Bourbaki

§ 3. Le corps des nombres réels

1. La multiplication dans R\mathbf{R}

La topologie de la droite rationnelle Q\mathbf{Q} est non seulement compatible avec la structure de groupe additif de Q\mathbf{Q}, mais aussi avec sa structure de corps. En effet, la fonction xyxy est continue au point (0,0)(0, 0) de Q×Q\mathbf{Q} \times \mathbf{Q}, car pour tout entier n>0n > 0, les relations ∣x∣⩽1/n,∣y∣⩽1/n|x| \leqslant 1/n, |y| \leqslant 1/n entraînent ∣xy∣⩽1/n2⩽1/n|xy| \leqslant 1/n^2 \leqslant 1/n; d’autre part, pour tout nombre rationnel a≠0a \neq 0, la fonction axax est continue au point x=0x = 0, car pour nn entier >0> 0, la relation ∣x∣⩽1n∣a∣|x| \leqslant \frac{1}{n|a|} entraîne ∣ax∣⩽1/n|ax| \leqslant 1/n. Cela montre que xyxy est continue en tout point de Q×Q\mathbf{Q} \times \mathbf{Q} (III, p. 49).

Pour montrer que 1/x1/x est continue dans Q∗\mathbf{Q}^*, on va établir, de façon plus précise, qu’elle est uniformément continue (pour la structure additive) dans le complémentaire d’un voisinage arbitraire V de 0. En effet, on a

∣1x−1y∣=∣x−y∣∣xy∣ \left| \frac{1}{x} - \frac{1}{y} \right| = \frac{|x - y|}{|xy|}

il existe un entier m>0m > 0 tel que, pour tout x∈CVx \in \mathscr{CV}, ∣x∣⩾1/m|x| \geqslant 1/m; si xx et yy sont deux points de CV\mathscr{CV} tels que ∣x−y∣⩽1/m2n|x - y| \leqslant 1/m^2 n, on a donc ∣1x−1y∣⩽1/n\left| \frac{1}{x} - \frac{1}{y} \right| \leqslant 1/n.

L’image par la fonction 1/x1/x, de tout filtre de Cauchy sur Q∗\mathbf{Q}^* (relatif à la structure uniforme additive) auquel 0 n’est pas adhérent, est encore un filtre de Cauchy (pour la structure uniforme additive). Donc (III, p. 56, prop. 7):

Proposition 1

Les fonctions xy et 1/x1/x, définies respectivement dans Q×Q\mathbf{Q} \times \mathbf{Q} et Q∗\mathbf{Q}^*, se prolongent par continuité à R×R\mathbf{R} \times \mathbf{R} et R∗\mathbf{R}^* respectivement, et définissent sur R\mathbf{R} une structure de corps topologique commutatif. Muni de cette structure, R\mathbf{R} est appelé le corps des nombres réels.

Toutes les propriétés des corps topologiques établies dans III, p. 54 à 56, sont naturellement applicables; en particulier, toute fonction rationnelle de n variables réelles, à coefficients réels, est continue en tout point de Rn\mathbf{R}^n où son dénominateur n’est pas nul.

2. Le groupe multiplicatif R∗\mathbf{R}^*

On sait (III, p. 55) que la topologie induite sur R∗\mathbf{R}^* par celle de la droite numérique est compatible avec la structure de groupe multiplicatif de R∗\mathbf{R}^*; comme R∗\mathbf{R}^* est ouvert dans l’espace localement compact R\mathbf{R}, R∗\mathbf{R}^* est un groupe topologique localement compact (I, p. 66, prop. 13), donc complet (III, p. 22, cor. 1 ; cela résulte aussi de III, p. 56, prop. 8); bien entendu, cette dernière propriété se rapporte à la structure uniforme multiplicative de R∗\mathbf{R}^*, et non à la structure uniforme induite sur R∗\mathbf{R}^* par la structure uniforme additive de R\mathbf{R}.

La fonction xyxy applique l’ensemble Q+×Q+\mathbf{Q}_+ \times \mathbf{Q}_+ dans Q+\mathbf{Q}_+, donc elle applique R+×R+\mathbf{R}_+ \times \mathbf{R}_+ dans R+\mathbf{R}_+ (I, p. 9, th. 1); en d’autres termes, le produit de deux nombres réels positifs est positif. Les formules (−x)y=−xy(-x)y = -xy, (−x)(−y)=xy(-x)(-y) = xy montrent alors que le produit d’un nombre positif et d’un nombre négatif est négatif, et que le produit de deux nombres négatifs est positif; on en tire la relation

∣xy∣=∣x∣⋅∣y∣ |xy| = |x| \cdot |y|
(qu’on pourrait déduire par prolongement de la même relation dans Q×Q\mathbf{Q} \times \mathbf{Q}).

Si x>0,y>0x > 0, y > 0, on a xy≠0xy \neq 0, donc xy>0xy > 0; de même, si x<0,y>0x < 0, y > 0, xy<0xy < 0; si x<0,y<0x < 0, y < 0, xy>0xy > 0. En particulier, si x≠0,x2>0x \neq 0, x^2 > 0; une somme de carrés de nombres réels ne peut être nulle que si chacun de ces nombres est nul.

Si x>0x > 0 et y≤zy \leq z (resp. y<zy < z), on a xy≤xzxy \leq xz (resp. xy<xzxy < xz); autrement dit, une homothétie de rapport >0> 0 conserve l’ordre dans R\mathbf{R}; comme (−x)y=−xy(-x)y = -xy, une homothétie de rapport <0< 0 change l’ordre de R\mathbf{R} en l’ordre opposé.

