§ 5. Algèbres de Magnus
Dans ce paragraphe, on note un ensemble, le groupe libre construit sur (A, I, p. 84, n° 5) et l’algèbre associative libre construite sur , munie de sa graduation totale (cf. A, III, p. 31, Exemple 3). On identifie à ses images dans et .
1. Algèbres de Magnus
Soit le module produit . Dans on définit une multiplication par la règle
pour et dans . On sait (AC, III, § 2, n° 12, Exemple 1) que est une algèbre associative et que s’identifie à la sous-algèbre de formée des suites dont tous les termes sont nuls à l’exception d’un nombre fini.
On munit de la topologie produit des topologies discrètes des facteurs ; cette topologie fait de une algèbre topologique séparée et complète, l’anneau étant muni de la topologie discrète, et est dense dans .
Soit ; la famille est sommable et .
Pour tout entier , on note l’idéal formé des séries telles que pour tout . Cette suite d’idéaux est un système fondamental de voisinages de 0 dans et une filtration entière sur . La fonction d’ordre associée à la filtration précédente est notée ; on a donc et si avec pour tout et (, n°s 1 et 2).
On dit que est l’algèbre de Magnus de l’ensemble à coefficients dans . Si une ambiguïté sur est possible on écrira .
Proposition 1
Soit une algèbre associative unifère, munie d’une filtration réelle pour laquelle est séparée et complète (, n°s 1 et 2). Soit une application de dans , telle qu’il existe pour lequel . Alors se prolonge d’une manière et d’une seule en un homomorphisme unifère continu de dans .
Cite 2 · Cité par 4
Cite II § 4. Filtrations centrales, Proposition 7, A III § 2
Cité par Lemme 3, Lemme 4, Proposition 3, II § 6, II § 7. Convergence de la série de Hausdorff (cas réel ou complexe)
Soit l’unique homomorphisme d’algèbre unifère de dans prolongeant (A, III, p. 22, prop. 7). Montrons que est continu: en effet, on a d’où . Par suite, se prolonge d’une manière et d’une seule par continuité en un homomorphisme .
Conservons les hypothèses et notations de la prop. 1 et soit . L’élément se note et s’appelle le résultat de la substitution des aux dans . En particulier, on a . Soit maintenant une famille d’éléments de et soit . Ce qui précède permet de définir l’élément . On le note . Comme , on peut substituer les éléments aux dans . Les applications et sont alors deux homomorphismes continus d’algèbres unifères de dans , et prennent la même valeur sur l’élément . Par suite (prop. 1), on a
pour tout .
2. Groupe de Magnus
Pour tout dans , l’élément de sera appelé le terme constant de , et noté . La formule (1) montre que est un homomorphisme d’algèbre de dans .
Lemme 1
Pour qu’un élément de soit inversible, il faut et il suffit que son terme constant soit inversible dans .
Cite 1
Si est inversible dans , est inversible dans . Inversement, si est inversible dans , il existe tel que ; posons . On a , et est inversible.
L’ensemble des éléments de de terme constant 1 est donc un sous-groupe du monoïde multiplicatif , qu’on appelle le groupe de Magnus construit sur (relativement à ). Dans ce chapitre, on le notera , ou simplement . Pour tout entier , on note l’ensemble des tels que . D’après la prop. 2 du § 4, n° 5, la suite est une filtration centrale entière sur .
3. Groupe de Magnus et groupe libre
Théorème 1
Soit une application de dans telle que pour tout . L’unique homomorphisme du groupe libre dans le groupe de Magnus , tel que pour tout , est injectif.
Cité par 3
Cité par § 5. Algèbres de Magnus, Lemme 4, Remarque, II § 6
Démontrons d’abord trois lemmes.
Lemme 2
Soit un entier rationnel non nul. Dans l’anneau de séries formelles , on pose . Il existe un entier tel que .
Cité par 1
Cité par Lemme 3
Si , on a d’après la formule du binôme.
Supposons et posons . Si l’on avait pour tout , on aurait , d’où en prenant l’inverse, , ce qui est contraire à la formule .
Lemme 3
Soient des éléments de , tels que et pour ; soient des entiers rationnels non nuls. Alors l’élément de est .
Cite 3
Soient un idéal maximal de et le corps ; soit l’unique homomorphisme continu de -algèbres unifères tel que pour (no 1, prop. 1). Il suffit de prouver que , et on est ramené au cas où est un corps.
Avec les notations du lemme 2, on a:
D’après le lemme 2, il existe des entiers tels que (). D’après A, I, p. 84, prop. 6, aucun monôme tel que et ne peut être égal à . Il s’ensuit que le coefficient de dans est , ce qui entraîne le résultat.
Lemme 4
Soit l’endomorphisme continu de tel que pour (no 1, prop. 1). Alors est un automorphisme et pour tout .
On a pour , d’où, pour et dans ,
il en résulte par linéarité que modulo pour tout , et en particulier . On en déduit pour , d’où . Autrement dit, est compatible avec la filtration de et sa restriction au gradué associé est l’identité. Donc est bijectif (AC, III, § 2, no 8, cor. 3 du th. 1).
Démontrons enfin le théorème 1. Soit un élément de . D’après A, I, p. 84, prop. 7, il existe dans et des entiers rationnels non nuls , tels que , (), et
Avec les notations du lemme 4, on a
donc d’après les lemmes 3 et 4.
4. Suite centrale descendante d’un groupe libre
Nous allons démontrer les deux théorèmes suivants:
Théorème 2
On suppose que dans l’anneau K, la relation entraîne pour tout entier . Soit une application de dans telle que pour , et soit l’homomorphisme de dans le groupe de Magnus tel que pour . Pour tout , est l’image réciproque par du sous-groupe de .
