§ 5. Propriétés spéciales aux formes bilinéaires alternées
1. Réduction des formes bilinéaires alternées.
Théorème 1
Soient un anneau (commutatif) principal, un -module libre de dimension finie et une forme bilinéaire alternée sur . Alors il existe une base de et un entier pair , tels que
où les sont des éléments de , et où divise pour .
Tous les autres éléments où sont nuls.
Les idéaux () sont uniquement déterminés par les conditions précédentes. Le sous-module de orthogonal à est engendré par .
Nous procéderons par récurrence sur la dimension de . Le théorème est évident pour . Si , le théorème est évident aussi ; on peut donc supposer . Notons l’application linéaire de dans associée à droite à (, no 1); alors est un sous-module non réduit à 0 du module , qui est un module libre de dimension . Soit le plus grand facteur invariant de par rapport à (chap. VII, , no 2, th. 1); on sait (loc. cit.) qu’il existe une base de et un élément tels que . Soit la base de (identifié au bidual ) duale de ; on a
Soit le sous-module de . Nous allons voir que est somme directe de et du sous-module orthogonal de . Il suffit pour cela de prouver que, pour tout , il existe des éléments de , déterminés de façon unique et tels que , c’est-à-dire tels que
D’après (1) ces conditions s’écrivent
Mais on sait (loc. cit.) que l’image de par toute forme linéaire sur est contenue dans l’idéal , autrement dit toutes les valeurs appartiennent à ; d’où l’existence et l’unicité de et . Ainsi est un module libre de rang ; il existe donc, dans , d’après l’hypothèse de récurrence, une base satisfaisant aux conditions de l’énoncé. Pour montrer que la base de ainsi obtenue satisfait aussi à ces conditions, il suffit de prouver que divise ; or cela résulte de ce que toutes les valeurs sont des multiples de . Il est alors clair que engendrent . Enfin, si est la base duale de , on a et pour et pour ; les idéaux sont donc les facteurs invariants de par rapport à , ce qui démontre leur unicité (chap. VII, , no 2, th. 1).
Corollaire 1
Soient un corps commutatif, un espace vectoriel de dimension finie sur , et une forme bilinéaire alternée sur E. Il existe alors une base de E et un entier pair tels que
En particulier est de rang pair .
Une base vérifiant (2) est dite base symplectique pour .
Remarque
On notera que ce corollaire est aussi une conséquence immédiate de la prop. 3 du § 4, n° 2 et de son cor. 1, car avec les notations de cette proposition, on a nécessairement puisque est alternée.
Corollaire 2
Soient A un corps commutatif, E un espace vectoriel de dimension finie n sur A. Pour tout bivecteur , il existe une base de E telle que
Il suffit en effet de remarquer que z s’identifie canoniquement à une forme bilinéaire alternée sur (chap. III, § 8, n° 2), et d’appliquer le cor. 1 à cette forme.
En traduisant le cor. 1 en langage matriciel, on obtient :
Corollaire 3
Soient A un corps commutatif, R une matrice carrée alternée sur A. Le rang de R est un nombre pair , et il existe une matrice inversible P sur A telle que
Remarque
Si A est un anneau commutatif quelconque et R une matrice carrée alternée d’ordre impair n sur A, on a det . Ceci résulte du cor. 3 lorsque A est un corps. Une démonstration directe dans le cas où A est un corps de caractéristique est la suivante : comme , on a det , d’où . Ceci étant, puisque le déterminant d’une matrice alternée est un polynôme à coefficients entiers par rapport aux tels que , le principe de prolongement des identités algébriques (chap. IV, § 2, no 5, Scholie) montre alors que notre assertion est vraie pour un anneau commutatif arbitraire A.
2. Pfaffien d'une matrice alternée.
Soient A un corps commutatif de caractéristique 0, et une matrice alternée d'ordre pair sur A. Désignons par E l'espace vectoriel , par () sa base canonique, et par e l'élément de . La puissance extérieure -ième du bivecteur est de la forme , où est un élément de A que nous allons calculer. L'élément est une somme de termes de la forme
Les remarques précédentes prouvent alors que est égal à
Introduisons alors indéterminées indexées au moyen des couples tels que , et appelons P le polynôme sur par rapport aux , défini par
On a donc
(6)
Définition 1
Etant donnée une matrice alternée d’ordre pair sur un anneau commutatif quelconque , on appelle pfaffien de , et on note , l’élément de , où .
