Bourbaki

§ 4. Modules de type fini sur un anneau principal

1. Sommes directes finies de modules monogènes

Soit A un anneau commutatif. Rappelons (II, p. 29, prop. 22) qu’un A-module monogène est isomorphe à un module quotient A/αA/\alpha, où α\alpha est un idéal de A. Nous verrons plus loin dans ce paragraphe (n° 4) que tout module de type fini sur un anneau principal est somme directe d’un nombre fini de modules monogènes.

Proposition 1

Soit E un module sur un anneau commutatif A ; supposons que E soit somme directe de n modules monogènes A/αkA/\alpha_k (1≤k≤n1 \leq k \leq n), les αk\alpha_k étant des idéaux de A ; alors, pour tout entier p>0p > 0, le A-module ⋀pE\bigwedge^p E est isomorphe à la somme directe des modules A/αHA/\alpha_H, αH\alpha_H désignant, pour toute partie H={k1,...,kp}H = \{k_1, ..., k_p\} à p éléments de {1,n}\{1, n\}, l’idéal ∑j=1pαkj\sum_{j=1}^p \alpha_{k_j} de A.

Soit xkx_k le générateur de A/αkA/\alpha_k image canonique de l’élément unité de A, de sorte que E est somme directe des AxiAx_i (1≤i≤n1 \leq i \leq n). On sait alors (III, p. 84, prop. 10) que l’algèbre extérieure ΛE\Lambda E, en tant que A-module, est isomorphe au produit tensoriel ⨂i=1n(Λ(Axi))\bigotimes_{i=1}^n (\Lambda (Ax_i)). Or Λ(Axi)\Lambda (Ax_i) se réduit à la somme directe A⊕AxiA \oplus Ax_i, tout produit extérieur de deux éléments de AxiAx_i étant nul, et ΛpE\Lambda^p E est donc somme directe des modules MH=(Axk1)⊗...⊗(Axkp)M_H = (Ax_{k_1}) \otimes ... \otimes (Ax_{k_p}), H={k1,...,kp}H = \{k_1, ..., k_p\} parcourant l’ensemble des parties à p éléments de {1,n}\{1, n\} (avec k1<k2<...<kpk_1 < k_2 < ... < k_p) ; or, on sait que MHM_H est isomorphe à A/αHA/\alpha_H (II, p. 60, cor. 4), ce qui achève la démonstration.

Nous allons maintenant voir que, avec les notations de la prop. 1, si les idéaux aka_k forment une suite croissante, ils sont entièrement déterminés par la connaissance du module EE; de façon plus précise :

Proposition 2

Soient AA un anneau commutatif, et EE un AA-module somme directe de nn modules monogènes A/akA/a_k, les aka_k étant tels que a1⊂a2⊂…⊂ana_1 \subset a_2 \subset \ldots \subset a_n. Alors, pour 1≤p≤n1 \leq p \leq n, apa_p est l’annulateur de ⋀pE\bigwedge^p E; si an≠Aa_n \neq A, le module ⋀pE\bigwedge^p E n’est pas réduit à 00 pour 1≤p≤n1 \leq p \leq n et on a ⋀mE=0\bigwedge^m E = 0 pour m>nm > n.

En effet, avec les notations de la prop. 1, on a aH=as(H)a_H = a_{s(H)}, s(H)s(H) désignant le plus grand élément de la partie HH. Comme s(H)≥ps(H) \geq p pour toute partie HH à pp éléments, et que s(H)=ps(H) = p pour H={1,2,…,p}H = \{1, 2, \ldots, p\}, apa_p est l’intersection des aHa_H, HH parcourant l’ensemble des parties à pp éléments de {1,n}\{1, n\}; l’idéal apa_p est donc bien, en vertu de la prop. 1, l’annulateur de ⋀pE\bigwedge^p E.

Corollaire

Les notations étant celles de la prop. 2 avec an≠Aa_n \neq A, si EE est aussi isomorphe à la somme directe de mm modules monogènes A/aj′A/a'_j avec a1′⊂…⊂am′≠Aa'_1 \subset \ldots \subset a'_m \neq A, on a m=nm = n et ak=ak′a_k = a'_k pour 1≤k≤n1 \leq k \leq n* (« unicité des aka_k »).

2. Contenu d’un élément d’un module libre

Soient AA un anneau principal, LL un AA-module libre, et xx un élément de LL. Lorsque ff parcourt l’ensemble L∗L^* des formes linéaires sur LL, les éléments f(x)f(x) forment un idéal cL(x)c_L(x) de AA, que l’on appelle le contenu de xx dans LL. Un élément cc de AA est appelé un contenu de xx dans LL s’il engendre l’idéal cL(x)c_L(x); cela revient à dire qu’il existe une forme linéaire ff sur LL telle que f(x)=cf(x) = c et que cc divise g(x)g(x) pour toute forme linéaire gg sur LL. Soit (ei)i∈I(e_i)_{i \in I} une base de LL; posons x=∑aieix = \sum a_i e_i, ai∈Aa_i \in A; l’idéal cL(x)c_L(x) est formé des sommes ∑aibi\sum a_i b_i, où (bi)(b_i) parcourt l’ensemble AIA^I; il en résulte aussitôt qu’un élément cc de AA est un contenu de xx dans LL si et seulement si c’est un pgcd de la famille (ai)(a_i) des coordonnées de xx.

On dit que xx est indivisible si cL(x)=Ac_L(x) = A, c’est-à-dire si les coordonnées de xx par rapport à une base de LL sont étrangères dans leur ensemble.

Lemme 1

Soient LL un module libre sur un anneau principal AA et xx un élément de LL. Les conditions suivantes sont équivalentes :* (i) xx est indivisible ; (ii) *il existe une forme linéaire ff sur LL telle que f(x)=1f(x) = 1 ; (iii) xx est non nul et le sous-module AxAx de LL est facteur direct ; (iv) xx fait partie d’une base de LL.

(i) ⇒\Rightarrow (ii) : cela résulte de la définition. (ii) ⇒\Rightarrow (iii) : soit ff une forme linéaire sur LL telle que f(x)=1f(x) = 1; alors x≠0x \neq 0 et l’application y↦f(y)xy \mapsto f(y) x est un projecteur de LL, d’image AxAx. (iii) ⇒\Rightarrow (iv) : soit L′L' un supplémentaire de AxAx dans LL, et soit B′B' une base de L′L' (VII, p. 14, cor. 2) ; alors B′∪{x}B' \cup \{x\} est une base de LL. (iv) ⇒\Rightarrow (i) : c’est trivial.

Remarque 1

Si x est un élément non nul de L et c un contenu de x, il existe un unique élément y de L tel que x=cyx = cy; on le note x/cx/c; c’est un élément indivisible de L.