Si x>0,1/x>0x > 0, 1/x > 0, car x.(1/x)=1>0x.(1/x) = 1 > 0; si 0<x<y0 < x < y, on a xy>0xy > 0, puis x.(1/xy)<y.(1/xy)x.(1/xy) < y.(1/xy), c’est-à-dire 1/y<1/x1/y < 1/x; l’application x↦1/xx \mapsto 1/x de l’ensemble R+∗\mathbf{R}_+^* des nombres réels >0> 0 sur lui-même est strictement décroissante.

On voit de même que la fonction 1/x1/x est strictement décroissante dans ]−∞,0[]-\infty, 0[, d’où résulte que la fonction 1x−a\frac{1}{x-a} est strictement décroissante dans chacun des intervalles (a,∞)(a, \infty) et (−∞,a)(-\infty, a).

Il résulte de ce qui précède que R+∗\mathbf{R}_+^* est un sous-groupe du groupe multiplicatif R∗\mathbf{R}^*; en outre, la relation d’ordre x≤yx \leq y est compatible avec la structure de groupe multiplicatif de R+∗\mathbf{R}_+^*, autrement dit ce dernier est un groupe totalement ordonné (A, VI, § 1).

Le fait que le produit de deux nombres réels positifs soit positif peut encore s’exprimer en disant que R\mathbf{R} est un corps ordonné (A, VI, § 2); et on a vu en Algèbre (loc. cit.) que toutes les propriétés qui précèdent sont communes aux corps ordonnés.

Proposition 2

Le groupe multiplicatif R∗\mathbf{R}^* des nombres réels ≠0\neq 0 est un groupe topologique isomorphe au produit de ses sous-groupes R+∗\mathbf{R}_+^* et U0={−1,+1}\mathbf{U}_0 = \{-1, +1\}.

Posons, pour x≠0x \neq 0, sgn⁡x=x∣x∣\operatorname{sgn} x = \frac{x}{|x|} (signe de xx); la fonction sgn⁡\operatorname{sgn} est un homomorphisme de R∗\mathbf{R}^* sur U0\mathbf{U}_0; on a x=∣x∣⋅sgn⁡xx = |x| \cdot \operatorname{sgn} x, et cette décomposition de xx en un produit d’un élément de R+∗\mathbf{R}_+^* et d’un élément de U0\mathbf{U}_0 est unique; donc la structure de groupe de R∗\mathbf{R}^* est le produit de celles de R+∗\mathbf{R}_+^* et de U0\mathbf{U}_0. D’autre part, l’application x↦∣x∣x \mapsto |x| est continue, et il en est de même de x↦sgn⁡x=x∣x∣x \mapsto \operatorname{sgn} x = \frac{x}{|x|} puisque x≠0x \neq 0; d’où la proposition.

On étend la fonction sgn⁡\operatorname{sgn} à R\mathbf{R} tout entier en posant sgn⁡0=0\operatorname{sgn} 0 = 0.

On verra au chap. V (V, § 4, no 1, th. 1) que le groupe topologique R+∗\mathbf{R}_+^* est isomorphe au groupe additif R\mathbf{R}, ce qui achèvera de déterminer la structure du groupe topologique R∗\mathbf{R}^*.

3. Racines n-ièmes

Soit nn un entier >0> 0 quelconque; de la relation 0<x<y0 < x < y, on déduit, par récurrence sur nn, que 0<xn<yn0 < x^n < y^n; autrement dit, la fonction x↦xnx \mapsto x^n est strictement croissante pour x⩾0x \geqslant 0; elle est évidemment continue en tout point, donc (IV, p. 9, th. 5) c’est un homéomorphisme de R+\mathbf{R}_+ sur un intervalle II; d’autre part, comme x⩾1x \geqslant 1 entraîne xn−1⩾1x^{n-1} \geqslant 1, donc xn⩾xx^n \geqslant x, II n’est pas borné, et par suite I=R+I = \mathbf{R}_+.

On désigne par x1/nx^{1/n} ou xn\sqrt[n]{x}, et on appelle xx puissance 1/n1/n ou racine n-ième de xx, la valeur pour x⩾0x \geqslant 0 de l’application réciproque de x↦xnx \mapsto x^n (pour n=2,3n = 2, 3, on dit racine carrée, racine cubique; pour n=2n = 2, on écrit x\sqrt{x} au lieu de x2\sqrt[2]{x}). Le nombre positif x1/nx^{1/n} est donc défini comme l’unique solution positive de l’équation

yn=x(x⩾0). y^n = x \quad (x \geqslant 0).

En particulier, on voit qu’il existe un nombre réel xx tel que x2=2x^2 = 2, alors qu’aucun nombre rationnel ne possède cette propriété; on retrouve donc de cette manière que la droite rationnelle Q\mathbf{Q} n’est pas un espace complet.

L’application x↦x1/nx \mapsto x^{1/n} de R+\mathbf{R}_+ sur lui-même est strictement croissante et continue. D’après (2), on a 01/n=00^{1/n} = 0, 11/n=11^{1/n} = 1 et en outre

(xy)1/n=x1/ny1/n, (xy)^{1/n} = x^{1/n} y^{1/n},

ce qui montre que x↦x1/nx \mapsto x^{1/n} est un automorphisme du groupe topologique R+∗\mathbf{R}_+^*.

Dans V, § 4, no 1, nous généraliserons ce résultat en obtenant tous les automorphismes du groupe multiplicatif R+∗\mathbf{R}_+^*.

Exercices

See the exercises for § 3.

Transcribed from the printed volume. Not translated.