tau_x(\mathrm{non}\ R)|x)(\mathrm{non}\ R) est un axiome. Cette relation est identique à

(non (T∣x)R)⇒(non (τx(non R)∣x)R). (\mathrm{non}\ (T|x)R) \Rightarrow (\mathrm{non}\ (\tau_x(\mathrm{non}\ R)|x)R).

Donc (τx(non R)∣x)R⇒(T∣x)R(\tau_x(\mathrm{non}\ R)|x)R \Rightarrow (T|x)R est un théorème de T\mathscr{T}. On conclut par application de C26 (I, p. 32).

Soit RR une relation de T\mathscr{T}. D’après C26, C27 et C30, il revient au même (lorsque la lettre xx n’est pas une constante de T\mathscr{T}) d’énoncer dans T\mathscr{T} le théorème RR, ou le théorème (∀x)R(\forall x)R, ou enfin d’énoncer la règle métamathématique : si TT est un terme quelconque de T\mathscr{T}, (T∣x)R(T|x)R est un théorème de T\mathscr{T}.

C31. — Soient RR et SS des relations de T\mathscr{T}, et xx une lettre qui n’est pas une constante de T\mathscr{T}. Si R⇒SR \Rightarrow S (resp. R⇔SR \Leftrightarrow S) est un théorème de T\mathscr{T}, (∀x)R⇒(∀x)S(\forall x)R \Rightarrow (\forall x)S et (∃x)R⇒(∃x)S(\exists x)R \Rightarrow (\exists x)S (resp. (∀x)R⇔(∀x)S(\forall x)R \Leftrightarrow (\forall x)S et (∃x)R⇔(∃x)S(\exists x)R \Leftrightarrow (\exists x)S) sont des théorèmes de T\mathscr{T}.

En effet, supposons que R⇒SR \Rightarrow S soit un théorème de T\mathscr{T}. Adjoignons l’hypothèse (∀x)R(\forall x)R (où xx ne figure pas). Alors RR, donc SS, donc aussi (∀x)S(\forall x)S, sont vraies. Par suite (∀x)R⇒(∀x)S(\forall x)R \Rightarrow (\forall x)S est un théorème de T\mathscr{T}. Il en résulte que, si R⇔SR \Leftrightarrow S est un théorème de T\mathscr{T}, il en est de même de (∀x)R⇔(∀x)S(\forall x)R \Leftrightarrow (\forall x)S. Les règles relatives à ∃\exists s’en déduisent par emploi de C29.

C32. — Soient RR et SS des relations de T\mathscr{T}, et xx une lettre. Les relations

(∀x)(R et S)⇔((∀x)R et (∀x)S) (\forall x)(R\ \mathrm{et}\ S) \Leftrightarrow ((\forall x)R\ \mathrm{et}\ (\forall x)S)
(∃x)(R ou S)⇔((∃x)R ou (∃x)S) (\exists x)(R\ \mathrm{ou}\ S) \Leftrightarrow ((\exists x)R\ \mathrm{ou}\ (\exists x)S)

sont des théorèmes de T\mathscr{T}.

En effet, il suffit d’établir ces critères dans T0\mathscr{T}_0, dont xx n’est pas une constante. Si (∀x)(R et S)(\forall x)(R\ \mathrm{et}\ S) est vraie, « RR et SS » est vraie, donc chacune des relations RR, SS est vraie ; par suite chacune des relations (∀x)R(\forall x)R, (∀x)S(\forall x)S est vraie, donc

« (∀x)R(\forall x)R et (∀x)S(\forall x)S »

est vraie. On voit de même que, si « (∀x)R(\forall x)R et (∀x)S(\forall x)S » est vraie, (∀x)(R et S)(\forall x)(R\ \mathrm{et}\ S) est vraie. D’où le premier théorème. Le deuxième s’en déduit par emploi de C29.

