§ 8. Développements usuels des nombres réels
1. Valeurs approchées d’un nombre réel
Définition 1
Étant donné un nombre , on dit qu’un nombre réel est valeur approchée à près d’un nombre réel , si ; est dit valeur approchée par défaut si , par excès si .
Soit une partie partout dense de ; pour tout , et tout , il existe une valeur approchée de à près par défaut (resp. par excès) appartenant à , car l’intervalle (resp. ) contient un point au moins de . Si on considère maintenant une suite strictement décroissante donnée de nombres , tendant vers , et si est une valeur approchée de à près, la suite a pour limite lorsque croît indéfiniment.
Dans le cas où est un sous-groupe du groupe additif , et qu’on astreint les à appartenir à , on peut définir canoniquement, pour tout , une suite de valeurs approchées par défaut de , appartenant à .
En effet, d’après l’axiome d’Archimède (IV, p. 6, th. 1), l’ensemble des entiers tels que a un plus grand élément ; autrement dit, il existe un entier et un seul tel que
Comme , est une valeur approchée de à près par défaut et appartient à d’après l’hypothèse; de même est une valeur approchée de à près par excès, appartenant à , et les deux suites et ont pour limite .
2. Développements des nombres réels relatifs à une suite de base
On va se borner à étudier le cas où , étant une suite strictement croissante d’entiers tels que , et que soit un multiple de pour .
On posera (): c’est un entier . Dans ce cas, la suite des valeurs approchées par défaut est croissante: en effet, est le plus grand entier tel que ; mais on a
d’où , et par suite . On pose
et on a , ce qui équivaut à , puisque est entier.
On en tire
(3)
(4)
La série qui figure au second membre de (4) et dont est la somme, est appelée le développement de x relatif à la suite de base (). Tous les coefficients sont ; est, par définition, le plus grand entier tel que ; on l’appelle partie entière de x, et on le désigne souvent par la notation .
3. Définition d’un nombre réel par son développement
Réciproquement, donnons-nous un entier , et une suite () d’entiers tels que , et cherchons s’il existe un nombre dont le développement (4) soit tel que , quel que soit . Si ce nombre existe, il est unique, étant égal à .
Pour tout entier , on a (principe de comparaison)
et les deux membres extrêmes ne sont égaux que si pour tout (IV, p. 33, th. 2). Donc la série de terme général est convergente; en outre, si , on a
et on ne peut avoir que si quel que soit . Comme est une fraction de dénominateur , la valeur approchée de à près par défaut est égale à ou à ; et ce dernier cas ne peut se produire que si pour tout . Nous sommes ainsi amenés à distinguer deux cas:
1° Il existe une infinité de valeurs de telles que : la série est alors identique au développement de sa somme .
2° Il existe un entier tel que pour , et (si ) ; alors la somme de la série est égale au nombre rationnel
qui est de la forme ( entier) ; le développement de est identique à la série (5), dont tous les termes d’indices sont nuls ; on dit qu’un tel développement est limité. La série
est appelée le développement impropre du nombre .
Inversement, soit un nombre rationnel qui peut se mettre sous forme d’une fraction de dénominateur pour une valeur de ; soit le plus petit entier tel que soit de la forme ( entier) ; on a pour , et , donc le développement de est de la forme (5), et a un développement impropre, donné par la formule (6) ; ce développement impropre est d’ailleurs unique.
Pour qu’un nombre rationnel, mis sous forme irréductible , soit égal à une fraction de dénominateur , il faut et il suffit que divise (le nombre sera alors le plus petit entier tel que divise ). Il peut se faire que tout nombre rationnel ait cette propriété (pour un convenablement choisi) : il faut et il suffit pour cela que tout entier divise un ; ce sera par exemple le cas si . Si les ont cette propriété, pour qu’un nombre soit rationnel, il faut et il suffit que son développement relatif à la suite soit limité.
En résumé, à toute suite dont le premier terme est un entier quelconque, et dont le terme () est tel que , correspond un nombre réel égal à ; si désigne l’intervalle de , on définit ainsi une application de sur la droite numérique ; en outre l’équation , où est donné, a une solution si n’est pas une fraction de dénominateur (pour un convenable), et deux solutions dans le cas contraire.