Remarque 2

Le contenu cL(x)c_L(x) est l’annulateur du module de torsion de L/AxL/Ax.

Soient L un module libre sur un anneau principal A et M un sous-module de L ; d’après VII, p. 4, lemme 1, la famille des idéaux cL(x), x∈Mc_L(x),\ x \in M, possède un élément maximal ; si M≠{0}M \neq \{0\}, un tel élément maximal est non nul.

Proposition 3

Soient L un module libre sur un anneau principal A et M un sous-module non nul de L. Soient x un élément de M tel que cL(x)c_L(x) soit maximal parmi les contenus des éléments de M, c un contenu de x dans L et f une forme linéaire sur L telle que f(x)=cf(x) = c.

a) L est somme directe de A(x/c)A(x/c) et du noyau K de f. b) M est somme directe de Ax et de K∩MK \cap M. c) Pour toute forme linéaire g sur L, on a g(M)⊂Acg(M) \subset Ac.

Posons y=x/cy = x/c; il est clair que Ay∩K={0}Ay \cap K = \{0\}, puisque f(y)=1f(y) = 1. Par ailleurs, pour tout u∈Lu \in L, on a

u=f(u) y+(u−f(u) y), u = f(u)\ y + (u - f(u)\ y),

avec f(u) y∈Ayf(u)\ y \in Ay et u−f(u) y∈Ku - f(u)\ y \in K; cela prouve a). Notons maintenant que pour u∈Mu \in M, on a f(u)∈Acf(u) \in Ac : en effet, soit u∈Mu \in M, et soit d un pgcd de f(u)f(u) et c ; il existe λ,μ∈A\lambda, \mu \in A avec d=λf(u)+μc=f(λu+μx)d = \lambda f(u) + \mu c = f(\lambda u + \mu x); le contenu de l’élément λu+μx\lambda u + \mu x de M divise donc d ; d’après le caractère maximal de c, cela implique que d est associé à c, donc que f(u)∈Acf(u) \in Ac. Pour tout uu dans M, on peut donc écrire

u=(f(u)/c) x+(u−(f(u)/c) x)∈Ax+(K∩M), u = (f(u)/c)\ x + (u - (f(u)/c)\ x) \in Ax + (K \cap M),

d’où b). Soit enfin g une forme linéaire sur L ; d’après a), il existe un scalaire α∈A\alpha \in A et une forme linéaire h sur K tels que l’on ait g(u)=αf(u)+h(u−f(u) y)g(u) = \alpha f(u) + h(u - f(u)\ y); d’après b), on a donc g(M)⊂Ac+h(K∩M)g(M) \subset Ac + h(K \cap M). Pour prouver c), il suffit donc de démontrer que pour toute forme linéaire h sur K, ou, ce qui revient au même, pour toute forme linéaire h sur L telle que h(x)=0h(x) = 0, on a h(K∩M)⊂Ach(K \cap M) \subset Ac; or, si u∈K∩Mu \in K \cap M et si d est un pgcd de h(u)h(u) et c, il existe λ,μ∈A\lambda, \mu \in A avec d=λh(u)+μcd = \lambda h(u) + \mu c; on a alors (f+h)(λu+μx)=d(f + h)(\lambda u + \mu x) = d, ce qui implique comme ci-dessus h(u)∈Ach(u) \in Ac, d’où c).

3. Facteurs invariants d’un sous-module

Théorème 1

Soient L un module libre sur un anneau principal A, et M un sous-module de rang fini n de L. Il existe alors une base B de L, n éléments eie_i de B, et n éléments non nuls αi\alpha_i de A (1≤i≤n1 \leq i \leq n) tels que : a) les αiei\alpha_i e_i forment une base de M ; b) αi\alpha_i divise αi+1\alpha_{i+1} pour 1≤i≤n−11 \leq i \leq n-1. De plus le module M' ayant pour base (ei)(e_i) et les idéaux principaux AαiA \alpha_i sont déterminés de façon unique par les conditions précédentes ; M′/MM'/M est le sous-module de torsion de L/ML/M, et est isomorphe à la somme directe des AA-modules A/AαiA/A\alpha_i; enfin L/ML/M est somme directe de M′/MM'/M et d’un module libre isomorphe à L/M′L/M'.

1) Existence des eie_i et des αi\alpha_i.

Si M={0}M = \{0\}, le théorème est trivial. Si M≠{0}M \neq \{0\}, il résulte de la prop. 3 qu’il existe un élément e1e_1 de LL, un élément α1\alpha_1 de AA, non nuls, et un sous-module L1L_1 de LL, tels que LL soit somme directe de Ae1Ae_1 et L1L_1, que MM soit somme directe de Aα1e1A\alpha_1e_1 et du sous-module M1=M∩L1M_1 = M \cap L_1 de L1L_1, et que pour toute forme linéaire gg sur LL, on ait g(M)⊂Aα1g(M) \subset A\alpha_1.

On peut alors procéder par récurrence sur le rang nn de MM. Comme L1L_1 est un module libre (VII, p. 14, cor. 2), et comme M1M_1 est de rang n−1n - 1, il existe une base B1B_1 de L1L_1, n−1n - 1 éléments e2,...,ene_2, ..., e_n de B1B_1, et des éléments non nuls α2,...,αn\alpha_2, ..., \alpha_n de AA tels que (α2e2,...,αnen)(\alpha_2e_2, ..., \alpha_ne_n) soit une base de M1M_1, et que αi\alpha_i divise αi+1\alpha_{i+1} pour 2≤i≤n−12 \leq i \leq n-1. Si L′L' est le sous-module de L1L_1 engendré par les éléments de B1B_1 distincts de e2,...,ene_2, ..., e_n, LL est somme directe de L′L' et du module M′M' engendré par e1,...,ene_1, ..., e_n; (e1,...,en)(e_1, ..., e_n) est une base de M′M', et (α1e1,...,αnen)(\alpha_1e_1, ..., \alpha_ne_n) une base de MM. Il ne reste plus qu’à montrer que α1\alpha_1 divise α2\alpha_2; or, Aα2A\alpha_2 est de la forme g(M1)g(M_1), où gg est la forme linéaire sur LL définie par g(e2)=1,g(ei)=0g(e_2) = 1, g(e_i) = 0 pour i≠2i \neq 2, et g(L′)={0}g(L') = \{0\}; et l’on a vu ci-dessus que g(M1)⊂Aα1g(M_1) \subset A\alpha_1.

2) Propriétés d’unicité.

Comme les αi\alpha_i sont différents de 0, M′M' est l’ensemble des x∈Lx \in L pour lesquels il existe β≠0\beta \neq 0 dans AA tel que βx∈M\beta x \in M; autrement dit M′/MM'/M est le sous-module de torsion de L/ML/M. Ceci détermine M′M' de façon unique.