On aura soin de noter que si (∀x)(R(\forall x)(R ou S)S) est un théorème de T\mathscr{T}, on ne peut en conclure que (∀x)R(\forall x)R ou (∀x)S(\forall x)S soit un théorème de T\mathscr{T}. Intuitivement, dire que la relation (∀x)(R(\forall x)(R ou S)S) est vraie signifie que, pour tout objet xx, l’une au moins des relations RR, SS est vraie; mais, en général, une seule d’eux sera vraie, et suivant le choix de xx, ce pourra être l’une ou l’autre des relations RR, SS. On voit de même que si (∃x)R(\exists x)R et (∃x)S(\exists x)S est un théorème de T\mathscr{T}, on ne peut en conclure que (∃x)(R(\exists x)(R et S)S) soit un théorème de T\mathscr{T}. On a toutefois le critère suivant:

C33. Soient RR et SS des relations de T\mathscr{T}, et xx une lettre qui ne figure pas dans RR. Les relations

(∀x)(R ou S)⇔(R ou (∀x)S)(\forall x)(R\ \mathrm{ou}\ S)\Leftrightarrow(R\ \mathrm{ou}\ (\forall x)S)
(∃x)(R et S)⇔(R et (∃x)S)(\exists x)(R\ \mathrm{et}\ S)\Leftrightarrow(R\ \mathrm{et}\ (\exists x)S)

sont des théorèmes de T\mathscr{T}.

En effet, il suffit d’établir le critère dans T0\mathscr{T}_0, dont xx n’est pas une constante. Soit T′\mathscr{T}' la théorie obtenue en adjoignant (∀x)(R ou S)(\forall x)(R\ \mathrm{ou}\ S) aux axiomes de T0\mathscr{T}_0. Dans T′\mathscr{T}', «RR ou SS», donc (non R)⇒S(\mathrm{non}\ R)\Rightarrow S, sont des théorèmes. Si «non RR» est vraie (hypothèse où xx ne figure pas), SS, donc aussi (∀x)S(\forall x)S, sont vraies. Donc (non R)⇒(∀x)S(\mathrm{non}\ R)\Rightarrow(\forall x)S est un théorème de T′\mathscr{T}', et par suite (∀x)(R ou S)⇒(R ou (∀x)S)(\forall x)(R\ \mathrm{ou}\ S)\Rightarrow(R\ \mathrm{ou}\ (\forall x)S) est un théorème de T0\mathscr{T}_0. De même, si «RR ou (∀x)S(\forall x)S» est vraie, «RR ou SS», donc (∀x)(R ou S)(\forall x)(R\ \mathrm{ou}\ S), sont vraies. Par suite (R ou (∀x)S)⇒(∀x)(R ou S)(R\ \mathrm{ou}\ (\forall x)S)\Rightarrow(\forall x)(R\ \mathrm{ou}\ S) est un théorème de T0\mathscr{T}_0. La règle relative à ∃\exists en déduit par emploi de C29.

C34. Soient RR une relation, xx et yy des lettres. Les relations

(∀x)(∀y)R⇔(∀y)(∀x)R(\forall x)(\forall y)R\Leftrightarrow(\forall y)(\forall x)R
(∃x)(∃y)R⇔(∃y)(∃x)R(\exists x)(\exists y)R\Leftrightarrow(\exists y)(\exists x)R
(∃x)(∀y)R⇒(∀y)(∃x)R(\exists x)(\forall y)R\Rightarrow(\forall y)(\exists x)R

sont des théorèmes de T\mathscr{T}.

En effet, il suffit d’établir le critère dans T0\mathscr{T}_0, dont xx, yy ne sont pas des constantes. Si (∀x)(∀y)R(\forall x)(\forall y)R est vraie, (∀y)R(\forall y)R, donc RR, donc (∀x)R(\forall x)R, donc (∀y)(∀x)R(\forall y)(\forall x)R sont vraies. De même, si (∀y)(∀x)R(\forall y)(\forall x)R est vraie, (∀x)(∀y)R(\forall x)(\forall y)R est vraie. D’où le premier théorème. Le deuxième s’en déduit par emploi de C29. Enfin, puisque (∀y)R⇒R(\forall y)R\Rightarrow R est un théorème de T0\mathscr{T}_0, il en est de même de (∃x)(∀y)R⇒(∃x)R(\exists x)(\forall y)R\Rightarrow(\exists x)R d’après C31; si (∃x)(∀y)R(\exists x)(\forall y)R est vraie, (∃x)R(\exists x)R est donc vraie, et par suite aussi (∀y)(∃x)R(\forall y)(\exists x)R. D’où le troisième théorème.

