§ 10. Limites projectives et inductives
Dans tout ce paragraphe, on désigne par I un ensemble préordonné non vide, par α⩽β la relation de préordre dans I. La notion de système projectif (resp. inductif) d’ensembles relatif à l’ensemble d’indices I est définie en E, III, p. 52 (resp. E, III, p. 61, sous l’hypothèse que I est filtrant à droite).
1. Systèmes projectifs de magmas
Définition 1
On appelle système projectif de magmas relatif à l’ensemble d’indices I un système projectif d’ensembles* (Eα,fαβ) relatif à I, chaque Eα étant muni d’une structure de magma et chaque fαβ étant un homomorphisme de magmas.
Soit (Eα,fαβ) un système projectif de magmas dont les lois sont notées multiplicativement. L’ensemble limite projective E=lim←Eα est le sous-ensemble du magma produit ∏α∈IEα formé des familles (xα)α∈I telles que xα=fαβ(xβ) pour α ≤ β. Si (xα) et (yα) appartiennent à E, on a, pour α≤β, xα=fαβ(xβ) et yα=fαβ(yβ), d’où xαyα=fαβ(xβ)fαβ(yβ)=fαβ(xβyβ); donc E est un sous-magma de ∏α∈IEα. On munira E de la loi induite par celle de ∏α∈IEα; le magma obtenu s’appelle le magma limite projective des magmas Eα. Il jouit de la propriété universelle suivante:
a) Pour tout α∈I, l’application canonique fα de E dans Eα est un homomorphisme de magmas de E dans Eα. On a fα=fαβ∘fβ pour α≤β.
b) Supposons donnés un magma F et des homomorphismes uα:F→Eα tels que uα=fαβ∘uβ pour α≤β. Il existe un homomorphisme u:F→E et un seul tel que uα=fα∘u pour tout α∈I (à savoir x↦u(x)=(uα(x))α∈I).
Si les magmas Eα sont associatifs (resp. commutatifs), il en est de même de E. Supposons que chaque magma Eα admette un élément neutre eα et que les homomorphismes fαβ soient unifères. Alors e=(eα)α∈I appartient à E, car eα=fαβ(eβ) pour α≤β, et c’est un élément neutre du magma E; avec les notations précédentes, les homomorphismes fα sont unifères, et si les uα sont unifères, alors u est unifère. De plus un élément x=(xα)α∈I de E est inversible si et seulement si chacun des xα est inversible dans le magma Eα correspondant, et l’on a x−1=(xα−1)α∈I: cela résulte de la formule fαβ(xβ−1)=fαβ(xβ)−1=xα−1 pour α≤β.
On déduit de ces remarques que si les magmas Eα sont des monoïdes (resp. des groupes) et les fαβ des homomorphismes de monoïdes, alors le magma E est un monoïde (resp. un groupe). On parlera dans ce cas de système projectif de monoïdes (resp. de groupes). La propriété universelle se transpose immédiatement à ce cas.
On laisse au lecteur le soin de définir un système projectif d’anneaux (Eα,fαβ) et de vérifier que E=lim←Eα est un sous-anneau de l’anneau produit ∏α∈IEα appelé anneau limite projective des anneaux Eα; on vérifie que la propriété universelle s’étend à ce cas.
Soient E=(Eα,fαβ) et E′=(Eα′,fαβ′) deux systèmes projectifs de magmas (resp. de monoïdes, de groupes, d’anneaux) relatifs au même ensemble d’indices. Un homomorphisme de E dans E′ est un système projectif (uα)α∈I d’applications uα:Eα→Eα′ tel que chaque uα soit un homomorphisme. Dans ces conditions, l’application u=lim←uα de lim←Eα dans lim←Eα′ est un homomorphisme (cf. E, III, p. 54).
2. Limites projectives d’actions
Supposons donnés deux systèmes projectifs d’ensembles (Ωα,φαβ) et (Eα,fαβ) relatifs au même ensemble d’indices I. Supposons donnée pour tout α∈I une action de Ωα sur Eα de sorte que l’on ait
fαβ(ωβxβ)=φαβ(ωβ)⋅fαβ(xβ)
pour α≤β, xβ∈Eβ, ωβ∈Ωβ. On dit alors que la famille d’actions considérée est un système projectif d’actions. Posons Ω=lim←Ωα et E=lim←Eα; si x=(xα)α∈I appartient à E et ω=(ωα)α∈I appartient à Ω, alors ω⋅x=(ωα⋅xα)α∈I appartient à E d’après (1). On définit ainsi une action de Ω sur E, appelée limite projective des actions des Ωα sur les Eα.
Ce qui précède s’applique surtout au cas où les Ωα sont des monoïdes, et où chaque action de Ωα sur Eα est une opération. Alors, la limite projective de ces opérations est une opération du monoïde Ω sur E.
On laisse au lecteur le soin de définir la limite projective d’un système projectif de groupes à opérateurs, et de vérifier que cette limite est un groupe à opérateurs.
