§ 9. Corps
1. Corps
Définition 1
On dit qu’un anneau K est un corps s’il n’est pas réduit à 0 et si tout élément non nul de K est inversible.
Cite 1
Cite I § 8. Anneaux
L’ensemble des éléments non nuls du corps K, muni de la multiplication, est un groupe, qui n’est autre que le groupe multiplicatif de l’anneau K (I, p. 93). L’anneau opposé d’un corps est un corps. On dit qu’un corps est commutatif si sa multiplication est commutative; un tel corps est identique à son opposé. Un corps non commutatif est parfois appelé corps gauche.
Exemple 1
Nous définirons au n° 4 le corps des nombres rationnels; on définira en Topologie Générale le corps des nombres réels (TG, IV, § 1, n° 3), celui des nombres complexes (TG, VIII, § 1, n° 1) et celui des quaternions (TG, VIII, § 1, n° 4). Ces corps sont commutatifs, à l’exception du corps des quaternions.
Exemple 2
L’anneau est évidemment un corps.
Soit K un corps. On appelle sous-corps de K tout sous-anneau L de K qui est un corps et on dit alors que K est un surcorps de L; il revient au même de dire que L est un sous-anneau de K et que l’on a pour tout élément non nul x de L. Si est une famille de sous-corps de K, alors est un sous-corps de K; pour toute partie X de K, il existe donc un plus petit sous-corps de K contenant X; on dit qu’il est engendré par X.
Proposition 1
Soit K un corps. Pour toute partie X de K, le commutant (I, p. 98, Exemple 3) X' de X est un sous-corps de K.
Cite 1
Cite Proposition 5, I § 2
On sait (loc. cit.) que X' est un sous-anneau de K. D’autre part, si x ≠ 0 est permutable avec z ∈ X, il en est de même de x^{-1} (I, p. 16, prop. 5), donc X' contient l’inverse de tout élément non nul de X'.
Corollaire
Le centre d’un corps K est un sous-corps (commutatif) de K.
Théorème 1
Soit A un anneau. Les conditions suivantes sont équivalentes: a) A est un corps; b) A est non réduit à 0, et les seuls idéaux à gauche de A sont 0 et A.
Cité par 7
Cité par Remarque, Exemple 1, Corollaire 1, Corollaire 2, Théorème 2, Proposition 2, VIII Appendix 1, Exemple 1, VIII § 3
Supposons que A soit un corps. Alors A est non réduit à 0. Soit a un idéal à gauche de A distinct de 0. Il existe un a non nul appartenant à a. Pour tout x ∈ A, on a x = (xa^{-1})a ∈ a; donc a = A.
Supposons que A vérifie la condition b). Soit x ≠ 0 dans A. Il s’agit de prouver que x est inversible. L’idéal à gauche Ax contient x donc n’est pas nul, d’où Ax = A. Il existe donc x' ∈ A tel que x'x = 1. On a x' ≠ 0 puisque 1 ≠ 0. Appliquons le résultat précédent à x'; on voit qu’il existe x'' ∈ A tel que x''x' = 1. On a x'' = x''. 1 = x''x'x = 1.x = x, donc xx' = 1. Finalement, x' est inverse de x.
Remarque
On peut, dans le th. 1, remplacer les idéaux à gauche par les idéaux à droite. Au chap. VIII, § 5, no 2, nous étudierons des anneaux non nuls A qui n’ont aucun idéal bilatère distinct de 0 et A; de tels anneaux (dits quasi-simples) ne sont pas nécessairement des corps (par exemple, l’anneau M2(\mathbf{Q}) des matrices carrées d’ordre 2 à coefficients rationnels est quasi-simple mais n’est pas un corps)*.
Cite 2
Corollaire 1
Soient A un anneau et a un idéal bilatère de A. Pour que l’anneau A/a soit un corps, il faut et il suffit que a soit un idéal à gauche maximal de A.
Les idéaux à gauche de A/a sont de la forme b/a où b est un idéal à gauche de A contenant a (I, p. 102, corollaire). Dire que A/a ≠ {0} signifie que a ≠ A. Sous cette hypothèse, A/a est un corps si et seulement si les seuls idéaux à gauche de A contenant a sont a et A (th. 1), d’où le corollaire.
Corollaire 2
Soit A un anneau commutatif non réduit à 0. Il existe un homomorphisme de A sur un corps commutatif.
Cite 2
Cite Théorème 1, Corollaire 1
D’après le th. de Krull (I, p. 99, th. 1), il existe dans A un idéal maximal a. Alors A/a est un corps (cor. 1).
Corollaire 3
Soit a un entier ≥ 0. Pour que l’anneau \mathbf{Z}/a\mathbf{Z} soit un corps, il faut et il suffit que a soit premier.
Cite 1
Cite Corollaire 1
Cela résulte du cor. 1, et de I, p. 106.
Pour p premier, le corps \mathbf{Z}/p\mathbf{Z} se note \mathbf{F}_p.
Théorème 2
Soient un corps et un anneau non réduit à 0. Si est un homomorphisme de dans , alors le sous-anneau de est un corps et définit un isomorphisme de sur .
Soit le noyau de . On a car dans , et comme est un idéal à gauche de , on a d’après le th. 1. Par suite, est injective, donc un isomorphisme de sur le sous-anneau de ; ce dernier anneau est donc un corps.
