Bourbaki

§ 1. Carquois

Son monument, superbe entre les monuments,

Qui hérisse, au-dessus d’un mur de briques sèches, Son faîte de tours comme un carquois de flèches...

Victor Hugo, Légende des siècles

1. Définition d’un carquois

Définition 1 01SS

Un carquois est un quadruplet (S,F,o,t)(S,F, o, t), où S et F sont des ensembles et o,to,t des applications de F dans S.

Soit C=(S,F,o,t)C = (S,F, o, t) un carquois. Les éléments de S s’appellent les sommets de C. Les éléments de F s’appellent les flèches de C. Soit ff une flèche de C ; le sommet o(f)o(f) s’appelle l’origine ou la source de ff, le sommet t(f)t(f) s’appelle le terme, ou le but de ff; on dit aussi que ff relie le sommet o(f)o(f) au sommet t(f)t(f). Les applications oo et tt s’appellent respectivement les applications source et but, ou origine et terme, du carquois C.

© N. Bourbaki et Springer-Verlag Berlin Heidelberg 2 016

N. Bourbaki, Topologie algébrique, DOI 10.1007/978-3-662-49361-8_2 151

Lorsque C est un carquois, Som(C), Fl(C) oCo_C et tCt_C désigneront respectivement l’ensemble des sommets, celui des flèches, l’application source et l’application but de C. Soient aa et bb des sommets de C; l’ensemble des flèches de C reliant aa à bb est noté Fla,b(C)_{a,b}(C), ou encore Ca,bC_{a,b}.

Pour faciliter la compréhension des raisonnements, on peut représenter un carquois par un dessin composé de points et de traits fléchés correspondant respectivement aux sommets et aux flèches. Le dessin :

f1g f_1g
∙∙∙k\bullet \bullet \bullet k abcabc f2hf_2h

représente un carquois dont les sommets sont a,b,ca,b,c, les flèches sont f1,f2,g,h,kf_1, f_2, g, h, k, et les applications source et but sont données par

o(f1)=o(f2)=ao(g)=bo(h)=co(k)=c o(f_1) =o(f_2) =ao(g) =bo(h) =co(k) =c
t(f1)=t(f2)=bt(g)=ct(h)=bt(k)=c t(f_1) =t(f_2) =bt(g) =ct(h) =bt(k) =c

2. Sous-carquois

Soient C et C′C' des carquois. On dit que C′C' est un sous-carquois de C si l’on a Som(C′')⊂\subset Som(C), Fl(C′')⊂\subset Fl(C) et que les applications oC′o_{C'} et tC′t_{C'} coïncident dans Fl(C′') avec les applications oCo_C et tCt_C. Si, de plus, toute flèche de C dont la source et le but appartiennent à Som(C′') est une flèche de C′C', on dit que C′C' est un sous-carquois plein de C.

Soit C un carquois et soit (Ci)i∈I(C_i)_{i\in I} une famille de sous-carquois de C. On appelle intersection de la famille (Ci)i∈I(C_i)_{i\in I} et l’on note ⋂i∈ICi\bigcap_{i\in I}C_i le sous-carquois de C dont l’ensemble des sommets est ⋂i∈I\bigcap_{i\in I} Som(Ci_i) et dont l’ensemble des flèches est ⋂i∈I\bigcap_{i\in I} Fl(Ci_i).

3. Morphismes de carquois

Soient C et C′C' des carquois. Un morphisme de carquois de C dans C′C' est un couple (u,v)(u, v), où u:u: Som(C) →\rightarrow Som(C′') et v:v: Fl(C) →\rightarrow Fl(C′') sont des applications telles que oC′∘v=u∘oCo_{C'}\circ v=u\circ o_C et tC′∘v=u∘tCt_{C'}\circ v=u\circ t_C.