Il est clair que M′/MM'/M est isomorphe à la somme directe des nn modules monogènes A/AαiA/A\alpha_i (II, p. 14, formule (26)). Soit rr le nombre des idéaux AαiA\alpha_i qui sont distincts de AA : les n−rn - r premiers idéaux AαiA\alpha_i sont ainsi égaux à AA, les rr derniers en étant distincts. Alors M′/MM'/M est aussi isomorphe à la somme directe des modules A/Aαn,...,A/Aαn−r+1A/A\alpha_n, ..., A/A\alpha_{n-r+1}, où Aαn⊂Aαn−1⊂...⊂Aαn−r+1≠AA\alpha_n \subset A\alpha_{n-1} \subset ... \subset A\alpha_{n-r+1} \neq A.

Nous sommes donc dans les conditions d’application du cor. de la prop. 2 (VII, p. 16) : les idéaux AαiA\alpha_i (1≤i≤n1 \leq i \leq n) sont déterminés de façon unique par M′/MM'/M.

Comme LL est somme directe de M′M' et de L′L', L/ML/M est somme de M′/MM'/M et de (L′+M)/M(L' + M)/M, somme qui est directe puisque M′∩(L′+M)=MM' \cap (L' + M) = M; d’autre part (L′+M)/M(L' + M)/M est isomorphe à L′/(M∩L′)L'/(M \cap L') (I, p. 39, th. 4, c)), c’est-à-dire à L′L', ce qui montre que (L′+M)/M(L' + M)/M est un module libre isomorphe à L/M′L/M'.

Corollaire

Pour qu’un sous-module de rang fini MM d’un module libre LL sur un anneau principal AA admette un supplémentaire, il faut et il suffit que L/ML/M soit sans torsion*.

Avec les notations du th. 1, si L/ML/M est sans torsion, on a M=M′M = M', et M′M' admet un supplémentaire L′L' dans LL. Si réciproquement MM admet un supplémentaire L′L' dans LL, L/ML/M est isomorphe à L′L', qui est libre (VII, p. 14, cor. 2), et a fortiori sans torsion.

Remarque

Il peut se faire qu’un sous-module M de rang infini d’un module libre L soit tel que L/M soit sans torsion, mais que M n’admette pas de supplémentaire dans L (VII, p. 58, exerc. 6, b)).

Définition 1

Les hypothèses et les notations étant celles du th. 1, les idéaux AαiA\alpha_i de A sont appelés les facteurs invariants du sous-module M par rapport au module L.

Dans le cas où A est, soit l’anneau Z\mathbf{Z} des entiers rationnels, soit l’anneau K[X] des polynômes à une indéterminée sur un corps K, on peut choisir de façon canonique un générateur dans chaque idéal de A : un entier positif dans le cas de Z\mathbf{Z}, un polynôme unitaire dans celui de K[X] (VII, p. 5). Dans chacun de ces cas, le générateur canonique du facteur invariant AαiA\alpha_i est aussi appelé, par abus de langage, facteur invariant de M par rapport à L.

4. Structure des modules de type fini

Théorème 2

Tout module de type fini E sur un anneau principal A est isomorphe à une somme directe de modules monogènes A/αkA/\alpha_k, en nombre fini m, où les αk\alpha_k sont des idéaux de A (dont certains peuvent être nuls), tels que α1⊂α2…⊂αm≠A\alpha_1 \subset \alpha_2 \ldots \subset \alpha_m \neq A, et qui sont déterminés de façon unique par ces conditions.

Si E peut être engendré par q générateurs, il est isomorphe à un module quotient L/M où L=AqL = A^q (II, p. 27). Comme M est de rang fini n≤qn \leq q (VII, p. 14, prop. 1), nous sommes dans les conditions d’application du th. 1 (VII, p. 17). Avec les notations de ce dernier, L/M est isomorphe à la somme directe d’un supplémentaire L’ de M’ dans L, et du module de torsion M’/M. Le module L’ est libre et de rang fini p=q−np = q - n, donc isomorphe à ApA^p. Si r est le plus petit indice tel que Aαr≠AA\alpha_r \neq A, M’/M est isomorphe à la somme directe des modules A/AαiA/A\alpha_i pour r≤i≤nr \leq i \leq n. On satisfera alors aux conditions énoncées en prenant m=p+(n−r+1)m = p + (n - r + 1), αk=(0)\alpha_k = (0) pour 1≤k≤p1 \leq k \leq p, et αp+j=Aαn−j+1\alpha_{p+j} = A\alpha_{n-j+1} pour 1≤j≤n−r+11 \leq j \leq n - r + 1. Quant à l’unicité, elle résulte du cor. de VII, p. 16.

Corollaire 1

Tout module de type fini E sur un anneau principal est somme directe du sous-module de torsion de E et d’un module libre.

Le sous-module de torsion de E admet en général plusieurs supplémentaires distincts. Par exemple si E=Z×(Z/(2))E = \mathbf{Z} \times (\mathbf{Z}/(2)), le sous-module de torsion de E est {0}×(Z/(2))\{0\} \times (\mathbf{Z}/(2)); il admet pour supplémentaire le sous-module Z×{0}\mathbf{Z} \times \{0\}, et aussi le sous-module formé des éléments (n,nˉ)(n, \bar{n}), où n parcourt Z\mathbf{Z} et nˉ\bar{n} est la classe de n mod. 2.

Corollaire 2

Sur un anneau principal, tout module sans torsion et de type fini est un module libre de rang fini.

Ceci résulte aussitôt du cor. 1.

L’hypothèse que le module est de type fini est essentielle. Par exemple le groupe additif du corps des fractions K de A, considéré comme A-module, est sans torsion ; cependant ce n’est pas un module libre si A≠KA \neq K, car, d’une part, toute famille d’au moins 2 éléments de K est liée, et d’autre part K n’est pas un A-module monogène, sinon on aurait K=ab−1AK = ab^{-1}A (a∈A,b∈Aa \in A, b \in A), d’où b−2=acb−1b^{-2} = acb^{-1} (c∈Ac \in A), b−1=ac∈Ab^{-1} = ac \in A, et K=AK = A.

Définition 2

Les hypothèses et les notations étant celles du th. 2, les idéaux αk\alpha_k sont appelés les facteurs invariants du module E.

Comme dans la déf. 1 (VII, p. 19), lorsque A=ZA = \mathbf{Z} ou A=K[X]A = K[X], le générateur canonique de l’idéal αk\alpha_k (entier positif, ou polynôme unitaire) est aussi appelé, par abus de langage, facteur invariant du module de type fini E.

On aura soin de ne pas confondre les facteurs invariants d’un module E, avec ceux d’un sous-module M d’un module libre L par rapport au module L (déf. 1).

