Bourbaki

§ 4. Filtrations centrales

1. Filtrations réelles

Définition 1

Soit G un groupe. On appelle filtration réelle sur G une famille (Gα)α∈R(G_\alpha)_{\alpha \in \mathbf{R}} de sous-groupes de G telle que

Gα=⋂β<αGβpour tout α∈R. G_\alpha = \bigcap_{\beta < \alpha} G_\beta \quad \text{pour tout } \alpha \in \mathbf{R}.

La formule (1) entraîne Gα⊂GβG_\alpha \subset G_\beta pour β<α\beta < \alpha, donc la famille (Gα)(G_\alpha) est décroissante. On dit que la filtration (Gα)(G_\alpha) est séparée si ⋂αGα\bigcap_\alpha G_\alpha est réduit à l’élément neutre et qu’elle est exhaustive si G=⋃αGαG = \bigcup_\alpha G_\alpha.

Remarque

Soit (Gn)n∈Z(G_n)_{n \in \mathbf{Z}} une suite décroissante de sous-groupes de G. C’est une filtration décroissante au sens de AC, III, § 2, no 1, déf. 1. Pour tout entier nn et tout α\alpha dans l’intervalle ]n−1,n]]n-1, n] de R\mathbf{R}, posons Hα=GnH_\alpha = G_n, d’où en particulier Hn=GnH_n = G_n. Il est immédiat qu’on obtient ainsi une filtration réelle (Hα)α∈R(H_\alpha)_{\alpha \in \mathbf{R}} sur G; on dira qu’une telle filtration est une filtration entière. On peut donc identifier les filtrations décroissantes au sens de AC, III, § 2 aux filtrations entières.

Soit A une algèbre; une filtration réelle (Aα)(A_\alpha) sur le groupe additif de A est dite compatible avec la structure d’algèbre si l’on a Aα.Aβ⊂Aα+βA_\alpha . A_\beta \subset A_{\alpha + \beta} pour α,β\alpha, \beta dans R\mathbf{R} et K.Aα⊂AαK . A_\alpha \subset A_\alpha pour α∈R\alpha \in \mathbf{R}. Si la filtration est exhaustive, (Aα)(A_\alpha) est un système fondamental de voisinages de 0 pour une topologie sur A qui est compatible avec la structure d’algèbre. Soit B une algèbre unifière; une filtration réelle (Bα)(B_\alpha) sur le groupe additif de B est dite compatible avec la structure d’algèbre unifière si elle est compatible avec la structure d’algèbre et si l’on a 1∈B01 \in B_0.

2. Fonction d’ordre

Soit G un groupe d’élément neutre e. Soit (Gα)(G_\alpha) une filtration réelle sur G. Pour tout xx dans G, notons IxI_x l’ensemble des nombres réels α\alpha tels que x∈Gαx \in G_\alpha. Si α∈Ix\alpha \in I_x et β<α\beta < \alpha, on a β∈Ix\beta \in I_x, donc IxI_x est un intervalle (TG, IV, § 2, no 4, prop. 1). En utilisant la relation (1), on voit que IxI_x contient son extrémité supérieure lorsque celle-ci est finie. Par conséquent, IxI_x est de la forme ]−∞,v(x)]∩R]-\infty, v(x)] \cap \mathbf{R} avec v(x)∈R‾v(x) \in \overline{\mathbf{R}}; on a v(x)=sup⁡{α∣x∈Gα}v(x) = \sup \{ \alpha \mid x \in G_\alpha \}.

L’application vv de GG dans R\mathbf{R} s’appelle la fonction d’ordre associée à la filtration réelle (Gα)(G_\alpha) et v(x)v(x) s’appelle l’ordre de xx. Cette application possède les propriétés suivantes:

a) Pour x∈Gx \in G et α∈R\alpha \in \mathbf{R}, les relations x∈Gαx \in G_\alpha et v(x)≥αv(x) \geq \alpha sont équivalentes.

b) Pour x,yx, y dans GG, on a

v(x−1)=v(x),v(e)=+∞, v(x^{-1}) = v(x), \quad v(e) = +\infty,
v(xy)≥inf⁡(v(x),v(y)). v(xy) \geq \inf(v(x), v(y)).
De plus, il y a égalité dans (3) si v(x)>v(y)v(x) > v(y).

c) Pour tout α∈R\alpha \in \mathbf{R}, notons Gα+G_\alpha^+ l’ensemble des x∈Gx \in G tels que v(x)>αv(x) > \alpha. On a Gα+=⋃β>αGβG_\alpha^+ = \bigcup_{\beta > \alpha} G_\beta et en particulier Gα+G_\alpha^+ est un sous-groupe de GG.

