Bourbaki

§ 5. Endomorphismes des espaces vectoriels

Notations. — Étant donnés un module M, un élément x∈Mx \in M, et deux endomorphismes uu et vv de M, nous écrirons dans ce paragraphe u.x,uv.x,uvu.x, uv.x, uv, au lieu de u(x),(u∘v)(x),u∘vu(x), (u \circ v)(x), u \circ v respectivement ; nous désignerons par 1 l’application identique de M sur lui-même, lorsqu’il n’en résultera pas de confusion.

1. Le module associé à un endomorphisme

Soient A un anneau commutatif, M un A-module, uu un A-endomorphisme de M. Rappelons (III, p. 105) que l’application (p(X),x)↦p(u).x(p(X), x) \mapsto p(u).x de A[X]×MA[X] \times M dans M munit M d’une structure de A[X]A[X]-module, notée MuM_u. Rappelons aussi (III, p. 105 et 106) que si l’on note M[X]M[X] le A[X]A[X]-module obtenu par extension des scalaires du A-module M de A à A[X]A[X], et si u‾\overline{u} désigne le A[X]A[X]-endomorphisme de M[X]M[X] déduit de uu, on a une suite exacte de A[X]A[X]-modules 1^1

0→M[X]→ψM[X]→φMu→0, 0 \to M[X] \xrightarrow{\psi} M[X] \xrightarrow{\varphi} M_u \to 0,

où φ(p(X)⊗x)=p(u).x\varphi(p(X) \otimes x) = p(u).x et ψ=X−u‾\psi = X - \overline{u}.

On dit qu’un endomorphisme uu d’un A-module M et un endomorphisme u′u' d’un A-module M′M' sont semblables s’il existe un isomorphisme gg de M sur M′M' tel que u′∘g=g∘uu' \circ g = g \circ u, c’est-à-dire (III, p. 106, prop. 19) un isomorphisme gg de MuM_u sur Mu′M_{u'}. Si M (resp. M′M') est libre de base finie B (resp. B′B'), et si M(u)M(u) (resp. M(u′)M(u')) est la matrice de uu (resp. u′u') par rapport à B (resp. B′B'), uu et u′u' sont semblables si et seulement si les matrices M(u)M(u) et M(u′)M(u') sont semblables (II, p. 155, déf. 6). Les polynômes caractéristiques (III, p. 107, déf. 3) de deux endomorphismes semblables de modules libres de type fini sont égaux (III, p. 106, prop. 19).

Soit K un corps commutatif ; la donnée d’un couple (E,u)(E, u) formé d’un espace vectoriel E sur K, et d’un endomorphisme uu de E, est donc équivalente à celle du K[X]K[X]-module EuE_u. Comme l’anneau K[X]K[X] est un anneau principal (IV, p. 11, prop. 11), on peut appliquer à EuE_u les résultats des paragraphes précédents.

Traduisons d’abord certaines notions, du langage des modules dans celui des endomorphismes d’espaces vectoriels :

« V est un sous-module de EuE_u » signifie : « V est un sous-espace vectoriel de E, stable pour uu ».

1^1 L’injectivité de ψ\psi, qui n’est pas énoncée dans la prop. 18 de III, p. 106, se démontre comme suit : avec les notations de loc. cit., on a

ψ(∑(Xk⊗xk))=∑Xk⊗(xk−1−u(xk)). \psi(\sum (X^k \otimes x_k)) = \sum X^k \otimes (x_{k-1} - u(x_k)).

Si ∑Xk⊗xk\sum X^k \otimes x_k appartient au noyau de ψ\psi, on a donc xk−1=u(xk)x_{k-1} = u(x_k) pour tout kk, et les xkx_k sont tous nuls, puisque la famille (xk)(x_k) est à support fini.

« V est un sous-module monogène de EuE_u » signifie : « il existe x∈Vx \in V tel que le sous-espace vectoriel VV soit engendré par les éléments ui.x (i∈N)u^i.x \ (i \in \mathbf{N}) ». On dit alors que VV est monogène (pour uu), et que xx en est un générateur.

« V est un sous-module indécomposable de EuE_u » signifie : « VV est non nul et n’est pas somme directe de deux sous-espaces non nuls stables pour uu. »

« aa est l’annulateur du sous-module VV » signifie : « aa est l’idéal des polynômes p(X)∈K[X]p(X) \in K[X] tels que, pour tout x∈Vx \in V, p(u).x=0p(u).x = 0 ».

Le polynôme unitaire gg tel que aa soit égal à l’idéal principal (gg) est appelé le polynôme minimal de la restriction de uu à VV.

« EuE_u est monogène et d’annulateur a=(g)a = (g) »

(avec g(X)=Xn+αn−1Xn−1+⋯+α0)(\text{avec } g(X) = X^n + \alpha_{n-1}X^{n-1} + \cdots + \alpha_0)

signifie : « il existe x∈Ex \in E tel que (ui.x) (0≤i≤n−1)(u^i.x) \ (0 \leq i \leq n-1) soit une base de l’espace vectoriel EE, et que l’on ait g(u).x=0g(u).x = 0 ». Autrement dit, on peut trouver une base de EE telle que la matrice UU de uu par rapport à cette base soit

U=(000…0−α0100…0−α1010…0−α2………………000…0−αn−2000…1−αn−1). U = \begin{pmatrix} 0 & 0 & 0 & \ldots & 0 & -\alpha_0 \\ 1 & 0 & 0 & \ldots & 0 & -\alpha_1 \\ 0 & 1 & 0 & \ldots & 0 & -\alpha_2 \\ \ldots & \ldots & \ldots & \ldots & \ldots & \ldots \\ 0 & 0 & 0 & \ldots & 0 & -\alpha_{n-2} \\ 0 & 0 & 0 & \ldots & 1 & -\alpha_{n-1} \end{pmatrix}.

« EuE_u est un module de torsion » signifie d’après la caractérisation des modules de torsion monogènes donnée ci-dessus : « tout sous-module monogène de EuE_u est de dimension finie sur KK ». En particulier :

« EuE_u est un module de torsion de type fini » signifie : « EE est de dimension finie sur KK ».

2. Valeurs propres et vecteurs propres

Définition 1

Soient EE un espace vectoriel sur un corps commutatif KK, uu un endomorphisme de EE. On dit qu’un élément xx de EE est un vecteur propre de uu s’il existe α∈K\alpha \in K tel que u.x=αxu.x = \alpha x; si x≠0x \neq 0, le scalaire α\alpha est appelé valeur propre de uu correspondant à xx. Pour tout scalaire α\alpha, le sous-espace vectoriel VαV_\alpha formé des x∈Ex \in E tels que u.x=αxu.x = \alpha x est appelé le sous-espace propre de EE relatif à α\alpha.

La multiplicité géométrique de la valeur propre α\alpha est le cardinal dim⁡Vα\dim V_\alpha.

Supposons EE de dimension finie. Les valeurs propres de uu sont les éléments α\alpha de KK tels que l’endomorphisme α.1−u\alpha.1 - u de EE ne soit pas injectif, c’est-à-dire (III, p. 91, prop. 3) tels que det(\alpha .1 - u) = 0. Mais, d’après la définition du polynôme caractéristique χu\chi_u de uu (III, p. 107, déf. 3), on a det(\alpha .1 - u) = χu(α)\chi_u(\alpha). Par conséquent :

Proposition 1

Supposons E de dimension finie. Pour qu’un élément α∈K\alpha \in \mathbf{K} soit valeur propre de l’endomorphisme uu, il faut et il suffit qu’il soit racine du polynôme caractéristique de uu.

Si L est une extension du corps K, les racines de χu\chi_u dans L sont les valeurs propres de l’endomorphisme 1L⊗u1_L \otimes u du L-espace vectoriel L⊗KEL \otimes_K E. On dit souvent que ce sont les valeurs propres de u dans L. On dit par abus de langage que toutes les valeurs propres de uu appartiennent à L s’il en est ainsi de toutes les valeurs propres de uu dans une extension algébriquement close de L ; cela signifie donc que χu\chi_u se décompose dans L[X]L[X] en facteurs linéaires.

Soit UU une matrice carrée d’ordre nn à coefficients dans K. Le polynôme caractéristique de UU est par définition

χU(X)=det⁡(X.In−U); \chi_U(X) = \det(X . I_n - U);

les valeurs propres de UU (dans une extension L de K) sont les racines (dans L) du polynôme χU\chi_U; ce sont aussi les scalaires α\alpha (dans L) tels qu’il existe une solution non nulle du système d’équations linéaires UX=αXUX = \alpha X, où XX est une matrice colonne d’ordre nn; une matrice colonne XX satisfaisant à l’équation précédente est appelée un vecteur propre de UU relatif à la valeur propre α\alpha.

Si UU est la matrice d’un endomorphisme uu d’un espace vectoriel de dimension nn par rapport à une base B, on a χU=χu\chi_U = \chi_u, les valeurs propres de UU sont les valeurs propres de uu, et les vecteurs propres de UU sont les matrices des vecteurs propres de uu par rapport à la base B.