5. Calcul des facteurs invariants

Proposition 4

Soient A un anneau principal, L un A-module libre de base finie (uj)(u_j) (1≤j≤k1 \leq j \leq k), M un sous-module de L, (xi)(x_i) un système de générateurs de M, et AαiA\alpha_i (1≤i≤n1 \leq i \leq n) les facteurs invariants de M par rapport à L. Alors, pour 1≤m≤n1 \leq m \leq n, le produit δm=α1…αm\delta_m = \alpha_1 \ldots \alpha_m est un pgcd des mineurs d’ordre m de la matrice dont les colonnes sont formées avec les coordonnées des xix_i par rapport à la base (uj)(u_j).

D’après le th. 1, il est clair que l’on a M⊂α1LM \subset \alpha_1 L; donc les coordonnées d’un élément quelconque de M sont toutes multiples de α1\alpha_1. D’autre part, il existe un élément xx de M dont α1\alpha_1 est un contenu dans L. En exprimant xx comme combinaison linéaire des xix_i, on en déduit que α1\alpha_1 est élément de l’idéal engendré par les coordonnées des xix_i. Comme celles-ci sont toutes multiples de α1\alpha_1, il en résulte que α1\alpha_1 est bien leur pgcd, et notre assertion est démontrée pour m=1m = 1.

Pour m quelconque, considérons le module ⋀mM\bigwedge^m M, puissance extérieure m-ième de M (III, p. 76). Avec les notations du th. 1, M admet pour base (ai)(a_i) où ai=αieia_i = \alpha_i e_i (1≤i≤n1 \leq i \leq n); donc ⋀mM\bigwedge^m M admet une base formée des éléments ai1∧…∧aima_{i_1} \wedge \ldots \wedge a_{i_m}, (i1,…,im)(i_1, \ldots, i_m) parcourant l’ensemble des suites strictement croissantes de m indices de [1,n][1, n]. Or les éléments ei1∧…∧eime_{i_1} \wedge \ldots \wedge e_{i_m} appartiennent à une base BmB_m de ⋀mL\bigwedge^m L. Donc l’application canonique de ⋀mM\bigwedge^m M dans ⋀mL\bigwedge^m L est un isomorphisme de ⋀mM\bigwedge^m M sur le sous-module de ⋀mL\bigwedge^m L ayant pour base les éléments (αi1…αim)ei1∧…∧eim(\alpha_{i_1} \ldots \alpha_{i_m}) e_{i_1} \wedge \ldots \wedge e_{i_m}, sous-module que l’on identifie à ⋀mM\bigwedge^m M. Comme αj\alpha_j est multiple de αk\alpha_k pour j≥kj \geq k, les éléments αi1…αim\alpha_{i_1} \ldots \alpha_{i_m} sont tous multiples de δm=α1…αm\delta_m = \alpha_1 \ldots \alpha_m, et l’un d’eux lui est égal ; donc δm\delta_m est un pgcd de l’ensemble des coordonnées, par rapport à la base BmB_m de ⋀mL\bigwedge^m L, des éléments d’un système de générateurs de ⋀mM\bigwedge^m M. La première partie du raisonnement montre alors que δm\delta_m est un pgcd de l’ensemble des coordonnées d’un système quelconque de générateurs de ⋀mM\bigwedge^m M, par rapport à une base quelconque de ⋀mL\bigwedge^m L. En prenant pour base de ⋀mL\bigwedge^m L celle qui est canoniquement déduite de la base (uj)(u_j) de L, et pour système de générateurs de ⋀mM\bigwedge^m M celui formé par les produits extérieurs des (xi)(x_i), l’expression des coordonnées de ces produits au moyen de déterminants (III, p. 96, prop. 9) donne le résultat annoncé.

6. Applications linéaires de modules libres, et matrices sur un anneau principal

Soit A un anneau principal. Considérons une application linéaire f d’un A-module libre L de rang m dans un A-module libre L’ de rang n. Les résultats précédents permettent, par un choix convenable des bases de L et L’, de mettre la matrice de f sous une forme particulièrement simple, dite forme canonique de cette matrice.

Proposition 5

Soient A un anneau principal, et f une application linéaire de rang r d’un A-module libre L de rang m dans un A-module libre L’ de rang n. Il existe alors des bases (e_i) (1 \leq i \leq m) de L et (e_j’) (1 \leq j \leq n) de L’ telles que f(e_i) = \alpha_i e_i’ pour 1 \leq i \leq r et f(e_i) = 0 pour i > r, les \alpha_i étant des éléments non nuls de A dont chacun divise le suivant ; les idéaux A\alpha_i sont les facteurs invariants de f(L) dans L’, et sont donc déterminés de façon unique.

Soit L_0 = \overline{f}(0) le noyau de f ; le quotient L/L_0 est isomorphe au module f(L), qui est libre en tant que sous-module de L’ (VII, p. 14, cor. 2) ; donc L_0 admet un supplémentaire L_1 dans L (II, p. 27, prop. 21), et la restriction de f à L_1 est un isomorphisme de L_1 sur f(L) = M’. Si les idéaux A\alpha_i (1 \leq i \leq r) sont les facteurs invariants de M’ dans L’, le th. 1 de VII, p. 17 montre qu’il existe une base (e_j’) (1 \leq j \leq n) de L’ telle que (\alpha_i e_i’) (1 \leq i \leq r) soit une base de M’. Comme la restriction de f à L_1 est un isomorphisme de L_1 sur M’, il existe une base (e_i) (1 \leq i \leq r) de L_1 telle que f(e_i) = \alpha_i e_i’. On complète cette base de L_1 en une base (e_k) (1 \leq k \leq m) de L au moyen d’une base (e_s) (r + 1 \leq s \leq m) du noyau L_0.

Corollaire 1

Soit X une matrice de rang r, à n lignes et m colonnes, sur un anneau principal A ; il existe alors une matrice X_0 équivalente à X (II, p. 155) de la forme

(α10…00…00α2…00…0…………………00…αr0…000…00…0…………………00…00…0) \begin{pmatrix} \alpha_1 & 0 & \ldots & 0 & 0 & \ldots & 0 \\ 0 & \alpha_2 & \ldots & 0 & 0 & \ldots & 0 \\ \ldots & \ldots & \ldots & \ldots & \ldots & \ldots & \ldots \\ 0 & 0 & \ldots & \alpha_r & 0 & \ldots & 0 \\ 0 & 0 & \ldots & 0 & 0 & \ldots & 0 \\ \ldots & \ldots & \ldots & \ldots & \ldots & \ldots & \ldots \\ 0 & 0 & \ldots & 0 & 0 & \ldots & 0 \end{pmatrix}

les \alpha_i étant des éléments non nuls de A dont chacun divise le suivant. Dans ces conditions les \alpha_i sont déterminés à des facteurs inversibles près.

