Bourbaki

§ 6. Fonctions numériques continues et fonctions numériques semi-continues

1. Fonctions numériques continues

En dehors des propriétés générales des fonctions continues à valeurs dans un espace topologique quelconque (I, p. 8), les fonctions numériques continues possèdent les deux propriétés fondamentales suivantes:

Théorème 1 (Weierstrass). — Soit f une fonction numérique définie et continue dans un espace quasi-compact non vide E. Il existe au moins un point a∈Ea \in E tel que f(a)=sup⁡x∈Ef(x)f(a) = \sup_{x \in E} f(x), et au moins un point b∈Eb \in E tel que f(b)=inf⁡x∈Ef(x)f(b) = \inf_{x \in E} f(x).

En effet, f(E)f(E) est compact (I, p. 62, th. 2), donc fermé dans R‾\overline{\mathbf{R}}; par suite f(E)f(E) contient ses bornes.

On énonce souvent ce théorème en disant qu’une fonction numérique continue dans un espace quasi-compact non vide y atteint ses bornes.

Corollaire

Si une fonction numérique ff, définie dans un espace quasi-compact non vide E, est continue et finie dans E, elle est bornée dans E.

Théorème 2 (Bolzano)

Soit ff une fonction numérique définie et continue dans un espace connexe E. Si aa et bb sont deux points quelconques de E, et α\alpha un nombre réel appartenant à l’intervalle fermé de bornes f(a)f(a) et f(b)f(b), il existe au moins un point x∈Ex \in E tel que f(x)=αf(x) = \alpha.

En effet, f(E)f(E), qui est connexe (I, p. 82, prop. 4), est un intervalle de R‾\overline{\mathbf{R}} (IV, p. 15, prop. 5), et par suite contient l’intervalle fermé de bornes f(a)f(a) et f(b)f(b).

On exprime souvent cette propriété en disant qu’une fonction numérique continue dans un espace connexe ne peut passer d’une valeur à une autre sans passer par toutes les valeurs intermédiaires.

Cette propriété n’est d’ailleurs nullement caractéristique des fonctions continues; on peut donner des exemples de fonctions définies dans un espace connexe, discontinues en tout point, et qui la possèdent (IV, p. 55, exerc. 2).

2. Fonctions semi-continues

Soit ff une fonction numérique définie dans un espace topologique E; pour que ff soit continue en un point a∈Ea \in E, il faut et il suffit que: 1° quel que soit le nombre réel hh tel que h<f(a)h < f(a), il existe un voisinage V de aa tel qu’en tout point x∈Vx \in V, on ait h<f(x)h < f(x); 2° quel que soit le nombre réel kk tel que k>f(a)k > f(a), il existe un voisinage W de aa tel qu’en tout point x∈Wx \in W, on ait k>f(x)k > f(x).

Les fonctions pour lesquelles une seule des deux conditions ci-dessus est remplie jouent un rôle important en Analyse. De façon précise, nous poserons la définition suivante:

Définition 1

Une fonction numérique ff, définie dans un espace topologique E, est dite semi-continue inférieurement (resp. semi-continue supérieurement) en un point a∈Ea \in E, si quel que soit h<f(a)h < f(a) (resp. k>f(a)k > f(a)), il existe un voisinage V de aa tel que h<f(x)h < f(x) (resp. k>f(x)k > f(x)) pour tout x∈Vx \in V.

Une fonction numérique est dite semi-continue inférieurement (resp. semi-continue supérieurement) dans E, si elle est semi-continue inférieurement (resp. supérieurement) en tout point de E.

Pour qu’une fonction numérique ff soit continue en un point aa, il faut et il suffit donc qu’elle soit à la fois semi-continue supérieurement et semi-continue inférieurement au point aa.

Si ff est semi-continue inférieurement en un point, −f-f est semi-continue supérieurement en ce point, et réciproquement; aussi nous bornerons-nous, dans ce qui suit, à considérer les propriétés des fonctions semi-continues inférieurement.

Il est clair qu’une fonction semi-continue inférieurement dans EE, est semi-continue inférieurement dans tout sous-espace de EE.

