§ 6. La série de Hausdorff
On suppose dans ce paragraphe que K est un corps de caractéristique 0.
1. Exponentielle et logarithme dans les algèbres filtrées
Soit A une algèbre associative unifière, séparée et complète pour une filtration réelle (Aα). On pose m=A0+=⋃α>0Aα.
Pour x∈m, la famille (xn/n!)n∈N est sommable. On pose
ex=expx=n≥0∑xn/n!.
On a exp(x)∈1+m, et l’application exp:m→1+m est dite application exponentielle de A.
Pour tout y∈1+m, la famille ((−1)n−1(y−1)n/n)n≥1 est sommable. On pose
logy=n≥1∑(−1)n−1(y−1)n/n.
On a logy∈m, et l’application log:1+m→m est dite application logarithme de A.
Pour x∈Aα, on a n!xn∈Anα. Il en résulte que la série définissant l’exponentielle converge uniformément dans chacun des ensembles Aα pour α>0; comme Aα est ouvert dans m et que m=⋃α>0Aα, l’application exponentielle est continue. On montre de même que l’application logarithme est continue.
Soient e et l les séries formelles sans terme constant
e(X)=n≥1∑n!Xnl(X)=n≥1∑(−1)n−1Xn/n.
On sait (A, IV, , n° 9, n^{e}lle édition) que l’on a e(l(X))=l(e(X))=X dans A^({X})=K[[X]]. Par substitution (§ 5, n° 1), on en déduit e(l(x))=l(e(x))=x pour x∈m; comme on a
expx=e(x)+1,log(1+x)=l(x)
on en déduit immédiatement
logexpx=x,explog(1+x)=1+x
pour x dans m, d’où la proposition.
2. Groupe de Hausdorff
Soit X un ensemble. Reprenons les notations du § 5, n°s 1 et 2. On identifie l’algèbre de Lie libre L(X) à son image canonique dans A(X) (§ 3, n° 1, th. 1). On notera L^(X) l’adhérence de L(X) dans A^(X), c’est-à-dire l’ensemble des éléments de A^(X) de la forme a=∑n≥1an tels que an∈Ln(X) pour tout n≥0; c’est une sous-algèbre de Lie filtrée de A^(X).
Posons A(X)=A,An(X)=An,A^(X)=A^,Ln(X)=Ln,L^(X)=L^,Γ(X)=Γ. Soit B l’algèbre A⊗A munie de la graduation de type N définie par Bn=∑i+j=nAi⊗Aj. Soit B^=∏n≥0Bn l’algèbre filtrée complète associée (AC, III, § 2, no 12, Exemple 1). Le coproduit c:A→A⊗A défini au § 3, no 1, cor. 1 du th. 1, est gradué de degré 0, donc se prolonge par continuité en un homomorphisme c^:A^→B^ donné par
c^(n≥0∑an)=n≥0∑c(an)pour an∈An. On définit aussi les homomorphismes continus
δ′ et
δ′′ de
A^ dans
B^ par
δ′(n≥0∑an)=n≥0∑(an⊗1),δ′′(n≥0∑an)=n≥0∑(1⊗an)pour an∈An. D’après le cor. 2 du th. 1 du § 3, no 1,
Ln est l’ensemble des
an∈An tels que
c(an)=an⊗1+1⊗an. Il en résulte que
L^ est l’ensemble des
a∈A^ tels que
c^(a)=δ′(a)+δ′′(a). Soit
Δ l’ensemble des
b∈A^ de terme constant égal à 1 et satisfaisant à la relation
c^(b)=δ′(b)⋅δ′′(b), autrement dit, l’ensemble des
b=∑n≥0bn tels que
bn∈An pour tout
n≥0,
b0=1 et
c(bn)=∑i+j=nbi⊗bj pour
n≥0. Cette dernière caractérisation montre que
Δ est une partie fermée de
Γ; comme
c^,δ′ et
δ′′ sont des homomorphismes d’anneaux, et que tout élément de
δ′(A^) commute à tout élément de
δ′′(A^), les restrictions à
Γ des applications
c^ et
δ′δ′′ sont des homomorphismes de groupes et
Δ est un sous-groupe de
Γ.