Étant données que deux matrices X et X’ sont équivalentes s’il existe des matrices carrées inversibles P et Q, d’ordres n et m, sur A, telles que X’ = PXQ, le corollaire 1 n’est que la traduction en termes de matrices de la prop. 5.

Avec les notations de la prop. 5 et du cor. 1, les idéaux (non nuls) A\alpha_i sont appelés les facteurs invariants de l’application linéaire f, ou de la matrice X. Il résulte alors aussitôt du cor. 1 que :

Corollaire 2

Pour que deux matrices XX et X′X' à nn lignes et mm colonnes sur un anneau principal A\mathbf{A} soient équivalentes, il faut et il suffit qu’elles aient mêmes facteurs invariants.

On remarquera que, lorsque A\mathbf{A} est un corps, on peut prendre les αi\alpha_i égaux à 1, et l’on retrouve alors la prop. 13 de II, p. 160.

Si XX est la matrice de l’application linéaire ff par rapport à une base quelconque de LL et une base quelconque de L′L', les colonnes de XX sont formées avec les coordonnées, par rapport à la base de L′L', d’éléments de L′L' qui constituent un système générateur de f(L)f(L). On déduit donc aussitôt de la prop. 4 le résultat suivant :

Proposition 6

Soient XX une matrice de rang rr sur un anneau principal A\mathbf{A}, et Aαi\mathbf{A} \alpha_i (1≤i≤r1 \leq i \leq r) la suite de ses facteurs invariants. Alors α1\alpha_1 est un pgcd des éléments de XX; et le produit α1…αq\alpha_1 \ldots \alpha_q est un pgcd des mineurs d’ordre qq de XX pour tout q≤rq \leq r.

7. Groupes commutatifs de type fini

Dans le cas où A=Z\mathbf{A} = \mathbf{Z}, les résultats du no 4 s’écrivent :

Théorème 3

Tout groupe commutatif GG de type fini est somme directe de son sous-groupe de torsion FF (sous-groupe des éléments d’ordre fini de GG) et d’un groupe commutatif libre de rang fini pp (isomorphe à Zp\mathbf{Z}^p). Le groupe FF est somme directe d’un nombre fini de groupes cycliques d’ordres n1,n2,…,nqn_1, n_2, \ldots, n_q, où les nin_i sont des entiers >1> 1 dont chacun divise le précédent ; en outre, les entiers p,qp, q et nin_i (1≤i≤q1 \leq i \leq q) sont déterminés de façon unique par GG.

Remarque

Tandis que les ordres n1,…,nqn_1, \ldots, n_q des groupes cycliques dont FF est la somme directe sont bien déterminés par la condition de divisibilité du th. 3, il n’en est pas ainsi de ces sous-groupes eux-mêmes : par exemple, dans le produit GG de Z/(p)\mathbf{Z}/(p) par lui-même (pp premier), les sous-groupes sont identiques aux sous-espaces vectoriels sur le corps Fp\mathbf{F}_p, et GG est somme directe de deux sous-espaces de dimension 1 de p(p+1)p(p+1) façons différentes.

Corollaire 1

Dans un groupe commutatif fini GG, il existe un élément dont l’ordre est le ppcm des ordres de tous les éléments de GG; cet ordre n1n_1 est le premier facteur invariant de GG.

Corollaire 2

Tout groupe commutatif fini GG dont l’ordre n’est pas divisible par le carré d’un entier >1> 1 est cyclique.

Conservons les notations du th. 3. On a p=0p = 0 car GG est fini et q≤1q \leq 1, car sinon l’ordre de GG serait divisible par nq2n_q^2. Donc GG est cyclique.

Corollaire 3

Soient L,ML, M deux Z\mathbf{Z}-modules libres de rang nn, (ei)(e_i) une base de LL, (fi)(f_i) une base de MM (1≤i≤n1 \leq i \leq n), uu un homomorphisme de LL dans MM, UU sa matrice par rapport aux bases (ei)(e_i) et (fi)(f_i). Pour que Coker(u)=M/u(L)\mathrm{Coker}(u) = M/u(L) soit fini, il faut et il suffit que det⁡(U)≠0\det(U) \neq 0, et on a alors Card(Coker(u))=∣det⁡(U)∣\mathrm{Card}(\mathrm{Coker}(u)) = |\det(U)|.

En changeant au besoin de bases dans L et M on peut supposer que U est de la forme décrite dans VII, p. 21, cor. 1 de la prop. 5 (les αi\alpha_i étant ici des entiers); le corollaire devient alors évident, l’ordre d’une somme directe de Z\mathbf{Z}-modules Z/αiZ\mathbf{Z}/\alpha_i\mathbf{Z} (1≤i≤n1 \leq i \leq n) étant infini si l’un des αi\alpha_i est nul et égal à ∣α1α2…αn∣|\alpha_1 \alpha_2 \ldots \alpha_n| sinon.

8. Modules indécomposables. Diviseurs élémentaires

Définition 3

Un module à gauche M sur un anneau A est dit décomposable s’il est somme directe d’une famille de sous-modules distincts de M et de {0}\{0\}, indécomposable dans le cas contraire.

Un module réduit à 0 est donc décomposable, étant somme directe de la famille vide de sous-modules.

Soit a un idéal à gauche de l’anneau A ; les sous-modules de As/aA_s/a sont les quotients b/a, où b est un idéal de A contenant a (I, p. 39, th. 4); si b et c sont deux idéaux de A contenant a, le module A/aA/a est somme directe de ses sous-modules b/a et c/a si et seulement si on a A=b+cA = b + c et b∩c=ab \cap c = a. Par conséquent :

Lemme 2

Pour que le module A/aA/a soit indécomposable, il faut et il suffit que a≠Aa \neq A, et qu’il n’existe pas de couple (b, c) d’idéaux de A, distincts de A et de a, et tels que A=b+c,a=b∩cA = b + c, a = b \cap c.

Proposition 7

Soient A un anneau commutatif, p un idéal premier de A (I, p. 111, déf. 3) et q un idéal de A contenu dans p. On suppose qu’il existe pour tout x∈px \in p un entier n>0n > 0 tel que xn∈qx^n \in q. Alors le A-module A/qA/q est indécomposable.

Soient b et c deux idéaux de A, tels que A=b+cA = b + c et b∩c=qb \cap c = q. On a bc⊂b∩c=q⊂pbc \subset b \cap c = q \subset p; si x∉px \notin p et x∈cx \in c, alors xb⊂pxb \subset p, donc b⊂pb \subset p (I, p. 111, prop. 4); on a donc, soit b⊂pb \subset p, soit c⊂pc \subset p. Supposons par exemple c⊂pc \subset p, donc b+p=Ab + p = A; il existe x∈bx \in b et y∈py \in p tels que 1=x+y1 = x + y; soit n∈Nn \in \mathbf{N} tel que yn∈qy^n \in q; on a 1=(x+y)n1 = (x + y)^n, donc 1∈xA+ynA⊂b+q⊂b1 \in xA + y^nA \subset b + q \subset b, donc b=Ab = A. Appliquant le lemme 2, on en déduit que A/qA/q est indécomposable.