Soit φ=(u,v)\varphi = (u, v) un morphisme de carquois de C dans C′C'. Les applications uu et vv se notent Som(φ\varphi ) et Fl(φ\varphi ). Si aa est un sommet de C, on notera par abus φ(a)\varphi (a) l’image d’un sommet aa de C et on dira que φ(a)\varphi (a) est l’image de aa par φ\varphi. De même, si ff est une flèche de C, on notera par abus φ(f)\varphi (f) la flèche v(f)v(f) de C′C' et on dira qu’elle est l’image de ff par φ\varphi.

Soient C, C′,C′′C',C'' trois carquois, soit φ=(u,v)\varphi = (u, v) un morphisme de C dans C′C' et soit φ′=(u′,v′)\varphi '= (u', v') un morphisme de C′C' dans C′′C''. Alors (u′∘u,v′∘v)(u'\circ u, v'\circ v) est un morphisme de C dans C′′C'' que l’on note φ′∘φ\varphi '\circ \varphi et que l’on appelle le composé de φ′\varphi ' et de φ\varphi.

On note IdC_C le morphisme (IdSom(C)_{Som(C)}, IdFl(C)_{Fl(C)}) de C dans lui-même.

Soit φ\varphi un morphisme de carquois de C dans C′C'. Pour que φ\varphi soit un isomorphisme, il faut et il suffit que les applications Som(φ\varphi ) et Fl(φ\varphi ) soient bijectives (cf. E, IV, p. 6).

Ainsi, si l’on appelle structure de carquois sur des ensembles S et F la donnée de deux applications o,t:F→So, t: F\rightarrow S, on peut prendre les morphismes de carquois pour morphismes de cette structure (E, IV, p. 11).

Soit φ\varphi un morphisme de carquois de C dans C′C'. Il existe un unique sous-carquois de C′C' dont les ensembles de sommets et de flèches sont les images de Som(φ\varphi ) et Fl(φ\varphi ) respectivement. On le note φ(C)\varphi (C) et on l’appelle l’image de C par φ\varphi. On dit que φ\varphi est injectif si les applications Som(φ\varphi ) et Fl(φ\varphi ) sont injectives ; dans ce cas, φ\varphi induit un isomorphisme de C sur son image.

Soient φ\varphi et ψ\psi des morphismes de carquois de C dans C′C'. Il existe un unique sous-carquois de C dont les sommets et les flèches sont respectivement les sommets et les flèches de C ayant même image par φ\varphi et ψ\psi. On l’appelle l’égalisateur de φ\varphi et ψ\psi.

4. Produits de carquois

Soit (Ci)i∈I(C_i)_{i\in I} une famille de carquois. Posons S = ∏i∈I\prod_{i\in I} Som(Ci_i), F=∏i∈IF =\prod_{i\in I} Fl(Ci_i) et soient oo et tt les applications ∏i∈IoCi\prod_{i\in I}o_{C_i} et ∏i∈ItCi\prod_{i\in I}t_{C_i} respectivement. Le quadruplet C=(S,F,o,t)C = (S,F, o, t) est un carquois appelé carquois produit de la famille (Ci)i∈I(C_i)_{i\in I}.

Il existe un unique morphisme de carquois pri:C→Ci_i: C\rightarrow C_i tel que les applications Som(pri_i) et Fl(pri_i) soient respectivement les projections d’indice ii de Som(C) dans Som(Ci_i) et de Fl(C) dans Fl(Ci_i).

On a la propriété universelle suivante : Soit C′C' un carquois ; pour toute famille (φi)i∈I(\varphi_i)_{i\in I}, où, pour tout i∈I,φi:C′→Cii\in I,\varphi_i: C'\rightarrow C_i est un morphisme de carquois, il existe un unique morphisme de carquois φ:C′→C\varphi : C'\rightarrow C tel que φi=\varphi_i= pri∘φ_i\circ \varphi pour tout i∈Ii\in I.