Proposition 2

Soit u un endomorphisme d’un espace vectoriel E sur un corps commutatif K ; pour chaque scalaire α\alpha, soit VαV_\alpha le sous-espace propre relatif à α\alpha. Les sous-espaces VαV_\alpha sont stables pour u et la somme des sous-espaces VαV_\alpha est directe.

La première assertion est claire. Par définition, le sous-espace VαV_\alpha est annulé par l’élément X−αX - \alpha de K[X]K[X]; les X−α,α∈KX - \alpha, \alpha \in K, sont extrémaux et deux à deux non associés ; la seconde assertion résulte donc de VII, p. 8, th. 1.

3. Invariants de similitude d’un endomorphisme

Si l’on traduit la décomposition d’un module de torsion de type fini qui fait l’objet de VII, p. 8, th. 1 et p. 9, prop. 2, on obtient :

Proposition 3

Soient E un espace vectoriel de dimension finie n sur un corps commutatif K, et u un endomorphisme de E ; pour tout polynôme unitaire irréductible p(X)p(X), soit MpM_p le sous-espace vectoriel formé des éléments x de E tels qu’il existe un entier k pour lequel (p(u))k.x=0(p(u))^k . x = 0. Alors MpM_p est stable pour u, E est somme directe des MpM_p, et il existe des polynômes sps_p tels que, pour tout x∈Ex \in E, le composant de xx dans MpM_p soit égal à sp(u).xs_p(u).x.

Remarque 1

Il est clair que le polynôme minimal de la restriction de uu à MpM_p est la plus grande puissance de pp qui divise le polynôme minimal de uu. Par ailleurs, on a sp(u).x=xs_p(u).x = x pour x∈Mpx \in M_p, d’où il résulte aussitôt que, si Mp≠0M_p \neq 0, sps_p est étranger à pp.

De même, d’après le th. 2 de VII, p. 19, le module EuE_u est isomorphe à une somme directe de modules monogènes Fj=K[X]/ajF_j = K[X]/a_j (1≤j≤r1 \leq j \leq r), où les idéaux aja_j sont distincts de K[X]K[X] et tels que aj⊂aj+1a_j \subset a_{j+1}; et les aja_j sont déterminés par ces conditions. Comme, en outre, EuE_u est un module de torsion, on a a1≠(0)a_1 \neq (0); comme EE est de dimension nn, on a r≤nr \leq n. Posons aj=(hj)a_j = (h_j) (1≤j≤r1 \leq j \leq r), hjh_j étant un polynôme unitaire, et considérons la suite de polynômes (qi)(q_i) (1≤i≤n1 \leq i \leq n) définie par :

{qi(X)=1si i≤n−rqi(X)=hn−i+1(X)si n−r<i≤n. \left\{ \begin{array}{ll} q_i(X) = 1 & \text{si } i \leq n - r \\ q_i(X) = h_{n-i+1}(X) & \text{si } n - r < i \leq n . \end{array} \right.

Il est clair que la connaissance des polynômes qiq_i est équivalente à celle des polynômes hjh_j, et que EuE_u est isomorphe à la somme directe des nn modules K[X]/(qi)K[X]/(q_i) (1≤i≤n1 \leq i \leq n), dont les n−rn - r premiers sont réduits à 0.

En d’autres termes :

Proposition 4

Soient EE un espace vectoriel de dimension finie nn sur un corps commutatif KK, et uu un endomorphisme de EE. Il existe nn polynômes unitaires qi(X)∈K[X]q_i(X) \in K[X] (1≤i≤n1 \leq i \leq n) tels que qiq_i divise qi+1q_{i+1} pour 1≤i≤n−11 \leq i \leq n - 1, et que EE soit somme directe de nn sous-espaces ViV_i (1≤i≤n1 \leq i \leq n) stables pour uu, monogènes (pour uu) et tels que le polynôme minimal de la restriction de uu à ViV_i soit égal à qiq_i (1≤i≤n1 \leq i \leq n). Les polynômes qiq_i sont déterminés de façon unique par ces conditions, et qnq_n est le polynôme minimal qq de uu.

Remarque 2

En vertu de la proposition précédente, il existe une base de EE par rapport à laquelle la matrice UU de uu est de la forme

(An−r+10…000An−r+2…00……………00…An−100000An) \begin{pmatrix} A_{n-r+1} & 0 & \ldots & 0 & 0 \\ 0 & A_{n-r+2} & \ldots & 0 & 0 \\ \ldots & \ldots & \ldots & \ldots & \ldots \\ 0 & 0 & \ldots & A_{n-1} & 0 \\ 0 & 0 & 0 & 0 & A_n \end{pmatrix}

chaque matrice AiA_i étant de la forme (2) (où l’on prend g(X)=qi(X)g(X) = q_i(X)) (cf. VII, p. 29).

Définition 2

Les notations étant celles de la prop. 4, les nn polynômes unitaires qi(X)q_i(X) (1≤i≤n1 \leq i \leq n) sont appelés les invariants de similitude de l’endomorphisme uu.

Le n-ième invariant de similitude qnq_n est donc le polynôme minimal de uu (prop. 4); autrement dit, pour qu’un polynôme p(X)∈K[X]p(X) \in K[X] soit tel que p(u)=0p(u) = 0, il faut et il suffit que pp soit multiple de qnq_n.

Corollaire 1

Soient KK un corps commutatif, EE et E′E' deux espaces vectoriels de dimension finie sur KK, uu (resp. u′u') un endomorphisme de EE (resp. E′E'). Pour que uu et u′u' soient semblables (VII, p. 28), il faut et il suffit qu’ils aient mêmes invariants de similitude.

En effet, uu et u′u' sont semblables si et seulement si les K[X]K[X]-modules EuE_u et Eu′E_{u'} sont isomorphes.

Corollaire 2

Soient uu un endomorphisme d’un espace vectoriel EE de dimension finie sur un corps commutatif KK, (q1,…,qn)(q_1, \ldots, q_n) la famille des invariants de similitude de uu, LL une extension de KK, E(L)=L⊗KEE_{(L)} = L \otimes_K E le LL-espace vectoriel déduit de EE par extension des scalaires et u(L)=1L⊗uu_{(L)} = 1_L \otimes u l’endomorphisme de E(L)E_{(L)} déduit de uu. Les invariants de similitude de u(L)u_{(L)} sont les images q‾1,…,q‾n\overline{q}_1, \ldots, \overline{q}_n de q1,…,qnq_1, \ldots, q_n dans L[X]L[X].

Cela résulte directement de la proposition 4 et du fait que les L[X]L[X]-modules E(L),u(L)E_{(L), u_{(L)}} et (K[X]/(qi))(L)(K[X]/(q_i))_{(L)} s’identifient respectivement à L[X]⊗K[X]EuL[X] \otimes_{K[X]} E_u et L[X]/(q‾i)L[X]/(\overline{q}_i).

Soit UU une matrice carrée d’ordre nn à coefficients dans un corps commutatif KK. On appelle invariants de similitude de la matrice UU les invariants de similitude de l’endomorphisme de KnK^n défini par uu. Il résulte alors du cor. 1 précédent que deux matrices carrées sont semblables si et seulement si elles ont mêmes invariants de similitude, et que, si uu est un endomorphisme d’un espace vectoriel de dimension finie sur KK, et UU la matrice de uu relativement à une base BB de EE, les invariants de similitude de uu et UU coïncident. D’après les cor. 1 et 2 ci-dessus, on a :

Corollaire 3

Soient UU et VV deux matrices carrées d’ordre nn dont les éléments appartiennent à un corps commutatif KK. S’il existe une matrice carrée inversible PP, dont les éléments appartiennent à une extension K′K' de KK, et telle que V=PUP−1V = PUP^{-1}, alors il existe une matrice carrée inversible QQ, dont les éléments appartiennent à KK, et telle que V=QUQ−1V = QUQ^{-1}.

Soient EE un espace vectoriel de dimension finie sur un corps commutatif KK, (ei)1≤i≤n(e_i)_{1 \leq i \leq n} une base de EE et uu un endomorphisme de EE. D’après la suite exacte (1) de VII, p. 28, le K[X]K[X]-module EuE_u associé à uu est isomorphe au quotient du K[X]K[X]-module libre E[X]E[X], de base (1⊗ei)(1 \otimes e_i), par le sous-module MM image de E[X]E[X] par l’application K[X]K[X]-linéaire X−u‾X - \overline{u}. Les invariants de similitude qi(X)q_i(X) de uu (VII, p. 31, déf. 2) sont donc les facteurs invariants de X−u‾X - \overline{u} (VII, p. 21). La prop. 6 de VII, p. 22, entraîne donc :

Proposition 5

Soient EE un espace vectoriel de dimension finie nn sur un corps commutatif KK, uu un endomorphisme de EE, UU sa matrice par rapport à une base quelconque de E. Pour tout entier m tel que 1≤m≤n1 \leq m \leq n, le produit

dm(X)=q1(X) q2(X) … qm(X) d_m(X) = q_1(X)\ q_2(X)\ \ldots\ q_m(X)

des m premiers invariants de similitude de u est égal au pgcd des mineurs d’ordre m de la matrice XIn−UXI_n - U.