Exemple
Supposons :
tous les autres étant nuls (cf. th. 1). Alors le pfaffien de est .
Proposition 1
Soient une matrice alternée d’ordre pair sur un anneau commutatif , et une matrice carrée d’ordre sur . On a
(7)
En effet, supposons d’abord que soit un corps de caractéristique 0 et posons . Associons à le bivecteur
de , où désigne la base canonique de ; considérons comme la matrice, par rapport à la base , d’un endomorphisme de . Alors le bivecteur est associé à la matrice puisqu’il est égal à . Comme l’extension de à l’algèbre extérieure est un endomorphisme de cette algèbre (chap. III, § 5, no 9), on a ; comme est l’homothétie de rapport , il résulte donc de (6) et de la déf. 1, que l’on a , d’où (7) dans le cas envisagé. Le cas général s’en déduit en remarquant que les deux membres de (7) sont des polynômes à coefficients entiers par rapport aux éléments des matrices et (chap. IV, § 2, no 5, Scholie).
Proposition 2
Pour toute matrice alternée d’ordre pair sur un anneau commutatif , on a
3. Groupe symplectique.
Supposons l’anneau commutatif. Si est une forme bilinéaire alternée sur , les automorphismes du module laissant invariante s’appellent les automorphismes symplectiques (ou transformations symplectiques) relatifs à , et ils forment un groupe que l’on appelle le groupe symplectique associé à ; on le note quelquefois .
Considérons en particulier, sur le module , la forme bilinéaire alternée dont la matrice par rapport à la base canonique de est
Réciproquement si une matrice carrée d’ordre sur satisfait à (9), elle est symplectique : il suffit en effet de prouver qu’elle est inversible ; or (9) entraîne d’après la prop. 1 du n° 2, donc . Nous avons en même temps prouvé la proposition suivante :
Proposition 3
Le déterminant d’une matrice symplectique est égal à 1.
Si est un corps commutatif et une forme bilinéaire alternée non dégénérée sur un espace vectoriel de dimension paire sur , le groupe symplectique associé à est isomorphe à , d’après le cor. 1 du th. 1.
Exercices. — ¶ 1) Soient un anneau commutatif principal, un -module libre de dimension finie , une forme bilinéaire alternée sur ; les idéaux () définis dans le th. 1 du n° 1 sont appelés les facteurs invariants de .
a) Soit un sous-module de , et soit la restriction de à . Montrer que si () sont les facteurs invariants de (où divise ), on a et est multiple de pour . (Se ramener au cas où , et utiliser les exerc. 9 b) et 9 c) du chap. VII, § 4).
b) Soient un second -module libre de dimension finie, une forme bilinéaire alternée sur , ses facteurs invariants ( divisant ). Pour que soit l’image réciproque de par une application linéaire de dans , il faut et il suffit que et que soit multiple de pour . (Utiliser ) et la prop. 4 du chap. VII, § 4, n° 5).
c) Soient deux sous-modules de , tels que (resp. ) soit supplémentaire de (resp. ) dans . Si les restrictions de à et sont équivalentes, montrer qu’il en est de même des restrictions de à et à , et qu’il existe un automorphisme de laissant invariante et transformant en .
d) Donner un exemple de deux sous-modules de , de dimension 2, tels que et admettent des supplémentaires dans et que les restrictions et soient équivalentes, mais qu’il n’existe aucun automorphisme de laissant invariante et transformant en (prendre ).
2) Soit une forme bilinéaire alternée sur un espace vectoriel de dimension finie. Montrer que pour tout sous-espace vectoriel de , la différence dim M – dim (M ∩ M^0) est paire. (Considérer d’abord le cas où Φ est non dégénérée).