Par contre, si (∀y)(∃x)R(\forall y)(\exists x)R est un théorème de T\mathscr{T}, on ne peut en conclure que (∃x)(∀y)R(\exists x)(\forall y)R est un théorème de T\mathscr{T}. Intuitivement, dire que la relation (∀y)(∃x)R(\forall y)(\exists x)R est vraie signifie qu’étant donné un objet yy quelconque, il y a un objet xx tel que RR soit une relation vraie entre les objets xx et yy. Mais l’objet xx dépendra en général du choix de l’objet yy. Au contraire, dire que (∃x)(∀y)R(\exists x)(\forall y)R est vraie signifie qu’il y a un objet fixe xx tel que RR soit une relation vraie entre cet objet et tout objet yy.

4. Quantificateurs typiques

Soient AA et RR des assemblages, et xx une lettre. On désigne l’assemblage (∃Ax)(A et R)(\exists_Ax)(A\ \mathrm{et}\ R) par (∃Ax)R(\exists_Ax)R, et l’assemblage «non (∃Ax)(non R)(\exists_Ax)(\mathrm{non}\ R)» par (∀Ax)R(\forall_Ax)R. Les symboles

E I.36 DESCRIPTION DE LA MATHÉMATIQUE FORMELLE § 4

abréviateurs ∃A\exists_A et ∀A\forall_A sont appelés quantificateurs typiques. On notera que la lettre xx ne figure pas dans les assemblages désignés par

(∃Ax)R(∀Ax)R. (\exists_Ax)R \qquad (\forall_Ax)R.

CS10. — Soient AA et RR des assemblages, xx et x′x' des lettres. Si x′x' ne figure ni dans RR ni dans AA, (∃Ax)R(\exists_Ax)R et (∀Ax)R(\forall_Ax)R sont identiques respectivement à (∃A′x′)R′(\exists_{A'x'})R' et (∀A′x′)R′(\forall_{A'x'})R', où R′R' est (x′∣x)R(x'|x)R, et où A′A' est (x′∣x)A(x'|x)A.

CS11. — Soient AA, RR, UU des assemblages, xx et yy des lettres distinctes. Si xx ne figure pas dans UU, les assemblages (U∣y)(∃Ax)R(U|y)(\exists_Ax)R et (U∣y)(∀Ax)R(U|y)(\forall_Ax)R sont identiques respectivement à (∃A′x)R′(\exists_{A'x})R' et (∀A′x)R′(\forall_{A'x})R', où R′R' est (U∣y)R(U|y)R et où A′A' est (U∣y)A(U|y)A.

Ces règles résultent aussitôt des critères CS8, CS9 (I, p. 32), CS5 (I, p. 17) et CS6 (I, p. 29).

CF12. — Soient AA et RR des relations de T\mathscr{T}, et xx une lettre. Alors, (∃Ax)R(\exists_Ax)R et (∀Ax)R(\forall_Ax)R sont des relations de T\mathscr{T}.

Cela résulte aussitôt de CF11 (I, p. 32), CF9 (I, p. 29) et CF2 (I, p. 19).

Intuitivement, considérons AA et RR comme exprimant des propriétés de xx. Il peut arriver que, dans une série de démonstrations, on ne s’intéresse qu’aux objets vérifiant AA. Dire qu’il existe un objet vérifiant AA tel que RR, c’est dire qu’il existe un objet tel que « AA et RR » ; d’où la définition de ∃A\exists_A. Dire que tous les objets vérifiant AA ont la propriété RR, c’est dire qu’il n’existe pas d’objets vérifiant AA et tels que « non RR » ; d’où la définition de ∀A\forall_A. Dans la pratique, ces signes sont remplacés par des phrases assez diverses suivant la nature de la relation AA. \* On dira par exemple : « quel que soit l’entier xx, RR », « il existe un élément xx de l’ensemble EE tel que RR », etc.*

CS5. — Soient AA et RR des relations de T\mathscr{T}, xx une lettre. Les relations (∀Ax)R(\forall_Ax)R et (∀x)(A⇒R)(\forall x)(A\Rightarrow R) sont équivalentes dans T\mathscr{T}.