Corollaire 1

Soient u un endomorphisme d’un espace vectoriel de dimension finie n sur un corps commutatif K, χu(X)\chi_u(X) son polynôme caractéristique et qi(X)q_i(X) (1≤i≤n1 \leq i \leq n) ses invariants de similitude. On a alors

χu(X)=q1(X) q2(X) … qn(X) . \chi_u(X) = q_1(X)\ q_2(X)\ \ldots\ q_n(X)\ .

Corollaire 2

Les notations étant celles du cor. 1, soit q(X)q(X) le polynôme minimal de u ; alors q(X)q(X) divise χu(X)\chi_u(X) et χu(X)\chi_u(X) divise q(X)nq(X)^n. En particulier le polynôme minimal et le polynôme caractéristique de u ont les mêmes racines, qui sont les valeurs propres de u.

Comme q(X)=qn(X)q(X) = q_n(X), il est clair que q(X)q(X) divise χu(X)\chi_u(X). D’autre part, puisque chaque qiq_i divise qq, leur produit χu\chi_u divise qnq^n.

Corollaire 3

Pour qu’un endomorphisme u soit nilpotent, il faut et il suffit que son polynôme caractéristique soit de la forme XnX^n.

Ceci résulte aussitôt du cor. 2.

Traduisons maintenant la prop. 9 de VII, p. 24, donnant la décomposition d’un module en somme directe de sous-modules indécomposables :

Proposition 6

Soient E un espace vectoriel de dimension finie n sur un corps commutatif K, et u un endomorphisme de E. Alors E est somme directe de sous-espaces EkE_k, stables pour u, monogènes pour u, tels que le polynôme minimal de la restriction de u à EkE_k soit de la forme pkn(k)p_k^{n(k)}, où pkp_k est un polynôme irréductible, et que EkE_k ne puisse être somme directe de deux sous-espaces stables pour u, et non réduits à 0. Pour tout polynôme unitaire irréductible p∈K[X]p \in \mathbf{K}[X] et pour tout entier n≥1n \geq 1, le nombre m(pn)m(p^n) des sous-espaces EkE_k d’une telle décomposition tels que pnp^n soit le polynôme minimal de la restriction de u à EkE_k, est déterminé de façon unique.

La connaissance des pkn(k)p_k^{n(k)} est équivalente à celle des invariants de similitude de u : on passe des uns aux autres par le procédé expliqué en VII, p. 24, remarques 2 et 3. En outre, on passe immédiatement de la décomposition considérée dans la prop. 6 à celles considérées dans les prop. 3 et 4.

On notera que les polynômes unitaires irréductibles p∈K[X]p \in \mathbf{K}[X] tels que m(pn)>0m(p^n) > 0 pour un entier n≥1n \geq 1, ne sont autres que les facteurs unitaires irréductibles du polynôme minimal de u. Donc, contrairement aux invariants de similitude, ces polynômes dépendent en général du corps K dans lequel on se place.

4. Endomorphismes trigonalisables

Dans ce numéro, nous nous intéressons au cas où le polynôme minimal p(X)p(X) de uu se décompose dans K[X]K[X] en produit de facteurs linéaires, c’est-à-dire (VII, p. 33, cor. 2) au cas où toutes les valeurs propres de uu appartiennent à KK. Ce sera en particulier le cas lorsque KK est algébriquement clos. La prop. 3 de VII, p. 30, donne aussitôt :

Proposition 7

Soient EE un espace vectoriel de dimension finie sur un corps commutatif KK, uu un endomorphisme de EE dont toutes les valeurs propres sont dans KK. Pour toute valeur propre α\alpha de uu, soit MαM_{\alpha} le sous-espace vectoriel de EE formé des éléments xx pour lesquels il existe un entier k⩾1k \geqslant 1 tel que (u−α)k⋅x=0(u - \alpha)^k \cdot x = 0. Alors MαM_{\alpha} est stable pour uu, EE est somme directe des MαM_{\alpha}, et il existe des polynômes sα∈K[X]s_{\alpha} \in K[X] tels que, pour tout x∈Ex \in E, le composant de xx dans MαM_{\alpha} soit égal à sα(u)⋅xs_{\alpha}(u) \cdot x.

Le sous-module MαM_{\alpha} étant un K[X]K[X]-module de type fini, admet alors un annulateur de la forme (X−α)r(X - \alpha)^r; autrement dit, il existe un entier r⩾1r \geqslant 1 tel que

(u−α)r⋅x=0 (u - \alpha)^r \cdot x = 0
pour tout x∈Mαx \in M_{\alpha}; la restriction à MαM_{\alpha} de u−αu - \alpha est un endomorphisme nilpotent.

Supposant toujours que les valeurs propres de uu soient dans KK, appliquons maintenant à uu la prop. 6 de VII, p. 33. Les polynômes pkp_k ne sont autres que les X−αX - \alpha (où α\alpha parcourt l’ensemble des valeurs propres de uu), et l’on voit que EE est somme directe de sous-espaces EiE_i stables pour uu, monogènes (pour uu), et tels que le polynôme minimal de la restriction de uu à EiE_i soit de la forme (X−α)m(X - \alpha)^m. Soit Ei′E'_i le K[X]K[X]-module associé à EiE_i; Ei′E'_i est donc isomorphe à l’un des modules K[X]/((X−α)m)K[X]/((X - \alpha)^m). Or les classes mod.(X−α)m(X - \alpha)^m des éléments (X−α)k(X - \alpha)^k (0⩽k⩽m−10 \leqslant k \leqslant m - 1) forment une base de K[X]/((X−α)m)K[X]/((X - \alpha)^m) par rapport à KK (IV, p. 10, cor.), et l’on a

X(X−α)k=α(X−α)k+(X−α)k+1 X(X - \alpha)^k = \alpha(X - \alpha)^k + (X - \alpha)^{k+1}
pour 0⩽k⩽m−10 \leqslant k \leqslant m - 1; on en déduit que si EiE_i est de dimension mm, et si α\alpha est l’unique valeur propre de la restriction uiu_i de uu à EiE_i, il existe une base de EiE_i par rapport à laquelle la matrice de uiu_i est la matrice d’ordre mm

Um,α=(α00…001α0…0001α…00………………000…α0000…1α). U_{m,\alpha} = \begin{pmatrix} \alpha & 0 & 0 & \ldots & 0 & 0 \\ 1 & \alpha & 0 & \ldots & 0 & 0 \\ 0 & 1 & \alpha & \ldots & 0 & 0 \\ \ldots & \ldots & \ldots & \ldots & \ldots & \ldots \\ 0 & 0 & 0 & \ldots & \alpha & 0 \\ 0 & 0 & 0 & \ldots & 1 & \alpha \end{pmatrix}.

Définition 3

Pour tout corps KK, tout entier m⩾1m \geqslant 1 et tout α∈K\alpha \in K, la matrice Um,αU_{m,\alpha} est dite matrice de Jordan d’ordre mm de valeur propre α\alpha.

Proposition 8

Soient E un espace vectoriel de dimension finie sur un corps commutatif K, u un endomorphisme de E. Les conditions suivantes sont équivalentes : (i) les valeurs propres de u (dans une extension algébriquement close de K) appartiennent à K ; (ii) il existe une base de E par rapport à laquelle la matrice de u est triangulaire inférieure (resp. supérieure) ; (iii) il existe une base de E par rapport à laquelle la matrice de u est un tableau diagonal de matrices de Jordan. On a (i) ⇒ (iii) d’après la prop. 7 et les remarques précédentes, et les assertions (iii) ⇒ (ii) et (ii) ⇒ (i) sont triviales.

Définition 4

On appelle trigonalisables les endomorphismes satisfaisant aux conditions (i), (ii), (iii) de la prop. 8.

En particulier, si K est algébriquement clos, tout endomorphisme d’un K-espace vectoriel de dimension finie est trigonalisable. Pour des matrices, la prop. 8 entraîne :

Corollaire

Soit U une matrice carrée sur un corps commutatif K telle que toutes les valeurs propres de U soient dans K ; il existe une matrice semblable à U et qui est un tableau diagonal de matrices de Jordan.

Remarque 1

Il résulte de la prop. 6 de VII, p. 33, que, si U est semblable à un tableau diagonal de matrices de Jordan (J_k), le nombre des J_k de la forme U_{m,\alpha} (pour m et α donnés) est déterminé de façon unique par U.

Remarque 2

Plus généralement, si U est semblable à un tableau diagonal de matrices de Jordan U_{m_i,\alpha_i} on calcule immédiatement les invariants de similitude de U par une méthode calquée sur celle exposée en VII, p. 24, remarque 3 : on écrit sur une même ligne les (X − α_i)^{m_i} relatifs à un même α par ordre décroissant des exposants, et on complète par des 1, pour avoir des lignes de longueur égale à l’ordre de U ; ceci fait, on obtient les invariants de similitude de U, rangés dans l’ordre des indices décroissants, en formant les produits des termes qui sont dans une même colonne. Par exemple, pour la matrice

(200030013) \begin{pmatrix} 2 & 0 & 0 \\ 0 & 3 & 0 \\ 0 & 1 & 3 \end{pmatrix}

on écrit

(X − 2), 1, 1 (X − 3)^2, 1, 1

et les invariants de similitude sont 1,1, et (X − 2)(X − 3)^2.