Réciproquement, soit vv une application de GG dans R‾\overline{\mathbf{R}} satisfaisant aux relations (2) et (3). Pour tout α∈R\alpha \in \mathbf{R}, soit GαG_\alpha l’ensemble des x∈Gx \in G tels que v(x)≥αv(x) \geq \alpha. Alors (Gα)α∈R(G_\alpha)_{\alpha \in \mathbf{R}} est une filtration réelle de GG, et vv est la fonction d’ordre associée à cette filtration. Pour que la filtration (Gα)(G_\alpha) soit entière, il faut et il suffit que vv applique GG dans Z∪{+∞,−∞}\mathbf{Z} \cup \{+\infty, -\infty\}. Pour qu’elle soit exhaustive (resp. séparée), il faut et il suffit que v−1(−∞)=∅v^{-1}(-\infty) = \emptyset (resp. v−1(+∞)={e}v^{-1}(+\infty) = \{e\}).

Soit AA une K-algèbre (resp. K-algèbre unifère). D’après ce qui précède, la relation

⟨x∈Aα⇔v(x)≥α pour x∈A et α∈R⟩ \langle x \in A_\alpha \Leftrightarrow v(x) \geq \alpha \text{ pour } x \in A \text{ et } \alpha \in \mathbf{R} \rangle
définit une bijection de l’ensemble des filtrations réelles exhaustives (Aα)α∈R(A_\alpha)_{\alpha \in \mathbf{R}} compatibles avec la structure d’algèbre (resp. d’algèbre unifère) de AA, sur l’ensemble des applications v:A→R‾v : A \to \overline{\mathbf{R}} ne prenant pas la valeur −∞-\infty et satisfaisant aux axiomes (4) à (7) (resp. (4) à (8)) suivants:
(4)v(x+y)≥inf⁡(v(x),v(y))(x,y dans A)(5)v(−x)=v(x)(x∈A)(6)v(λx)≥v(x)(λ∈K,x∈A)(7)v(xy)≥v(x)+v(y)(x,y dans A)(8)v(1)≥0. \begin{align*} (4) \quad & v(x+y) \geq \inf(v(x), v(y)) \quad (x, y \text{ dans } A) \\ (5) \quad & v(-x) = v(x) \quad (x \in A) \\ (6) \quad & v(\lambda x) \geq v(x) \quad (\lambda \in \mathbf{K}, x \in A) \\ (7) \quad & v(xy) \geq v(x) + v(y) \quad (x, y \text{ dans } A) \\ (8) \quad & v(1) \geq 0. \end{align*}

Remarque

Si v(x)v(x) n’est pas toujours égal à +∞+\infty, les conditions (7) et (8) entraînent v(1)=0v(1) = 0.

3. Algèbre graduée associée à une algèbre filtrée

Soit GG un groupe commutatif muni d’une filtration réelle (Gα)α∈R(G_\alpha)_{\alpha \in \mathbf{R}}. Posons comme précédemment

Gα+=⋃β>αGβ; G_\alpha^+ = \bigcup_{\beta > \alpha} G_\beta;

il est clair que Gα+G_\alpha^+ est un sous-groupe de GαG_\alpha. Nous poserons grα(G)=Gα/Gα+\mathrm{gr}_\alpha(G) = G_\alpha / G_\alpha^+ et gr(G)=⨁α∈Rgrα(G)\mathrm{gr}(G) = \bigoplus_{\alpha \in \mathbf{R}} \mathrm{gr}_\alpha(G). On appelle groupe gradué associé au groupe filtré GG le groupe gr(G)\mathrm{gr}(G) muni de sa graduation naturelle de type R\mathbf{R}.

