Bourbaki

§ 1. Sous-groupes et groupes quotients de R\mathbf{R}

1. Sous-groupes fermés de R\mathbf{R}

Proposition 1

Tout sous-groupe fermé du groupe additif R\mathbf{R}, distinct de R\mathbf{R} et de {0}\{0\}, est un groupe discret de la forme a.Za.\mathbf{Z}, où a>0a > 0 (autrement dit, est formé des multiples entiers de aa).

Montrons d’abord que tout sous-groupe non discret de R\mathbf{R} est partout dense. Si un sous-groupe GG de R\mathbf{R} n’est pas discret, pour tout ε>0\varepsilon > 0, il existe un point x≠0x \neq 0 de GG appartenant à l’intervalle (−ε,+ε)(-\varepsilon, +\varepsilon); comme les multiples entiers de xx appartiennent à GG, tout intervalle de longueur >ε> \varepsilon contient un tel multiple, c’est-à-dire que GG est partout dense dans R\mathbf{R}.

Tout sous-groupe fermé distinct de R\mathbf{R} est donc discret. Reste à montrer que tout sous-groupe discret GG de R\mathbf{R}, non réduit à 00, est de la forme a.Za.\mathbf{Z}, où a>0a > 0. Or, la relation −G=G-G = G montre que l’ensemble HH des éléments >0> 0 de GG n’est pas vide; si b∈Hb \in H, l’intersection de l’intervalle [0,b][0, b] et de GG est un ensemble compact et discret, donc fini; soit aa le plus petit des éléments de HH contenus dans [0,b][0, b]; pour tout x∈Gx \in G, posons m=[x/a]m = [x/a] (partie entière de x/ax/a); on a x−ma∈Gx - ma \in G et 0≤x−ma<a0 \leq x - ma < a; d’après la définition de aa, x−ma=0x - ma = 0, ce qui prouve que G=a.ZG = a.\mathbf{Z}.

2. Groupes quotients de R\mathbf{R}

Tout groupe quotient séparé de R\mathbf{R} est de la forme R/H\mathbf{R}/H, où HH est un sous-groupe fermé de R\mathbf{R} (III, p. 13, prop. 18); donc, d’après la prop. 1 de V, p. 1:

Proposition 2

Les groupes quotients séparés de R\mathbf{R}, non réduits à l’élément neutre, sont les groupes R/aZ\mathbf{R}/a\mathbf{Z} (a≥0a \geq 0).

Si aa et bb sont des nombres >0> 0, l’automorphisme x↦(b/a)xx \mapsto (b/a)x de R\mathbf{R} transforme aZa\mathbf{Z} en bZb\mathbf{Z}; donc (III, p. 17, Remarque 3) les groupes quotients R/aZ\mathbf{R}/a\mathbf{Z} et R/bZ\mathbf{R}/b\mathbf{Z} sont isomorphes; en d’autres termes:

Proposition 3

Tout groupe quotient séparé de R\mathbf{R}, distinct de R\mathbf{R} et non réduit à l’élément neutre, est isomorphe au groupe R/Z\mathbf{R}/\mathbf{Z}.

Définition 1

Le groupe topologique R/aZ\mathbf{R}/a\mathbf{Z} (a>0a > 0) est appelé groupe additif des nombres réels modulo aa. On désigne par T\mathbf{T} le groupe topologique R/Z\mathbf{R}/\mathbf{Z}; en tant qu’espace topologique, T\mathbf{T} est appelé tore à une dimension (par abus de langage, on appelle aussi « tore à une dimension » le groupe topologique T\mathbf{T}).

Remarque 1

La relation x≡yx \equiv y (mod. aZa\mathbf{Z}) s’écrit plus souvent x≡yx \equiv y (mod. aa) ou simplement x≡yx \equiv y (aa), et se lit « xx et yy sont congrus modulo aa »; elle signifie donc que x−yx - y est un multiple entier de aa. Lorsque aa est entier, la relation induite sur Z\mathbf{Z} par cette relation d’équivalence n’est autre que la congruence modulo aa (A, I, p. 46), ce qui justifie la notation précédente.