En remarquant que le polynôme minimal de la matrice de Jordan U_{m,\alpha} est (X − α)^m et qu’il est égal à son polynôme caractéristique, on obtient le résultat suivant :

Proposition 9

Si la matrice carrée U est semblable à un tableau diagonal de matrices de Jordan (U_{m_i,\alpha_i}), le polynôme minimal de U est le ppcm des (X − α_i)^{m_i}, le polynôme caractéristique de U est le produit des (X − α_i)^{m_i}.

Corollaire

Avec les notations de la prop. 7, la dimension du sous-espace MαM_\alpha est la multiplicité de la valeur propre α\alpha comme racine du polynôme caractéristique de uu.

5. Propriétés du polynôme caractéristique : trace et déterminant

Soient EE un espace vectoriel de dimension finie nn sur un corps commutatif KK, et uu un endomorphisme de EE. D’après III, p. 107, le polynôme caractéristique de uu est de la forme :

χu(X)=Xn−Tr⁡(u) Xn−1+⋯+(−1)ndet⁡(u). \chi_u(X) = X^n - \operatorname{Tr}(u)\ X^{n-1} + \cdots + (-1)^n \det(u) .

Proposition 10

Soient EE un espace vectoriel de dimension finie nn sur un corps commutatif KK, uu un endomorphisme de EE, et χu(X)=∏i=1n(X−αi)\chi_u(X) = \prod_{i=1}^n (X - \alpha_i) une décomposition en facteurs linéaires de son polynôme caractéristique (dans une extension convenable de KK, cf. V, p. 21). Si qq est un polynôme à coefficients dans KK, le polynôme caractéristique de q(u)q(u) est donné par

χq(u)(X)=∏i=1n(X−q(αi)), \chi_{q(u)}(X) = \prod_{i=1}^n (X - q(\alpha_i)) ,

sa trace et son déterminant par

Tr⁡(q(u))=∑i=1nq(αi), \operatorname{Tr}(q(u)) = \sum_{i=1}^n q(\alpha_i) ,
det⁡(q(u))=∏i=1nq(αi). \det(q(u)) = \prod_{i=1}^n q(\alpha_i) .

Il est clair que (7) et (8) résultent de (6) en vertu de (5). Pour prouver la formule (6), on peut supposer KK algébriquement clos. Prenons alors une base de EE par rapport à laquelle la matrice UU de uu est triangulaire inférieure (VII, p. 35, cor. à la prop. 8) ; nous nous appuierons sur le lemme immédiat suivant :

Lemme 1

Si BB et CC sont des matrices triangulaires inférieures d’ordre nn et de diagonales (βi)(\beta_i) et (γi)(\gamma_i), les matrices B+CB + C et BCBC sont triangulaires inférieures et ont pour diagonales (βi+γi)(\beta_i + \gamma_i) et (βiγi)(\beta_i \gamma_i).

Comme la matrice UU de uu est une matrice triangulaire de diagonale (αi)(\alpha_i), il résulte du lemme 1 que q(U)q(U) est une matrice triangulaire de diagonale (q(αi))(q(\alpha_i)). Alors X.In−q(U)X.I_n - q(U) est une matrice triangulaire de diagonale (X−q(αi))(X - q(\alpha_i)), ce qui démontre (6).

Corollaire 1

Pour que q(u)q(u) soit inversible, il faut et il suffit que qq soit étranger à χu\chi_u.

En effet, dire que qq et χu\chi_u sont étrangers équivaut à dire qu’ils n’ont pas de racine commune dans une extension algébriquement close de KK, c’est-à-dire, d’après (8), que det⁡(q(u))≠0\det(q(u)) \neq 0.

Remarque 1

Être étranger à χu\chi_u équivaut à être étranger au polynôme minimal de uu (VII, p. 33, cor. 2).

Corollaire 2

Soit r∈K(X)r \in K(X) une fraction rationnelle sur KK. Pour que uu soit substituable dans rr (IV, p. 20) il faut et il suffit que chacune des valeurs propres αi\alpha_i de uu le soit. Lorsqu’il en est ainsi, on a les formules :

χr(u)(X)=∏i=1n(X−r(αi)),Tr⁡(r(u))=∑i=1nr(αi),det⁡(r(u))=∏i=1nr(αi). \chi_{r(u)}(X) = \prod_{i=1}^n (X - r(\alpha_i)) , \quad \operatorname{Tr}(r(u)) = \sum_{i=1}^n r(\alpha_i) , \quad \det(r(u)) = \prod_{i=1}^n r(\alpha_i) .

Écrivons r=p/qr = p/q, où pp et qq sont des polynômes étrangers. Pour que uu soit substituable dans rr, il faut et il suffit que det⁡(q(u))≠0\det(q(u)) \neq 0, d’où la première assertion en vertu de la formule (8). Supposons donc, en vertu du cor. 1, que qq soit étranger à χu\chi_u. D’après l’identité de Bezout, il existe des polynômes gg et hh tels que qg+hχu=1qg + h\chi_u = 1. On a alors q(αi) g(αi)=1q(\alpha_i)\, g(\alpha_i) = 1, et q(u) g(u)=1q(u)\, g(u) = 1 en vertu du théorème de Hamilton-Cayley (III, p. 107). Il suffit alors d’appliquer les formules (6), (7) et (8) à p(u) g(u)=r(u)p(u)\, g(u) = r(u) pour obtenir les formules annoncées.

Corollaire 3

Pour tout entier s≥0s \geq 0, on a Tr⁡(us)=∑i=1nαis\operatorname{Tr}(u^s) = \sum_{i=1}^n \alpha_i^s; cette formule est valable pour s<0s < 0 pourvu que uu soit inversible.

Ceci est un cas particulier du corollaire précédent.

Corollaire 4

Supposons le corps KK de caractéristique nulle ; pour que l’endomorphisme uu soit nilpotent, il faut et il suffit que l’on ait Tr⁡(us)=0\operatorname{Tr}(u^s) = 0 pour 1≤s≤n1 \leq s \leq n.

Si uu est nilpotent, les αi\alpha_i sont nuls, et l’on a Tr⁡(us)=0\operatorname{Tr}(u^s) = 0 pour tout s>0s > 0 (cor. 3). Si, réciproquement, on a Tr⁡(us)=0\operatorname{Tr}(u^s) = 0 pour 1≤s≤n1 \leq s \leq n, les αi\alpha_i sont nuls puisque KK est de caractéristique nulle (IV, p. 67, cor.), et uu est nilpotent (VII, p. 33).

Corollaire 5

Soit YY une indéterminée. Notons u~\tilde{u} l’endomorphisme du K(Y)K(Y)-espace vectoriel K(Y)⊗KEK(Y) \otimes_K E déduit de uu par extension des scalaires de KK au corps K(Y)K(Y) des fractions rationnelles en YY à coefficients dans KK. L’endomorphisme Y.1−u~Y.1 - \tilde{u} est inversible. En outre, si χu′\chi'_u désigne la dérivée du polynôme χu\chi_u, on a

Tr⁡((Y.1−u~)−1)=χu′(Y)/χu(Y). \operatorname{Tr}((Y.1 - \tilde{u})^{-1}) = \chi'_u(Y)/\chi_u(Y) .

L’endomorphisme Y.1−u~Y.1 - \tilde{u} est inversible, puisque son déterminant est l’élément non nul χu(Y)\chi_u(Y) de K(Y)K(Y). Il s’ensuit que u~\tilde{u} est substituable dans la fraction rationnelle r(X)=(Y−X)−1r(X) = (Y - X)^{-1} de K(Y)(X)K(Y)(X). La seconde assertion résulte alors du cor. 2, compte tenu de la relation

χu′(Y)/χu(Y)=∑i(Y−αi)−1=∑ir(αi). \chi'_u(Y)/\chi_u(Y) = \sum_i (Y - \alpha_i)^{-1} = \sum_i r(\alpha_i) .

Corollaire 6

Supposons le corps K\mathbf{K} de caractéristique nulle. Dans l’anneau de séries formelles K[[T]]\mathbf{K}[[T]], on a

−TddTlog⁡det⁡(1−Tu)=∑m≥1Tr⁡(um)Tm. - T \frac{d}{dT} \log \det(1 - Tu) = \sum_{m \geq 1} \operatorname{Tr}(u^m) T^m .

