§ 2. Mesure des angles; fonctions trigonométriques
1. Le groupe multiplicatif U
Théorème 1
Le groupe topologique (multiplicatif) des nombres complexes de valeur absolue 1 est isomorphe au groupe topologique (additif) des nombres réels modulo 1.
En effet, est compact et connexe, et possède un voisinage de l’élément neutre homéomorphe à un intervalle ouvert de (VI, p. 11, cor. 2); le théorème est donc une conséquence de la caractérisation topologique de donnée dans V, p. 11, th. 2.
Corollaire
Le groupe multiplicatif des nombres complexes est isomorphe au groupe (cf. VIII, p. 4, prop. 1).
Remarque
L’isomorphie des groupes et entraîne l’existence des racines de toute « équation binôme » dans le corps ; en s’appuyant sur cette propriété (et sur la compacité locale de ) on peut obtenir une nouvelle démonstration du th. de d’Alembert-Gauss (VIII, p. 26, exerc. 2).
Il n’existe que deux isomorphismes distincts du groupe sur le groupe ; car si sont deux isomorphismes de sur , l’isomorphisme réciproque de , est un automorphisme de , donc (VII, p. 15, prop. 6) on a identiquement ou . On peut toujours supposer que l’isomorphisme est tel que soit l’image par de la classe (mod. 1) du point ; alors, en désignant par l’homomorphisme canonique de sur , tout morphisme strict du groupe additif sur le groupe multiplicatif est de la forme , où est un nombre réel (VII, p. 14, prop. 4); on notera que l’intervalle est le plus grand intervalle ouvert symétrique de que ce morphisme strict applique d’une manière biunivoque sur image, et que l’on a . Nous désignerons par l’homomorphisme ; tout morphisme strict de sur est donc de la forme , où . La fonction est une fonction continue dans , à valeurs complexes, satisfaisant aux identités
(1)
Remarque
L’application est un morphisme strict du groupe additif sur le groupe multiplicatif , et sa restriction à un voisinage convenable de 0 est un isomorphisme local de à . Par suite (VII, p. 14, remarque), tout morphisme strict de sur est de la forme , où sont des nombres réels quelconques tels que . Nous verrons plus tard (FVR, III, § 1, n° 5) qu’il existe un seul de ces homomorphismes, qu’on note , tel que ; la restriction de cet homomorphisme à l’axe réel est identique à (d’où la notation).
2. Angles de demi-droites
Le corps étant ordonné, nous orienterons le plan numérique en prenant comme bivecteur positif ( étant les vecteurs de la base canonique);
dans le plan numérique orienté (identifié à dans ce qui suit), on peut alors définir l’angle d’un couple quelconque de demi-droites.[^1] L’ensemble des angles de demi-droites est muni d’une structure de groupe commutatif (noté additivement), définie par
d’où en particulier, .
L’angle plat est la solution de l’équation dans ; c’est l’angle que fait le demi-axe réel négatif avec le demi-axe réel positif.
Pour tout nombre complexe , on appelle amplitude de , et l’on note , l’angle que fait avec le demi-axe réel positif la demi-droite d’origine 0 passant par . L’application est un homomorphisme du groupe multiplicatif sur le groupe additif ; on a donc
L’angle s’appelle angle droit positif; c’est une des solutions, dans le groupe , de l’équation , l’autre étant .
L’homomorphisme , restreint au sous-groupe de , est un isomorphisme de la structure de groupe de sur celle de ; si on transporte au groupe , par cet isomorphisme, la topologie de , devient un groupe topologique compact, et l’homomorphisme de sur est un morphisme strict du groupe topologique sur le groupe topologique .
Désignons par l’isomorphisme de sur , réciproque de l’isomorphisme de sur . Par définition (A, IX, § 10, n° 3), se note et s’appelle cosinus de l’angle , se note et s’appelle sinus de l’angle . Ces fonctions sont continues dans le groupe topologique , et satisfont aux relations suivantes (loc. cit.), conséquences immédiates des définitions qui précèdent:
Par définition, la tangente d’un angle est l’élément de , qui vaut lorsque et , et vaut lorsque ou .
La fonction tg est une application continue de dans ; on a . On appelle cotangente de , et on note cotg , l’élément de égal à .
On notera que, si , on a ; cette expression s’appelle la forme trigonométrique du nombre complexe .
3. Mesure des angles de demi-droites
D’après le th. 1 de VIII, p. 7, le groupe topologique des angles de demi-droites est isomorphe à . Tout morphisme strict de sur s’obtient en composant l’isomorphisme de sur et un morphisme strict de sur ; si l’on pose , tout morphisme strict de sur est donc de la forme (). Étant donné un nombre , fixé une fois pour toutes, tout angle correspond, par l’homomorphisme , à une classe de nombres réels modulo (élément de ) qu’on appelle la mesure de relativement à la base ; par abus de langage, tout nombre réel de cette classe est appelé une mesure de ; l’angle est l’angle de mesure (relativement à la base ). Si est une mesure de , une mesure de (relativement à la même base), est une mesure de , une mesure de . On appelle parfois mesure principale d’un angle (relativement à base ) celle de ses mesures qui appartient à l’intervalle .