Remarque 2

Comme nous le verrons dans VI, p. 12, l’espace topologique T\mathbf{T} est homéomorphe au cercle x2+y2=1x^2 + y^2 = 1 du plan numérique R2\mathbf{R}^2; le produit T2\mathbf{T}^2 est homéomorphe à un tore de révolution dans R3\mathbf{R}^3 (VII, p. 22, exerc. 15); d’où le nom de « tore à une dimension » employé pour désigner T\mathbf{T} (au chap. VII, p. 9, nous appellerons de même Tn\mathbf{T}^n le « tore à nn dimensions »).*.

Proposition 4

Le tore T\mathbf{T} est un espace homéomorphe à l’espace quotient d’un intervalle fermé quelconque [a,a+1][a, a + 1] de R\mathbf{R}, obtenu en identifiant les extrémités de cet intervalle; il est compact, connexe et localement connexe.

En effet, tout x∈Rx \in \mathbf{R} est congru (mod. 1) à un nombre de l’intervalle [a,a+1][a, a + 1], savoir x−[x−a]x - [x - a]; donc T\mathbf{T} est image de cet intervalle par l’application canonique φ\varphi de R\mathbf{R} sur R/Z\mathbf{R}/\mathbf{Z}, et par suite est compact et connexe (I, p. 62, th. 2 et I, p. 82, prop. 4). D’autre part, deux éléments distincts de l’intervalle [a,a+1][a, a + 1] ne peuvent être congrus (mod. 1) que si ce sont les extrémités; de la compacité de T\mathbf{T}, on conclut donc que T\mathbf{T} est homéomorphe à l’espace quotient de [a,a+1][a, a + 1] obtenu en identifiant ses extrémités (I, p. 63, cor. 4 et I, p. 78, prop. 8). Enfin, comme Z\mathbf{Z} est un sous-groupe discret de R\mathbf{R}, T=R/Z\mathbf{T} = \mathbf{R}/\mathbf{Z} est localement isomorphe à R\mathbf{R} (III, p. 13, prop. 19), et en particulier localement connexe (ce qui est aussi conséquence de I, p. 85, prop. 12).

Remarque

On observera que l’application canonique φ\varphi de R\mathbf{R} sur T=R/Z\mathbf{T} = \mathbf{R}/\mathbf{Z}, restreinte à l’intervalle semi-ouvert [a,a+1[[a, a + 1[, est une application bijective et continue de cet intervalle sur T\mathbf{T}; son application réciproque est continue en tout point de T\mathbf{T} distinct de φ(a)\varphi(a), discontinue au point φ(a)\varphi(a). On identifie parfois l’espace T\mathbf{T} avec l’intervalle [a,a+1[[a, a + 1[, muni de la topologie image réciproque par φ\varphi de celle de T\mathbf{T} (I, p. 13); cette topologie est bien entendu distincte de la topologie induite sur [a,a+1[[a, a + 1[ par celle de R\mathbf{R}.

3. Homomorphismes continus de R\mathbf{R} dans lui-même

Proposition 5

Tout homomorphisme continu ff du groupe topologique R\mathbf{R} dans lui-même est de la forme x↦axx \mapsto ax, où a∈Ra \in \mathbf{R}; c’est un automorphisme du groupe topologique R\mathbf{R} si a≠0a \neq 0.

En effet, pour tout x∈Rx \in \mathbf{R} et tout entier p∈Zp \in \mathbf{Z}, on a f(px)=pf(x)f(px) = pf(x); en remplaçant xx par (1/p)x(1/p)x, on en tire f(1px)=1pf(x)f\left(\frac{1}{p}x\right) = \frac{1}{p}f(x), si p≠0p \neq 0; d’où quels que soient les entiers pp et q≠0q \neq 0, f(pqx)=pqf(x)f\left(\frac{p}{q}x\right) = \frac{p}{q}f(x); autrement dit, pour tout nombre rationnel rr, f(rx)=rf(x)f(rx) = rf(x). Si maintenant tt est un nombre réel quelconque, on a, en vertu de la continuité de ff dans R\mathbf{R},

f(tx)=lim⁡r→t, r∈Qf(rx)=lim⁡r→t, r∈Qrf(x)=(lim⁡r→t, r∈Qr)f(x)=tf(x). f(tx) = \lim_{r \to t,\, r \in \mathbf{Q}} f(rx) = \lim_{r \to t,\, r \in \mathbf{Q}} rf(x) = (\lim_{r \to t,\, r \in \mathbf{Q}} r)f(x) = tf(x).

En particulier, si a=f(1)a = f(1), on a f(t)=atf(t) = at, d’où la proposition.