Plaçons-nous d’abord dans le corps de fractions rationnelles K(T)\mathbf{K}(T), et posons P(T)=det⁡(In−T⋅U)P(T) = \det(I_n - T \cdot U), où UU est la matrice de uu relativement à une base de EE. On a

P(T)=det⁡(T(T−1⋅In−U))=TnχU(T−1), P(T) = \det(T(T^{-1} \cdot I_n - U)) = T^n \chi_U(T^{-1}) ,
donc P′(T)/P(T)=n/T−χU′(T−1)/T2χU(T−1)P'(T)/P(T) = n/T - \chi'_U(T^{-1})/T^2 \chi_U(T^{-1}). Par ailleurs, d’après le cor. 5, on a

χU′(T−1)/TχU(T−1)=Tr⁡((T−1⋅In−U)−1)/T=Tr⁡((In−T⋅U)−1). \chi'_U(T^{-1})/T \chi_U(T^{-1}) = \operatorname{Tr}((T^{-1} \cdot I_n - U)^{-1})/T = \operatorname{Tr}((I_n - T \cdot U)^{-1}) .

On en tire −TP′(T)/P(T)=−n+Tr⁡((In−TU)−1)- TP'(T)/P(T) = -n + \operatorname{Tr}((I_n - TU)^{-1}). Prenant le développement en série formelle des deux membres de cette égalité, on obtient le corollaire.

Remarque 2

D’après IV, p. 75, cor. 1 et la formule (8), on a, pour tout polynôme q∈K[X]q \in \mathbf{K}[X]

det⁡q(u)=res⁡(χu,q), \det q(u) = \operatorname{res}(\chi_u, q) ,
où res⁡(χu,q)\operatorname{res}(\chi_u, q) est le résultant des polynômes χu\chi_u et qq. En particulier, si l’on prend q=χu′q = \chi'_u, on obtient

det⁡χu′(u)=(−1)n(n−1)/2dis⁡(χu), \det \chi'_u(u) = (-1)^{n(n-1)/2} \operatorname{dis}(\chi_u) ,
où dis⁡(χu)\operatorname{dis}(\chi_u) est le discriminant du polynôme χu\chi_u (IV, p. 78, formule (47)). De plus :

Corollaire 7

On a det⁡(Tr⁡(ui+j)0≤i,j≤n−1)=dis⁡(χu)\det(\operatorname{Tr}(u^{i+j})_{0 \leq i,j \leq n-1}) = \operatorname{dis}(\chi_u).

Soit DD la matrice de Vandermonde (αji−1)1≤i,j≤n(\alpha_j^{i-1})_{1 \leq i,j \leq n}. On a (III, p. 99, formule (29))

det⁡(D)2=∏i<j(αi−αj)2=dis⁡(χu). \det(D)^2 = \prod_{i < j} (\alpha_i - \alpha_j)^2 = \operatorname{dis}(\chi_u) .

Par ailleurs, le terme d’indices (i,j)(i, j) de D⋅tDD \cdot {}^tD est ∑kαki+j−2=Tr⁡(ui+j−2)\sum_k \alpha_k^{i+j-2} = \operatorname{Tr}(u^{i+j-2}), d’où le corollaire.

6. Polynôme caractéristique du produit tensoriel de deux endomorphismes

Proposition 11

Soient EE (resp. E′E') un espace vectoriel de dimension finie sur un corps commutatif K\mathbf{K}, uu (resp. u′u') un endomorphisme de EE (resp. E′E'). Soient

χu(X)=∏i(X−αi),χu′(X)=∏j(X−βj) \chi_u(X) = \prod_i (X - \alpha_i) , \quad \chi_{u'}(X) = \prod_j (X - \beta_j)
des décompositions en facteurs linéaires des polynômes caractéristiques de uu et u′u'

dans une extension convenable de KK. Alors le polynôme caractéristique de l’endomorphisme u⊗u′u \otimes u' de l’espace vectoriel E⊗KE′E \otimes_K E' est donné par la formule

χu⊗u′(X)=∏i,j(X−αiβj). \chi_{u \otimes u'}(X) = \prod_{i,j} (X - \alpha_i \beta_j) .

Raisonnant comme dans la démonstration de la prop. 10 de VII, p. 36, on voit qu’il suffit de démontrer le lemme suivant :

Lemme 2

Soient BB et CC deux matrices triangulaires inférieures d’ordres respectifs mm et nn et de diagonales (βi)1≤i≤m(\beta_i)_{1 \leq i \leq m}, (γj)1≤j≤n(\gamma_j)_{1 \leq j \leq n}. Identifions le produit lexicographique des ensembles ordonnés {1,2,...,m}\{1, 2, ..., m\} et {1,2,...,n}\{1, 2, ..., n\} à l’intervalle {1,2,...,mn}\{1, 2, ..., mn\}. Alors la matrice produit tensoriel (II, p. 157) B⊗CB \otimes C est triangulaire inférieure de diagonale (βiγj)(\beta_i \gamma_j).

Cela résulte aussitôt de la définition du produit tensoriel de deux matrices (loc. cit.) et du produit lexicographique (E, III, p. 23).

7. Endomorphismes diagonalisables

Définition 5

Soient EE un espace vectoriel de dimension finie sur un corps commutatif KK et F\mathfrak{F} un ensemble d’endomorphismes de EE. On dit que F\mathfrak{F} est diagonal par rapport à une base (ei)(e_i) de EE si les matrices de tous les u∈Fu \in \mathfrak{F} par rapport à (ei)(e_i) sont diagonales. On dit que F\mathfrak{F} est diagonalisable s’il existe une base de EE telle que F\mathfrak{F} soit diagonal par rapport à cette base.

Cette définition s’applique en particulier au cas où F\mathfrak{F} est réduit à un élément uu; on dit alors que uu est diagonal (diagonalisable). Notons aussi que F\mathfrak{F} est diagonal par rapport à une base (ei)(e_i) si et seulement si les (ei)(e_i) sont des vecteurs propres communs aux éléments de F\mathfrak{F}; il en résulte que F\mathfrak{F} est diagonalisable si et seulement si EE est engendré par les vecteurs propres communs aux éléments de F\mathfrak{F}.

Soit AA une sous-algèbre de EndK(E)\mathrm{End}_K(E) contenant IdE\mathrm{Id}_E. Alors AA est diagonalisable si et seulement si elle est isomorphe à une algèbre K′K' (c’est-à-dire est diagonalisable au sens de V, p. 28, déf. 1); en effet, si AA est isomorphe à K′K', alors AA est diagonalisable d’après V, p. 28, prop. 1; inversement, si AA est diagonalisable, elle est isomorphe à une sous-algèbre de l’algèbre des matrices diagonales, algèbre qui est isomorphe à Kn,n=dim⁡(E)K^n, n = \dim(E), donc AA est isomorphe à une algèbre K′K' (V, p. 29, prop. 3).

Proposition 12

Soient EE un espace vectoriel de dimension finie sur un corps commutatif KK et uu un endomorphisme de EE. Les conditions suivantes sont équivalentes : (i) uu est diagonalisable. (ii) EE est somme directe des sous-espaces propres de uu. (iii) Le polynôme minimal de uu a toutes ses racines dans KK, et ces racines sont simples.

De plus, si ces conditions sont satisfaites, tout sous-espace de EE stable pour uu est somme directe de ses intersections avec les sous-espaces propres de uu.

L’équivalence de (i) et (ii) résulte des remarques qui précèdent et de VII, p. 30, prop. 2. Supposons uu diagonalisable, et soit (αi)(\alpha_i) la famille des valeurs propres de uu et (Vi)(V_i) la famille des sous-espaces propres correspondants ; comme la restriction de uu à ViV_i est l’homothétie de rapport αi\alpha_i, elle annule le polynôme X−αiX - \alpha_i; il s’ensuit que uu annule le polynôme ∏i(X−αi)\prod_i (X - \alpha_i) qui est donc un multiple du polynôme minimal, donc coïncide avec celui-ci, ce qui démontre (iii). Inversement, si (iii) est satisfaite, il existe une base de EE par rapport à laquelle la matrice UU de uu est un tableau diagonal de matrices de Jordan Um,αU_{m,\alpha} (VII, p. 35, prop. 8); alors d’après la prop. 9, tous les entiers mm sont égaux à 1 et UU est diagonale. Enfin, la dernière assertion résulte de ce que, si uu est diagonalisable, les sous-espaces propres sont les composants primaires de EuE_u et de VII, p. 8, cor. 1.

Corollaire

Si le polynôme caractéristique de uu a toutes ses racines dans KK, et si elles sont simples, uu est diagonalisable.* En effet le polynôme minimal divise le polynôme caractéristique.