3. Systèmes inductifs de magmas
Dans ce n° et le suivant, on suppose I filtrant à droite.
Définition 2
On appelle système inductif de magmas relatif à l’ensemble d’indices I un système inductif d’ensembles (Eα,fβα) relatif à I, chaque Eα étant muni d’une structure de magma et chaque fβα étant un homomorphisme de magmas.
Soit (Eα,fβα) un système inductif de magmas. On notera E l’ensemble limite inductive lim⟶Eα et fα l’application canonique de Eα dans E. On rappelle que l’on a
fβ∘fβα=fαpour α≤β,
E=α∈Λ⋃fα(Eα).
D’après (2), on a aussi
fα(Eα)⊂fβ(Eβ)pour α≤β.
Si xα,yα dans Eα sont tels que fα(xα)=fα(yα), il existe un β≥α tel que fβα(xα)=fβα(yα).
Proposition 1
Il existe sur E une structure de magma et une seule pour laquelle les applications fα:Eα→E sont des homomorphismes. Si les magmas Eα sont associatifs (resp. commutatifs), il en est de même de E. Si les magmas Eα et les homomorphismes fβα sont unifères, il en est de même du magma E et des homomorphismes fα.
On notera multiplicativement les magmas Eα.
Soient x,y dans E. Il existe α dans I et xα,yα dans Eα tels que x=fα(xα) et y = f_\alpha(y_\alpha). S’il existe une structure de magma sur E pour laquelle fα soit un homomorphisme, on aura x.y=fα(xαyα), d’où l’unicité de cette structure de magma.
Pour démontrer son existence, nous devons prouver que pour α,β dans I, xα,yα dans Eα et xβ′,yβ′ dans Eβ, les relations
fα(xα)=fβ(xβ′),fα(yα)=fβ(yβ′) entraînent
fα(xαyα)=fβ(xβ′yβ′). Pour
γ≥α et
γ≥β, posons
xγ=fγα(xα),
yγ=fγα(yα),
xγ′=fγβ(xβ′),
yγ′=fγβ(yβ′). D’après la définition de la limite inductive, il existe
γ dans I tels que
γ≥α,γ≥β,
xγ=xγ′,yγ=yγ′. Alors
fα(xαyα)=fγ(fγα(xαyα))=fγ(xγyγ)=fγ(xγ′yγ′)=fγ(fγβ(xβ′yβ′))=fβ(xβ′yβ′).
Supposons les magmas Eα associatifs. Soient x,y,z dans E. Il existe α∈I et des éléments xα,yα,zα de Eα tels que
x=fα(xα),y=fα(yα),z=fα(zα). On a alors
xy=fα(xαyα), d’où
(xy)z=fα((xαyα)zα); de même, on a
x(yz)=fα(xα(yαzα)), d’où
(xy)z=x(yz) car
(xαyα)zα=xα(yαzα). Le cas des magmas commutatifs se traite de manière analogue.
Supposons enfin que chaque magma Eα ait un élément neutre eα et qu’on ait fβα(eα)=eβ pour α≤β. Pour α,β dans I, il existe γ dans I tel que γ≥α et γ≥β, d’où
fα(eα)=fγ(fγα(eα))=fγ(eγ)=fγ(fγβ(eβ))=fβ(eβ) et il existe donc un élément
e de E tel que
fα(eα)=e pour tout
α∈I. Soit
x∈E; soient
α∈I et
xα∈Eα tels que
x=fα(xα). On a alors
ex=fα(eα)⋅fα(xα)=fα(eα⋅xα)=fα(xα)=x et de même
xe=x, donc
e est élément neutre de E.
C. Q. F. D.
On dit que le magma E est la limite inductive des magmas Eα.
Proposition 2
Soit* (Eα,fβα) un système inductif de magmas et soient E sa limite inductive, fα:Eα→E les homomorphismes canoniques. On suppose donnés un magma F et une famille d’homomorphismes uα:Eα→F tels que uα=uβ∘fβα pour α≤β. Il existe un homomorphisme u:E→F et un seul tel que uα=u∘fα pour tout α∈I. Si les magmas Eα et F et les homomorphismes fβα et uα sont unifères, l’homomorphisme u est unifère.
On sait (E, III, p. 62, prop. 6) qu’il existe une application u:E→F et une seule telle que uα=u∘fα pour tout α∈I. Vérifions que u est un homomorphisme; soient x,y dans E, α dans I et xα,yα dans Eα tels que x=fα(xα) et y=fα(yα). On a xy=fα(xαyα), d’où
u(xy)=u(fα(xαyα))=uα(xαyα)=uα(xα)uα(yα) =u(fα(xα))u(fα(yα))=u(x)u(y).
Plaçons-nous maintenant dans le cas unifère et notons eα l’élément unité de Eα, e celui de E et e′ celui de F. Soit α∈I; on a e=fα(eα), d’où
u(e)=u(fα(eα))=uα(eα)=e′ car
uα est unifère. Donc
u est unifère.