En effet, la relation (∀Ax)R(\forall_Ax)R est identique à

« non (∃x)(A et (non R)) ». \text{« non }(\exists x)(A\text{ et }(\text{non }R))\text{ »}.

Or, « AA et (non RR) » est équivalente dans T0\mathscr{T}_0 à non(A⇒R)(A\Rightarrow R), donc

« non (∃x)(A et (non R)) » \text{« non }(\exists x)(A\text{ et }(\text{non }R))\text{ »}

est équivalente dans T0\mathscr{T}_0 à « non (∃x)(non (A⇒R))(\exists x)(\text{non }(A\Rightarrow R)) » d’après C31 (I, p. 34), et cette dernière relation est identique à (∀x)(A⇒R)(\forall x)(A\Rightarrow R). Le critère est donc établi dans T0\mathscr{T}_0, et par suite dans T\mathscr{T}.

On a souvent à démontrer des relations de la forme (∀Ax)R(\forall_Ax)R. On le fait généralement en s’aidant d’un des deux critères suivants :

C36. — Soient AA et RR des relations de T\mathscr{T}, xx une lettre. Soit T′\mathscr{T}' la théorie obtenue en adjoignant AA aux axiomes de T\mathscr{T}. Si xx n’est pas une constante de T\mathscr{T}, et si RR est un théorème de T′\mathscr{T}', (∀Ax)R(\forall_Ax)R est un théorème de T\mathscr{T}.

En effet, A⇒RA\Rightarrow R est un théorème de T\mathscr{T} d’après le critère de la déduction, donc (∀Ax)R(\forall_Ax)R est un théorème de T\mathscr{T} d’après C27 (I, p. 32) et C35.

En pratique, on indique qu’on va employer cette règle par une phrase du genre suivant : « Soit xx un élément quelconque tel que AA. » Dans la théorie T′\mathscr{T}' ainsi constituée, on cherche à démontrer RR. On ne peut naturellement affirmer que RR soit elle-même un théorème de T\mathscr{T}.

C37. Soient AA et RR des relations de T\mathscr{T}, xx une lettre. Soit T′\mathscr{T}' la théorie obtenue en adjoignant les relations AA et « non RR » aux axiomes de T\mathscr{T}. Si xx n’est pas une constante de T\mathscr{T}, et si T′\mathscr{T}' est contradictoire, (∀Ax)R(\forall_A x)R est un théorème de T\mathscr{T}.

En effet, la théorie T′\mathscr{T}' est équivalente à la théorie obtenue en adjoignant « non (A⇒R)(A \Rightarrow R) » aux axiomes de T\mathscr{T}. D’après la méthode de réduction à l’absurde, A⇒RA \Rightarrow R est un théorème de T\mathscr{T}, donc aussi (∀Ax)R(\forall_A x)R d’après C27 (I, p. 32) et C35.

En pratique, on dit : « Supposons qu’il existe un objet xx vérifiant AA, pour lequel RR soit fausse », et on cherche à établir une contradiction.

Les propriétés des quantificateurs typiques sont analogues à celles des quantificateurs :

C38. Soient AA et RR des relations de T\mathscr{T}, xx une lettre. Les relations

non⁡(∀Ax)R⟺(∃Ax)(non⁡ R), \operatorname{non}(\forall_A x)R \Longleftrightarrow (\exists_A x)(\operatorname{non}\ R),
non⁡(∃Ax)R⟺(∀Ax)(non⁡ R) \operatorname{non}(\exists_A x)R \Longleftrightarrow (\forall_A x)(\operatorname{non}\ R)

sont des théorèmes de T\mathscr{T}.

C39. Soient AA, RR et SS des relations de T\mathscr{T}, et xx une lettre qui n’est pas une constante de T\mathscr{T}. Si la relation A⇒(R⇒S)A \Rightarrow (R \Rightarrow S) (resp. A⇒(R⇔S)A \Rightarrow (R \Leftrightarrow S)) est un théorème de T\mathscr{T}, les relations

(∃Ax)R⇒(∃Ax)S,(∀Ax)R⇒(∀Ax)S (\exists_A x)R \Rightarrow (\exists_A x)S,\qquad (\forall_A x)R \Rightarrow (\forall_A x)S

(resp.