Choix d’une base . — On se borne toujours à considérer des bases . À chaque correspond un angle de demi-droites dont la mesure principale est 1, et qu’on appelle unité d’angle relative à la base ; réciproquement, pour tout angle , il existe un et un seul tel que , donc la donnée de l’unité d’angle détermine entièrement la base . Lorsqu’on prend l’unité d’angle correspondante s’appelle le degré. En Analyse, on utilise la base définie par la condition
Une fois choisie une base , lorsqu’on parle d’un angle de demi-droites, on entend le plus souvent une mesure de cet angle relativement à la base ; cet abus de langage n’a pas d’inconvénient si (comme c’est toujours le cas tant qu’on ne fait pas de calculs numériques) la base reste fixe dans les raisonnements, et si l’on se souvient que deux nombres réels congrus mod. correspondent au même angle de demi-droites.
Par exemple, ce qu’on entendra le plus souvent par amplitude d’un nombre complexe , sera une mesure en radians de cet angle, fixée par des conventions qui dépendront de la question étudiée; une fois ces conventions faites, on notera encore la mesure de l’amplitude ainsi choisie.
4. Fonctions trigonométriques
Si on compose les fonctions cos θ, sin θ, tg θ, cotg θ (définies dans ) avec l’homomorphisme de sur , les fonctions cos , sin , tg , cotg ainsi obtenues s’appellent respectivement cosinus, sinus, tangente et cotangente du nombre relatifs à la base , et se notent , , , et . L’application est composée de et de , d’où, en vertu de la définition de cos θ et sin θ (VIII, p. 9), l’identité
qui équivaut à
et aussi, d’après (4), à
On en conclut les identités
Lorsqu’on choisit la base dont il a été question plus haut on note simplement cos , sin , tg , cotg les fonctions cos, sin, tg, cotg. Les formules (6) permettent d’ailleurs d’en déduire les valeurs des fonctions trigonométriques relatives à une base quelconque.
Les relations rappelées plus haut entre cosinus et sinus d’angles donnent évidemment les mêmes relations entre cosinus et sinus des nombres qui mesurent ces angles; en particulier, on a
Les fonctions cos et sin sont continues dans , et périodiques de période ; est d’ailleurs période principale de ces fonctions; en effet, la relation cos entraîne sin ou sin, c’est-à-dire ou , donc (mod. ) ou (mod. ); on voit de même que sin est équivalente à (mod. ) ou (mod. ).
Il résulte de ce qui précède que ne prend jamais deux fois la même valeur dans l’intervalle ; restreinte à cet intervalle, c’est donc une application bijective de cet intervalle sur l’intervalle . Comme , , est une application strictement décroissante de sur (IV, p. 9 et 10, th. 5 et Remarque). On a pour , pour , pour . Comme , on en déduit la variation de dans l’intervalle , puis dans tout par périodicité (fig. 8). Comme , on en déduit la variation de dans (fig. 8).
Figure 8
La fonction est une application continue de sur ; elle prend la valeur pour les valeurs ( entier quelconque). Comme elle admet pour période , en est une période principale. Dans l’intervalle , croît de 0 à 1, décroît de 1 à 0, donc est strictement croissante dans , et applique sur ; on en conclut que est strictement croissante dans , et est un homéomorphisme de cet intervalle sur (fig. 9).
Figure 9
5. Secteurs angulaires
Étant données deux demi-droites fermées distinctes d’origine 0, soit la mesure principale de l’angle (relative à une base choisie une fois pour toutes). La réunion des demi-droites fermées (resp. ouvertes) d’origine 0 telles que la mesure principale de l’angle satisfasse à (resp. ) est identique au secteur angulaire fermé (resp. ouvert) S d’origine et d’extrémité , défini en Algèbre (A, IX, § 10, n° 4).
En effet, par une rotation, on peut toujours se ramener au cas où S ne contient pas la demi-droite passant par le point –1. Si et sont les angles que font alors et respectivement avec le demi-axe réel positif, le secteur angulaire fermé S n’est autre (A, IX, § 10, n° 4, prop. 12) que la réunion des demi-droites fermées faisant avec le demi-axe réel positif un angle tel que
Or, si sont les mesures de respectivement, contenues dans l’intervalle , ces inégalités équivalent à , et comme est une fonction croissante dans , elles équivalent aussi à ou à ; comme , la proposition est démontrée pour les secteurs angulaires fermés; on raisonne de même pour les secteurs angulaires ouverts.