Remarque

Lorsque la filtration (Gα)(G_\alpha) est entière, on a grα(G)={0}\mathrm{gr}_\alpha(G) = \{0\} pour α\alpha non entier et grn(G)=Gn/Gn−1\mathrm{gr}_n(G) = G_n / G_{n-1} pour tout entier nn. La définition du groupe gradué associé coïncide donc essentiellement avec celle de AC, III, § 2, no 3.

Soient AA une algèbre (resp. une algèbre unifère) et (Aα)α∈R(A_\alpha)_{\alpha \in \mathbf{R}} une filtration réelle compatible avec la structure d’algèbre (resp. d’algèbre unifère) (no 1). On a

Aα⋅Aβ⊂Aα+β,Aα+⋅Aβ+Aα⋅Aβ+⊂Aα+β+, A_\alpha \cdot A_\beta \subset A_{\alpha + \beta}, \qquad A_\alpha^+ \cdot A_\beta + A_\alpha \cdot A_\beta^+ \subset A_{\alpha + \beta}^+,
et l’application bilinéaire de Aα×AβA_\alpha \times A_\beta dans Aα+βA_{\alpha + \beta} restriction de la multiplication de AA définit par passage au quotient une application bilinéaire
grα(A)×grβ(A)→grα+β(A). \mathrm{gr}_\alpha(A) \times \mathrm{gr}_\beta(A) \to \mathrm{gr}_{\alpha + \beta}(A).
On en déduit une application bilinéaire de gr(A)×gr(A)\mathrm{gr}(A) \times \mathrm{gr}(A) dans gr(A)\mathrm{gr}(A) qui en fait une algèbre graduée (resp. une algèbre graduée unifère) de type R\mathbf{R}. Si AA est une algèbre associative (resp. commutative, resp. de Lie), il en est de même de gr(A)\mathrm{gr}(A).

4. Filtrations centrales sur un groupe

Définition 2

Soit GG un groupe. On dit qu’une filtration réelle (Gα)(G_\alpha) sur GG est centrale si l’on a G=⋃α>0GαG = \bigcup_{\alpha > 0} G_\alpha et si le commutateur (x,y)=x−1y−1xy(x, y) = x^{-1} y^{-1} xy d’un élément xx de GαG_\alpha et d’un élément yy de GβG_\beta appartient à Gα+βG_{\alpha + \beta}.

En termes de la fonction d’ordre vv, la définition précédente se traduit par les relations

v(x)>0,v((x,y))≥v(x)+v(y)quels que soient x,y dans G. v(x) > 0, \qquad v((x, y)) \geq v(x) + v(y) \qquad \text{quels que soient } x, y \text{ dans } G.
On en déduit que v((x,y))>v(x)v((x, y)) > v(x) si v(x)≠+∞v(x) \neq +\infty; si l’on pose xy=y−1xyx^y = y^{-1} xy (cf. A, I, p. 66), on a xy=x.(x,y)x^y = x . (x, y) d’où
v(xy)=v(x). v(x^y) = v(x).
Cette relation traduit le fait que chacun des sous-groupes GαG_\alpha de GG est distingué. Les GαG_\alpha forment un système fondamental de voisinages de ee pour une topologie compatible avec la structure de groupe de GG (TG, III, § 1, no 2, Exemple), dite définie par la filtration (Gα)(G_\alpha).

Dans la suite de ce no, on note GG un groupe muni d’une filtration centrale (Gα)(G_\alpha). Pour tout α∈R\alpha \in \mathbf{R}, on définit le sous-groupe Gα+G_\alpha^+ de GG par

Gα+=⋃β>αGβ. G_\alpha^+ = \bigcup_{\beta > \alpha} G_\beta.