2. Anneaux intègres
Définition 2
On dit qu’un anneau est intégre (ou que est un anneau d’intégrité) s’il est commutatif, non réduit à 0, et si le produit de deux éléments non nuls de est non nul.
Cite 1
Cite I § 8. Anneaux
L’anneau des entiers rationnels est intégre: il est commutatif, non réduit à 0; le produit de deux entiers est non nul; tout entier non nul est de la forme ou avec , et l’on a pour , d’où notre assertion.
Tout corps commutatif est un anneau intégre. Un sous-anneau d’un anneau intégre est intégre. En particulier, un sous-anneau d’un corps commutatif est intégre. Nous allons montrer que réciproquement tout anneau intégre est isomorphe à un sous-anneau d’un corps commutatif. Rappelons (I, p. 108) que l’on a identifié à un sous-anneau de son anneau total des fractions. Notre assertion résulte alors de la proposition suivante:
Proposition 2
Si est un anneau intégre, l’anneau total des fractions de est un corps commutatif.
L’anneau est commutatif. Il est non réduit à 0 puisque . Comme est intégre, tout élément non nul de est simplifiable, et se compose des fractions avec . Or entraîne , et la fraction est alors inverse de .
L’anneau total des fractions d’un anneau intégre s’appelle son corps des fractions. On identifie un tel anneau à son image dans son corps des fractions.
Proposition 3
Soient un anneau non réduit à 0, un sous-anneau commutatif de tel que tout élément non nul de soit inversible dans .
Cite 2
Cite Théorème 5, I § 8, Théorème 2
a) est intégre.
b) Soit le corps des fractions de . L’injection canonique de dans se prolonge de manière unique en un isomorphisme de sur un sous-corps de .
c) Les éléments de sont les où .
L’assertion a) est évidente. L’injection canonique de dans se prolonge de manière unique en un homomorphisme de dans (I, p. 108, th. 5). L’assertion b) résulte alors du th. 2. Les éléments de sont les fractions avec , et , d’où c).
3. Idéaux premiers
Proposition 4
Soient un anneau commutatif, un idéal de . Les conditions suivantes sont équivalentes : a) l’anneau est intègre ; b) , et, si et , on a ; c) est le noyau d’un homomorphisme de dans un corps. Les implications c) b) a) sont évidentes. Si est intègre, soient l’injection canonique de dans son corps des fractions et l’homomorphisme canonique de sur ; alors est le noyau de , d’où l’implication a) c).
Cité par 1
Cité par Définition 3
Définition 3
Dans un anneau commutatif , on appelle idéal premier un idéal vérifiant les conditions de la prop. 4.
Exemple 1
Soit un anneau commutatif. Si est un idéal maximal de , est premier; en effet, l’anneau est un corps (I, p. 109, cor. 1).
Cite 2
Cite Théorème 1, Corollaire 1
Exemple 2
Si est un anneau intègre, l’idéal de est premier (mais non maximal en général, comme le prouve l’exemple de l’anneau ).
4. Le corps des nombres rationnels
Définition 4
On appelle corps des nombres rationnels, et l’on désigne par , le corps des fractions de l’anneau des entiers rationnels. Les éléments de sont appelés nombres rationnels.
Cite 1
Tout nombre rationnel est donc une fraction de la forme où et sont des entiers rationnels avec (et même comme le prouve la relation ). On note l’ensemble des nombres rationnels de la forme avec et . On a les relations:
(1) (2) (3) (4) (5) .
Les deux premières résultent des formules , , , , et de ce que est stable par addition et multiplication et stable par multiplication. Comme , on a ; soit dans ; il existe donc des entiers positifs avec , et ; on en déduit d’où (car et ), donc car ; autrement dit, on a . Enfin, on a évidemment et . Inversement, si appartient à , c’est un entier rationnel; il existe deux entiers rationnels et tels que et d’où ; si l’on avait , on aurait d’où et par conséquent contrairement à l’hypothèse.
Etant donnés deux nombres rationnels et , on écrit si l’on a . On déduit facilement des formules (1), (3) et (4) que est une relation d’ordre totale sur , de (5) que cette relation induit la relation d’ordre usuelle sur . Enfin de (1) on déduit que les relations et entraînent et de (2) que la relation entraîne pour tout et pour (cf. VI, § 2, n° 1).
Soit un nombre rationnel. On dit que est positif si , strictement positif si , négatif si et strictement négatif si .\footnote{Nous nous écartons de la terminologie courante, où positif signifie .} L’ensemble des nombres rationnels positifs est et celui des nombres négatifs est . Si l’on note l’ensemble des nombres rationnels non nuls, l’ensemble des nombres strictement positifs est égal à et est l’ensemble des nombres strictement négatifs.
Les ensembles et sont des sous-groupes du groupe multiplicatif . Tout nombre rationnel se met d’une manière et d’une seule sous l’une des formes , où ; donc le groupe multiplicatif est produit des sous-groupes et ; le composant de dans s’appelle la valeur absolue de , et se note ; le composant de dans (égal à 1 si , à si ) s’appelle signe de , et se note .
On prolonge d’ordinaire ces deux fonctions à tout entier en posant , et .
Exercices
See the exercises for § 9.