§ 1. Nombres complexes; quaternions
1. Définition des nombres complexes
Le polynôme n’a pas de racine dans , puisqu’on a quel que soit ; il est donc irréductible dans . C’est là d’ailleurs un cas particulier du résultat analogue qui s’applique à tout corps ordonné (A, VI, § 2).
Définition 1
On appelle corps des nombres complexes, et on désigne par , le corps (commutatif) ; on désigne par l’image canonique de dans , de sorte que est obtenu par adjonction algébrique au corps de la racine du polynôme ; les éléments de sont appelés nombres complexes.
Du point de vue algébrique, l’intérêt du corps provient du théorème fondamental suivant:
Théorème 1 (théorème de d’Alembert-Gauss)
Le corps des nombres complexes est algébriquement clos.
Pour le démontrer, il suffit (A, VI, § 2, n° 6, th. 3) d’établir que: 1° tout élément a une racine carrée dans ; 2° tout polynôme de degré impair à coefficients dans possède au moins une racine dans . Nous avons déjà démontré la première de ces propositions (IV, p. 12). D’autre part, si est un polynôme de degré impair () à coefficients réels, on peut écrire pour , , où tend vers lorsque tend vers ou . Il existe donc un nombre tel que ait le signe de et le signe de ; d’après le th. de Bolzano (IV, p. 28, th. 2), a au moins une racine dans .
Remarque 1
On peut démontrer le th. I sans utiliser la théorie des corps ordonnés, en se servant des propriétés de la topologie du corps , qui va être définie ci-dessous (VIII, p. 3): voir VIII, p. 22, exerc. 2, et aussi la partie de ce Traité consacrée à la Topologie algébrique, où le théorème de d’Alembert-Gauss sera démontré comme conséquence de résultats sur le degré d’application.
Remarque 2
Comme est de degré 2 par rapport à , on voit que est, à isomorphisme près, la seule extension algébrique de distincte de , et qu’il n’existe pas de corps contenu dans et contenant , distinct de et de .
On sait (A, V, § 3) que peut être identifié à un sous-corps de , et que tout élément peut se mettre d’une manière et d’une seule sous la forme , où et sont réels; est appelé partie réelle de et se note , partie imaginaire de et se note ; les nombres complexes de la forme ( réels) sont dits imaginaires purs. La relation ( et réels) est équivalente à « et ».
Comme , les éléments de , donnés par leurs parties réelles et imaginaires, satisfont aux règles de calcul suivantes:
(1)
(2)
En particulier ; d’où, si ,
(3)
La seconde racine du polynôme dans est ; par suite (A, V, § 6, n° 2) le seul automorphisme de , distinct de l’application identique, et qui laisse invariants les nombres réels, est l’application faisant correspondre à tout nombre complexe le nombre complexe , qu’on note , et qu’on appelle (conformément aux définitions générales) le nombre complexe conjugué de . On a , . En vertu de cet automorphisme, si est un polynôme à coefficients réels, on a pour tout .
Le nombre réel s’appelle la norme algébrique de (ou simplement la norme de lorsque aucune confusion n’est possible); c’est un nombre , qui n’est nul que si . Le nombre positif se réduit à la valeur absolue de lorsque est réel; on l’appelle encore valeur absolue de et on le note lorsque est un nombre complexe quelconque (cf. A, VI, § 2, n° 6). La relation équivaut à . Si et sont deux nombres complexes, le conjugué de est , donc , d’où : la valeur absolue d’un produit est le produit des valeurs absolues des facteurs. En particulier, si et , on a .
Enfin, quels que soient les nombres complexes , on a l’inégalité du triangle:
(4)
2. Topologie de
L’application du plan numérique sur est bijective; au moyen de cette application, on peut transporter à la topologie de (cf. VI, p. 1). La topologie ainsi définie sur est compatible avec la structure de corps de (III, p. 54), car elle est compatible avec sa structure d’anneau (VI, p. 6) et, d’après (3), est continue dans le complémentaire du point 0 dans .
En munissant l’ensemble de cette topologie et de la structure de corps définie plus haut (VIII, p. 1), on définit donc sur une structure de corps topologique (III, p. 54); quand nous parlerons de la topologie de , c’est toujours de la topologie précédente qu’il sera question.
