§ 7. Sommes et produits infinis de nombres réels
Comme tout point de possède un système fondamental dénombrable de voisinages (IV, p. 4, corollaire), une famille de nombres réels finis ne peut être sommable dans que si l’ensemble des indices tels que est dénombrable (III, p. 39, cor. 1). L’étude des familles sommables dans est donc essentiellement ramenée à celle des suites sommables. Toutefois, il arrivera qu’on ait à considérer une famille non dénombrable de nombres réels finis, dont les termes seront fonctions d’un paramètre ; il pourra se faire que cette famille soit sommable quel que soit , mais que l’ensemble (dénombrable) des indices tels que dépende de . Aussi ne ferons-nous, dans ce qui suit, aucune hypothèse sur le cardinal de l’ensemble des indices.
1. Familles sommables dans de nombres finis positifs
Théorème 1
Pour qu’une famille de nombres réels finis soit sommable dans , il faut et il suffit que l’ensemble des sommes partielles finies de cette famille soit majoré dans . La borne supérieure de cet ensemble est alors la somme de la famille .*.
En effet, pour toute partie finie de l’ensemble d’indices , posons ; comme les sont , la relation entraîne . En d’autres termes, l’application est croissante dans l’ensemble filtrant des parties finies de ; donc (IV, p. 18, corollaire), pour qu’elle ait une limite finie, il faut et il suffit qu’elle soit majorée.
Remarque
Soit une famille de parties finies de telle que, pour toute partie finie de , il existe un indice tel que ; pour que soit sommable, il faut et il suffit évidemment que la famille des soit majorée dans . En particulier, soit une suite de nombres finis , et posons, pour tout entier , ; pour que la suite soit sommable dans , il faut et il suffit que, pour une suite d’entiers strictement croissante , la suite partielle soit majorée dans .
Exemple 1
Pour tout nombre tel que , la suite (« progression géométrique de raison ») est sommable dans , car ; la somme de cette suite est .
Exemple 2
Soient et deux nombres tels que ; la famille est sommable dans . En effet, toute partie finie de est contenue dans une partie de la forme ; et l’on a
Exemple 3
Pour tout entier , la suite () est sommable, car on a
Exemple 4
La suite () n’est pas sommable dans , car on a
Exemple 5
Soit une suite d’intervalles ouverts non vides, sans point commun deux à deux, contenus dans un intervalle de longueur finie ; la somme des longueurs d’un nombre fini d’intervalles de cette famille est (IV, p. 5), donc la famille des longueurs des est sommable dans , et sa somme est .
Théorème 2 (principe de comparaison)
Soient* et deux familles de nombres finis , telles que quel que soit . Si est sommable dans , il en est de même de et on a ; si en outre il existe un indice tel que , on a .
L’hypothèse entraîne que, pour toute partie finie de , , d’où la première partie du théorème, d’après le th. 1; l’inégalité sur les sommes résulte du principe de prolongement des inégalités (IV, p. 18, th. 1). Si , on a
Ce théorème fournit le critère le plus fréquemment employé pour décider si une suite de nombres positifs est ou non sommable dans ; on cherche à la comparer à une suite plus simple, pour laquelle on sait déjà si elle est sommable ou non; s’il existe un nombre fini tel que pour tout à partir d’un certain rang, et si est sommable, il en est de même de ; si au contraire il existe un nombre fini tel que pour tout à partir d’un certain rang, et si n’est pas sommable dans , n’est pas sommable dans . Nous verrons ultérieurement (FVR, V, §4) comment peut se faire cette recherche des suites de comparaison dans les cas qui se présentent le plus fréquemment.
Exemple 6
Considérons, pour un nombre réel fini , la suite ; soit le plus petit entier tel que . Pour tout , on a
et comme , la suite est sommable, donc aussi .
Exemple 7
Soit une suite sommable de nombres positifs; comme , il existe un entier tel que, pour , ; par suite, pour tout , , ce qui montre que la suite est sommable dans ; il en est de même de pour tout entier .
Exemple 8
Soient et deux nombres tels que ; on a
donc la famille est sommable dans .
Corollaire
Soit* une famille sommable dans de nombres finis ; pour toute partie de , *on a
les deux membres n’étant égaux que si quel que soit .
2. Familles sommables dans de nombres finis de signe quelconque
Théorème 3
Soit* une famille de nombres réels finis. Les propriétés suivantes sont équivalentes:
a) la famille est sommable dans ; b) la famille est sommable dans ; c) l’ensemble des sommes partielles finies de la famille est borné dans .
