§ 8. Convergence de la série de Hausdorff (cas ultramétrique)
Dans ce paragraphe, on suppose que K est un corps valué complet non discret de caractéristique zéro, à valeur absolue ultramétrique. On désigne par p la caractéristique du corps résiduel de K (AC, VI, § 3, n° 2).
Si p=0, on pose a=∣p∣; on sait (AC, VI, § 6, n°s 2 et 3) que 0<a<1, et qu’il existe une valuation v de K à valeurs dans R, et une seule, dont la restriction à Q est la valuation p-adique vp, et qui est telle que ∣x∣=av(x) pour tout x∈K. On pose d’autre part:
θ=p−11.
Si p=0, on désigne par a un nombre réel tel que 0<a<1, et par v une valuation de K à valeurs dans R telle que ∣x∣=av(x) pour tout x∈K (loc. cit.). On a v(x)=0 pour x∈Q∗. On pose d’autre part:
θ=0.
1. Majoration p-adique des séries exp, log et H
Dans ce numéro, on suppose p=0.
Lemme 1
Soit n un entier ⩾0, et soit n=n0+n1p+⋯+nkpk, avec 0⩽ni⩽p−1, le développement p-adique de n. Soit S(n)=n0+n1+⋯+nk. Alors
vp(n!)=p−1n−S(n).
En effet, on a vp(n!)=∑i=1nvp(i), et le nombre d’entiers i compris entre 1 et n pour lesquels vp(i)⩾j est égal à la partie entière [n/pj] de n/pj. On a donc:
vp(n!)=j⩾0∑j([n/pj]−[n/pj+1])=j⩾1∑[n/pj].
Comme [n/pj]=∑i⩾jnipi−j, le lemme en résulte.
Lemme 2
On a v(n)⩽v(n!)⩽(n−1)θ et v(n)⩽(logn)/(logp) pour tout entier n⩾1.
En effet v(n!)=vp(n!)=(n−S(n))θ⩽(n−1)θ d’après le lemme 1. D’autre part, n⩾pv(n), d’où v(n)⩽(logn)/(logp).
Soit I={U,V} un ensemble à deux éléments, et soit
H=r,s⩾0∑Hr,s(U,V)∈L^Q(I)
la série de Hausdorff (§ 6, n° 4, déf. 1). Soient Z(p) l’anneau local de Z relativement à l’idéal premier (p), et (eb)b∈B une base de LZ(p)(I) sur Z(p) (§ 2, n° 11, th. 1). C’est aussi une base de LQ(I) sur Q.
Proposition 1
Soient r et s deux entiers ⩾0. Si Hr,s=∑b∈Bλbeb, où λb∈Q, est la décomposition de Hr,s par rapport à la base (eb)b∈B, on a*
vp(λb)⩾−(r+s−1)θpour tout b∈B.
L’anneau AZ(p)(I) s’identifie au sous-Z(p)-module de AQ(I) engendré par les mots w∈Mo(I). Comme LZ(p)(I) est facteur direct dans AZ(p)(I), on a
LZ(p)(I)=AZ(p)(I)∩LQ(I).
Soit f l’entier tel que f⩽(r+s−1)θ<f+1. La relation (4) équivaut à vp(λb)⩾−f pour tout b∈B, c’est-à-dire à Hr,s∈p−fLZ(p)(I). Or cela équivaut aussi, d’après (5), à Hr,s∈p−fAZ(p)(I).
D’après la formule (11) du § 6, n° 4, il suffit de montrer que, quel que soit l’entier m⩾1 et quels que soient les entiers r1,…,rm,s1,…,sm tels que
r1+⋯+rm=r,s1+⋯+sm=s,
ri+si⩾1pour 1⩽i⩽m,
on a
vp(m!r1!…rm!s1!…sm!)⩽f.
Or, d’après le lemme 2, vp(ri!si!)⩽(ri+si−1)θ et vp(m!)⩽vp(m!)⩽(m−1)θ; le premier membre de (7) est donc majoré par θ(m−1+∑i=1m(ri+si−1))=θ(r+s−1); comme c’est un entier, il est ⩽f, ce qui achève la démonstration.
2. Algèbres de Lie normées
Définition 1
On appelle algèbre de Lie normée sur K une algèbre de Lie munie d’une norme telle que*
∥x+y∥⩽sup(∥x∥,∥y∥)
∥[x,y]∥⩽∥x∥⋅∥y∥
*quels que soient x, y dans g.
Dans tout le reste de ce paragraphe, on désigne par g une algèbre de Lie normée complète.
Pour tout ensemble fini I, on définit comme au § 7, n° 1, un homomorphisme continu u↦u~ d’algèbres de Lie de L^(I) dans P^(gI;g). On voit comme au § 7 que si u=∑vuv, avec uv∈Lv(I) pour v∈NI, alors u~=∑vu~v, où u~v est l’application polynomiale (ti)i∈I↦uv((ti)) définie au § 2, n° 4. La formule de composition (2) du § 7, n° 1, reste valable.
3. Groupe défini par une algèbre de Lie normée complète
Soit H=∑r≥0Hr,s∈L^({U,V}) la série de Hausdorff (§ 6, n° 4, déf. 1). Nous allons montrer que la série formelle à composantes continues correspondante
(10)
H~=r,s≥0∑H~r,s∈P^(g×g,g)
est convergente (VAR, R, 4.1.1).
Soient r≥0,s≥0, tels que r+s=0 et soit ∥H~r,s∥ la norme du polynôme continu H~r,s (VAR, R, App., n° 2).
Lemme 3
On a*
∥H~r,s∥≤a−(r+s−1)θ.
Soit B un ensemble de Hall relatif à I, et soit Hr,s=∑b∈Bλbeb la décomposition de Hr,s par rapport à la base correspondante de L({U,V}). On a (11)
∣λb∣≤a−(r+s−1)θ.