D’après la prop. 1 du no 1, l’application exponentielle de A^ est une bijection de l’ensemble A^+ des éléments de A^ sans terme constant sur Γ. Soient a∈A^+ et b=expa. Comme c^ est un homomorphisme continu d’anneaux, on a
c^(b)=c^(n≥0∑an/n!)=n≥0∑c^(a)n/n!=expc^(a). On prouve de même les relations
δ′(b)=expδ′(a),δ′′(b)=expδ′′(a), et comme
δ′(a) commute à
δ′′(a), on a (no 1, Remarque 1)
δ′(b)δ′′(b)=exp(δ′(a)+δ′′(a)). Par suite,
a satisfait à (3) si et seulement si
b satisfait à (4), ce qui démontre le théorème.
3. Séries formelles de Lie
Lemme 1
Soient g une algèbre de Lie filtrée (§ 4, no 1), (gα)α∈R sa filtration, et soit α∈R. Soit P un polynôme de Lie homogène de degré n en les indéterminées (Ti)i∈I (§ 2, no 4). On a P((ai))∈gnα pour toute famille (ai)i∈I d’éléments de gα.
Cite 3 · Cité par 1
Cite II § 2. Algèbres de Lie libres, II § 4. Filtrations centrales, Proposition 7, II § 2
Cité par Proposition 2
Tout polynôme de Lie de degré n≥2 est somme finie de termes de la forme [Q,R] où Q et R sont de degré <n et dont la somme des degrés est égale à n (§ 2, no 7, prop. 7). Le lemme en résulte par récurrence sur n.
On appelle série formelle de Lie1 (à coefficients dans K) en les indéterminées (Ti)i∈I tout élément de l’algèbre de Lie L^((Ti)i∈I)=L^(I). Un tel élément u s’écrit de manière unique comme somme d’une famille sommable (uv)v∈N(I) où uv∈Lv(I).
Supposons I fini. Soit g une algèbre de Lie filtrée séparée et complète, telle que g=⋃α>0gα; soit t=(ti)i∈I une famille d’éléments de g.
En effet, il existe α>0 tel que ti∈gα pour tout i∈I; on a donc ft(Lv(I))⊂g∣v∣α pour tout v (lemme 1), ce qui entraîne la continuité de ft.
C.Q.F.D.
1 Une série formelle de Lie n’est pas en général une série formelle au sens de A, IV, § 6.
Si u∈L^(I), on pose u((ti))=f^t(u). En particulier, prenant g=L^(I), on a u=u((Ti)); dans le cas général, on dit que u((ti)) est le résultat de la substitution des ti aux Ti dans la série formelle de Lie u((Ti)). Si u=∑v∈N(I)uv, avec uv∈Lv(X), la famille (uv((ti)))v∈N(I) est sommable et
u((ti))=v∈NI∑uv((ti)).
Soit σ un homomorphisme continu de g dans une algèbre de Lie filtrée séparée et complète g′, telle que g′=⋃α>0gα′. Pour toute famille finie t=(ti)i∈I d’éléments de g et tout u∈L^(I), on a
σ(u((ti)))=u((σ(ti))),
car l’homomorphisme σ∘f^t est continu et applique Ti sur σ(ti), pour i∈I.
Soit u=(uj)j∈J une famille finie d’éléments de L^(I) et soit v∈L^(J); par substitution des uj aux Tj dans v, on obtient un élément w=v((uj)j∈J) de L^(I) noté v∘u. On a
w((ti)i∈I)=v((uj((ti)i∈I))j∈J),
pour toute famille finie t=(ti)i∈I d’éléments de g, comme on le voit en transformant par l’homomorphisme continu f^t l’égalité w=v((uj)j∈J).
Soit u=∑v∈NIuv∈L^(I), avec uv∈Lv(I). L’application u~:(ti)↦u((ti)) de gI dans g est continue: en effet, dans chacun des ouverts gα pour α>0, la famille des u~v est uniformément sommable et il suffit de prouver que chaque u~v est continue, ce qui est immédiat par récurrence sur ∣v∣.