4. Comparaison des développements
La connaissance des développements de deux nombres réels distincts , permet de déterminer si ou si .
En effet, soient , les développements de et . Si , on a , car
Plus généralement, supposons que , et pour , mais que ; si
on a pour , et, comme , ; mais , donc on a encore . Autrement dit, l’ordre de et est le même que celui des deux premiers termes distincts de leurs développements respectifs.
Il en résulte que, si et pour , les premiers termes du développement de tout nombre appartenant à l’intervalle fermé d’extrémités et sont les mêmes que ceux des développements de et .
On remarquera aussi que, dans ce cas, on a . Si on munit et les intervalles de la topologie discrète, on peut donc dire que l’application définie ci-dessus est continue dans l’espace produit .
5. Développements de base a
Les suites de base les plus importantes sont celles où , étant un entier ; on dit alors que est le nombre de base (ou simplement la base) des développements correspondants. Pour les calculs numériques manuels, on emploie les développements de base 10, qui sont dits développements décimaux; dans les calculs sur ordinateurs, on utilise le plus souvent les développements de base 2 (dits développements dyadiques).
Pour représenter les valeurs approchées par défaut d’un nombre , dans son développement de base , on se sert du symbolisme suivant: on désigne chaque entier tel que par un signe particulier; si
on écrit d’abord, à l’aide de ces signes, le développement de base de l’entier positif (E, III, p. 40), puis on place une virgule, et on écrit ensuite successivement les signes représentant les nombres . Si S est le symbole ainsi obtenu, on écrit souvent, par abus de langage, ; il doit être entendu une fois pour toutes qu’une telle relation n’est qu’une manière abrégée d’indiquer que le second membre est la valeur approchée de à près par défaut.
Pour les nombres négatifs, l’usage établi est différent: on écrit, dans le symbolisme précédent, une valeur approchée de , en le faisant précéder du signe «−»; c’est donc en réalité une valeur approchée de par excès à près qu’on désigne ainsi.
Cette manière de faire ne laisse pas de présenter des inconvénients pour le calcul numérique; et pour la notation des logarithmes négatifs, on adopte le même symbolisme que pour les nombres positifs, en surlignant simplement la partie entière, pour indiquer qu’elle est égale à l’opposé du nombre écrit.
6. Cardinal de R
On a , et tous les intervalles sont équipotents à ; comme est un ensemble infini, on en conclut (E, III, p. 49, cor. 3) que est équipotent à l’intervalle . En considérant le développement dyadique des nombres de l’intervalle , nous allons montrer que cet intervalle est équipotent à l’ensemble S de toutes les suites dont les termes sont égaux à 0 ou à 1.
Tout d’abord, il est équipotent au sous-ensemble S’ de S formé des suites telles que pour une infinité de valeurs de (IV, p. 42). D’autre part, l’ensemble S” complémentaire de S’ dans S, est équipotent à l’ensemble des développements impropres des nombres rationnels égaux à une fraction de dénominateur ; comme ces nombres forment une partie de , leur ensemble est dénombrable, donc aussi S”. Comme S’ est infini, il est équipotent à S (E, III, p. 49, cor. 4), d’où la proposition.
Remarquons maintenant que S est équipotent à ; en effet, on définit une application bijective de sur S, en faisant correspondre à toute partie X de la suite telle que pour , et pour .
Nous avons finalement démontré le théorème suivant:
Théorème 1 (Cantor)
L’ensemble des nombres réels est équipotent à l’ensemble des parties d’un ensemble infini dénombrable.
Corollaire
L’ensemble des nombres réels a une puissance strictement supérieure à celle d’un ensemble dénombrable.
On dit qu’un ensemble équipotent à a la puissance du continu. D’après la prop. 1 de IV, p. 13, tout intervalle non réduit à un point a la puissance du continu; le complémentaire d’une partie dénombrable de a la puissance du continu (E, III, p. 49, cor. 4); en particulier, l’ensemble des nombres irrationnels a la puissance du continu.
Exercises
Exercices
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