Le groupe des automorphismes du groupe topologique R\mathbf{R} est donc isomorphe au groupe multiplicatif R∗\mathbf{R}^* des nombres réels non nuls.

Corollaire

Soit GG un groupe topologique isomorphe à R\mathbf{R}; pour tout a∈Ga \in G, il existe un homomorphisme continu et un seul faf_a de R\mathbf{R} dans GG, tel que fa(1)=af_a(1) = a; cet homomorphisme est un isomorphisme de R\mathbf{R} sur GG si aa est distinct de l’élément neutre de GG.

4. Définition locale d’un homomorphisme continu de R\mathbf{R} dans un groupe topologique

Étant donnés un groupe GG et une partie AA de GG engendrant GG, il est clair que, si deux homomorphismes f,gf, g de GG dans un groupe G′G' prennent la même valeur en tout point de AA, ils sont égaux. Mais les valeurs dans AA d’un homomorphisme ff de GG dans G′G' ne peuvent en général être prises arbitrairement; GG et G′G' étant notés multiplicativement, ces valeurs doivent satisfaire à la condition

f(xy)=f(x)f(y) f(xy) = f(x)f(y)

pour tout couple (x,y)(x, y) tel que x∈A,y∈Ax \in A, y \in A et xy∈Axy \in A; cette condition nécessaire n’est d’ailleurs pas suffisante en général.

En particulier, un isomorphisme local d’un groupe topologique GG à un groupe topologique G′G' ne peut pas toujours se prolonger en un homomorphisme (continu ou non) de GG dans G′G'. Par exemple, un isomorphisme local ff de T\mathbf{T} à R\mathbf{R} ne peut se prolonger en un homomorphisme de T\mathbf{T} dans R\mathbf{R}: en effet, si ff est défini dans un voisinage VV de 00, il existe un entier p>0p > 0 tel que la classe xx (mod. Z\mathbf{Z}) de 1/p1/p appartienne à VV; comme xx est un élément d’ordre pp dans T\mathbf{T}, son image par tout homomorphisme de T\mathbf{T} dans R\mathbf{R} est nécessairement 00, donc distincte de f(x)f(x) par hypothèse.

Le groupe topologique R\mathbf{R} jouit à cet égard de la propriété suivante:

Proposition 6

Soit II un intervalle de R\mathbf{R}, contenant 00 et non réduit à ce point; soit ff une application continue de II dans un groupe topologique GG (noté multiplicativement), telle que f(x+y)=f(x)f(y)f(x + y) = f(x)f(y) pour tout couple de points x,yx, y tels que x∈I,y∈Ix \in I, y \in I et x+y∈Ix + y \in I. Il existe un homomorphisme continu et un seul de R\mathbf{R} dans GG qui prolonge ff.

L’unicité du prolongement de ff (s’il existe) résulte des remarques qui précédent, puisque I engendre le groupe R\mathbf{R}; reste à en démontrer l’existence.

Si nn est un entier >0> 0, et si on a x∈Ix \in I et nx∈Inx \in I, on a f(nx)=(f(x))nf(nx) = (f(x))^n, comme on le voit par récurrence sur nn, en observant que, dans ces conditions, on a mx∈Imx \in I pour tout entier mm tel que 1≤m≤n1 \leq m \leq n. Posons J=⋃n∈NnIJ = \bigcup_{n \in \mathbf{N}} nI; JJ est la droite R\mathbf{R}, ou bien l’un des intervalles {0,+∞[ ou ]−∞,0}\{0, +\infty[\text{ ou }]-\infty, 0\}, suivant que 0 est ou non intérieur à II; si x∈Jx \in J, on a x/n∈Ix/n \in I dès que nn est un entier >0> 0 assez grand. Soit x∈Jx \in J, et soient m,nm, n deux entiers >0> 0 tels que x/n∈Ix/n \in I et x/m∈Ix/m \in I; on a x/mn∈Ix/mn \in I, donc

f(xm)=(f(xmn))n,etf(xn)=(f(xmn))m; f\left( \frac{x}{m} \right) = \left( f\left( \frac{x}{mn} \right) \right)^n, \quad \text{et} \quad f\left( \frac{x}{n} \right) = \left( f\left( \frac{x}{mn} \right) \right)^m;