Proposition 13

Soient EE un espace vectoriel de dimension finie sur un corps commutatif KK, F\mathfrak{F} un ensemble d’endomorphismes de EE, et AA la sous-algèbre de EndK(E)\mathrm{End}_K(E) engendrée par F\mathfrak{F} et IdE\mathrm{Id}_E. Les conditions suivantes sont équivalentes : (i) F\mathfrak{F} est diagonalisable. (ii) La KK-algèbre AA est diagonalisable. (iii) Les éléments de F\mathfrak{F} sont diagonalisables et deux à deux permutables.* Si (ei)(e_i) est une base de EE par rapport à laquelle F\mathfrak{F} est diagonal, alors AA est contenu dans l’algèbre des endomorphismes diagonaux par rapport à cette base, donc est aussi diagonalisable; si AA est diagonalisable, le même raisonnement montre que F\mathfrak{F} est diagonalisable. Cela montre l’équivalence de (i) et (ii). Comme deux matrices diagonales sont permutables, on a (i) ⇒\Rightarrow (iii) et il reste à prouver la réciproque. Supposons donc les éléments de F\mathfrak{F} diagonalisables et deux à deux permutables. Nous utiliserons le lemme suivant :

*Lemme 3. — Soient gg et hh deux endomorphismes permutables d’un espace vectoriel EE. Tout sous-espace propre de gg est stable pour hh. En effet, si WλW_\lambda est le sous-espace propre de gg relatif à la valeur propre λ\lambda, la relation x∈Wλx \in W_\lambda entraîne

gh.x=hg.x=h.λx=λh.x, gh.x = hg.x = h.\lambda x = \lambda h.x,
ce qui exprime que h.x∈Wλh.x \in W_\lambda.

Revenons à la démonstration de la prop. 13. Parmi toutes les décompositions de EE en somme directe de sous-espaces non nuls stables pour tous les éléments de F\mathfrak{F}, choisissons-en une qui ait le nombre maximum d’éléments (ce nombre est majoré par la dimension de EE), soit E=∑i∈IEiE = \sum_{i \in I} E_i. Soit u∈Fu \in \mathfrak{F} et soit E=∑αVαE = \sum_\alpha V_\alpha la décomposition de EE en somme directe des sous-espaces propres de uu. D’après le lemme 3, chacun des VαV_\alpha est stable pour F\mathfrak{F}, donc aussi chacun des Vα∩EiV_\alpha \cap E_i; d’après la prop. 12, chaque

E_i est somme directe des Vα∩EiV_\alpha \cap E_i. Le choix des EiE_i impose donc que chaque EiE_i soit contenu dans un des VαV_\alpha; la restriction de uu à chacun des EiE_i est donc une homothétie. Comme cela est vrai pour tous les éléments de F\mathfrak{F}, F\mathfrak{F} est diagonalisable.

Corollaire

La somme et le composé de deux endomorphismes diagonalisables permutables de E sont diagonalisables.

8. Endomorphismes semi-simples et absolument semi-simples

Définition 6

Soit E un espace vectoriel de dimension finie sur un corps commutatif K. Un endomorphisme u de E est dit semi-simple si tout sous-espace de E stable pour u possède un supplémentaire stable pour u.

Cela signifie donc que tout sous-module du K[X]-module EuE_u est facteur direct, c’est-à-dire que le K[X]-module EuE_u est semi-simple (VII, p. 9).

Proposition 14

Pour qu’un endomorphisme u d’un espace vectoriel de dimension finie sur un corps commutatif soit semi-simple, il faut et il suffit que le polynôme minimal de u soit sans facteur multiple.* Cela résulte aussitôt de VII, p. 9, cor. 4 et p. 31, remarque 1.

Soient E un espace vectoriel sur un corps commutatif K, L une extension de K, et uu un endomorphisme de E ; on note u(L)u_{(L)} le L-endomorphisme 1L⊗u1_L \otimes u du L-espace vectoriel E(L)=L⊗KEE_{(L)} = L \otimes_K E déduit de E par extension des scalaires. De même, si F\mathfrak{F} est un ensemble d’endomorphismes de E, on note F(L)\mathfrak{F}_{(L)} l’ensemble des u(L)u_{(L)}, pour uu dans F\mathfrak{F}.

Corollaire

Soient u un endomorphisme d’un espace vectoriel de dimension finie sur un corps commutatif K et L une extension de K. Si u(L)u_{(L)} est semi-simple, u est semi-simple. Si u est semi-simple et L séparable sur K, u(L)u_{(L)} est semi-simple.* Cela résulte aussitôt de la prop: 14 et de V, p. 115, cor. 1 (noter que les polynômes minimaux de uu et u(L)u_{(L)} coïncident).

Proposition 15

Soient E un espace vectoriel de dimension finie sur un corps commutatif K, u un endomorphisme de E et q(X) son polynôme minimal. Les conditions suivantes sont équivalentes : (i) Pour toute extension L de K, l’endomorphisme u(L)u_{(L)} est semi-simple. (ii) Il existe une extension L de K telle que l’endomorphisme u(L)u_{(L)} soit diagonalisable. (iii) Le polynôme q(X) est séparable sur K.* En effet, la condition (i) signifie que le polynôme 1⊗q(X)1 \otimes q(X) de L[X] est sans facteur multiple pour toute extension L de K (prop. 14), la condition (ii) signifie qu’il existe une extension L de K telle que q(X)q(X) ait toutes ses racines dans L et qu’elles soient simples (VII, p. 39, prop. 12), et ces conditions équivalent à (iii) par définition (V, p. 37).

Définition 7

Un endomorphisme u satisfaisant aux conditions (i), (ii) et (iii) de la prop. 15 est dit absolument semi-simple.

Corollaire

Pour que u soit absolument semi-simple, il faut et il suffit qu’il existe une extension L de K, qui soit un corps parfait, et telle que u(L)u_{(L)} soit semi-simple.

En effet, la condition du corollaire signifie qu’il existe une extension L de K, qui soit un corps parfait, telle que q(X)q(X) soit sans facteur multiple dans L[X] (prop. 14) ; cette condition équivaut à (iii) d’après V, p. 37, cor. 2.

Proposition 16

Soient E un espace vectoriel de dimension finie sur un corps commutatif K, F\mathfrak{F} un ensemble d’endomorphismes de E, A la sous-algèbre de EndK(E)\mathrm{End}_K(E) engendrée par F\mathfrak{F} et IdE\mathrm{Id}_E. Les conditions suivantes sont équivalentes : (i) Il existe une extension L de K telle que F(L)\mathfrak{F}_{(L)} soit diagonalisable. (ii) La K-algèbre A est étale (V, p. 28, déf. 1). (iii) Les éléments de F\mathfrak{F} sont absolument semi-simples et deux à deux permutables.

Notons d’abord que, pour toute extension L de K, la L-algèbre engendrée par F(L)\mathfrak{F}_{(L)} et IdE(L)\mathrm{Id}_{E(L)} coïncide avec L⊗KAL \otimes_K A ; d’après la prop. 13, F(L)\mathfrak{F}_{(L)} est donc diagonalisable si et seulement si la L-algèbre L⊗KAL \otimes_K A est diagonalisable. L’équivalence des conditions (i) et (ii) résulte donc de V, p. 28, déf. 1. D’autre part, on a aussitôt (i) ⇒\Rightarrow (iii). Supposons enfin (iii) vérifiée, et soit L une clôture algébrique de K ; les éléments de F(L)\mathfrak{F}_{(L)} sont diagonalisables (VII, p. 39, prop. 12) et deux à deux permutables ; F(L)\mathfrak{F}_{(L)} est donc diagonalisable d’après VII, p. 40, prop. 13.

Corollaire

La somme et le produit de deux endomorphismes permutables et absolument semi-simples sont absolument semi-simples.

Remarque

Supposons les conditions de la prop. 16 vérifiées et soit L une extension de K. D’après la prop. 13, l’ensemble F(L)\mathfrak{F}_{(L)} est diagonalisable si et seulement si l’algèbre L⊗KAL \otimes_K A est diagonalisable. On en conclut par V, p. 29, prop. 2, qu’il existe une extension finie L de K telle que F(L)\mathfrak{F}_{(L)} soit diagonalisable. En fait, on peut même supposer L galoisienne ; en effet, prenant une partie finie F′\mathfrak{F}' de F\mathfrak{F} qui engendre A, on peut prendre pour L un corps de décomposition des polynômes minimaux des éléments de F′\mathfrak{F}' (prop. 12 et 13).

9. Décomposition de Jordan

Définition 8

Soient E un espace vectoriel de dimension finie sur un corps commutatif et u un endomorphisme de E. On appelle décomposition de Jordan de u un couple (us,un)(u_s, u_n), où usu_s est un endomorphisme absolument semi-simple de E et unu_n un endomorphisme nilpotent de E, tels que usun=unusu_s u_n = u_n u_s et u=us+unu = u_s + u_n.

Théorème 1

Soient E un espace vectoriel de dimension finie sur un corps commutatif K et u un endomorphisme de E. Pour que u possède une décomposition de Jordan (us,un)(u_s, u_n), il faut et il suffit que les valeurs propres de u soient séparables sur K. De plus, celle-ci est uniquement déterminée, les polynômes caractéristiques de u et usu_s coïncident, et il existe des polynômes P,Q∈K[X]P, Q \in K[X], sans terme constant, tels que us=P(u)u_s = P(u), un=Q(u)u_n = Q(u).

A) Démontrons d’abord le cas particulier suivant :

Lemme 4

Soient EE un espace vectoriel de dimension finie sur un corps commutatif KK et uu un endomorphisme trigonalisable de EE. Il existe un endomorphisme diagonalisable vv de EE, et un seul, qui commute à uu et soit tel que u−vu - v soit nilpotent. De plus, sous ces conditions, les polynômes caractéristiques de uu et vv coïncident, et il existe un polynôme P∈K[X]P \in K[X] tel que v=P(u)v = P(u).