Supposons maintenant A principal ; d’après VII, p. 2, prop. 2, les idéaux premiers de A sont les idéaux (pp), où pp est un élément extrémal de A, et l’idéal 0 ; d’après la proposition précédente, les modules A et A/(pn)A/(p^n), pp extrémal, n>0n > 0, sont indécomposables. Comme tout module monogène est somme directe de modules du type précédent (VII, p. 3, prop. 4) et que tout A-module de type fini est somme directe de modules monogènes (VII, p. 19, th. 2), on en conclut :

Proposition 8

Soient A un anneau principal et M un A-module de type fini.

a) Pour que M soit indécomposable, il faut et il suffit qu’il soit isomorphe à A où à un module de la forme A/(pn)A/(p^n), où pp est un élément extrémal de A et n un entier >0> 0.

b) M est somme directe d’une famille finie de sous-modules indécomposables.

On peut préciser la partie b) de la proposition précédente comme suit :

Proposition 9

Soient A\mathbf{A} un anneau principal, P\mathbf{P} un système représentatif d’éléments extrémaux de A\mathbf{A} et M\mathbf{M} un A\mathbf{A}-module de type fini. Il existe des entiers positifs m(0)m(0) et m(pn)m(p^n), p∈Pp \in \mathbf{P}, n>0n > 0, uniquement déterminés, nuls à l’exception d’un nombre fini et tels que M\mathbf{M} soit isomorphe à la somme directe de Am(0)\mathbf{A}^{m(0)} et des (A/(pn))m(pn)(\mathbf{A}/(p^n))^{m(p^n)}, p∈Pp \in \mathbf{P}, n>0n > 0.

L’existence des entiers m(0)m(0) et m(pn)m(p^n), p∈Pp \in \mathbf{P}, n>0n > 0 résulte de la prop. 8. L’entier m(0)m(0) est uniquement déterminé : c’est le rang du module libre quotient de M\mathbf{M} par son sous-module de torsion. Enfin, le composant pp-primaire de M\mathbf{M} est isomorphe à la somme directe des (A/(pn))m(pn)(\mathbf{A}/(p^n))^{m(p^n)} ; comme la famille des idéaux (pn)(p^n) (n⩾1n \geqslant 1) est totalement ordonnée par inclusion, l’unicité des m(pn)m(p^n) résulte du cor. de la prop. 2 de VII, p. 16.

Définition 4

Les notations étant celles de la prop. 9, les idéaux (pn)(p^n) (p∈Pp \in \mathbf{P}, nn entier ⩾1\geqslant 1) tels que m(pn)>0m(p^n) > 0 sont appelés les diviseurs élémentaires du module M\mathbf{M}, et les entiers m(pn)m(p^n) leurs multiplicités ; si l’entier m(0)m(0) est >0> 0, on l’appelle la multiplicité du diviseur élémentaire 0.

Comme pour les facteurs invariants (VII, p. 19, déf. 1), lorsque A=Z\mathbf{A} = \mathbf{Z}, ou A=K[X]\mathbf{A} = \mathbf{K}[X] (K\mathbf{K} corps commutatif), le générateur canonique de l’idéal (pn)(p^n) (entier positif ou polynôme unitaire) est aussi appelé; par abus de langage, diviseur élémentaire du module de type fini M\mathbf{M}.

Remarque 1

Si M\mathbf{M} est un groupe commutatif fini, on décrit sa structure en écrivant successivement ses diviseurs élémentaires, chacun autant de fois que l’indique sa multiplicité. On dira, par exemple, que le groupe M\mathbf{M} est « de type (2,2,4,27,27,25)(2, 2, 4, 27, 27, 25) » (ou que c’est « un groupe (2,2,4,27,27,25)(2, 2, 4, 27, 27, 25) ») s’il est isomorphe au produit de deux groupes Z/(2)\mathbf{Z}/(2), d’un groupe Z/(22)\mathbf{Z}/(2^2), de deux groupes Z/(33)\mathbf{Z}/(3^3) et d’un groupe Z/(52)\mathbf{Z}/(5^2).

Remarque 2

Si un module de torsion de type fini M\mathbf{M} sur un anneau principal A\mathbf{A} est donné comme somme directe de modules monogènes isomorphes à des A/(ai)\mathbf{A}/(a_i) (et en particulier lorsqu’on connaît les facteurs invariants de M\mathbf{M}), on détermine les diviseurs élémentaires de M\mathbf{M}, ainsi que leurs multiplicités, en remarquant que A/(a)\mathbf{A}/(a) est isomorphe au produit des A/(pn(p))\mathbf{A}/(p^{n(p)}), si a=ε∏p∈Ppn(p)a = \varepsilon \prod_{p \in \mathbf{P}} p^{n(p)} est la décomposition de aa en facteurs extrémaux (VII, p. 3). Étudions par exemple le groupe multiplicatif G(464 600)G(464\,600), où G(n)G(n) désigne pour simplifier le groupe multiplicatif (Z/nZ)∗(\mathbf{Z}/n\mathbf{Z})^* (VII, p. 11). Comme 464 600=23⋅52⋅23⋅101464\,600 = 2^3 \cdot 5^2 \cdot 23 \cdot 101, ce groupe est isomorphe au produit des groupes G(23)G(2^3), G(52)G(5^2), G(23)G(23) et G(101)G(101) (VII, p. 13, th. 3) ; or, les trois derniers groupes sont cycliques d’ordres 20, 22 et 100, et G(23)G(2^3) est produit de deux groupes cycliques d’ordre 2 (loc. cit.); comme 20=22⋅520 = 2^2 \cdot 5, 22=2⋅1122 = 2 \cdot 11 et 100=22⋅52100 = 2^2 \cdot 5^2, le groupe G(464 600)G(464\,600) est du type (2,2,2,22,22,5,52,11)(2, 2, 2, 2^2, 2^2, 5, 5^2, 11).