Soit l’ensemble des tels que , l’ensemble des tels que . Pour que la famille (resp. ) soit sommable, il faut et il suffit que chacun des familles et (resp. et ) le soit (III, p. 39, prop. 2 et III, p. 41, prop. 3). Or, il revient au même de dire que est sommable, ou que est sommable, ou que l’ensemble des sommes partielles finies de la famille est borné (IV, p. 32, th. 1); et la même assertion est valable en remplaçant par . D’où aussitôt le théorème.
Le th. 3 montre que l’étude de la sommabilité dans d’une famille de nombres réels finis est entièrement ramenée à celle de la famille de leurs valeurs absolues.
Rappelons (III, p. 42, prop. 6) que, si et sont deux familles sommables de nombres réels finis, la famille est sommable, et
En outre, si est une famille sommable de nombres réels finis, et un nombre fini quelconque, la famille est sommable dans , et on a .
3. Produit de deux sommes infinies
Proposition 1
Si les familles et de nombres réels finis sont sommables dans , il en est de même de la famille et on a
Toute partie finie de est contenue dans une partie finie de la forme , où est une partie finie de , une partie finie de . Par hypothèse, il existe un nombre tel que et , quelles que soient les parties finies et de et respectivement; donc
ce qui prouve que la famille est sommable dans , d’après les th. 1 (IV, p. 32) et 3 (IV, p. 34). D’après l’associativité de la somme, on peut écrire (III, p. 40, formule (2))
d’où la proposition.
4. Familles multipliables dans
Dans le groupe multiplicatif des nombres réels finis et , une famille ne peut être multipliable que si suivant le filtre des complémentaires des parties finies de (III, p. 38, prop. 1). En particulier, il ne peut y avoir qu’un nombre fini d’indices tels que . Nous pouvons donc nous borner à ne considérer que des familles dont tous les termes soient strictement positifs; il est commode alors de poser , où les sont soumis aux conditions quel que soit . Comme tout point de a un système fondamental dénombrable de voisinages, l’ensemble des tels que est dénombrable si la famille est multipliable dans .
Théorème 4
Pour que la famille soit multipliable dans , il faut et il suffit que la famille soit sommable dans .
Lemme
1° Si est une suite finie de nombres ,
2° Si en outre quel que soit ,
Ces relations sont évidentes si ; elles se démontrent par récurrence sur .
Si
De même, si
Ce lemme étant démontré, remarquons que, si la famille est multipliable, il en est de même des familles et puisque est un groupe complet (III, p. 39, prop. 2); et réciproquement, si les familles et sont multipliables, il en est de même de (III, p. 41, prop. 3). On peut donc se borner à considérer séparément le cas où tous les sont , et celui où ils sont tous .
Supposons d’abord quel que soit . Si la famille est multipliable, pour tout il existe une partie finie de l’ensemble d’indices telle que, pour toute partie finie de ne rencontrant pas , on ait
Réciproquement, supposons sommable dans . Pour tout tel que , il existe une partie finie de telle que, pour toute partie finie de ne rencontrant pas , on ait . D’après (3), on a donc
La démonstration est analogue lorsque tous les sont . Pour établir que est sommable lorsque est multipliable, on utilisera ici la formule (2), ainsi que l’inégalité pour ; pour montrer que est multipliable lorsque est sommable, on utilisera la formule (3).
Dans V, §4, l’étude topologique du groupe nous permettra de donner un autre critère de multipliabilité d’une famille dans ; à l’aide de la fonction logarithme; nous retrouverons plus tard l’équivalence de ce critère et du précédent, au moyen des propriétés différentielles du logarithme (FVR, V, §4, n° 3).
5. Familles sommables et familles multipliables dans
Dans l’intervalle de , l’addition est une loi de composition associative et commutative (IV, p. 16); donc la notion de famille sommable de nombres de cet intervalle est encore définie (III, p. 37, Remarque 3).
Proposition 2
Toute famille de nombres réels positifs est sommable dans .
En effet, l’application de l’ensemble ordonné filtrant dans est croissante, donc (IV, p. 18, th. 2) a une limite.
Le même raisonnement montre que toute famille de nombres réels négatifs est sommable dans .
De même, la multiplication est une loi de composition associative et commutative dans chacun des intervalles et de ; la notion de famille multipliable est donc définie dans chacun de ces intervalles.