4. La série de Hausdorff
Soit {U,V} un ensemble à deux éléments.
On désigne par Hn (resp. Hr,s) la composante homogène de degré total n (resp. de multidegré (r,s)) de H. On a
H=n≥0∑Hn=r,s≥0∑Hr,sHn=r+s=nr,s≥0∑Hr,s.
Théorème 2
Si r et s sont deux entiers positifs, tels que r+s⩾1, on a Hr,s=Hr,s′+Hr,s′′ avec
Cite 1
Cite Corollaire, II § 3
(9)
(r+s)Hr,s′=m⩾1∑m(−1)m−1r1+⋯+rm=rs1+⋯+sm−1=s−1r1+s1⩾1,…,rm−1+sm−1⩾1∑(i=1∏m−1ri!(ad U)risi!(ad V)si)rm!(ad U)rm(V)
(10)
(r+s)Hr,s′′=m⩾1∑m(−1)m−1r1+⋯+rm−1=r−1s1+⋯+sm−1=sr1+s1⩾1,…,rm−1+sm−1⩾1∑(i=1∏m−1ri!(ad U)risi!(ad V)si)(U).
Dans A^q({U,V}), on a expU.expV=1+W avec W=∑r+s⩾1r!Urs!Vs, d’où H=∑m⩾1(−1)m−1Wm/m (n° 2), c’est-à-dire:
(11)
Hr,s=m⩾1∑m(−1)m−1r1+⋯+rm=rs1+⋯+sm=sr1+s1⩾1,…,rm+sm⩾1∑i=1∏mri!Urisi!Vsi.
L’application linéaire Pn, définie par Pn(x1,…,xn)=n1(∏i=1n−1(ad xi))(xn) pour n⩾1 et x1,…,xn dans {U,V}, est un projecteur de Aqn({U,V}) sur Lqn({U,V}) (§ 3, n° 2, cor. de la prop. 1); comme Hr,s appartient à Lqr+s({U,V}), on a Hr,s=Pr+s(Hr,s). Or, on a
(12)
Pr+s(i=1∏mri!Urisi!Vsi)=r+s1((i=1∏m−1ri!(ad U)risi!(ad V)si)rm!(ad U)rmsm!(ad V)sm−1)(V) lorsque
sm⩾1, et (13)
Pr+s(i=1∏mri!Urisi!Vsi)=r+s1((i=1∏m−1ri!(ad U)risi!(ad V)si)rm!(ad U)rm−1)(U) lorsque
rm⩾1 et
sm=0. De plus, on a évidemment
(ad t)p−1.t=0 si
p⩾2 et
(ad t)0.t=t. Il en résulte que les deux membres de (12) sont nuls lorsque
sm⩾2 et que ceux de (13) le sont lorsque
rm⩾2. Le théorème résulte de là,
Hr,s′ étant la somme des termes du type (12) et
Hr,s′′ celle des termes du type (13).
C.Q.F.D.
5. Substitutions dans la série de Hausdorff
Comme K est un corps contenant Q, la série de Hausdorff peut être considérée comme une série formelle de Lie à coefficients dans K. Par suite, si g est une algèbre de Lie filtrée, séparée et complète avec g=⋃α>0gα, on peut, pour a,b dans g, substituer a et b à U et V dans H (cf. n° 3 et § 2, n° 5, Remarque).
En particulier, soit A une algèbre associative unifière, filtrée, séparée et complète. Posons m=⋃α>0Aα et mα=Aα∩m pour α∈R; on a donc mα=Aα pour α>0 et mα=m pour α≤0. Pour le crochet [a,b]=ab−ba, m est une algèbre de Lie filtrée, séparée et complète, à laquelle on peut appliquer ce qui précède. Avec ces notations, on a le résultat suivant, qui complète la prop. 1 du n° 1.
Proposition 3
Si a∈m,b∈m, on a expH(a,b)=expa⋅expb.