On a en particulier Gα+=Gα=GG_\alpha^+ = G_\alpha = G pour α≤0\alpha \leq 0. Rappelons que si AA et BB sont deux sous-groupes de GG, on note (A,B)(A, B) le sous-groupe de GG engendré par les commutateurs (a,b)(a, b) avec a∈Aa \in A et b∈Bb \in B. Avec cette notation, on a les formules

(13)(Gα,Gβ)⊂Gα+β (13) \qquad (G_\alpha, G_\beta) \subset G_{\alpha + \beta}
(13′)(Gα+,Gβ)⊂Gα+β+ (13') \qquad (G_\alpha^+, G_\beta) \subset G_{\alpha + \beta}^+
(14)(G,Gα)⊂Gα+. (14) \qquad (G, G_\alpha) \subset G_\alpha^+.

D’après (14), Gα+G_\alpha^+ est un sous-groupe distingué de GαG_\alpha pour tout α∈R\alpha \in \mathbf{R} et le groupe quotient grα(G)=Gα/Gα+\mathrm{gr}_\alpha(G) = G_\alpha / G_\alpha^+ est commutatif. On pose gr(G)=⨁α∈Rgrα(G)\mathrm{gr}(G) = \bigoplus_{\alpha \in \mathbf{R}} \mathrm{gr}_\alpha(G), et l’on munit ce groupe de la graduation de type R\mathbf{R} dans laquelle grα(G)\mathrm{gr}_\alpha(G) se compose des éléments de degré α\alpha. On a grα(G)={0}\mathrm{gr}_\alpha(G) = \{0\} pour α≤0\alpha \leq 0.

Proposition 1

(i) Soient α,β\alpha, \beta dans R\mathbf{R}. Il existe une application biadditive

φαβ:grα(G)×grβ(G)→grα+β(G) \varphi_{\alpha \beta} : \mathrm{gr}_\alpha(G) \times \mathrm{gr}_\beta(G) \to \mathrm{gr}_{\alpha + \beta}(G)
qui applique (xGα+,yGβ+)(x G_\alpha^+, y G_\beta^+) sur (x,y)Gα+β+(x, y) G_{\alpha + \beta}^+. (ii) *Soit φ\varphi l’application biadditive de gr(G)×gr(G)\mathrm{gr}(G) \times \mathrm{gr}(G) dans gr(G)\mathrm{gr}(G) dont la restriction à grα(G)×grβ(G)\mathrm{gr}_\alpha(G) \times \mathrm{gr}_\beta(G) est φαβ\varphi_{\alpha \beta} pour tout couple (α,β)(\alpha, \beta). L’application φ\varphi munit gr(G)\mathrm{gr}(G) d’une structure de Z\mathbf{Z}-algèbre de Lie.

(i) Rappelons l’identité

(xx′,y)=(x,y)x′(x′,y) (xx', y) = (x, y)^{x'}(x', y)
pour x,x′,yx, x', y dans GG (A, I, p. 66, formule (4 bis)).

Pour x∈Gαx \in G_\alpha et y∈Gβy \in G_\beta, la classe modulo Gα+β+G_{\alpha + \beta}^+ de l’élément (x,y)(x, y) de Gα+βG_{\alpha + \beta} sera notée f(x,y)f(x, y). Pour aa dans Gα+βG_{\alpha + \beta} et x′x' dans GG, on a a−1.ax′=(a,x′)∈Gα+β+a^{-1} . a^{x'} = (a, x') \in G_{\alpha + \beta}^+; en particulier f(x,y)f(x, y) est égale à la classe modulo Gα+β+G_{\alpha + \beta}^+ de (x,y)x′(x, y)^{x'}. La formule (15) entraîne donc

f(xx′,y)=f(x,y)f(x′,y). f(xx', y) = f(x, y)f(x', y).
On a (y,x)=(x,y)−1(y, x) = (x, y)^{-1}, d’où
f(y,x)=f(x,y)−1. f(y, x) = f(x, y)^{-1}.
De (16) et (17), on déduit
f(x,yy′)=f(x,y)f(x,y′). f(x, yy') = f(x, y)f(x, y').

