Bourbaki

§ 2. Propriétés topologiques fondamentales de la droite numérique

1. L’axiome d’Archimède

Les propriétés topologiques de la droite numérique, que nous allons exposer dans ce paragraphe, découlent du théorème suivant:

Théorème 1

Quels que soient les nombres réels x>0x > 0 et y>0y > 0, il existe un entier n>0n > 0 tel que y<nxy < nx.

Cité par 3

Cité par Remarque, Théorème 4, Définition 1, IV § 8

En effet, il existe deux nombres rationnels p/q,r/sp/q, r/s tels que 0<p/q<x0 < p/q < x et y<r/sy < r/s, puisque les intervalles ouverts ]0,x[]0, x[ et ]y,→[]y, \to[ ne sont pas vides (IV, p. 4, prop. 4); il suffit de prendre nn tel que nps>qrnps > qr.

Remarque

On trouvera dans V, § 2 une construction axiomatique de la théorie des nombres réels dans laquelle l’énoncé ci-dessus figure en tant qu’axiome; pour plus de détails sur cet axiome, voir la Note historique du chap. IV.

Cite 2

Cite Théorème 1, V § 2. Mesure des grandeurs

2. Parties compactes de R\mathbf{R}

Théorème 2 (Borel–Lebesgue). — Pour qu’une partie de la droite numérique R\mathbf{R} soit compacte, il faut et il suffit qu’elle soit fermée et bornée.

1) La condition est nécessaire. Soit AA une partie compacte de R\mathbf{R}, et aa un nombre réel >0> 0. L’ensemble AA est fermé (I, p. 62, prop. 4) et il existe un nombre fini de points xix_i (1≤i≤n1 \leq i \leq n) de R\mathbf{R} tels que AA soit contenu dans la réunion des voisinages [xi−a,xi+a][x_i - a, x_i + a] (I, p. 61). Soit bb le maximum des nombres ∣xi∣|x_i|; on a A⊂(−b−a,b+a)A \subset (-b - a, b + a).

2) La condition est suffisante. Il suffit de montrer que tout intervalle (−a,a)(-a, a) (a>0a > 0) est compact; comme cet intervalle est un ensemble fermé dans un espace uniforme complet, il suffira de voir que, pour tout b>0b > 0, on peut recouvrir (−a,+a)(-a, +a) par un nombre fini d’intervalles de la forme [x−b,x+b][x - b, x + b] (II, p. 30, corollaire). Or, soit nn un entier >0> 0 tel que a<nba < nb; si x∈(−a,+a)x \in (-a, +a) et si mm est le plus grand entier (positif ou négatif) tel que mb≤xmb \leq x, on a −n≤m≤n-n \leq m \leq n et mb≤x≤(m+1)bmb \leq x \leq (m+1)b; donc les 2n+12n+1 intervalles ((k−1)b,(k+1)b)((k-1)b, (k+1)b) (−n≤k≤n-n \leq k \leq n) forment un recouvrement du type voulu.

Corollaire 1

Pour qu’une partie de la droite numérique R\mathbf{R} soit relativement compacte, il faut et il suffit qu’elle soit bornée.

Corollaire 2

La droite numérique est un espace localement compact et non compact.

Remarque. — Le th. 2 est souvent cité sous le nom de « théorème de Heine–Borel »; voir les Notes historiques des chap. II et IV.

3. Borne supérieure d’une partie de R\mathbf{R}

Rappelons (E, III, p. 10) que la borne supérieure (resp. inférieure) d’une partie AA d’un ensemble ordonné EE est (lorsqu’elle existe) le plus petit majorant (resp. le plus grand minorant) de AA.

Théorème 3

Toute partie majorée* (resp. minorée) et non vide de la droite numérique a une borne supérieure (resp. inférieure).

