§ 1. Définition des nombres réels
1. Le groupe ordonné des nombres rationnels
On a défini en Algèbre (A, I, p. 112), la relation d’ordre dans l’ensemble des nombres rationnels; on a vu qu’elle fait de un ensemble totalement ordonné, et qu’elle est compatible avec la structure de groupe additif de , c’est-à-dire (A, VI, § 1, n° 1) que, pour tout , la relation est équivalente à (ce qu’on énonce encore en disant que l’ordre est invariant par translation). Rappelons que l’on pose, dans (comme dans tout groupe totalement ordonné),
est appelé valeur absolue de ; on a
et l’inégalité du triangle
(1)
ainsi que l’inégalité
(2)
qui en est une conséquence immédiate; on a de même
(3)
Les relations (resp. ) sont équivalentes. La relation est équivalente à ; si a \geqslant 0, la relation est équivalente à , la relation à « ou ». Quels que soient dans , on a
2. La droite rationnelle
Considérons l’ensemble des intervalles ouverts symétriques , où parcourt l’ensemble des nombres rationnels ; nous allons montrer que est un système fondamental de voisinages de dans une topologie compatible avec la structure de groupe additif de .
Le groupe est commutatif, et l’axiome (GV) (III, p. 4) est évidemment vérifié; il suffit donc de voir que (GV) (III, p. 4) l’est aussi, autrement dit que, pour tout , il existe tel que les conditions entraînent ; or, d’après l’inégalité du triangle, il suffit de prendre .
Définition 1
On appelle droite rationnelle l’espace topologique obtenu en munissant l’ensemble de la topologie de groupe dont un système fondamental de voisinages de est formé par les intervalles ouverts symétriques ().
Le groupe topologique ainsi défini est appelé groupe additif de la droite rationnelle.
Quel que soit le nombre rationnel , il existe un entier tel que ; les intervalles ouverts () forment donc un système fondamental de voisinages de sur la droite rationnelle.
On a un système fondamental de voisinages d’un point quelconque , en prenant les intervalles ouverts , où parcourt l’ensemble des nombres rationnels (ou seulement l’ensemble des nombres ).
La définition 1 est donc équivalente à celle que nous avons donnée dans I, p. 4.
Pour tout couple tel que , il existe tel que (par exemple ); il en résulte que la droite rationnelle est un espace séparé et non discret.
Pour tout , soit l’ensemble des couples de tels que ; lorsque parcourt l’ensemble des nombres rationnels (ou seulement l’ensemble des nombres ), les ensembles forment un système fondamental d’entourages de la structure uniforme du groupe additif de la droite rationnelle. Les relations (2) et (3) (IV, p. 1) montrent que , et sont uniformément continues dans . Il s’ensuit que les fonctions et sont uniformément continues dans .
3. La droite numérique et les nombres réels
Définition 2
On désigne par le groupe topologique complété du groupe additif de la droite rationnelle. Les éléments de sont appelés nombres réels; en tant qu’espace topologique, est appelé droite numérique; en tant que groupe topologique, on l’appelle groupe additif de la droite numérique.
On identifiera toujours avec le sous-groupe partout dense de , auquel il est canoniquement isomorphe; avec cette convention, tout nombre rationnel est un nombre réel. Tout nombre réel non rationnel est dit irrationnel; on a vu dans II, p. 15 qu’il en existe (on le verra d’une autre manière dans IV, p. 12; voir aussi IV, p. 47, exerc. 2); donc (III, p. 8, Remarque), l’ensemble des nombres irrationnels est partout dense dans .
Nous allons voir qu’on peut prolonger à la structure d’ordre de , de manière que la structure d’ordre prolongée soit encore compatible avec la structure de groupe additif de :
Proposition 1
La relation est une relation d’ordre dans , qui fait de un ensemble totalement ordonné, est compatible avec la structure de groupe additif de , et induit sur la relation d’ordre .
Montrons d’abord que les relations et entraînent ; en effet, la fonction est continue dans ; d’après (8) (IV, p. 2), on a donc (I, p. 9, th. 1). En second lieu, on va voir que les relations et entraînent , ce qui établit que est une relation d’ordre dans . Montrons pour cela que ; les fonctions et étant uniformément continues dans , se prolongent par continuité dans (II, p. 20, th. 2); soient et leurs prolongements respectifs. On a par prolongement quel que soit ; pour ; d’autre part, comme est l’adhérence de d’après la continuité de , on a pour . Donc, pour , , d’où .
D’après (10) (IV, p. 2), on a , donc est totalement ordonné par la relation d’ordre .
En outre, comme les relations et sont équivalentes, la relation d’ordre est bien compatible avec la structure de groupe additif de .
Enfin, si et appartiennent à , les relations et sont équivalentes, ce qui achève la démonstration, en prouvant que la relation d’ordre induit sur la relation ; on la notera encore .