Cite 1 · Cité par 4
Cite Proposition 1, II § 5
Cité par Remarque 1, Proposition 4, Proposition 5, Lemme 1, VII § 3
Soient a,b dans m; il existe α>0 tel que a∈Aα et b∈Aα. Par suite, il existe un homomorphisme continu θ de l’algèbre de Magnus A^({U,V}) dans A appliquant U sur a et V sur b (§ 5, n° 1, prop. 1).
La restriction de θ à L^({U,V}) est un homomorphisme continu d’algèbres de Lie de L^({U,V}) dans m qui applique U (resp. V) sur a (resp. b). D’après la formule (6) du n° 3, on a donc θ(H)=H(a,b). Il suffit alors d’appliquer l’homomorphisme continu θ aux deux membres de la relation expH(U,V)=expU⋅expV en tenant compte de la Remarque 3 du n° 1.
L’application (a,b)↦H(a,b) est une loi de groupe sur g, compatible avec la topologie de g, pour laquelle 0 est élément neutre et −a est inverse de a, pour tout a∈g.
L’application (a,b)↦H(a,b) de g×g dans g est continue (n° 3); comme l’application a↦−a est évidemment continue, il suffit de prouver les relations
(18)H(H(a,b),c)=H(a,H(b,c))
(19)H(a,−a)=0
(20)H(a,0)=H(0,a)=a
pour a,b,c dans g. D’après la formule (7) du n° 3, il suffit de démontrer ces formules lorsque a,b,c sont trois indéterminées et que g=L^({a,b,c}). Or la restriction de l’application exponentielle à L^({a,b,c}) est une injection dans l’algèbre de Magnus A^({a,b,c}) et l’on a d’après la prop. 3:
expH(H(a,b),c)expH(a,H(b,c))expH(a,−a)expH(a,0)expH(0,a)=expH(a,b).expc=expa.expb.expc=expa.expH(b,c)=expa.expb.expc=expa.exp(−a)=exp(a−a)=exp0=expa.exp0=expa=exp0.expa=expa.
Ceci établit les relations (18) à (20).
Proposition 5
Soit Kr,s la composante de multidegré (r,s) de H(U+V,−U). On a
Kn,1(U,V)=(n+1)!1(adU)n(V)pour n≥0.
Cite 2 · Cité par 2
Cite Proposition 3, II § 2. Algèbres de Lie libres
Cité par Exercice 3, § 6, Proposition 6, III § 4
En effet, posons K(U,V)=H(U+V,−U), K1(U,V)=∑n≥0Kn,1(U,V). Notons L (resp. R) la multiplication à gauche (resp. à droite) par U dans A^({U,V}).
On peut écrire
eUVe−U=p,q∑p!UpVq!(−U)q
=n≥0∑n!1(p+q=n∑p!q!n!(Lp(−R)q).V)
=n≥0∑n!1(L−R)n.V
et par suite
eUVe−U=n≥0∑n!1(adU)nV.
Calculons maintenant modulo l’idéal ∑m≥0∑n≥2Am,n({U,V}) de A({U,V}). Pour tout n≥1, on a
(U+V)n≡Un+i=1∑n−1UiVUn−1−i
d’où
(adU)(U+V)n≡((L−R)i=1∑n−1LiRn−i).V
≡(Ln−Rn).V
≡UnV−VUn.
Par suite, on a
(adU).eU+V≡eUV−VeU
par sommation sur n.
Par ailleurs, K1(U,V)≡K(U,V) et eK1(U,V)≡1+K1(U,V), donc
K1≡eK−1≡eU+Ve−U−1
d’après la prop. 3. On en déduit
(ad U)K1≡UeU+Ve−U−eU+Ve−UU≡(UeU+V−eU+VU)e−U
≡(eUV−VeU)e−U(d’apreˋs (23))
≡eUVe−U−V
≡n≥1∑n!1(ad U)nV(d’apreˋs (22))
≡(ad U)(n≥0∑(n+1)!(ad U)nV).
Il suffit alors d’appliquer la Remarque du § 2, n° 11.
Exercices
See the exercises for § 6.