Soit vv un endomorphisme diagonalisable de EE tel que uv=vuuv = vu et que v−uv - u soit nilpotent ; soit α\alpha une valeur propre de vv et soit VαV_\alpha le sous-espace propre correspondant. D’après le lemme 3 (VII, p. 40), VαV_\alpha est stable pour uu, et la restriction de u−αu - \alpha à VαV_\alpha est aussi la restriction de u−vu - v, donc est nilpotente ; VαV_\alpha est donc contenu dans le sous-espace MαM_\alpha formé des x∈Ex \in E annulés par une puissance de u−αu - \alpha. Comme EE est somme directe des VαV_\alpha et aussi des MαM_\alpha (VII, p. 34, prop. 7), cela montre que Vα=MαV_\alpha = M_\alpha pour tout α\alpha. D’après le cor. à la prop. 9 (VII, p. 36), il s’ensuit que χu=χv\chi_u = \chi_v; on en conclut aussi que vv est bien déterminé par uu : sa restriction à chaque MαM_\alpha est l’homothétie de rapport α\alpha.

Inversement, définissons vv par la condition précédente ; il est clair que vv est diagonalisable et u−vu - v nilpotent. D’après la prop. 7 de VII, p. 34, il existe des polynômes qαq_\alpha tels que, pour tout x∈Ex \in E, le composant de xx dans MαM_\alpha soit qα(u)⋅xq_\alpha(u) \cdot x. On a alors v=∑αqα(u)v = \sum \alpha q_\alpha(u); cela implique que uu et vv commutent et achève la démonstration.

B) Revenons à la démonstration du th. 1.

Supposons d’abord que uu s’écrive sous la forme s+ns + n, où ss est absolument semi-simple, nn nilpotent et où ss et nn commutent. Soit Ω\Omega une clôture algébrique de KK; on a u(Ω)=s(Ω)+n(Ω)u_{(\Omega)} = s_{(\Omega)} + n_{(\Omega)}, où s(Ω)s_{(\Omega)} est diagonalisable, n(Ω)n_{(\Omega)} est nilpotent, et s(Ω)s_{(\Omega)} et n(Ω)n_{(\Omega)} commutent ; d’après le lemme 4, il en résulte que s(Ω)s_{(\Omega)} et donc ss sont uniquement déterminés, que les polynômes χu(Ω)\chi_{u_{(\Omega)}} et χs(Ω)\chi_{s_{(\Omega)}} de Ω[X]\Omega[X] coïncident, donc aussi les polynômes χu\chi_u et χs\chi_s, et que ss s’exprime comme un polynôme en uu à coefficients dans Ω\Omega. Cela montre d’abord que les valeurs propres de uu sont aussi celles de ss, donc sont séparables sur KK (VII, p. 41, prop. 15) ; par ailleurs, ss étant combinaison linéaire à coefficients dans Ω\Omega de puissances de uu est aussi combinaison linéaire de ces mêmes puissances à coefficients dans KK (II, p. 113, prop. 19), et il existe un polynôme P∈K[X]P \in K[X] tel que s=P(u)s = P(u), donc n=Q(u)n = Q(u) avec Q(X)=X−P(X)Q(X) = X - P(X). Montrons que l’on peut choisir QQ (et donc PP) sans terme constant. Si uu est inversible, son polynôme caractéristique possède un terme constant non nul, et le th. de Hamilton-Cayley (III, p. 107, prop. 20) montre que 1 peut s’exprimer comme un polynôme en uu sans terme constant, d’où l’assertion dans ce cas. Si uu n’est pas inversible, son noyau WW n’est pas réduit à 0 et est stable pour nn (VII, p. 40, lemme 3) ; comme la restriction de nn à WW est nilpotente, il existe un vecteur x≠0x \neq 0 dans WW tel que u(x)=n(x)=0u(x) = n(x) = 0, ce qui montre que QQ ne peut avoir de terme constant.

Inversement, supposons maintenant que les valeurs propres de uu soient séparables sur KK, et soit LL une extension galoisienne finie de KK contenant ces valeurs propres. D’après le lemme 4, on peut écrire u(L)=v+wu_{(L)} = v + w, où vv est diagonalisable, ww est nilpotent et vw=wvvw = wv. Soient BB une base de EE, B′B' la base correspondante de L⊗KEL \otimes_K E, U,V,WU, V, W les matrices de u(L),v,wu_{(L)}, v, w relativement à B′B'; notons que UU est aussi la matrice de uu par rapport à BB, donc est à coefficients dans KK. Pour tout KK-automorphisme σ\sigma de LL, et toute matrice AA à éléments dans LL, notons AσA^\sigma la matrice obtenue en appliquant σ\sigma aux éléments de AA. Soit σ\sigma un KK-automorphisme de LL; on a U=Uσ=(V+W)σ=Vσ+Wσ, VσWσ=(VW)σ=(VV)σ=WσVσU = U^\sigma = (V + W)^\sigma = V^\sigma + W^\sigma,\ V^\sigma W^\sigma = (VW)^\sigma = (VV)^\sigma = W^\sigma V^\sigma; comme VσV^\sigma est la matrice d’un endomorphisme diagonalisable et WσW^\sigma est nilpotente, il résulte du lemme 4 que Vσ=V, Wσ=WV^\sigma = V,\ W^\sigma = W. Comme cela est valable pour tout σ\sigma, VV et WW sont à coefficients dans KK; si usu_s et unu_n sont les endomorphismes de EE de matrices VV et WW par rapport à BB, on a (us)(L)=v, (un)(L)=w(u_s)_{(L)} = v,\ (u_n)_{(L)} = w. Il s’ensuit que usu_s est absolument semi-simple, que unu_n est nilpotent, que usu_s et unu_n commutent et que u=us+unu = u_s + u_n. Cela achève la démonstration.

Lorsqu’un endomorphisme ff possède une décomposition de Jordan, on note celle-ci (fs,fn)(f_s, f_n) et les endomorphismes fsf_s et fnf_n sont appelés respectivement la composante absolument semi-simple et la composante nilpotente de ff. Lorsque KK est parfait, tout endomorphisme possède une décomposition de Jordan ; par ailleurs, il y a alors identité entre endomorphismes absolument semi-simples et endomorphismes semi-simples et on dit aussi « composante semi-simple » au lieu de « composante absolument semi-simple ».

Corollaire 1

Supposons que uu possède une décomposition de Jordan, et soit LL une extension de KK. Alors l’endomorphisme u(L)u_{(L)} de E(L)E_{(L)} possède une décomposition de Jordan, et l’on a (u(L))s=(us)(L), (u(L))n=(un)(L)(u_{(L)})_s = (u_s)_{(L)},\ (u_{(L)})_n = (u_n)_{(L)}.

Corollaire 2

Supposons que uu possède une décomposition de Jordan. Tout endomorphisme de EE qui commute à uu commute aussi à usu_s et unu_n.

Corollaire 3

Soient uu et vv deux endomorphismes permutables de EE possédant des décompositions de Jordan. a) Les endomorphismes u,v,us,vs,un,vnu, v, u_s, v_s, u_n, v_n sont deux à deux permutables. b) Les endomorphismes u+vu + v et uvuv possèdent des décompositions de Jordan et on a (u+v)s=us+vs, (u+v)n=un+vn, (uv)s=usvs, (uv)n=usvn+unvs+unvn(u + v)_s = u_s + v_s,\ (u + v)_n = u_n + v_n,\ (uv)_s = u_s v_s,\ (uv)_n = u_s v_n + u_n v_s + u_n v_n. La partie a) résulte du cor. 2. Pour démontrer la partie b), il suffit de remarquer que us+vsu_s + v_s et usvsu_s v_s sont absolument semi-simples (VII, p. 42, cor.) et un+vnu_n + v_n et usvn+unvs+unvnu_s v_n + u_n v_s + u_n v_n sont nilpotents (comme somme d’endomorphismes nilpotents permutables).

Corollaire 4

Supposons que uu possède une décomposition de Jordan, et soit RR un polynôme de K[X]K[X]. Alors l’endomorphisme R(u)R(u) possède une décomposition de Jordan et on a R(u)s=R(us)R(u)_s = R(u_s).

Remarque 1

On a det⁡(us)=det⁡(u)\det(u_s) = \det(u), Tr⁡(us)=Tr⁡(u)\operatorname{Tr}(u_s) = \operatorname{Tr}(u).

Remarque 2

Pour que uu soit trigonalisable, il faut et il suffit que uu possède une décomposition de Jordan et que usu_s soit diagonalisable. Il existe alors une base de EE par rapport à laquelle la matrice de uu est triangulaire inférieure, celle de usu_s est diagonale et à même diagonale que la matrice de uu (cf.cf. lemme 4 et ci-dessous prop. 19).

On notera cependant que si la matrice de uu par rapport à une base est triangulaire, la matrice de usu_s par rapport à cette même base n’est pas en général diagonale.