Exemple 1

Si en un point aa, ff admet un minimum relatif, c’est-à-dire s’il existe un voisinage VV de aa tel que, pour tout x∈V,f(a)≤f(x)x \in V, f(a) \leq f(x), ff est semi-continue inférieurement au point aa. En particulier, si f(a)=−∞f(a) = -\infty, ff est semi-continue inférieurement au point aa.

Exemple 2

Définissons une fonction numérique ff dans R\mathbf{R}, en posant f(x)=0f(x) = 0 si xx est irrationnel, f(x)=1/qf(x) = 1/q si xx est rationnel et égal à la fraction irréductible p/qp/q (q>0q > 0). Pour tout nn entier >0> 0, l’ensemble des nombres rationnels p/qp/q tels que q<nq < n est fermé et ses points sont isolés; pour tout xx irrationnel, il existe donc un voisinage VV de xx tel que f(y)≤1/nf(y) \leq 1/n pour tout y∈Vy \in V, ce qui prouve que ff est continue au point xx; et d’autre part, ff admet un maximum relatif en tout point rationnel xx, donc ff est semi-continue supérieurement dans R\mathbf{R}.

La condition pour que ff soit semi-continue inférieurement au point aa peut encore s’exprimer en disant que, pour tout h<f(a),f‾([h,+∞])h < f(a), \overline{f}([h, +\infty]) doit être un voisinage de aa.

Il suffit d’ailleurs de supposer cette condition vérifiée seulement pour une suite croissante (hn)(h_n) de nombres réels <f(a)< f(a) et tendant vers f(a)f(a).

Munissons R‾\overline{\mathbf{R}} de la topologie dont les ensembles ouverts sont ∅\varnothing et les intervalles ouverts illimités à droite de R‾\overline{\mathbf{R}} (c’est-à-dire les intervalles ]a,+∞]]a, +\infty] pour aa fini, et l’intervalle (−∞,+∞)=R‾(-\infty, +\infty) = \overline{\mathbf{R}}). Pour que la fonction numérique ff soit semi-continue inférieurement au point aa, il faut et il suffit qu’elle soit continue en ce point, lorsqu’on la considère comme une application dans R‾\overline{\mathbf{R}} muni de la topologie précédente.

Proposition 1

Pour qu’une fonction numérique ff soit semi-continue inférieurement dans un espace topologique EE, il faut et il suffit que, pour tout nombre fini k,f‾([k,+∞])k, \overline{f}([k, +\infty])* (ensemble des x∈Ex \in E tels que f(x)>kf(x) > k) soit un ensemble ouvert dans EE (ou, ce qui revient au même, que f‾([−∞,k])\overline{f}([-\infty, k]) soit un ensemble fermé dans EE).

En effet, cette condition exprime que f‾([k,+∞])\overline{f}([k, +\infty]) est un voisinage de chacun de ses points.

Pour que ff soit semi-continue inférieurement dans EE, il suffit que f‾([k,+∞])\overline{f}([k, +\infty]) soit un ensemble ouvert dans EE, pour tous les nombres réels kk appartenant à un ensemble partout dense dans R\mathbf{R}.

Corollaire

Pour qu’une partie AA d’un espace topologique EE soit un ensemble ouvert (resp. fermé) dans EE, il faut et il suffit que sa fonction caractéristique*¹ φA\varphi_A soit semi-continue inférieurement (resp. supérieurement) dans EE.

¹ Rappelons (E, III, p. 38) que la fonction caractéristique φA\varphi_A d’une partie AA d’un ensemble EE, est la fonction définie dans EE, telle que φA(x)=1\varphi_A(x) = 1 pour tout x∈Ax \in A, et φA(x)=0\varphi_A(x) = 0 pour tout x∈CAx \in \mathbf{C}A.

En effet, φA−1(k,+∞])\varphi_A^{-1}(k, +\infty]) est égal à ∅\varnothing pour k⩾1k \geqslant 1, à AA pour 0⩽k<10 \leqslant k < 1 et à EE pour k<0k < 0.

Théorème 3

Soit f une fonction semi-continue inférieurement dans un espace quasi-compact non vide E ; il existe au moins un point a∈Ea \in E tel que f(a)=inf⁡x∈Ef(x)f(a) = \inf_{x \in E} f(x)* (autrement dit, f atteint sa borne inférieure dans E).