5. Chemins et lacets dans un carquois

Définition 2 01ST

Soit C un carquois. Un chemin dans C est une suite c=(a0,f1,a1,...,an−1,fn,an)c= (a_0, f_1, a_1, . . . , a_{n-1}, f_n, a_n), où nn est un entier ⩾0,a0,...,an\geqslant 0,a_0, . . . , a_n sont des sommets de C et où, pour 1⩽i⩽n,fi1\leqslant i\leqslant n,f_i est une flèche de C reliant ai−1a_{i-1} à aia_i. On dit que le chemin cc est de longueur nn.

Soit c=(a0,f1,a1,...,an−1,fn,an)c= (a_0, f_1, a_1, . . . , a_{n-1}, f_n, a_n) un chemin de longueur nn dans C. Le sommet a0a_0 s’appelle l’origine, ou la source, de cc; le sommet ana_n s’appelle le terme, ou le but, de cc; on dit aussi que cc relie le sommet a0a_0 au sommet ana_n. Le sommet aia_i, pour 0⩽i⩽n0\leqslant i\leqslant n, s’appelle le sommet d’indice ii; la flèche fif_i, pour 1⩽i⩽n1\leqslant i\leqslant n, s’appelle la ii-ème flèche, ou la flèche d’indice ii. Un chemin de longueur ⩾1\geqslant 1 est déterminé par la suite de ses flèches.

Un chemin dont l’origine est égale au terme est appelé un lacet. Un chemin de longueur 0 est un lacet, dit constant.

On dit que des chemins

c=(a0,f1,a1,...,an−1,fn,an)c= (a_0, f_1, a_1, . . . , a_{n-1}, f_n, a_n) et c′=(a0′,f1′,a1′,...,am−1′,fm′,am′)c'= (a'_0, f'_1, a'_1, . . . , a'_{m-1}, f'_m, a'_m)

dans C sont juxtaposables si le terme ana_n de cc est l’origine a0′a'_0 de c′c'. Dans ce cas, la suite (a0,f1,a1,...,an−1,fn,an,f1′,a1′,...,fm′,am′)(a_0, f_1, a_1, . . . , a_{n-1}, f_n, a_n, f'_1, a'_1, . . . , f'_m, a'_m) est un chemin dans C que l’on note c∗c′c*c' et que l’on appelle le chemin juxtaposé de cc et c′c'. Il relie l’origine de cc au terme de c′c'; sa longueur est la somme des longueurs des chemins cc et c′c'.

6. Composantes connexes d’un carquois

Soit C=(S,F,o,t)C = (S,F, o, t) un carquois. Considérons la relation d’équivalence RCR_C dans S la plus fine telle que la relation RC{o(f),t(f)}R_C\{o(f), t(f)\} soit satisfaite pour toute flèche ff de C. Deux sommets a,ba,b de C sont équivalents pour cette relation si et seulement s’il existe un entier n⩾0n\geqslant 0, des sommets a0,...,ana_0, . . . , a_n de C et des flèches f1,...,fnf_1, . . . , f_n de C tels que a0=a,an=ba_0=a,a_n=b et tels que, pour 1⩽i⩽n1\leqslant i\leqslant n, la flèche fif_i relie ou bien ai−1a_{i-1} à aia_i, ou bien aia_i à ai−1a_{i-1}.

Les classes d’équivalence de cette relation d’équivalence s’appellent les composantes connexes de C. On note π0(C)\pi_0(C) l’ensemble des composantes connexes de C. On dit enfin que C est connexe s’il a au plus une composante connexe.

Soit φ:C→C′\varphi : C\rightarrow C' un morphisme de carquois. L’application Som(φ\varphi ) définit par passage aux quotients une application de π0(C)\pi_0(C) dans π0(C′)\pi_0(C') qu’on notera π0(φ)\pi_0(\varphi ).

Exercices

See the exercises for § 1.

Transcrit du volume imprimé. Non traduit.