Nous avons à prouver que l’application f:Gα×Gβ→grα+β(G)f : G_\alpha \times G_\beta \to \mathrm{gr}_{\alpha + \beta}(G) définit par passage au quotient une application φαβ:grα(G)×grβ(G)→grα+β(G)\varphi_{\alpha \beta} : \mathrm{gr}_\alpha(G) \times \mathrm{gr}_\beta(G) \to \mathrm{gr}_{\alpha + \beta}(G). D’après (16) et (18), il suffit de prouver que l’on a f(x,y)=0f(x, y) = 0 si x∈Gα+x \in G_\alpha^+ ou si y∈Gβ+y \in G_\beta^+, ce qui résulte de (13').

(ii) Comme on a (x,x)=e(x, x) = e, il résulte de (17) que φ\varphi est une application

Z-bilinéaire alternée. Il reste donc à prouver que pour u∈grα(G)u \in \mathrm{gr}_\alpha(G), v∈grβ(G)v \in \mathrm{gr}_\beta(G) et w∈grγ(G)w \in \mathrm{gr}_\gamma(G), on a

φ(u,φ(v,w))+φ(v,φ(w,u))+φ(w,φ(u,v))=0. \varphi(u, \varphi(v, w)) + \varphi(v, \varphi(w, u)) + \varphi(w, \varphi(u, v)) = 0.

Soient x∈Gαx \in G_\alpha, y∈Gβy \in G_\beta et z∈Gγz \in G_\gamma des éléments représentant respectivement uu, vv et ww. On sait que xyx^y et xx sont deux éléments de GαG_\alpha congrus modulo Gα+G_\alpha^+, donc xyx^y est un représentant de uu dans GαG_\alpha; comme (y,z)(y, z) est un représentant de φ(v,w)\varphi(v, w) dans Gβ+γG_{\beta+\gamma}, on voit que (xy,(y,z))(x^y, (y, z)) est un représentant de φ(u,φ(v,w))\varphi(u, \varphi(v, w)) dans Gα+β+γG_{\alpha+\beta+\gamma}. Par permutation circulaire, on voit que (yz,(z,x))(y^z, (z, x)) et (zx,(x,y))(z^x, (x, y)) représentent respectivement φ(v,φ(w,u))\varphi(v, \varphi(w, u)) et φ(w,φ(u,v))\varphi(w, \varphi(u, v)) dans Gα+β+γG_{\alpha+\beta+\gamma}. La relation (19) est alors conséquence de l’identité suivante (A, I, p. 66, formule (15)):

(xy,(y,z)).(yz,(z,x)).(zx,(x,y))=e. (x^y, (y, z)).(y^z, (z, x)).(z^x, (x, y)) = e.

C.Q.F.D.

L’algèbre de Lie gr(G)\mathrm{gr}(G) sur Z\mathbf{Z} définie dans la proposition 1 s’appelle l’algèbre de Lie graduée associée au groupe filtré GG.

5. Un exemple de filtration centrale

Soit AA une algèbre associative unifière munie d’une filtration d’algèbre unifière (Aα)(A_\alpha) telle que A0=AA_0 = A; alors AαA_\alpha est un idéal bilatère de AA pour tout α∈R\alpha \in \mathbf{R}. On note A∗A^* le groupe multiplicatif des éléments inversibles de AA. Pour tout α>0\alpha > 0, on note Γα\Gamma_\alpha l’ensemble des x∈A∗x \in A^* tels que x−1∈Aαx - 1 \in A_\alpha; on pose Γ=⋃α>0Γα\Gamma = \bigcup_{\alpha > 0} \Gamma_\alpha et Γβ=Γ\Gamma_\beta = \Gamma pour β⩽0\beta \leqslant 0.

Proposition 2

L’ensemble Γ\Gamma est un sous-groupe de A∗A^* et (Γα)(\Gamma_\alpha) est une filtration centrale sur Γ\Gamma.

On a Γ=⋃α>0Γα\Gamma = \bigcup_{\alpha > 0} \Gamma_\alpha par construction, et la relation Γα=⋂β<αΓβ\Gamma_\alpha = \bigcap_{\beta < \alpha} \Gamma_\beta résulte de Aα=⋂β<αAβA_\alpha = \bigcap_{\beta < \alpha} A_\beta.