Cité par 1

Cité par Exercice 6, § 2

En effet, soit AA une partie majorée et non vide de R\mathbf{R}; soit bb un majorant de AA; on a donc A⊂]←,b]A \subset ]\leftarrow, b]. Pour chaque x∈Ax \in A, considérons l’ensemble AxA_x des majorants de xx appartenant à AA; les ensembles AxA_x forment une base de filtre B\mathfrak{B} sur R\mathbf{R}, car Ay⊂AxA_y \subset A_x si y≥xy \geq x. Soit aa un point de AA; pour tout x≥ax \geq a, appartenant à AA, AxA_x est contenu dans l’intervalle compact [a,b][a, b], donc la base de filtre B\mathfrak{B} a un point adhérent cc. Les intervalles [x,→[[x, \rightarrow[ étant fermés, cc appartient à leur intersection, donc cc est un majorant de AA; d’autre part, tout autre majorant zz de AA est ≥c\geq c, car, dans le cas contraire, le voisinage ]z,→[]z, \rightarrow[ de cc ne contiendrait aucun point de AA; cc est donc bien la borne supérieure de AA.

On peut raisonner de même pour un ensemble minoré non vide BB, ou remarquer simplement que −B-B est majoré et non vide, et que, si cc est la borne supérieure de −B-B, −c-c est la borne inférieure de BB.

La borne supérieure cc de AA peut être caractérisée par les deux propriétés suivantes: 1° Quel que soit x∈Ax \in A, x≤cx \leq c. 2° Quel que soit a<ca < c, il existe x∈Ax \in A tel que a<x≤ca < x \leq c.

La borne supérieure d’un ensemble fermé (majoré et non vide) appartient à cet ensemble et en constitue le plus grand élément; la borne supérieure d’une partie AA quelconque, majorée et non vide, de R\mathbf{R}, peut donc être définie comme le plus grand nombre réel adhérent à AA.

4. Caractérisation des intervalles

Proposition 1

Pour qu’une partie non vide AA de R\mathbf{R} soit un intervalle, il faut et il suffit que, quels que soient les points a,ba, b de AA tels que a<ba < b, l’intervalle fermé [a,b][a, b] soit contenu dans AA.

Cité par 3

Cité par LIE II § 4. Filtrations centrales, Théorème 4, Proposition 2, V § 2

La condition est évidemment nécessaire. Réciproquement, supposons-la vérifiée. Si A n’est ni majoré ni minoré, il est identique à R\mathbf{R}, car, pour tout x∈Rx \in \mathbf{R}, il existe alors deux points a,ba, b de A tels que a<x<ba < x < b. Si A est majoré et non minoré, soit kk sa borne supérieure ; quel que soit x<kx < k, il existe aa et bb dans A tels que a<x<b≤ka < x < b \leq k, donc x∈Ax \in A; A ne peut donc être que l’un des deux intervalles ]←,k]]\leftarrow, k], ]←,k[]\leftarrow, k[. On raisonne de même dans les autres cas.

5. Parties connexes de R\mathbf{R}

Théorème 4

Pour qu’une partie A de R\mathbf{R} soit connexe, il faut et il suffit que A soit un intervalle.

Cite 3 · Cité par 4

Cite Proposition 1, Proposition 6, II § 4, Théorème 1

Cité par Exercice 7, § 2, Proposition 2, Corollaire 2, Théorème 1, V § 3

1° La condition est nécessaire. Supposons A connexe ; s’il est réduit à un point, c’est un intervalle. Sinon, soient aa et bb deux points de A tels que a<ba < b; il suffit, d’après la prop. 1 de IV, p. 7, de montrer que tout xx tel que a<x<ba < x < b appartient à A. Or, si on avait x∉Ax \notin A, on aurait A⊂G{x}A \subset \mathfrak{G}\{x\}; mais G{x}\mathfrak{G}\{x\} est la réunion de deux ensembles ouverts ]←,x[]\leftarrow, x[ et x,→[x, \rightarrow[ qui sont sans point commun et dont chacun rencontre A; A ne serait donc pas connexe, contrairement à l’hypothèse.