L’ensemble est identique à l’ensemble des dans ; on l’écrira ; c’est un ensemble fermé. On désignera par l’ensemble des ; c’est le complémentaire de , donc c’est un ensemble ouvert dans .
4. Propriétés des intervalles de
Proposition 2
Tout intervalle fermé (resp. ouvert) de , est un ensemble fermé (resp. ouvert) dans .
En effet, les ensembles se déduisent par translation de et respectivement, donc (III, p. 2) sont fermés; les ensembles et , qui en sont les complémentaires respectifs, sont ouverts; enfin, l’intervalle fermé (resp. l’intervalle ouvert ), intersection de et (resp. de et ) est un ensemble fermé (resp. ouvert).
Les intervalles fermés () de sont donc des voisinages de 0; montrons qu’ils forment un système fondamental de voisinages de 0 lorsque parcourt . Il suffit d’établir la proposition suivante:
Proposition 3
Lorsque parcourt l’ensemble des nombres rationnels , les intervalles de forment un système fondamental de voisinages de 0.
En effet (III, p. 24, prop. 7), on obtient un système fondamental de voisinages de 0 dans en prenant les adhérences, dans , des intervalles de . La proposition sera démontrée si on établit que est l’adhérence de . Or, est fermé dans ; il suffit donc de montrer que, si est un nombre réel tel que , est adhérent à . Or, est un ensemble ouvert dans , donc, pour tout voisinage assez petit de 0 dans , ; mais, comme est partout dense dans , il existe un nombre rationnel , et on a donc , c’est-à-dire .
Corollaire
Tout point de la droite numérique possède un système fondamental dénombrable de voisinages.
Proposition 4
Pour tout couple de nombres réels tels que , il existe un nombre rationnel tel que .
Comme est partout dense dans , il suffit de voir que n’est pas vide;
par translation, on se ramène au cas où . Or, étant un espace séparé, il existe, d’après la prop. 3, un nombre rationnel tel que , ce qui entraîne .
Proposition 5
Soit I un intervalle quelconque de . La topologie induite sur I par celle de est engendrée par l’ensemble des intervalles ouverts de I* (I étant considéré comme ensemble totalement ordonné par la relation ).
Tout intervalle ouvert de I est la trace sur I d’un intervalle ouvert de : c’est évident pour un intervalle borné; et l’intervalle illimité de I est la trace de l’intervalle illimité de . On peut donc se borner au cas où ; mais alors, la proposition résulte de la prop. 3, car tout voisinage d’un point contient un intervalle ouvert .
Remarque
Si A est une partie partout dense de , la topologie de est encore engendrée par l’ensemble des intervalles ouverts dont les extrémités appartiennent à A. En effet, si est un intervalle ouvert contenant x, il existe deux points de A tels que ; donc contient x et est contenu dans . Ce raisonnement montre même que les intervalles considérés forment une base (I, p. 5) de la topologie de . En particulier, si on prend , on voit que la topologie de a une base dénombrable.
5. Longueur d’un intervalle
Définition 3
On appelle longueur d’un intervalle borné d’origine a et d’extrémité b, le nombre réel positif *.
Tout intervalle borné contenant plus d’un point a donc une longueur . Si , les quatre intervalles , , , ont même longueur. Un intervalle d’extrémités et a même longueur que l’intervalle d’extrémités et : en d’autres termes, la longueur d’un intervalle est invariante par translation.
Si , on a ; donc, si un intervalle borné I est contenu dans un intervalle borné I’, la longueur de I est inférieure à celle de I’.
Si n intervalles ouverts, sans point commun deux à deux, sont contenus dans l’intervalle (), on voit aisément, par récurrence sur n, que, si , il existe une permutation des indices () telle que l’on ait pour . Il en résulte immédiatement que la somme des longueurs des intervalles est au plus égale à la longueur de ; elle ne peut lui être égale que si et pour .
6. Structure uniforme additive de
Le groupe étant totalement ordonné, les fonctions et sont définies dans de la même manière que dans et satisfont à toutes les relations rappelées ci-dessus pour , notamment aux relations (1) à (7) (IV, p. 1 et 2). Soit un nombre réel , et l’ensemble des couples tels que ; lorsque parcourt l’ensemble des nombres réels (ou seulement l’ensemble des nombres ), les ensembles forment un système fondamental d’entourages de la structure uniforme du groupe additif de la droite numérique (dite encore structure uniforme additive de la droite numérique).
Les fonctions , et sont uniformément continues dans , les fonctions et uniformément continues dans ; ces fonctions sont donc identiques à celles qu’on obtient en prolongeant par continuité les fonctions de même nom définies dans et dans respectivement.
Exercices
See the exercises for § 1.