Montrons que Γα\Gamma_\alpha est un sous-groupe de A∗A^*. On a 1∈Γα1 \in \Gamma_\alpha; soient x,yx, y dans Γα\Gamma_\alpha, d’où x−1∈Aα,y−1∈Aαx - 1 \in A_\alpha, y - 1 \in A_\alpha. Comme AαA_\alpha est un idéal bilatère de AA, les formules

xy−1=(x−1)(y−1)+(x−1)+(y−1) xy - 1 = (x - 1)(y - 1) + (x - 1) + (y - 1)
x−1−1=−x−1(x−1), x^{-1} - 1 = -x^{-1}(x - 1),

entraînent xy−1∈Aαxy - 1 \in A_\alpha et x−1−1∈Aαx^{-1} - 1 \in A_\alpha, d’où xy∈Γαxy \in \Gamma_\alpha et x−1∈Γαx^{-1} \in \Gamma_\alpha.

Comme Γ=⋃α>0Γα\Gamma = \bigcup_{\alpha > 0} \Gamma_\alpha, c’est un sous-groupe de A∗A^*.

Soient enfin α>0,β>0,x∈Γα\alpha > 0, \beta > 0, x \in \Gamma_\alpha et y∈Γβy \in \Gamma_\beta. Posons x−1=ξx - 1 = \xi et y−1=ηy - 1 = \eta.

On a

(x,y)−1=x−1y−1(ξη−ηξ);(x, y) - 1 = x^{-1}y^{-1}(\xi \eta - \eta \xi);

par hypothèse, on a ξ∈Aα\xi \in A_\alpha et η∈Aβ\eta \in A_\beta, d’où ξη−ηξ∈Aα+β\xi \eta - \eta \xi \in A_{\alpha + \beta}. Comme Aα+βA_{\alpha + \beta} est un idéal bilatère de AA, on a (x,y)−1∈Aα+β(x, y) - 1 \in A_{\alpha + \beta} d’où (x,y)∈Γα+β(x, y) \in \Gamma_{\alpha + \beta}.

C.Q.F.D.

Remarque

Soient α⩾0,β⩾0\alpha \geqslant 0, \beta \geqslant 0 et x∈Γα,y∈Γβx \in \Gamma_\alpha, y \in \Gamma_\beta. D’après les formules (21), (22) et (23), on a

(24)(24)
x−1−1≡−(x−1)mod. A2αx^{-1} - 1 \equiv -(x - 1) \quad \text{mod. } A_{2\alpha}
(25)(25)
xy−1≡(x−1)+(y−1)mod. Aα+βxy - 1 \equiv (x - 1) + (y - 1) \quad \text{mod. } A_{\alpha + \beta}
(26)(26)
(x,y)−1≡[(x−1),(y−1)]mod. Aα+β+inf⁡(α,β).(x, y) - 1 \equiv [(x - 1), (y - 1)] \quad \text{mod. } A_{\alpha + \beta + \inf(\alpha, \beta)}.

Démontrons par exemple (26). Si x−1=ξx - 1 = \xi et y−1=ηy - 1 = \eta, (23) donne:

(x,y)−1−[ξ,η]=((x−1−1)+(y−1−1)+(x−1−1)(y−1−1))[ξ,η].(x, y) - 1 - [\xi, \eta] = ((x^{-1} - 1) + (y^{-1} - 1) + (x^{-1} - 1)(y^{-1} - 1))[\xi, \eta].

Or [ξ,η]∈Aα+β[\xi, \eta] \in A_{\alpha + \beta}, (x−1−1)∈Aα(x^{-1} - 1) \in A_\alpha, (y−1−1)∈Aβ(y^{-1} - 1) \in A_\beta, d’où (26).

Soient GG un groupe et ρ:G→Γ\rho : G \to \Gamma un homomorphisme. Pour tout α\alpha réel, on pose Gα=ρ−1(Γα)G_\alpha = \rho^{-1}(\Gamma_\alpha). Comme (Γα)(\Gamma_\alpha) est une filtration centrale sur Γ\Gamma, il est immédiat que (Gα)(G_\alpha) est une filtration centrale sur GG.