Remarque 3

On définit de façon analogue la notion de décomposition de Jordan pour une matrice carrée. Par exemple, pour la matrice de Jordan Um,αU_{m,\alpha}, on a

(Um,α)s=α⋅Im,(Um,α)n=Um,0. (U_{m,\alpha})_s = \alpha \cdot I_m , \quad (U_{m,\alpha})_n = U_{m,0} .

Remarque 4

Si uu est semi-simple, mais non absolument semi-simple, il ne possède pas de décomposition de Jordan.

Un endomorphisme uu d’un espace vectoriel VV sur un corps commutatif est dit unipotent si l’endomorphisme u−Id⁡Vu - \operatorname{Id}_V est nilpotent, c’est-à-dire s’il existe un entier rr tel que (u−Id⁡V)r=0(u - \operatorname{Id}_V)^r = 0; uu est alors un automorphisme de VV, puisque si u=Id⁡V−nu = \operatorname{Id}_V - n avec nr=0n^r = 0, on a

(Id⁡V+n+⋯+nr−1) u=u(Id⁡V+n+⋯+nr−1)=Id⁡V. (\operatorname{Id}_V + n + \cdots + n^{r-1})\, u = u(\operatorname{Id}_V + n + \cdots + n^{r-1}) = \operatorname{Id}_V .

Si VV est de dimension finie mm, alors uu est unipotent si et seulement si χu(X)=(X−1)m\chi_u(X) = (X - 1)^m (VII, p. 33, cor. 3).

Proposition 17

Soient EE un espace vectoriel de dimension finie sur un corps commutatif, et ff un endomorphisme de EE. Les conditions suivantes sont équivalentes :

(i) ff possède une décomposition de Jordan et est un automorphisme ; (ii) ff possède une décomposition de Jordan et fsf_s est un automorphisme ; (iii) il existe un automorphisme absolument semi-simple aa de EE et un automorphisme unipotent uu de EE tels que f=ua=auf = ua = au.

De plus, sous ces conditions, et avec les notations de (iii), on a nécessairement a=fsa = f_s, u=1+fs−1fnu = 1 + f_s^{-1}f_n.

(i) ⇒\Rightarrow (ii) : cela résulte de la remarque 1. (ii) ⇒\Rightarrow (iii) : prenons a=fsa = f_s, u=1+fs−1fnu = 1 + f_s^{-1}f_n; alors f=ua=auf = ua = au, aa est un automorphisme absolument semi-simple, et uu est unipotent. (iii) ⇒\Rightarrow (i) : avec les notations de (iii), posons n=a(u−1)=(u−1)an = a(u - 1) = (u - 1)a. Alors an=naan = na, f=a+nf = a + n, et nn est nilpotent. Il en résulte que (a,n)(a, n) est la décomposition de Jordan de ff; cela implique (i) ainsi que les relations a=fsa = f_s, u=1+fs−1fnu = 1 + f_s^{-1}f_n.

On pose fu=fs−1f=ffs−1=1+fs−1fnf_u = f_s^{-1}f = ff_s^{-1} = 1 + f_s^{-1}f_n, et on dit que c’est la composante unipotente de ff. Le couple (fs,fu)(f_s, f_u) est souvent appelé la décomposition de Jordan multiplicative de l’automorphisme ff.

Proposition 18

Soient EE un espace vectoriel de dimension finie sur un corps commutatif KK, E′E' un sous-espace de EE et uu un endomorphisme de EE laissant E′E' stable.

Soit u′u' (resp. u′′u'') l’endomorphisme de E′E' (resp. E/E′E/E') déduit de uu. On a χu=χu′⋅χu′′\chi_u = \chi_{u'} \cdot \chi_{u''}.

Pour que uu possède une décomposition de Jordan, il faut et il suffit qu’il en soit de même pour u′u' et u′′u''; de plus, sous ces conditions, les composantes absolument semi-simples (resp. nilpotentes) de u′u' et u′′u'' sont les endomorphismes de E′E' et E/E′E/E' déduits de la composante absolument semi-simple (resp. nilpotente) de uu.

Soient BB une base de EE contenant une base B′B' de E′E' et B′′B'' la base de E′′E'' image de B−B′B - B'. Notons U,U′,U′′U, U', U'' les matrices de u,u′,u′′u, u', u'' par rapport à B,B′,B′′B, B', B'' respectivement. Alors UU est de la forme

(U′Z0U′′) \begin{pmatrix} U' & Z \\ 0 & U'' \end{pmatrix}

et on a χu=χU=χU′χU′′=χu′χu′′\chi_u = \chi_U = \chi_{U'} \chi_{U''} = \chi_{u'} \chi_{u''} (cf. III, p. 100, exemple 2). On en déduit que l’ensemble des valeurs propres de uu est la réunion des ensembles de valeurs propres de u′u' et u′′u''. Si u′u' et u′′u'' possèdent des décompositions de Jordan, alors les valeurs propres de u′u' et u′′u'' sont séparables sur KK, donc aussi les valeurs propres de uu, et uu possède une décomposition de Jordan (VII, p. 42, th. 1). Inversement, si uu possède la décomposition de Jordan (s,ns, n), ss et nn laissent stable E′E' car ce sont des polynômes en uu; notons s′,n′,s′′,n′′s', n', s'', n'' les endomorphismes de E′,E′,E/E′,E/E′E', E', E/E', E/E' déduits respectivement de s,n,s,ns, n, s, n. Comme les polynômes minimaux de s′s' et s′′s'' divisent celui de s,s′s, s' et s′′s'' sont absolument semi-simples (VII, p. 41, prop. 15) ; par ailleurs, n′n' et n′′n'' sont nilpotents. Enfin, on a u′=s′+n′,u′′=s′′+n′′u' = s' + n', u'' = s'' + n'' et s′n′=n′s′,s′′n′′=n′′s′′s'n' = n's', s''n'' = n''s'', ce qui achève la démonstration.

Proposition 19

Soient EE un espace vectoriel de dimension finie sur un corps commutatif KK, et F\mathfrak{F} un ensemble d’endomorphismes trigonalisables de EE deux à deux permutables. Alors il existe une base de EE telle que, par rapport à cette base, la matrice de tout élément uu de F\mathfrak{F} soit triangulaire inférieure et que la matrice de usu_s soit diagonale et ait mêmes éléments diagonaux que celle de uu.

D’après le cor. 3 de VII, p. 44, l’ensemble Fs\mathfrak{F}_s des composantes absolument semi-simples des éléments de F\mathfrak{F} est formé d’éléments diagonalisables deux à deux permutables, donc est diagonalisable (VII, p. 40, prop. 13), l’ensemble Fn\mathfrak{F}_n des composantes nilpotentes des éléments de F\mathfrak{F} est formé d’éléments nilpotents deux à deux permutables, et chaque élément de Fn\mathfrak{F}_n commute à chaque élément de Fs\mathfrak{F}_s. Raisonnant alors comme dans la démonstration de la prop. 13 (VII, p. 40), on voit qu’il existe une décomposition de EE en somme directe de sous-espaces EiE_i, qui sont stables pour Fs\mathfrak{F}_s et Fn\mathfrak{F}_n et tels que chaque élément de Fs\mathfrak{F}_s induise sur chaque EiE_i une homothétie. Remplaçant EE par chacun des EiE_i, on peut donc supposer que les éléments de Fs\mathfrak{F}_s sont des homothéties ; il nous suffit de démontrer qu’il existe une base de EE par rapport à laquelle les éléments de Fn\mathfrak{F}_n sont représentés par des matrices triangulaires inférieures à éléments diagonaux nuls ; on est donc ramené au cas où F\mathfrak{F} est formé d’éléments nilpotents.

Supposons alors E≠0E \neq 0, et soit FF un sous-espace non nul de EE, stable pour F\mathfrak{F}, et de dimension minimum. Pour tout u∈Fu \in \mathfrak{F}, le noyau de la restriction de uu à FF est non nul et stable pour F\mathfrak{F} (VII, p. 40, lemme 3) ; d’après le choix de F, la restriction de uu à F est donc nulle pour tout u∈Fu \in \mathfrak{F}. Soit alors x∈F,x≠0x \in F, x \neq 0; on a u(x)=0u(x) = 0 pour tout u∈Fu \in \mathfrak{F}; raisonnant par récurrence sur la dimension de E, on peut supposer qu’il existe une base (e‾1,...,e‾n−1)(\overline{e}_1, ..., \overline{e}_{n-1}) du quotient E′=E/KxE' = E/Kx telle que, pour tout u∈Fu \in \mathfrak{F}, l’endomorphisme u‾\overline{u} de E′E' déduit de uu ait par rapport à cette base une matrice triangulaire inférieure à coefficients diagonaux nuls ; si ei∈Ee_i \in E se projette sur e‾i\overline{e}_i pour i=1,...,n−1i = 1, ..., n-1, la base (e1,...,en−1,x)(e_1, ..., e_{n-1}, x) répond aux conditions exigées.

Exercises

Exercices

Sauf mention expresse du contraire, tous les corps intervenant dans les exercices de ce paragraphe sont supposés commutatifs.

See the exercises for § 5.

Transcribed from the printed volume. Not translated.