Proposition 3
Toute famille (resp. ) de nombres (resp. et ) est multipliable dans .
Même démonstration que pour la prop. 2.
Corollaire
Pour que le produit (resp. ) de nombres (resp. strictement positifs et ) soit égal à (resp. à 0), il faut et il suffit que .
En effet, si est finie, et appartiennent à , et réciproquement, d’après le th. 4 de IV, p. 35.
Remarque
Le théorème d’associativité (III, p. 39, th. 2) est encore valable quand on remplace G par et qu’on suppose les . En effet, cela est évident si est fini; supposons au contraire . Alors, pour tout fini et il existe une partie finie H de I telle que ; soit K une partie finie de L telle que ; comme on a pour tout , on a
6. Séries et produits infinis de nombres réels
On dit simplement qu’une série de nombres réels finis est convergente lorsqu’elle est convergente dans .
Définition 1
Une série de nombres réels finis est dite absolument convergente si la série des valeurs absolues de ses termes est convergente.
Proposition 4
Pour qu’une série de nombres réels finis soit commutativement convergente, il faut et il suffit qu’elle soit absolument convergente.
Cela résulte en effet de III, p. 44, prop. 9 et du th. 3 de IV, p. 34.
Autrement dit, si est une suite de nombres réels finis, il revient au même de dire que la série de terme général est commutativement convergente, ou qu’elle est absolument convergente, ou que la suite est sommable dans . Toutes les propriétés des familles sommables, démontrées dans III, p. 39 à p. 42, s’appliquent donc aux séries absolument convergentes. En particulier, si la série de terme général est absolument convergente, la somme existe quelle que soit la partie de ; et, si est une partition de , on a (associativité des séries absolument convergentes).
Comme on l’a déjà signalé (III, p. 43), une série de nombres réels peut être convergente sans être commutativement convergente, ou, ce qui revient au même, sans être absolument convergente.
Exemple
Séries alternées. — Une série définie par une suite de nombres réels finis, est dite alternée si , avec quel que soit . Montrons qu’une condition suffisante pour qu’une telle série converge, est que la suite soit décroissante et ait pour limite 0. En effet, si on pose , l’hypothèse que est décroissante entraîne que
quel que soit . La suite (resp. ) est décroissante et minorée (resp. croissante et majorée); elle a donc une limite finie (resp. ), et on a ; comme , la proposition est démontrée.
Si on prend par exemple , les hypothèses précédentes sont satisfaites, donc la série de terme général (« série harmonique alternée ») est convergente; on a vu (IV, p. 33) que la série de terme général (« série harmonique ») n’est pas convergente, donc la série harmonique alternée n’est pas absolument convergente.
Rappelons (III, p. 43, prop. 7) que, si et sont deux séries convergentes de nombres réels finis, la série est convergente, et
de même, si la série est convergente, la série est convergente, quel que soit le nombre fini , et .
Enfin, si les séries et sont convergentes, et si quel que soit , on a , d’après le principe de prolongement des inégalités (IV, p. 18, th. 1).
Il faut noter que, si on suppose la série convergente mais non absolument convergente, et si pour tout , on ne peut nullement en conclure que la série soit convergente, comme on le voit en prenant .
On dit simplement qu’un produit infini de nombres réels finis et est convergent s’il est convergent dans ; sa valeur est donc un nombre fini et non nul.
Définition 2
Un produit infini de facteur général est dit absolument convergent si le produit de facteur général est convergent.
Proposition 5
Pour qu’un produit infini de nombres réels finis soit commutativement convergent, il faut et il suffit qu’il soit absolument convergent.
Cela résulte de III, p. 44, prop. 9 et du th. 4 de IV, p. 35.
De plus, pour que le produit de facteur général soit absolument convergent, il faut et il suffit que la série de terme général soit absolument convergente.
Un produit de nombres réels peut être convergent sans être commutativement convergent, ou, ce qui revient au même, sans être absolument convergent.
Exemple
Si on prend, pour , , le produit n’est pas absolument convergent, puisque la série n’est pas absolument convergente; mais, comme
il résulte du th. 4 que le produit est convergent, et a pour valeur
En outre, il faut observer que la convergence de la série de terme général n’est ni nécessaire ni suffisante pour que le produit de facteur général soit convergent (voir IV, p. 60, exerc. 21 et 22).
Exercices
See the exercises for § 7.