Proposition 3

(i) *Pour tout α∈R\alpha \in \mathbf{R}, il existe un unique homomorphisme de groupes gα:grα(G)→grα(A)g_\alpha : \mathrm{gr}_\alpha(G) \to \mathrm{gr}_\alpha(A) qui applique la classe modulo Gα+G_\alpha^+ d’un élément a∈Gαa \in G_\alpha sur la classe modulo Aα+A_\alpha^+ de ρ(a)−1\rho(a) - 1.

(ii) Soit gg l’homomorphisme de groupes de gr(G)\mathrm{gr}(G) dans gr(A)\mathrm{gr}(A) dont la restriction à grα(G)\mathrm{gr}_\alpha(G) est gαg_\alpha pour tout α\alpha. L’application gg est un homomorphisme injectif de Z\mathbf{Z}-algèbres de Lie.

(i) Soit α>0\alpha > 0. Par hypothèse, pour tout aa dans GαG_\alpha, on a ρ(a)−1∈Aα\rho(a) - 1 \in A_\alpha; on note pα(a)p_\alpha(a) la classe de ρ(a)−1\rho(a) - 1 modulo Aα+A_\alpha^+. Comme on a A2α⊂Aα+A_{2\alpha} \subset A_\alpha^+, la relation (25) entraîne pα(ab)=pα(a)+pα(b)p_\alpha(ab) = p_\alpha(a) + p_\alpha(b). On a a∈Gα+a \in G_\alpha^+ si et seulement si ρ(a)−1∈Aα+\rho(a) - 1 \in A_\alpha^+; par suite, Gα+G_\alpha^+ est le noyau de l’homomorphisme pαp_\alpha de GαG_\alpha dans grα(A)\mathrm{gr}_\alpha(A). Par passage au quotient, pαp_\alpha définit donc un homomorphisme injectif gαg_\alpha de grα(G)\mathrm{gr}_\alpha(G) dans grα(A)\mathrm{gr}_\alpha(A).

Pour α⩽0\alpha \leqslant 0, on a grα(G)={0}\mathrm{gr}_\alpha(G) = \{0\}, et l’on n’a pas d’autre choix que gα=0g_\alpha = 0.

(ii) Comme gαg_\alpha est injectif pour tout α\alpha réel, gg est injectif. Montrons que gg est un homomorphisme d’algèbres de Lie. Comme on a grα(G)={0}\mathrm{gr}_\alpha(G) = \{0\} pour α⩽0\alpha \leqslant 0, il suffit d’établir la formule

(27)(27)
pα+β((a,b))=[pα(a),pβ(b)]p_{\alpha + \beta}((a, b)) = [p_\alpha(a), p_\beta(b)]

pour α>0,β>0,a∈Gα\alpha > 0, \beta > 0, a \in G_\alpha et b∈Gβb \in G_\beta, ce qui résulte de (26).

6. Filtrations centrales entières

Rappelons (n° 1, Remarque) qu’une filtration (Gα)(G_\alpha) sur le groupe GG est dite entière si l’on a Gα=GnG_\alpha = G_n pour tout entier nn et tout α∈]n−1,n]\alpha \in ]n - 1, n]. La donnée d’une filtration centrale entière sur un groupe GG équivaut à la donnée d’une suite (Gn)n≥1(G_n)_{n \geq 1} de sous-groupes de GG satisfaisant aux conditions

(i)

G1=GG_1 = G
(ii)
Gn⊃Gn+1G_n \supset G_{n+1}
pour tout n≥1n \geq 1 (iii)
(Gm,Gn)⊂Gm+n(G_m, G_n) \subset G_{m+n}
pour m≥1m \geq 1 et n≥1n \geq 1.

Pour tout entier n≥1n \geq 1, GnG_n est un sous-groupe distingué de GG et le groupe quotient grn(G)=Gn/Gn+1\mathrm{gr}_n(G) = G_n/G_{n+1} est commutatif. Par passage au quotient, l’application (x,y)↦(x,y)=x−1y−1xy(x, y) \mapsto (x, y) = x^{-1}y^{-1}xy de Gm×GnG_m \times G_n dans Gm+nG_{m+n} permet de définir sur gr(G)=⨁n≥1grn(G)\mathrm{gr}(G) = \bigoplus_{n \geq 1} \mathrm{gr}_n(G) une structure d’algèbre de Lie graduée de type N\mathbf{N} sur l’anneau Z\mathbf{Z}.