2° La condition est suffisante. Montrons d’abord que tout intervalle compact [a,b][a, b] est connexe. Pour tout entier n>0n > 0 soit V1/nV_{1/n} l’entourage formé des couples (x,y)(x, y) tels que ∣x−y∣≤1/n|x - y| \leq 1/n; d’après II, p. 32, prop. 6, il suffit de voir que deux points quelconques x,yx, y de [a,b][a, b] tels que x<yx < y peuvent être joints par une V1/nV_{1/n}-chaîne. Soit pp le plus grand entier tel que p/n≤xp/n \leq x, qq le plus grand entier tel que q/n≤yq/n \leq y (ces entiers existent d’après le th. 1 de IV, p. 6); on a p≤qp \leq q. Si q=pq = p, y−x<1/ny - x < 1/n, les points xx et yy forment déjà une V1/nV_{1/n}-chaîne. Si q<pq < p, posons xi=(p+i)/nx_i = (p + i)/n (i=1,2,…,q−pi = 1, 2, \ldots, q - p); on a x1−x≤1/nx_1 - x \leq 1/n, y−xq−p≤1/ny - x_{q-p} \leq 1/n et xi+1−xi=1/nx_{i+1} - x_i = 1/n, donc les points x,x1,x2,…,xq−p,yx, x_1, x_2, \ldots, x_{q-p}, y forment une V1/nV_{1/n}-chaîne joignant xx et yy.

Si maintenant I est un intervalle quelconque non réduit à un point, et aa et bb deux points de I tels que a<ba < b, l’intervalle (a,b)(a, b) est contenu dans I et est connexe, donc I est connexe.

Corollaire 1

La droite numérique est un espace connexe et localement connexe.

Corollaire 2

Les seules parties compactes et connexes de R\mathbf{R} sont les intervalles fermés bornés.

Cite 1

Cite Théorème 4

D’après le th. 4, une partie de R\mathbf{R} ne contenant aucun intervalle non réduit à un point est totalement discontinue; il en est ainsi, en particulier, de l’ensemble Q\mathbf{Q} des nombres rationnels, puisque l’ensemble CQ\mathbf{C}\mathbf{Q} des nombres irrationnels est partout dense.

Proposition 2

Tout ensemble ouvert non vide dans R\mathbf{R} est la réunion d’une famille dénombrable d’intervalles ouverts, sans point commun deux à deux.

Cite 2 · Cité par 2

Cite Proposition 11, I § 11, Théorème 4

Cité par Exercice 2, § 3, Exercice 3, § 3

Soit A un ensemble ouvert non vide dans R\mathbf{R}; comme R\mathbf{R} est localement connexe, toute composante connexe de A est un ensemble ouvert connexe (I, p. 85, prop. 11) donc un intervalle ouvert d’après le th. 4. Deux quelconques de ces intervalles sont toujours sans point commun; d’autre part, chacun d’eux contient un nombre rationnel, donc l’ensemble de ces intervalles a une puissance inférieure à celle de Q\mathbf{Q}, c’est-à-dire est dénombrable.

Tout ensemble fermé dans R\mathbf{R} est donc le complémentaire de la réunion d’une suite (finie ou infinie) (In)(I_n) d’intervalles ouverts sans point commun deux à deux; ces intervalles sont dits intervalles contigus à l’ensemble fermé considéré. Réciproquement, si on se donne une telle suite d’intervalles, le complémentaire de leur réunion est un ensemble fermé auquel ces intervalles sont contigus.

Exemple

Définissons par récurrence, une famille dénombrable (In,p)(I_{n,p}) d’intervalles ouverts, deux à deux sans point commun, de la manière suivante:

L’entier nn prend toutes les valeurs ⩾0\geqslant 0; pour chaque valeur de n,pn, p prend les valeurs 1,2,3,…,2n1, 2, 3, \ldots, 2^n. Tous les intervalles In,pI_{n,p} sont contenus dans A=[0,1]A = [0, 1], et on prend I0,1=]13,23[I_{0,1} = ]\frac{1}{3}, \frac{2}{3}[ (« tiers médian » de ]0,1[0, 1[). Supposons ensuite les 2m+1−12^{m+1} - 1 intervalles In,pI_{n,p} définis pour 0⩽n⩽m0 \leqslant n \leqslant m, de sorte que, si JmJ_m est leur réunion, l’ensemble A∩∁JmA \cap \complement J_m soit la réunion de 2m+12^{m+1} intervalles fermés Km,pK_{m,p} (1⩽p⩽2m+11 \leqslant p \leqslant 2^{m+1}) deux à deux sans point commun, et ayant tous pour longueur 13m+1\frac{1}{3^{m+1}}. Si Km,p=[a,b]K_{m,p} = [a, b], on prend alors pour Im+1,pI_{m+1,p} l’intervalle ouvert ]a+b−a3,b−b−a3[\left] a + \frac{b-a}{3}, b - \frac{b-a}{3} \right[ (« tiers médian » de l’intervalle ]a,b[]a, b[); on vérifie immédiatement que Km,p∩∁Im+1,pK_{m,p} \cap \complement I_{m+1,p} est réunion de deux intervalles disjoints de longueur 13m+2\frac{1}{3^{m+2}}, donc A∩∁Jm+1A \cap \complement J_{m+1} est réunion de 2m+22^{m+2} intervalles fermés disjoints de longeur 13m+2\frac{1}{3^{m+2}} (fig. 1).