Remarque 3

Pour le calcul des facteurs invariants d’un module de torsion dont on suppose connus les diviseurs élémentaires, on s’appuie encore sur le fait que, si les aia_i sont des éléments de A\mathbf{A} étrangers deux à deux, le produit ∏iA/(ai)\prod_i \mathbf{A}/(a_i) est un module monogène isomorphe à A/(a1a2…an)\mathbf{A}/(a_1 a_2 \ldots a_n) (VII, p. 3, prop. 4). Exposons la méthode sur l’exemple du groupe M=G(464 600)\mathbf{M} = G(464\,600) : on écrit sur une même ligne les diviseurs élémentaires pnp^n de M\mathbf{M} relatifs au même élément extrémal pp, en commençant par ceux d’exposant le plus élevé ; chaque ligne ainsi formée est complétée (si nécessaire) par des 1, de façon à avoir des lignes de même longueur :

22,22,2,2,252,5,1,1,111,1,1,1,1 \begin{array}{cccccc} 2^2, & 2^2, & 2, & 2, & 2 \\ 5^2, & 5, & 1, & 1, & 1 \\ 11, & 1, & 1, & 1, & 1 \end{array}

Les facteurs invariants sont alors les produits des éléments d’une même colonne : 1 100, 20, 2, 2, 2. En effet, M est isomorphe à un produit de groupes cycliques d’ordres 1 100, 20, 2, 2, 2 d’après la prop. 4 de VII, p. 3 ; comme chacun de ces ordres est multiple du suivant, ce sont les facteurs invariants de M (VII, p. 22, th. 3).

Remarque 4

Un A-module est dit simple (I, p. 36) s’il est non nul et s’il ne possède pas d’autres sous-modules que lui-même et 0 ; il est alors nécessairement monogène, donc de type fini, et indécomposable ; comme les modules A/(pn)A/(p^n) pour n≠1n \neq 1 ne sont pas simples, que les modules A/(p)A/(p) le sont, et que A n’est simple que si l’anneau A est un corps, on en conclut que les A-modules simples sont : a) lorsque A est un corps, les modules libres de rang 1 ; b) lorsque A n’est pas un corps, les modules isomorphes à des quotients A/(p)A/(p), où pp est un élément extrémal de A.

9. Dualité des modules de longueur finie sur un anneau principal

Dans ce n°, A désigne un anneau principal qui n’est pas un corps (et a donc au moins un élément extrémal), K le corps des fractions de A. Pour tout A-module M, on posera

D(M)=Hom⁡A(M,K/A); D(M) = \operatorname{Hom}_A(M, K/A);

on sait que D(M) est canoniquement muni d’une structure de A-module, telle que, pour tout homomorphisme u:M→K/Au : M \to K/A et tout α∈A\alpha \in A, αu\alpha u soit l’homomorphisme x↦αu(x)=u(αx)x \mapsto \alpha u(x) = u(\alpha x). À tout homomorphisme de A-modules f:M→Nf : M \to N, on associe l’homomorphisme D(f):D(N)→D(M)D(f) : D(N) \to D(M) tel que D(f)(v)=v∘fD(f)(v) = v \circ f (II, p. 6). Pour x∈M, x′∈D(M)x \in M,\ x' \in D(M), nous poserons ⟨x,x′⟩=x′(x)∈K/A; (x,x′)↦⟨x,x′⟩\langle x, x' \rangle = x'(x) \in K/A ;\ (x, x') \mapsto \langle x, x' \rangle est une application A-bilinéaire de M×D(M)M \times D(M) dans K/AK/A, dite canonique.

Si M et N sont deux A-modules, à toute application A-bilinéaire φ:M×N→K/A\varphi : M \times N \to K/A sont associées l’application A-linéaire dφ:N→D(M)d_\varphi : N \to D(M) et l’application A-linéaire sφ:M→D(N)s_\varphi : M \to D(N) telles que dφ(y)(x)=φ(x,y)d_\varphi(y)(x) = \varphi(x, y) et sφ(x)(y)=φ(x,y)s_\varphi(x)(y) = \varphi(x, y) (II, p. 74, cor. de la prop. 1). En particulier, l’application A-bilinéaire canonique M×D(M)→K/AM \times D(M) \to K/A définit ainsi une application A-linéaire (dite aussi canonique).

cM:M→D(D(M)) c_M : M \to D(D(M))

telle que ⟨x′,cM(x)⟩=⟨x,x′⟩\langle x', c_M(x) \rangle = \langle x, x' \rangle pour x∈M, x′∈D(M)x \in M,\ x' \in D(M).

Proposition 10

Si M est un A-module de longueur finie, D(M) est isomorphe (non canoniquement, en général) à M, et l’application canonique cM:M→D(D(M))c_M : M \to D(D(M)) est un isomorphisme.

Utilisant VII, p. 19, th. 2 et II, p. 13, cor. 1, on se ramène au cas où M est monogène. On peut donc supposer M=A/tAM = A/tA, avec t≠0t \neq 0. Notons que tout homomorphisme u:A/tA→K/Au : A/tA \to K/A est entièrement déterminé par l’image ξ∈K/A\xi \in K/A par uu de la classe ε\varepsilon de 1 mod. tAtA, cet élément devant satisfaire à la relation tξ=0t\xi = 0; inversement, pour tout ξ∈K/A\xi \in K/A tel que tξ=0t\xi = 0, il existe un homomorphisme u:A/tA→K/Au : A/tA \to K/A tel que u(ε)=ξu(\varepsilon) = \xi. On en conclut que D(M) est isomorphe à t−1A/At^{-1}A/A, et comme l’homothétie de rapport tt est bijective dans K, D(M) est aussi isomorphe à A/tAA/tA, ce qui démontre la première assertion. Cela montre que M et D(D(M)) sont isomorphes, donc ont même longueur ; d’autre part, cMc_M est injective, car si y∈Ay \in A est tel que la relation tz∈Atz \in A (pour z∈Kz \in K) entraîne yz∈Ayz \in A, on a, en prenant z=t−1z = t^{-1}, y∈tAy \in tA. On en conclut que l’image cM(M)c_M(M) est nécessairement égale à D(D(M))D(D(M)).

Corollaire

Soient M, N deux A-modules de longueur finie, φ une application A-bilinéaire de M × N dans K/A, telle que : 1° la relation φ(x,y)=0\varphi(x, y) = 0 pour tout y∈Ny \in N entraîne x=0x = 0; 2° la relation φ(x,y)=0\varphi(x, y) = 0 pour tout x∈Mx \in M entraîne y=0y = 0. Alors les applications A-linéaires sφ:M→D(N)s_\varphi : M \to D(N) et dφ:N→D(M)d_\varphi : N \to D(M) associées à φ\varphi sont des isomorphismes.

En effet, les hypothèses sur φ\varphi signifient que sφs_\varphi et dφd_\varphi sont injectives, et comme long⁡(D(N))=long⁡(N)\operatorname{long}(D(N)) = \operatorname{long}(N) et long⁡(D(M))=long⁡(M)\operatorname{long}(D(M)) = \operatorname{long}(M) en vertu de la prop. 10, cela entraîne que long⁡(M)=long⁡(N)\operatorname{long}(M) = \operatorname{long}(N), et par suite sφs_\varphi et dφd_\varphi sont bijectives.

