Bourbaki

§ 3. Caractérisation topologique des groupes r et t

Théorème 1

Un groupe topologique G, dans lequel il existe un voisinage ouvert de l’élément neutre homéomorphe à un intervalle ouvert de R, est localement isomorphe à R.

L’intérêt de ce théorème est qu’il permet de conclure d’une propriété purement topologique d’un groupe G à une propriété de la structure de groupe de G.

Il s’agit là d’un phénomène tout à fait particulier au groupe R, et qui n’a pas d’analogue pour les groupes Rn\mathbf{R}^n lorsque n>1n > 1 (cf. VIII, p. 7). Les groupes localement isomorphes à R sont parfois appelés groupes à un paramètre.

Pour démontrer le th. 1, nous allons nous ramener à la prop. 2 de V, p. 9. Par hypothèse, il existe un homéomorphisme φ\varphi d’un voisinage ouvert U de l’élément neutre ee de G, sur un intervalle ouvert de R. Par l’application réciproque de φ\varphi, on peut transporter à U la structure d’ensemble totalement ordonné de l’intervalle φ(U)\varphi(U); la topologie de U (induite par celle de G) a alors pour base l’ensemble des intervalles ouverts de U (IV, p. 5, prop. 5). On peut trouver un voisinage symétrique V de ee, tel que V.V⊂UV.V \subset U, et que V soit un intervalle ouvert; en effet, il existe un intervalle ouvert V′V', contenant ee, et tel que l’on ait V′.V′⊂U∩U−1V'.V' \subset U \cap U^{-1}, V′.V′−1⊂UV'.{V'}^{-1} \subset U et V′−1.V′⊂U{V'}^{-1}.V' \subset U; en prenant V=V′∪V′−1V = V' \cup {V'}^{-1}, V est ouvert, symétrique, satisfait à V.V⊂UV.V \subset U et est connexe, donc est un intervalle (IV, p. 8, th. 4).

Montrons que, si x,y,zx, y, z appartiennent à V, la relation x<yx < y entraîne xz<yzxz < yz et zx<zyzx < zy; en effet, les fonctions f1(z)=φ(yz)−φ(xz)f_1(z) = \varphi(yz) - \varphi(xz) et f2(z)=φ(zy)−φ(zx)f_2(z) = \varphi(zy) - \varphi(zx) sont continues dans V; elles sont >0> 0 pour z=ez = e, et ne s’annulent pas dans V (car φ(yz)=φ(xz)\varphi(yz) = \varphi(xz), par exemple, entraînerait yz=xzyz = xz, donc y=xy = x). Comme f1(V)f_1(V) et f2(V)f_2(V) sont connexes (I, p. 82, prop. 4), donc sont des intervalles de R (IV, p. 8, th. 4), et que ces intervalles contiennent un nombre >0> 0 et ne contiennent pas 0, ils sont contenus dans R+∗\mathbf{R}_+^*, autrement dit, on a f1(z)>0f_1(z) > 0 et f2(z)>0f_2(z) > 0 quel que soit z∈Vz \in V.

Si xx et yy sont deux éléments de V tels que x≥e,y≥ex \geq e, y \geq e, on a en particulier xy≥exy \geq e. Appelons E l’ensemble (totalement ordonné) des éléments de U qui sont ≥e\geq e, et I l’ensemble des éléments de V qui sont ≥e\geq e; les axiomes (GR_I), (GR_{II}), (GR_{IIIa}) et (GR_{IVa}) du § 2 sont vérifiés (en prenant pour ω\omega l’élément ee, et pour loi de composition celle du groupe G); c’est immédiat pour (GR_I), (GR_{II}) et (GR_{IVa}) d’après ce qui précède; pour (GR_{IIIa}), il suffit de remarquer que, si e<x<ye < x < y (x∈V,y∈Vx \in V, y \in V), on a x−1∈Vx^{-1} \in V, donc x−1<e<x−1yx^{-1} < e < x^{-1}y, et x−1y<yx^{-1}y < y; par suite z=x−1yz = x^{-1}y appartient à I et on a bien xz=yxz = y. D’après la prop. 2 de V, p. 9, il existe donc une application strictement croissante ff de I sur un intervalle de R+\mathbf{R}_+ d’origine 0, telle que f(e)=0f(e) = 0 et f(xy)=f(x)+f(y)f(xy) = f(x) + f(y) chaque fois que x,yx, y et xyxy appartiennent à I (ce qui sera le cas si xx et yy appartiennent à W∩IW \cap I, où WW est un voisinage de ee tel que W.W⊂VW.W \subset V).

Pour tout élément x∈Vx \in V n’appartenant pas à I, on a x<ex < e, donc x−1>ex^{-1} > e; on prolonge par suite ff en une application strictement croissante ff de V sur un intervalle de R\mathbf{R} en posant f~(x)=−f(x−1)\tilde{f}(x) = -f(x^{-1}) pour tout x<ex < e de V. L’image réciproque par f~\tilde{f} d’un intervalle ouvert contenu dans f~(V)\tilde{f}(V) est un intervalle ouvert de V, donc f~\tilde{f} est continue dans V; inversement, l’image par f~\tilde{f} d’un intervalle ouvert de V est un intervalle ouvert de f~(V)\tilde{f}(V), donc f~\tilde{f} est un homéomorphisme de V sur un voisinage de 0 dans le groupe R\mathbf{R}. D’autre part, on vérifie aisément (comme dans la prop. 6 de V, p. 3, en examinant les divers cas possibles) qu’on a f~(xy)=f~(x)+f~(y)\tilde{f}(xy) = \tilde{f}(x) + \tilde{f}(y) chaque fois que x,yx, y et xyxy appartiennent à V; on en conclut que f~\tilde{f}, restreint à un voisinage convenable de ee dans G, est un isomorphisme local de G à R\mathbf{R} (III, p. 6, prop. 3).

Théorème 2

Un groupe connexe G, dans lequel il existe un voisinage ouvert de l’élément neutre homéomorphe à un intervalle ouvert de R\mathbf{R}, est isomorphe à R\mathbf{R} ou à T\mathbf{T}.

C’est une conséquence immédiate du théorème précédent, et de la prop. 7 de V, p. 5.

Remarque 1

Pour décider si un groupe G, qui remplit les conditions du th. 2, est isomorphe à T\mathbf{T} ou isomorphe à R\mathbf{R}, il suffit de voir si G est compact ou ne l’est pas.

Remarque 2

Le th. 2 montre en particulier que tout groupe topologique homéomorphe au groupe R\mathbf{R} lui est nécessairement isomorphe.

Remarque 3

La caractérisation topologique précédente des groupes R\mathbf{R} et T\mathbf{T} fait intervenir l’espace topologique R\mathbf{R} comme ensemble auxiliaire. Il est possible de caractériser les structures de groupe topologique de R\mathbf{R} et de T\mathbf{T} par des axiomes ne faisant intervenir aucun ensemble auxiliaire (voir V, p. 16 et 17, exerc. 4 et 6).

Exercices

See the exercises for § 3.

Transcribed from the printed volume. Not translated.