!Figure 1

Figure 1

Si K′K' est le complémentaire de la réunion des In,pI_{n,p} l’ensemble fermé K=A∩K′K = A \cap K' est appelé l’ensemble triadique de Cantor; il est évidemment compact (IV, p. 6, th. 2); en outre, il est totalement discontinu. En effet, s’il contenait un intervalle II de longueur >0> 0, II serait nécessairement contenu dans un intervalle Km,pK_{m,p}, donc sa longueur serait ⩽1/3m+1\leqslant 1/3^{m+1} quel que soit mm, ce qui est absurde.

Cite 1

Cite Theorem 2 (Borel-Lebesgue), IV § 2

6. Homéomorphismes d’un intervalle sur un intervalle

Théorème 5

Soit II un intervalle de R\mathbf{R}; pour qu’une application ff de II dans R\mathbf{R} soit un homéomorphisme de II sur f(I)f(I), il faut et il suffit que ff soit strictement monotone et continue dans II; f(I)f(I) est alors un intervalle de R\mathbf{R}.

Cité par 4

Cité par IV § 3. Le corps des nombres réels, Proposition 1, IV § 4, V § 4. Exponentielles et logarithmes, VIII § 2. Mesure des angles; fonctions trigonométriques

1° La condition est nécessaire. En effet, soient aa et bb deux points de II tels que a<ba < b et supposons par exemple f(a)<f(b)f(a) < f(b). Montrons que ff est strictement croissante dans II. Tout d’abord, si a<c<ba < c < b, on a nécessairement f(a)<f(c)<f(b)f(a) < f(c) < f(b); en effet, si on avait par exemple f(a)<f(b)<f(c)f(a) < f(b) < f(c), l’image par ff de l’intervalle [a,c][a, c] serait un ensemble connexe (I, p. 82, prop. 4) et contiendrait donc l’intervalle {f(a),f(c)}\{f(a), f(c)\}; il existerait par suite x∈[a,c]x \in [a, c] tel que f(x)=f(b)f(x) = f(b), contrairement à l’hypothèse que ff est injective.

On en déduit que, si xx et yy sont deux points de I tels que x<yx < y, on a f(x)<f(y)f(x) < f(y); en effet, on a f(a)<f(x)<f(b)f(a) < f(x) < f(b) pour a<x<ba < x < b, f(a)<f(b)<f(x)f(a) < f(b) < f(x) pour b<x,f(x)<f(a)<f(b)b < x, f(x) < f(a) < f(b) pour x<ax < a; en répétant le raisonnement pour a,xa, x et yy au lieu de a,ba, b et xx, on voit que f(x)<f(y)f(x) < f(y).

2∘2^\circ La condition est suffisante. Supposons ff continue et strictement monotone (par exemple, strictement croissante) dans I; f(I)f(I) est connexe, donc est un intervalle, et comme ff est strictement croissante, ff est une application bijective de I sur f(I)f(I). En outre, l’image par ff d’un intervalle ouvert dans I est un intervalle ouvert dans f(I)f(I); donc (IV, p. 5, prop. 5), ff est un homéomorphisme de I sur f(I)f(I).

Remarque

La première partie de la démonstration précédente établit en fait qu’une application continue et injective de I dans R\mathbf{R} est strictement monotone; d’après la seconde partie, on voit que toute application injective et continue ff d’un intervalle I dans R\mathbf{R} est un homéomorphisme de I sur f(I)f(I).

Exercices

See the exercises for § 2.

Transcrit du volume imprimé. Non traduit.