Proposition 11

Si M′→uM→vM′′M' \xrightarrow{u} M \xrightarrow{v} M'' est une suite exacte de A-modules de longueur finie, la suite D(M′′)→D(v)D(M)→D(u)D(M′)D(M'') \xrightarrow{D(v)} D(M) \xrightarrow{D(u)} D(M') est exacte*¹.

Montrons d’abord que si l’on a une suite exacte

(1)

0→M′→M→M′′→0 0 \to M' \to M \to M'' \to 0

la suite correspondante

0→D(M′′)→D(M)→D(M′)→0 0 \to D(M'') \to D(M) \to D(M') \to 0
est exacte ; on sait en effet que la suite
0→D(M′′)→D(M)→D(M′) 0 \to D(M'') \to D(M) \to D(M')
est exacte (II, p. 36, th. 1) ; d’autre part, on tire de (1) que l’on a
long⁡(M)=long⁡(M′)+long⁡(M′′) \operatorname{long}(M) = \operatorname{long}(M') + \operatorname{long}(M'')
(II, p. 21, prop. 16) ; compte tenu de la prop. 10, on a donc
long⁡(D(M))=long⁡(D(M′))+long⁡(D(M′′)), \operatorname{long}(D(M)) = \operatorname{long}(D(M')) + \operatorname{long}(D(M'')),
autrement dit, long⁡(D(M′))=long⁡(D(M)/D(M′′))\operatorname{long}(D(M')) = \operatorname{long}(D(M)/D(M'')). Comme D(M)/D(M′′)D(M)/D(M'') s’identifie canoniquement à un sous-module de D(M′)D(M'), il est nécessairement identique à D(M′)D(M'), ce qui prouve notre assertion.

Cela entraîne aussitôt que si u:M′→Mu : M' \to M est injectif, D(u):D(M)→D(M′)D(u) : D(M) \to D(M') est surjectif ; la conclusion résulte alors de II, p. 9, remarque 4.

Pour tout A-module M, désignons par S(M)\mathfrak{S}(M) l’ensemble des sous-modules de M. Pour tout sous-module N de M (resp. tout sous-module N’ de D(M)), désignons par N0N^0 (resp. N′0{N'}^0) le sous-module de D(M) (resp. de M) formé des x′∈D(M)x' \in D(M) (resp. x∈Mx \in M) tels que ⟨y,x′⟩=0\langle y, x' \rangle = 0 pour tout y∈Ny \in N (resp. ⟨x,y′⟩=0\langle x, y' \rangle = 0 pour tout y′∈N′y' \in N').

¹ Nous verrons plus tard (A, X, p. 18) que le A-module K/A est injectif. Par suite, la prop. 11 reste valable pour des A-modules quelconques M, M’ et M''.

Proposition 12

Soit MM un AA-module de longueur finie. Alors l’application qui, à tout sous-module NN de MM, fait correspondre N0N^0, est une bijection de S(M)\mathfrak{S}(M) sur S(D(M))\mathfrak{S}(D(M)), et la bijection réciproque fait correspondre à tout sous-module N′N' de D(M)D(M) le sous-module N′0{N'}^0 de MM; D(N)D(N) s’identifie canoniquement à D(M)/N0D(M)/N^0 et D(M/N)D(M/N) à N0N^0. En outre, on a

(N1+N2)0=N10∩N20,(N1∩N2)0=N10+N20 (N_1 + N_2)^0 = N_1^0 \cap N_2^0, \quad (N_1 \cap N_2)^0 = N_1^0 + N_2^0

quels que soient les sous-modules N1,N2N_1, N_2 de MM.

Pour tout sous-module NN de MM, on a la suite exacte

0→N→M→M/N→0 0 \to N \to M \to M/N \to 0

d’où la suite exacte (prop. 11)

0→D(M/N)→D(M)→D(N)→0 0 \to D(M/N) \to D(M) \to D(N) \to 0

et comme l’image de D(M/N)D(M/N) dans D(M)D(M) est évidemment N0N^0, on voit (prop. 10) que l’on a long⁡(N0)=long⁡(M)−long⁡(N)\operatorname{long}(N^0) = \operatorname{long}(M) - \operatorname{long}(N); comme MM s’identifie à D(D(M))D(D(M)) par la prop. 10, on a de même

long⁡(N00)=long⁡(M)−long⁡(N0)=long⁡(N); \operatorname{long}(N^{00}) = \operatorname{long}(M) - \operatorname{long}(N^0) = \operatorname{long}(N);

d’ailleurs on a évidemment N⊂N00N \subset N^{00}, d’où N00=NN^{00} = N. De plus la première relation (2) est évidente, et en l’appliquant aux sous-modules N10N_1^0 et N20N_2^0 de D(M)D(M), il vient (N10+N20)0=N1∩N2(N_1^0 + N_2^0)^0 = N_1 \cap N_2, d’où N10+N20=(N10+N20)00=(N1∩N2)0N_1^0 + N_2^0 = (N_1^0 + N_2^0)^{00} = (N_1 \cap N_2)^0. Ceci achève de démontrer la proposition.

Exemple 1

Pour A=ZA = \mathbf{Z}, les Z\mathbf{Z}-modules de longueur finie ne sont autres que les groupes commutatifs finis ; on a alors K=QK = \mathbf{Q}, donc K/A=Q/ZK/A = \mathbf{Q}/\mathbf{Z}. Pour définir alors D(M)D(M), on prend parfois, au lieu de Q/Z\mathbf{Q}/\mathbf{Z}, un Z\mathbf{Z}-module qui lui est isomorphe, par exemple (V, p. 75, prop. 2) le groupe RR des racines de l’unité (noté multiplicativement) dans un corps algébriquement clos de caractéristique 0 ; on pose alors D(M)=Hom⁡Z(M,R)D(M) = \operatorname{Hom}_{\mathbf{Z}}(M, R). Nous laissons au lecteur le soin de traduire les résultats qui précèdent dans ce cas particulier et avec les notations correspondantes.

Exemple 2

Soit aa un élément non nul de AA. L’application x↦x/ax \mapsto x/a de AA dans KK induit par passage au quotient un isomorphisme de AA-modules de A/(a)A/(a) sur le sous-module (K/A)(a)(K/A)(a) de K/AK/A formé des éléments annulés par aa. Si MM est un AA-module annulé par aa, ou, ce qui revient au même, un A/(a)A/(a)-module, le AA-module D(M)D(M) s’identifie donc à Hom⁡A/(a)(M,A/(a))\operatorname{Hom}_{A/(a)}(M, A/(a)). Nous laissons au lecteur le soin de traduire les résultats qui précèdent dans ce cas particulier et avec les notations correspondantes (cf. V, p. 82).

Exercices

See the exercises for § 4.

Transcribed from the printed volume. Not translated.