(∃Ax)R⇔(∃Ax)S,(∀Ax)R⇔(∀Ax)S (\exists_A x)R \Leftrightarrow (\exists_A x)S,\qquad (\forall_A x)R \Leftrightarrow (\forall_A x)S

)

sont des théorèmes de T\mathscr{T}.

C40. Soient AA, RR et SS des relations de T\mathscr{T}, et xx une lettre. Les relations

(∀Ax)(R et S)⇔((∀Ax)R et (∀Ax)S) (\forall_A x)(R\ \text{et}\ S) \Leftrightarrow ((\forall_A x)R\ \text{et}\ (\forall_A x)S)
(∃Ax)(R ou S)⇔((∃Ax)R ou (∃Ax)S) (\exists_A x)(R\ \text{ou}\ S) \Leftrightarrow ((\exists_A x)R\ \text{ou}\ (\exists_A x)S)

sont des théorèmes de T\mathscr{T}.

C41. Soient AA, RR et SS des relations de T\mathscr{T}, et xx une lettre qui ne figure pas dans RR. Les relations

(∀Ax)(R ou S)⇔(R ou (∀Ax)S) (\forall_A x)(R\ \text{ou}\ S) \Leftrightarrow (R\ \text{ou}\ (\forall_A x)S)
(∃Ax)(R et S)⇔(R et (∃Ax)S) (\exists_A x)(R\ \text{et}\ S) \Leftrightarrow (R\ \text{et}\ (\exists_A x)S)

sont des théorèmes de T\mathscr{T}.

C42. Soient AA, BB, RR des relations de T\mathscr{T}, xx et yy des lettres. Si xx ne figure pas dans BB, et si yy ne figure pas dans AA, les relations

(∀Ax)(∀By)R⇔(∀By)(∀Ax)R (\forall_A x)(\forall_B y)R \Leftrightarrow (\forall_B y)(\forall_A x)R
(∃Ax)(∃By)R⇔(∃By)(∃Ax)R (\exists_A x)(\exists_B y)R \Leftrightarrow (\exists_B y)(\exists_A x)R
(∃Ax)(∀By)R⇒(∀By)(∃Ax)R (\exists_A x)(\forall_B y)R \Rightarrow (\forall_B y)(\exists_A x)R

sont des théorèmes de T\mathscr{T}.

E I.38 DESCRIPTION DE LA MATHÉMATIQUE FORMELLE § 5

A titre d’exemple, démontrons une partie de C42. La relation (∃ax)(∃by)R(\exists_a x)(\exists_b y)R est identique à (∃x)(A et (∃y)(B et R))(\exists x)(A \text{ et } (\exists y)(B \text{ et } R)), donc est équivalente dans T0\mathscr{T}_0 (puisque yy ne figure pas dans AA) à (∃x)(∃y)(A et (B et R))(\exists x)(\exists y)(A \text{ et } (B \text{ et } R)), d’après C33 et C31. De même, (∃by)(∃ax)R(\exists_b y)(\exists_a x)R est équivalente à (∃y)(∃x)(B et (A et R))(\exists y)(\exists x)(B \text{ et } (A \text{ et } R)). On conclut par application de C31 et C34 (I, p. 35).

\* Comme exemple d’application des critères précédents, considérons la relation suivante: « la suite de fonctions numériques (fn)(f_n) converge uniformément vers 0 dans [0,1][0,1] », ce qui signifie: « pour tout ϵ>0\epsilon > 0, il existe un entier nn tel que, pour tout x∈[0,1]x \in [0,1] et pour tout entier m≥nm \geq n, on ait ∣fm(x)∣≤ϵ|f_m(x)| \leq \epsilon ». Supposons qu’on veuille prendre la négation de cette relation (par exemple pour faire un raisonnement par l’absurde); le critère C38 montre que cette négation est équivalente à la relation suivante: « il existe un ϵ>0\epsilon > 0 tel que, pour tout entier nn, il existe un x∈[0,1]x \in [0,1] et un m≥nm \geq n pour lesquels ∣fm(x)∣>ϵ|f_m(x)| > \epsilon ». \*

Exercices

Dans tous ces exercices, T\mathscr{T} désigne une théorie quantifiée.

See the exercises for § 4.

Transcribed from the printed edition, 2006, Springer. Not translated.