Dans la suite, on identifiera le plus souvent les ensembles et , considérés comme espaces topologiques; le sous-corps de se trouve alors identifié avec l’axe des abscisses de , qu’on appelle pour cette raison axe réel; on appelle de même axe imaginaire l’axe des ordonnées de (on notera que ce n’est pas un sous-corps de ). La demi-droite de paramètres (identifiée à ) est dite demi-axe réel positif; la demi-droite opposée, de paramètres , demi-axe réel négatif.
Pour illustrer par des figures ce qui sera dit de ou de , on utilisera la représentation (bien connue en géométrie élémentaire) de par les points d’un plan où l’on a tracé deux axes de coordonnées rectangulaires, qui représentent respectivement l’axe réel et l’axe imaginaire de (fig. 7).
Figure 7
Comme dans tout corps topologique, toute fonction rationnelle de variables complexes, à coefficients complexes, est continue en tout point de où son dénominateur n’est pas nul.
La permutation de est continue; c’est donc un automorphisme du corps topologique .
On peut d’ailleurs montrer que c’est le seul automorphisme du corps topologique , distinct de l’automorphisme identique (voir VIII, p. 25, exerc. 4).
Les fonctions ne sont autres que les fonctions projections dans ; elles sont donc continues; il en est de même de la valeur absolue , qui n’est autre que la norme euclidienne (VI, p. 7) du point dans .
Les propriétés de la valeur absolue permettent de donner une autre démonstration du fait que la topologie de est compatible avec la structure de corps de .
(cf. IX, p. 28). En effet, la continuité de résulte de l’inégalité du triangle
3. Le groupe multiplicatif
On sait (III, p. 55) que la topologie induite sur le groupe multiplicatif des nombres complexes est compatible avec la structure de groupe de ; comme est ouvert dans , est un groupe topologique localement compact (I, p. 66, prop. 13), donc complet (pour la structure uniforme multiplicative, bien entendu; cf. III, p. 56, prop. 8). Le groupe multiplicatif des nombres réels est un sous-groupe fermé de . Un autre sous-groupe est formé de l’ensemble des nombres complexes de valeur absolue égale à 1, qui est identifié avec le cercle unité de , et est par suite un groupe compact. En outre:
Proposition 1
Le groupe topologique* est le produit direct de ses sous-groupes et .
En effet, l’application est un homéomorphisme de sur (VI, p. 10, prop. 3); il est immédiat d’autre part que c’est un isomorphisme du groupe produit sur .
Nous savons que le groupe topologique est isomorphe au groupe additif (V, p. 11, th. 1); l’étude du groupe topologique est donc ramenée à celle du groupe , que nous ferons au § 2.
4. Le corps des quaternions
On note l’*algèbre des quaternions de Hamilton*, c’est-à-dire (A, III, p. 19) la -algèbre dont l’espace vectoriel sous-jacent est et dont la table de multiplication de la base canonique (notée ), est donnée par les formules suivantes:
On dit que est la norme (algébrique) de ; c’est le carré de sa norme euclidienne dans ; on a . Il résulte de ce qui précède que est un corps (non commutatif), l’inverse du quaternion non nul étant . Le centre de est , et il résulte de A, VIII, § 11, th. 2 que toute -algèbre de rang fini qui est un corps non commutatif est isomorphe à .
La topologie de est compatible avec sa structure de corps; elle est en effet compatible avec sa structure d’anneau d’après VI, p. 6, et les coordonnées de l’inverse d’un quaternion non nul sont des fonctions rationnelles; donc continues, des coordonnées de .
Nous obtenons ainsi un troisième exemple de corps topologique localement compact et connexe, les deux autres étant et ; on peut montrer que ce sont, à isomorphisme près, les seuls corps topologiques ayant ces deux propriétés (AC, VI, § 9, n° 3, cor. du th. 1).
L’ensemble des quaternions de norme 1, identique à la sphère , est un sous-groupe compact du groupe multiplicatif des quaternions non nuls.
Proposition 2
Le groupe topologique des quaternions est le produit direct de ses sous-groupes et .
En effet, l’application de dans est un homéomorphisme d’après VI, p. 10, et c’est un homomorphisme de groupes.