En effet, pour tout k∈f(E)k \in f(E), considérons l’ensemble Ak=f−1((−∞,k])A_k = f^{-1}((-\infty, k]); ces ensembles sont non vides et forment une base de filtre sur EE; comme ils sont fermés d’après la prop. 1, ils ont au moins un point commun aa (axiome (C'') des espaces quasi-compacts (I, p. 59)). Pour tout x∈Ex \in E, on a donc f(a)⩽f(x)f(a) \leqslant f(x), d’où le théorème.

Corollaire

Soit f une fonction semi-continue inférieurement dans un espace quasi-compact non vide E ; si f(x)>−∞f(x) > -\infty pour tout x∈Ex \in E, f est minorée dans E.

On remarquera que ce théorème, et le théorème correspondant pour les fonctions semi-continues supérieurement redonnent comme cas particulier le théorème de Weierstrass (IV, p. 27, th. 1).

Proposition 2

Soient f et g deux fonctions numériques semi-continues inférieurement en un point a∈Ea \in E. Les fonctions inf⁡(f,g)\inf(f, g) et sup⁡(f,g)\sup(f, g) sont semi-continues inférieurement au point a. Il en est de même de f+gf + g si cette fonction est définie, et de fgfg si ff et gg sont ⩾0\geqslant 0 et si le produit fgfg est défini.

Faisons par exemple la démonstration pour f+gf + g; les raisonnements sont analogues dans les autres cas. La proposition est évidente si f(a)f(a) ou g(a)g(a) est égal à −∞-\infty; sinon, on a f(a)+g(a)>−∞f(a) + g(a) > -\infty. Tout nombre fini h<f(a)+g(a)h < f(a) + g(a) peut s’écrire h=r+sh = r + s, où r<f(a)r < f(a) et s<g(a)s < g(a) sont finis (il suffit de prendre ss tel que h−f(a)<s<g(a)h - f(a) < s < g(a)); par hypothèse, il existe un voisinage VV de aa tel que, pour tout x∈Vx \in V, on ait r<f(x)r < f(x), et un voisinage WW tel que, pour tout x∈Wx \in W, s<g(x)s < g(x); il en résulte que h=r+s<f(x)+g(x)h = r + s < f(x) + g(x) pour tout point xx du voisinage V∩WV \cap W.

On voit de même que, si ff est semi-continue inférieurement en un point aa, et si f⩾0f \geqslant 0, 1/f1/f est semi-continue supérieurement au point aa.

Théorème 4

L’enveloppe supérieure d’une famille (fi)(f_i) de fonctions semi-continues inférieurement en un point a∈Ea \in E, est semi-continue inférieurement au point a.

En effet, soit gg cette enveloppe supérieure; quel que soit h<g(a)h < g(a), il existe un indice ii tel que h<fi(a)⩽g(a)h < f_i(a) \leqslant g(a), puis un voisinage VV de aa tel que h<fi(x)h < f_i(x) pour tout x∈Vx \in V, d’où a fortiori h<g(x)h < g(x) pour tout x∈Vx \in V.

D’après la prop. 2, l’enveloppe inférieure d’un nombre fini de fonctions semi-continues inférieurement, est encore semi-continue inférieurement; mais il n’en est pas de même en général de l’enveloppe inférieure d’une famille infinie de fonctions semi-continues inférieurement. Par exemple, pour tout nombre rationnel rr, désignons par frf_r la fonction égale à 0 au point rr, à 1 pour tout nombre réel x≠rx \neq r; l’enveloppe inférieure des frf_r est la fonction gg égale à 0 pour tout nombre rationnel, à 1 pour tout nombre irrationnel (fonction de Dirichlet); elle n’est donc pas semi-continue inférieurement aux points irrationnels.

Corollaire

L’enveloppe supérieure d’une famille de fonctions numériques continues dans un espace E est semi-continue inférieurement dans E.