par conséquent, l’élément (f(x/n))n(f(x/n))^n de G est le même pour tous les entiers n>0n > 0 satisfaisant à la condition x/n∈Ix/n \in I. Désignons cet élément par f1(x)f_1(x); f1f_1 est une application de JJ dans G, qui coïncide avec ff dans I et est donc continue au point 0 (par rapport à JJ). Soient x,yx, y deux éléments de JJ, nn un entier >0> 0 assez grand pour que l’on ait x/n∈I,y/n∈I,(x+y)/n∈Ix/n \in I, y/n \in I, (x+y)/n \in I; on a

f(x+yn)=f(xn)f(yn)=f(yn)f(xn), f\left( \frac{x+y}{n} \right) = f\left( \frac{x}{n} \right) f\left( \frac{y}{n} \right) = f\left( \frac{y}{n} \right) f\left( \frac{x}{n} \right),

ce qui prouve que f(x/n)f(x/n) et f(y/n)f(y/n) sont permutables; par définition de f1f_1, on a donc f1(x+y)=f1(x)f1(y)f_1(x+y) = f_1(x)f_1(y). Si J=RJ = \mathbf{R}, la proposition est démontrée. Sinon, supposons par exemple qu’on ait J=(0,+∞[J = (0, +\infty[; pour tout x<0x < 0, posons

f1(x)=(f1(−x))−1. f_1(x) = (f_1(-x))^{-1}.

La relation f1(x+y)=f1(x)f1(y)f_1(x+y) = f_1(x)f_1(y) reste alors valable quels que soient x∈Rx \in \mathbf{R}, y∈Ry \in \mathbf{R}; c’est immédiat pour x<0x < 0 et y<0y < 0; pour x≥0,y<0,x+y≥0x \geq 0, y < 0, x+y \geq 0, on a f1(x)=f1(x+y)f1(−y)f_1(x) = f_1(x+y)f_1(-y), d’où la propriété annoncée; de même pour x≥0,y<0,x+y<0x \geq 0, y < 0, x+y < 0, car on a alors f1(−y)=f1(−x−y)f1(x)f_1(-y) = f_1(-x-y)f_1(x); démonstrations analogues pour x<0x < 0 et y≥0y \geq 0. On voit donc que f1f_1 est un homomorphisme de R\mathbf{R} dans G; on a par suite f1(0)=ef_1(0) = e (élément neutre de G), et comme f1f_1 est une fonction continue par rapport à JJ, elle a au point 0 une limite à droite égale à ee; comme f1(−x)=(f1(x))−1f_1(-x) = (f_1(x))^{-1}, f1f_1 a aussi au point 0 une limite à gauche égale à ee; elle est donc continue en 0, ce qui achève la démonstration.

Corollaire

Soit ff un isomorphisme local de R\mathbf{R} à un groupe topologique GG; il existe un morphisme strict et un seul de R\mathbf{R} sur un sous-groupe ouvert de GG, qui coïncide avec ff en tous les points d’un voisinage de 0.

En effet, soit fˉ\bar{f} l’homomorphisme continu de R\mathbf{R} dans G qui coïncide avec ff en tous les points d’un intervalle ouvert I contenant 0 et contenu dans l’ensemble où est défini ff; fˉ(R)\bar{f}(\mathbf{R}) contient par hypothèse un voisinage de l’élément neutre de G, donc (III, p. 7, corollaire) est un sous-groupe ouvert de G; en outre, fˉ\bar{f} est un morphisme strict de R\mathbf{R} sur fˉ(R)\bar{f}(\mathbf{R}), d’après III, p. 16, prop. 24.

Proposition 7

Tout groupe topologique connexe G, localement isomorphe à R\mathbf{R}, est isomorphe à R\mathbf{R} ou à T\mathbf{T}.

En effet, un isomorphisme local de R\mathbf{R} à G se prolonge en un morphisme strict de R\mathbf{R} sur un sous-groupe ouvert de G (cor. de la prop. 6), donc sur G lui-même puisque G est connexe. Il s’ensuit que G est isomorphe à un groupe quotient de R\mathbf{R}; comme il est séparé et non réduit à l’élément neutre (puisqu’il est localement isomorphe à R\mathbf{R}), il est isomorphe à R\mathbf{R} ou à T\mathbf{T} d’après la prop. 3 de V, p. 2.

Exercices

See the exercises for § 1.

Transcribed from the printed volume. Not translated.