En effet, cela est trivial pour p=0, car λb∈Q; et cela résulte de la prop. 1 du n° 1 pour p=0.
De plus, on a (12)
∥e~b∥≤1pour b∈B.
En effet, montrons, plus généralement, par récurrence sur n, que pour tout alternant b de degré n en les deux indéterminées U et V (§ 2, n° 6), on a ∥b~∥≤1. Si n=1, b~ est une des projections de g×g sur g, donc est de norme ≤1; si n>1, il existe deux alternants b1 et b2 de degrés <n, tels que b=[b1,b2]. Comme l’application γ:(x,y)↦[x,y] de g×g→g est bilinéaire de norme ≤1, on a (VAR, R, App., n° 4) (13)
∥b~∥=∥γ∘(b~1,b~2)∥≤∥b~1∥⋅∥b~2∥≤1.
Les relations (11) et (12) entraînent le lemme.
Proposition 2
La série formelle H~ est une série convergente* (VAR, R, 4.1.1). Si G est la boule{x∈g∣∥x∥<aθ}, le domaine de convergence strict deH~ (VAR, R, 4.1.3) contientG×G.
En effet, si u et v sont deux nombres réels >0 tels que u<aθ et v<aθ, on a (lemme 3) (14)
∥H~r,s∥urvs≤aθ(ua−θ)r(va−θ)s
et ∥H~r,s∥urvs tend vers 0 lorsque r+s tend vers l’infini.
Notons h:G×G→g la fonction analytique (VAR, R, 4.2.4) définie par H~, c’est-à-dire par la formule
on raisonne de façon analogue si s≥1. En particulier, ∥h(x,y)∥<aθ pour (x,y)∈G×G.
Proposition 3
Soit G la boule {x∈g∣∥x∥<aθ}. L’application analytique h:G×G→G fait de G un groupe, dans lequel 0 est élément neutre et −x inverse de x pour tout x∈G. De plus, si R est un nombre réel tel que 0<R<aθ, la boule {x∈g∣∥x∥<R} (resp. {x∈g∣∥x∥≤R}) est un sous-groupe ouvert de G. Comme H(U,−U)=0 et H(0,U)=H(U,0)=U, on a h(x,−x)=0 et h(0,x)=h(x,0)=x pour tout x∈G. Il ne reste donc qu’à démontrer la formule d’associativité
(18)h(h(x,y),z)=h(x,h(y,z))pour x,y,z dans G.
Comme on a
H(H(U,V),W)=H(U,H(V,W))
dans L^({U,V,W}) (§ 6, n° 5, prop. 4), on a
(19)H~∘(H~×Idg)=H~∘(Idg×H~)
dans P^(g×g×g;g) (n° 2), et (19) entraîne (18) d’après (16) et VAR, R, 4.1.5. *Autrement dit (chap. III, § 1), G, muni de la fonction de Hausdorff, est un groupe de Lie.
4. Exponentielle dans les algèbres associatives normées complètes
Dans ce n°, on désigne par A une algèbre associative unifière munie d’une norme x↦∥x∥ satisfaisant aux conditions:
∥x+y∥∥xy∥∥1∥≤sup(∥x∥,∥y∥)≤∥x∥⋅∥y∥=1
pour x,y dans A, et complète pour cette norme. Les résultats des deuxième et troisième alinéas du , n° 3 restent valables
Prenons I={U} et considérons les images e~ et l~ des séries e(U)=∑n≥1n!Un et
l(U)=n≥1∑(−1)n−1nUn dans P^(A;A). On a:
(20)
(n!Un)∼≤a−(n−1)θ
(21)
(nUn)∼≤a−logplogn
d’après le lemme 2 du n° 1. Donc le rayon de convergence strict de la série e~ (resp. l~) est ≥aθ (resp. ≥1) (VAR, R, 4.1.3). Pour R>0, soit GR={x∈A∣∥x∥<R}; posons G=Gaθ. La série e~ (resp. l~) définit une application analytique eA (resp. lA) de G (resp. G1) dans A. On posera: (22)
(on omet l’indice A quand aucune confusion n’est à craindre). Pour x∈GR et n≥1, on a (24)
nxn≤n!xn<Rna−(n−1)θ=R(aθR)n−1
donc eA(GR)⊂GR,lA(GR)⊂GR pour R≤aθ.
Proposition 4
Soit R un nombre réel tel que 0<R≤aθ. L’application expA définit un isomorphisme analytique de GR sur 1+GR, et l’isomorphisme réciproque est la restriction de logA à 1+GR.
On a e(l(X))=l(e(X))=X. D’après (20), (21), et VAR, R, 4.1.5, on en déduit que eA(lA(x))=lA(eA(x)) pour x∈GR. Donc
Si on munit A du crochet [x,y]=xy−yx, A devient une algèbre de Lie normée complète, car ∥xy−yx∥≤sup(∥xy∥,∥yx∥)≤∥x∥⋅∥y∥. La prop. 2 du n° 3 entraîne que le domaine de convergence strict de H~ contient G×G, et H~ définit donc une fonction analytique h:G×G→A; on a (25)
h(x,y)=r,s≥0∑Hr,s(x,y).
Proposition 5
Pour x,y dans G, on a
expAx⋅expAy=expAh(x,y).
En effet, on a eUeV=eH(U,V), donc
m∘(1+ϵ~,1+ϵ~)=(1+ϵ~)∘H~
dans H~(A×A;A) (en désignant par m la multiplication de A). La proposition résulte alors de la prop. 2, du lemme 3, et de VAR, R, 4.1.5.
Exercices
On suppose que la caractéristique résiduelle p du corps K est >0. On note oK l’anneau de la valuation v de K.