Dans IX, §1, n° 7, prop. 7, nous montrerons que la réciproque de cette proposition est vraie si E est uniformisable (et dans ce cas seulement); toute fonction semi-continue inférieurement dans un espace uniformisable est l’enveloppe supérieure d’une famille de fonctions continues.

Proposition 3

Soient E un espace topologique, f une fonction numérique ≥0\geq 0 définie dans E et semi-continue inférieurement; alors f est limite d’une suite croissante (fn)n≥1(f_n)_{n \geq 1} de fonctions semi-continues inférieurement dans E, telle que chaque fnf_n soit combinaison linéaire, à coefficients ≥0\geq 0; de fonctions caractéristiques d’ensembles ouverts dans E.

Etant donnés deux entiers k≥1k \geq 1 et n≥1n \geq 1, notons vknv_{kn} la fonction caractéristique de l’intervalle [k/2n,+∞)[k/2^n, +\infty) de R‾\overline{\mathbf{R}}. Pour tout x∈R‾+x \in \overline{\mathbf{R}}_+, posons un(x)=2−n∑k=1n.2nvkn(x)u_n(x) = 2^{-n} \sum_{k=1}^{n.2^n} v_{kn}(x); il est immédiat que la suite (un(x))n≥1(u_n(x))_{n \geq 1} est croissante et admet x pour limite dans R‾\overline{\mathbf{R}}. La suite des fonctions fn=un∘ff_n = u_n \circ f est donc croissante et converge vers f, et l’on a fn=2−n∑k=1n.2nφU(k,n)f_n = 2^{-n} \sum_{k=1}^{n.2^n} \varphi_{U(k,n)}, où U(k, n) est l’ensemble ouvert −1-1(k/2n,+∞k/2^n, +\infty) de E (IV, p. 29, prop. 1).

Proposition 4

Pour qu’une fonction numérique f, définie dans un espace topologique E, soit semi-continue inférieurement en un point a∈Ea \in E, il faut et il suffit que lim inf⁡x→af(x)=f(a)\liminf_{x \to a} f(x) = f(a) (ou, ce qui revient au même, que lim inf⁡x→af(x)≥f(a)\liminf_{x \to a} f(x) \geq f(a)).

La condition est nécessaire. En effet, quel que soit h<f(a)h < f(a), il existe un voisinage V de a tel que h<f(x)h < f(x) quel que soit x∈Vx \in V, donc h≤inf⁡x∈Vf(x)≤lim inf⁡x→af(x)h \leq \inf_{x \in V} f(x) \leq \liminf_{x \to a} f(x) (IV, p. 23, formules (12)), et par suite f(a)≤lim inf⁡x→af(x)f(a) \leq \liminf_{x \to a} f(x). La condition est suffisante; en effet, si elle est vérifiée, pour tout h<f(a)h < f(a), il existe un voisinage V de a tel que h≤inf⁡x∈Vf(x)h \leq \inf_{x \in V} f(x), donc f est semi-continue inférieurement au point a.

Proposition 5

Soit f une fonction numérique quelconque, définie dans une partie partout dense A d’un espace topologique E; si, pour tout x∈Ex \in E, on pose g(x)=lim inf⁡y→x,y∈Af(y)g(x) = \liminf_{y \to x, y \in A} f(y), g est semi-continue inférieurement dans E.

En effet, quel que soit h<g(x)h < g(x), il existe un voisinage ouvert V de x tel que, pour tout z∈V∩Az \in V \cap A, h<f(z)h < f(z); or V est un voisinage d’un quelconque de ses points y; on a donc lim inf⁡z→y,z∈Af(z)=g(y)≥h\liminf_{z \to y, z \in A} f(z) = g(y) \geq h quel que soit y∈Vy \in V, d’où la proposition.

On dit que g est la fonction régularisée semi-continue inférieurement de f. On définit de même la régularisée semi-continue supérieurement de f.

On peut encore définir g comme la plus grande des fonctions φ\varphi semi-continues inférieurement dans E, et telles que φ(x)≤f(x)\varphi(x) \leq f(x) quel que soit x∈Ax \in A. Si f est semi-continue inférieurement dans A, g est un prolongement de f à E, d’après la prop. 3.

Exercices

See the exercises for § 6.

Transcribed from the printed volume. Not translated.