C. Q. F. D.
Par analogie avec la notion de système inductif de magmas, on peut formuler celle de système inductif de monoïdes ou de groupes. La prop. 1 (I, p. 114) montre que le magma E limite d’un système inductif de monoïdes (Eα,fβα) est un monoïde. Montrons que E est un groupe si les Eα sont des groupes; soient x∈E, α∈I et xα∈Eα tels que x=fα(xα); l’élément y=fα(xα−1) de E est inverse de x (I, p. 15). La propriété universelle de la prop. 2 (I, p. 115) se traduit immédiatement dans le cas d’un système inductif de monoïdes ou de groupes.
Nous laissons au lecteur le soin de définir un système inductif d’anneaux. Soit (Aα,fβα) un tel système inductif; soient A=lim⟶Aα et fα:Aα→A les homomorphismes canoniques. Il existe (I, p. 115, prop. 2) sur A une addition et une multiplication caractérisées par x+y=fα(xα+yα), xy=fα(xαyα) pour α dans I, xα,yα dans Aα et x=fα(xα),y=fα(yα). Pour l’addition, A est un groupe commutatif, et la multiplication est associative et admet un élément unité. Enfin, pour x,y,z dans A, soient α dans I et xα,yα,zα dans Aα tels que
x=fα(xα),y=fα(yα),etz=fα(zα). On a
(x+y)z=fα(xα+yα)fα(zα)=fα((xα+yα)zα)=fα(xαzα+yαzα)=fα(xαzα)+fα(yαzα)=xz+yz et de manière analogue, on prouve la relation
x(y+z)=xy+xz. Autrement dit,
A est muni d’une structure d’anneau, caractérisée par le fait que
fα est un homomorphisme d’anneaux pour tout
α∈I.
On dit que l’anneau A est limite inductive des anneaux Aα. La prop. 2 (I, p. 115) s’étend immédiatement au cas des anneaux.
Proposition 3
a) Si les Aα sont non nuls, A est non nul. b) Si les Aα sont intègres, A est intègre. c) Si les Aα sont des corps, A est un corps.
Soient 0α,1α le zéro et l’unité de Aα, et 0,1 le zéro et l’unité de A. Il existe α∈I tel que fα(0α)=0,fα(1α)=1. Si 0=1, il existe β≥α tel que fβα(0α)=fβα(1α), c’est-à-dire 0β=1β. Ceci prouve a).
Supposons les Aα intègres. Alors A est commutatif, et non nul d’après a). Soient x,y des éléments de A tels que xy=0. Il existe α∈I et xα,yα dans Aα tels que x=fα(xα),y=fα(yα). Alors fα(xαyα)=xy=0=fα(0α). Donc il existe β≥α tel que fβα(xαyα)=fβα(0α). Comme Aβ est intègre, on en conclut que fβα(xα)=0β ou fβα(yα)=0β, donc x=0 ou y=0. Ceci prouve b).
Supposons que les Aα soient des corps. Alors A={0} d’après a). Soit x un élément non nul de A. Il existe α∈I et xα∈Aα tel que x=fα(xα). Alors xα=0 et fα(xα−1) est inverse de x dans A. Ceci prouve c).
Soient E=(Eα,fβα) et E′=(Eα′,fβα′) deux systèmes inductifs de magmas (resp. monoïdes, groupes, anneaux). Un homomorphisme de E dans E′ est un système inductif (uα)α∈I d’applications uα:Eα→Eα′ tel que chaque uα soit un homomorphisme. Dans ces conditions, l’application u=limuα de E=limEα dans E′=limEα′ est un homomorphisme (cf. E, III, p. 63).
4. Limite inductive d’actions
Supposons donnés deux systèmes inductifs d’ensembles (Ωα,φβα) et (Eα,fβα) relatifs au même ensemble d’indices I, et, pour chaque α∈I, une action de Ωα sur Eα. On suppose que l’on a
fβα(ωα⋅xα)=φβα(ωα)⋅fβα(xα)
pour α≤β, ωα∈Ωα et xα∈Eα. On dit alors que la famille d’actions considérée est un système inductif d’actions. On vérifie facilement comme dans la prop. 2 (I, p. 115) qu’il existe une action h de Ω=limΩα sur E=limEα qui se décrit ainsi : soient ω∈Ω et x∈E; soient α∈I et ωα∈Ωα, xα∈Eα tels que ω=φα(ωα) et x=fα(xα) (on note φα:Ωα→Ω et fα:Eα→E les applications canoniques); on a alors ω⋅x=fα(ωα⋅xα). On dit que l’action de Ω sur E est la limite inductive des actions des Ωα sur les Eα.
Si les Ωα sont des monoïdes et si chaque action de Ωα sur Eα est une opération, l’action limite inductive est une opération.
On laisse au lecteur le soin de définir la limite inductive d’un système inductif de groupes à opérateurs, et de vérifier que cette limite est un groupe à opérateurs.
Exercises
Exercices
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