On rappelle (A, I, p. 68, déf. 5) que la suite centrale descendante du groupe GG est définie par

(28)C1G=G,Cn+1G=(G,CnG)(28)\quad C^1G = G,\quad C^{n+1}G = (G, C^nG)
pour n≥1n \geq 1.

La filtration correspondante s’appelle la filtration centrale descendante de GG.

Proposition 4

(i) La suite centrale descendante de GG est une filtration centrale entière sur GG.

(ii) Si (Gn)n∈N∗(G_n)_{n \in \mathbf{N}^*} est une filtration centrale entière sur GG, on a CnG⊂GnC^nG \subset G_n pour tout n∈N∗n \in \mathbf{N}^*.

L’assertion (i) a été prouvée en A, I, p. 68, formule (7).

On démontre (ii) par récurrence sur nn; on a C1G=G=G1C^1G = G = G_1; pour n>1n > 1, on a CnG=(G,Cn−1G)⊂(G,Gn−1)⊂GnC^nG = (G, C^{n-1}G) \subset (G, G_{n-1}) \subset G_n.

Proposition 5

Soit GG un groupe et soit gr(G)\mathrm{gr}(G) la Z\mathbf{Z}-algèbre de Lie graduée associée à la filtration centrale descendante de GG. Alors gr(G)\mathrm{gr}(G) est engendrée par gr1(G)=G/(G,G)\mathrm{gr}_1(G) = G/(G, G)*.

Soit LL la sous-algèbre de Lie de gr(G)\mathrm{gr}(G) engendrée par gr1(G)\mathrm{gr}_1(G); montrons que L⊃grn(G)L \supset \mathrm{gr}_n(G) par récurrence sur nn, l’assertion étant triviale pour n=1n = 1. Supposons n>1n > 1 et L⊃grn−1(G)L \supset \mathrm{gr}_{n-1}(G). Comme CnG=(G,Cn−1G)C^nG = (G, C^{n-1}G), la construction de la loi d’algèbre de Lie sur gr(G)\mathrm{gr}(G) montre aussitôt que grn(G)=[gr1(G),grn−1(G)]⊂L\mathrm{gr}_n(G) = [\mathrm{gr}_1(G), \mathrm{gr}_{n-1}(G)] \subset L.

La démonstration précédente montre que la suite centrale descendante de l’algèbre de Lie gr(G)\mathrm{gr}(G) (§ 2, n° 7) est donnée par

(29)Cn(gr(G))=∑m≥ngrm(G).(29)\quad \mathscr{C}^n(\mathrm{gr}(G)) = \sum_{m \geq n} \mathrm{gr}_m(G).

Remarque

Soient kk un anneau, nn un entier >0> 0, AA l’ensemble des matrices à nn lignes et nn colonnes, à éléments dans kk, triangulaires inférieures. Pour p≥0p \geq 0, soit ApA_p l’ensemble des (xij)∈A(x_{ij}) \in A telles que xij=0x_{ij} = 0 pour i−j<pi - j < p. Alors A0=AA_0 = A et

A_p A_q \subset A_{p+q}. Soit Γp=1+Ap\Gamma_p = 1 + A_p. Alors Γ1\Gamma_1 est un sous-groupe de GL(n,k)\mathbf{GL}(n, k) appelé groupe trigonal strict inférieur d’ordre nn sur kk. D’après la prop. 2 du n° 5, (Γp\Gamma_p) est une filtration centrale entière sur Γ1\Gamma_1. Comme Γn={1}\Gamma_n = \{1\}, on voit que le groupe Γ1\Gamma_1 est nilpotent (A, I, p. 69, déf. 6).

Exercices

Dans les exercices ci-après, la lettre G désigne un groupe.

See the exercises for § 4.

Transcribed from the printed volume. Not translated.