Un secteur angulaire fermé est un ensemble fermé dans ; le secteur angulaire ouvert de même origine et même extrémité est son intérieur dans (VI, p. 10, prop. 3). L’angle de mesure principale , s’appelle l’ouverture du secteur S; S est dit saillant si , plat (ou demi-plan fermé) si , rentrant si ; un secteur angulaire saillant est dit aigu si , droit (ou quadrant) si , obtus si . La bissectrice du secteur S n’est autre que la demi-droite faisant avec un angle .
Deux demi-droites fermées distinctes définissent deux secteurs angulaires fermés : celui d’origine et d’extrémité , et celui d’origine et d’extrémité ; leur réunion est le plan numérique , leur intersection est la réunion de et .
6. Angles de droites
On a aussi défini en Algèbre (A, IX, § 10, n° 3) la notion d’angle d’un couple de deux droites dans un espace vectoriel à deux dimensions sur un corps ordonné maximal¹ ; cette définition s’applique en particulier au plan numérique . L’ensemble des angles de droites est muni d’une structure de groupe commutatif (noté additivement), définie par
d’où en particulier
L’angle droit est la solution de l’équation dans ; c’est l’angle que fait l’axe imaginaire avec l’axe réel.
On définit un homomorphisme canonique du groupe des angles de demi-droites sur le groupe des angles de droites en faisant correspondre, à l’angle que fait une demi-droite avec le demi-axe réel positif, l’angle que fait la droite D contenant avec l’axe réel (A, IX, § 10, n° 1, cor. de la prop. 3); un angle de droites est l’image par de deux angles de demi-droites ; autrement dit, est isomorphe au groupe quotient de par le sous-groupe . Si on transporte à la topologie du groupe quotient (par l’homomorphisme bijectif associé à ), devient un groupe topologique compact, un morphisme strict de sur .
Si on compose l’homomorphisme de sur et l’homomorphisme de sur on obtient un homomorphisme de sur ; tout angle correspond, par cet homomorphisme, à une classe de nombres réels mod. , qu’on appelle encore mesure de (relativement à la base ); par abus de langage, tout nombre de cette classe est aussi appelé une mesure de , et celui qui appartient à la mesure principale de ; l’angle est l’angle de droites de mesure . Toute mesure de est aussi une mesure d’un des deux angles de demi-droites dont est l’image par l’homomorphisme .
¹ Rappelons que, dans l’ensemble des couples de droites non isotropes, on définit une relation d’équivalence en considérant deux couples et comme équivalents, s’il existe une même similitude directe qui transforme en et en ; l’angle du couple est la classe d’équivalence de ce couple.
Ici encore, une fois choisie la base , lorsqu’on parle d’un angle de droites, on entend le plus souvent, par abus de langage, une mesure de cet angle relativement à la base .
Remarque
On définit un homomorphisme de sur en faisant correspondre à tout nombre complexe l’angle que fait la droite passant par 0 et avec l’axe réel; il est clair que cet homomorphisme est composé de et de l’homomorphisme de sur ; c’est donc un morphisme strict du groupe topologique sur le groupe topologique , et la représentation bijective associée est un isomorphisme du groupe quotient sur .
On sait (A, IX, § 10, no 3) que, si D désigne une droite faisant un angle avec l’axe réel, un couple de paramètres directeurs de D, la tangente de l’angle (qui se note encore ) est l’élément de ( si ), qu’on appelle aussi la pente de la droite D. Si et sont les deux angles de demi-droites dont est l’image par l’homomorphisme , on a . L’application est un homéomorphisme de sur , car l’espace topologique n’est autre que la droite projective réelle , et l’on sait (VI, p. 16) que l’application qui fait correspondre à une droite (considérée comme point de ) sa pente, est un homéomorphisme de sur . Si maintenant on transporte à la structure de groupe de par l’application , on définit sur une structure de groupe topologique commutatif, où le composé de deux éléments est quand et appartiennent à et sont tels que ; pour les couples qui ne satisfont pas à ces conditions, le composé de et s’obtient en prolongeant par continuité la fonction à , et se note encore .
Si est un angle de droites, on note souvent le double commun des deux angles de demi-droites dont est l’image. L’application est un isomorphisme du groupe topologique des angles de droites sur le groupe topologique des angles de demi-droites, dont le composé avec la projection canonique de sur est la multiplication par l’entier 2 dans le groupe commutatif . Avec cette notation, on a les formules suivantes (A, IX, pp. 75–83).
qui sont des identités entre fonctions continues sur à valeurs dans (VI, p. 16).
Exercices
See the exercises for § 2.
[^1]: Rappelons (A, IX, § 10, n° 3) qu’on définit, dans l’ensemble des couples de demi-droites d’origine 0, une relation d’équivalence, en considérant deux couples et comme équivalents s’il existe une même rotation qui transforme en et en ; l’angle du couple (ou angle que fait avec ) est par définition la classe d’équivalence de ce couple.