Si , avec dans , on a . Il s’ensuit que est une forme hermitienne positive non dégénérée sur le -espace vectoriel (A, IX, §7, n° 1); notons le groupe spécial unitaire correspondant. Si on identifie à à l’aide de la base , le groupe s’identifie alors au groupe .
Proposition 3
L’application qui associe à chaque l’endomorphisme*
Soit ; posons pour . Comme pour , l’endomorphisme appartient au groupe unitaire . D’autre part, d’après A, III, p. 111, ex. 2, le déterminant de est égal à 1, de sorte que est un homomorphisme de groupes de dans . Celui-ci est injectif, puisque . Soit enfin ; posons . On a
Soit le sous--espace vectoriel de formé des quaternions purs, c’est-à-dire tels que . Notons la restriction à de la forme quadratique et le groupe spécial orthogonal correspondant (A, IX, §6, n° 2). Si on identifie à à l’aide de la base , le groupe s’identifie au groupe spécial orthogonal de la forme quadratique
Soit et ; d’après A, III, p. 16, formule (17), on a , de sorte que est pur lorsque l’est.
Proposition 4
L’application qui associe à chaque l’endomorphisme de l’espace des quaternions purs est un homomorphisme surjectif du groupe sur le groupe spécial orthogonal ; son noyau est formé des quaternions et .
Soit ; posons pour . Comme pour , l’endomorphisme de appartient au groupe orthogonal . D’autre part, l’espace vectoriel est somme directe de et de , et l’endomorphisme de est somme directe de et de l’automorphisme identique de ; d’après A, III, p. 111, ex. 2, le déterminant de est donc égal à 1, et est un homomorphisme du groupe dans le groupe spécial orthogonal . Le noyau de cet homomorphisme est formé des éléments de qui commutent à tous les éléments de , donc qui appartiennent au centre de ; comme ce centre est égal à , on a .
Il nous reste à prouver que tout élément de est de la forme pour un élément convenable de . Supposons d’abord que l’on ait . Alors laisse stable l’orthogonal de et induit sur cet espace un élément du groupe spécial orthogonal de la forme induite par , c’est-à-dire de la forme ; il existe donc un élément tel que . Soit tel que ; on a
comme , cela implique . Traitons maintenant le cas général. On a , et et engendrent deux sous-corps isomorphes de . D’après le théorème de Skolem-Noether (A, VIII, §10, n° 1, th. 1), il existe tel que ; remplaçant par , on peut supposer . D’après ce qui précède, il existe tel que , donc , ce qui achève la démonstration.
Corollaire
L’application qui associe à chaque l’endomorphisme du -espace vectoriel est un homomorphisme surjectif du groupe produit sur le groupe spécial orthogonal de la forme quadratique ; son noyau est formé des couples et .
Soit ; posons pour . On voit comme ci-dessus que est un homomorphisme du groupe produit dans le groupe spécial orthogonal . Si , on a en particulier , donc , et la restriction de à est l’endomorphisme ; on a , donc ou . Il reste à prouver que tout élément de est de la forme . Supposons d’abord que ; alors laisse stable l’orthogonal de 1 et induit sur un élément de ; d’après la proposition 4, il existe donc tel que . Dans le cas général, posons ; on a ; il existe donc tel que , et on a .
Remarque 1
A l’aide des relations et , on peut démontrer directement, comme plus haut pour le corps des nombres complexes, que la topologie de est compatible avec la structure de corps de (cf. IX, p. 28).
Remarque 2
Sur les sphères et , il existe, d’après ce qui précède, une structure de groupe compatible avec leur topologie. Inversement, on peut montrer que tout groupe topologique homéomorphe à une sphère est isomorphe à l’un des groupes topologiques ou .
Remarque 3
Tout point du groupe possède un voisinage homéomorphe à (VI, p. 11, cor. 2), mais n’est pas localement isomorphe au groupe , sans quoi, étant connexe, il serait commutatif (VII, p. 13, th. 1), ce qui n’est pas le cas puisque et appartiennent à et que .
Remarque 4
Si l’on munit les groupes et des topologies induites par celle du groupe linéaire , et les groupes
Exercices
See the exercises for § 1.