Cité par 3
Cité par Exercice 6, § 5, Corollaire, Théorème 3
Théorème 3
Pour tout , soit l’image canonique de dans . Soit la -algèbre de Lie graduée associée à la filtration de (§ 4, n° 6). L’unique homomorphisme de la -algèbre de Lie libre dans qui prolonge est un isomorphisme.
Cite 7 · Cité par 1
Cite II § 4. Filtrations centrales, Lemme 4, Théorème 2, Proposition 5, II § 4, Proposition 3, II § 4, Proposition 4, II § 4, II § 3. Algèbre enveloppante de l'algèbre de Lie libre
Cité par Remarque
En termes imagés, la -algèbre de Lie graduée associée au groupe libre (muni de la suite centrale descendante) est la -algèbre de Lie libre .
Posons , et soit l’homomorphisme introduit dans l’énoncé du th. 3.
A) Réductions préliminaires.
Notons l’homomorphisme de dans défini par pour . D’après le lemme 4, il existe un automorphisme de l’algèbre respectant la filtration de et tel que pour tout ; on a pour tout . Comme les homomorphismes et de dans coïncident dans , on a , donc . Sous les hypothèses du th. 2, on peut identifier à un sous-anneau de ; l’algèbre de Magnus s’identifie donc à un sous-anneau de , la filtration de étant induite par celle de . Comme applique dans , on voit qu’il suffit de prouver les th. 2 et 3 sous les hypothèses supplémentaires et , donc , hypothèses que nous ferons désormais.
B) Surjectivité de .
Comme engendre le groupe , l’ensemble engendre le -module . Or engendre la -algèbre de Lie (§ 4, n° 6, prop. 5), donc engendre , ce qui prouve que est surjectif.
C) Identifions l’algèbre graduée à par les isomorphismes canoniques . Pour tout entier , posons ; on sait (§ 4, n° 5) que est une filtration centrale entière sur . Notons la -algèbre de Lie graduée associée (§ 4, n° 4). Soit l’homomorphisme d’algèbres de Lie de dans associé à (§ 4, n° 5, prop. 3). Or, on a pour tout entier (§ 4, n° 6, prop. 4), d’où un homomorphisme canonique de dans
On pose ; on peut expliciter ainsi : si est la classe modulo d’un élément de , alors est d’ordre dans et est la composante homogène de degré de . En particulier, on a
(3)
D) Démonstration des théorèmes 2 et 3.
L’homomorphisme d’algèbres de Lie a pour restriction à l’identité d’après (3), donc est l’*injection canonique* (§ 3, n° 1). Par suite, est injectif, donc bijectif d’après B); ceci démontre le th. 3. Comme est injectif et que est bijectif, est injectif. Pour tout ,
est injectif, donc
On a ; si , on a d’où , ce qui démontre le th. 2 par récurrence sur .
En effet, appliquant le th. 2 pour et , on a
Remarque
Soit un ensemble de Hall relatif à (§ 2, n° 10). Soit le magma défini par la loi de composition sur , et soit l’homomorphisme de dans dont la restriction à est l’identité. Les éléments de s’appellent les commutateurs basiques de associés à l’ensemble de Hall . Pour tout entier , soit la partie de formée des éléments de longueur ; on sait (§ 2, n° 11, th. 1) que l’application canonique de dans est une base du groupe abélien . De plus, on a ; pour tout , notons la classe mod. de . Le th. 3 montre alors que est une bijection de sur une base du groupe abélien . On déduit aussitôt de là que, pour tout , et tout , il existe un élément unique de tel que, pour tout , on ait
où le produit est calculé suivant l’ordre total donné sur .
Cite 3
Cite II § 2. Algèbres de Lie libres, Théorème 1, II § 2, Théorème 3
Exemple
Supposons que soit un ensemble à deux éléments et prenons . Tout élément de peut donc s’écrire
Pour , on a et (cf. exerc. 9), d’où
Cite 1
Cite Exercice 9, § 5
5. -filtration des groupes libres
Dans ce , on note un nombre premier et l’on suppose . Soit l’homomorphisme de dans défini par pour dans ; posons . La suite est une filtration centrale entière sur , qui est séparée car est injectif (, th. 1). On l’appelle la -filtration de .
Proposition 2
Supposons fini. Pour tout entier , le groupe est un -groupe fini de classe de nilpotence .
Raisonnant par récurrence sur , il suffit de prouver que est un -groupe commutatif fini pour tout . Pour tout , l’élément de est d’ordre ; on note la composante homogène de degré de . L’application est un homomorphisme de noyau (, , prop. 3), donc est isomorphe à un sous-groupe de . Puisque est fini, est un espace vectoriel de dimension finie sur , donc un -groupe commutatif fini et il en est de même de .
Proposition 3
Pour tout dans , il existe un -groupe fini et un homomorphisme de dans tel que .
Il existe des éléments de et des entiers tels que . Soit . L’injection canonique de dans se prolonge en un homomorphisme ; par ailleurs, soit l’homomorphisme de dans dont la restriction à est l’identité et qui applique dans . On a pour , donc est l’automorphisme identique de . Il existe évidemment dans tel que ; alors ; or on a et il existe donc un entier tel que . D’après la prop. 2, le groupe est un -groupe fini. Si est le composé de et de l’homomorphisme canonique de sur , on a .
Corollaire
L’intersection des sous-groupes distingués d’indice fini de est réduite à *.
Exercices
Dans les exercices ci-dessous, les hypothèses et notations sont celles du § 5. On note F le groupe libre , et g l’unique homomorphisme de F dans le groupe de Magnus tel que pour tout (cf. th. 1).
See the exercises for § 5.