¶ 3) Soit E un espace vectoriel de dimension paire n = 2m sur un corps commutatif A ; soient Φ et Ψ deux formes bilinéaires alternées sur E ; on suppose Ψ non dégénérée. Soient u et v les applications linéaires de E dans E* associées à droite à Φ et Ψ respectivement ; v est un isomorphisme de E sur E* ; on pose ω = v^{-1} \circ u, de sorte que ω est un endomorphisme de E.
a) On pose M_0 = E, et par récurrence M_{k+1} = ω(M_k) pour k > 0. Montrer que si M'_k est le sous-espace orthogonal à M_k pour Φ, M_{k+1} est le sous-espace orthogonal à M'_k pour Ψ.
b) Soit n_0 la dimension de M'_0 ; on pose m_0 = 0, et pour k ≥ 1, on désigne par m_k la dimension de M_k ∩ M'_0. Montrer que pour k ≥ 1 la dimension de M_k est n − n_0 − (m_1 + ... + m_{k−1}) et celle de M'_k est n_0 + (m_1 + ... + m_k).
c) Montrer que, pour tout k ≥ 0, la dimension de M_k ∩ M'_k est m_k + m_{k+1} + ... + m_{2k}, et celle de M'_k ∩ M_{k+1} est m_{k+1} + m_{k+2} + ... + m_{2k+1} (appliquer l’exerc. 2 b) du § 3 pour calculer les dimensions de M_h ∩ M'_{2k−h} et de M'_h ∩ M_{2k+1−h} par récurrence sur h).
d) Déduire de c) que les nombres m_k sont pairs (utiliser l’exerc. 2).
e) Conclure de d) que le nombre des diviseurs élémentaires de l’endomorphisme ω, correspondant à la racine caractéristique λ = 0, et ayant un degré donné, est pair (cf. chap. VII, § 5, exerc. 20).
4) Soient E un espace vectoriel sur un corps commutatif A, admettant une base dénombrable (e_n)_{n≥1}, Φ une forme alternée non dégénérée sur E. Montrer qu’il existe dans E une base (a_n) telle que Φ(a_{2n−1}, a_{2n}) = 1 pour tout n ≥ 1, et Φ(a_i, a_j) = 0 pour tout autre couple d’indices tels que i < j (raisonner comme dans l’exerc. 13 du § 4).
5) Pour toute matrice alternée X = (x_{ij}) d’ordre pair n = 2m sur un anneau commutatif, et pour tout indice i, montrer que l’on a
6) Soit M une matrice carrée d’ordre m sur un anneau commutatif. Montrer que si on pose
7) Soient A un corps commutatif, l’ensemble des matrices alternées d’ordre 2m sur A ; soit I une application de dans A telle que pour toute matrice R ∈ et toute matrice P d’ordre 2m sur A, on ait I(^tPRP) = (det P)^h I(R), où h est un entier rationnel. Montrer que I(R) = c(PfR)^h, où c ∈ A (utiliser la formule (7) et le th. 1 du n° 1).
8) Soient P, Q deux matrices carrées alternées d’ordre pair 2m sur un anneau commutatif A. Soit φ(X) = Pf(P − XQ) ; montrer que, si Q est inversible, on a . (Considérer d’abord le cas où A est un corps ; déduire alors de l’exerc. 3 que le polynôme minimal de la matrice divise , en passant à une extension algébriquement close de A, et en remarquant que est le polynôme caractéristique de à un facteur scalaire près).
§ 9) Soient E un espace vectoriel de dimension sur un corps commutatif A, une forme bilinéaire alternée sur E, une forme sesquilinéaire hermitienne (pour un automorphisme involutif de A) sur E, et les matrices respectives de et par rapport à une même base de E.
a) On suppose non dégénérée. Montrer que le nombre des diviseurs élémentaires de correspondant à la racine caractéristique 0 et ayant un même degré pair, est un nombre pair (méthode de l’exerc. 3).
b) On suppose que soit non dégénérée (ce qui implique que est pair). Montrer que le nombre des diviseurs élémentaires de correspondant à la racine caractéristique 0, et ayant un même degré impair, est un nombre pair (même méthode).
10) Soit l’ordre du groupe symplectique sur le corps fini . Montrer que si est le nombre des couples de vecteurs de tels que (notations du no 3), on a ; en déduire
11) Soit A un corps commutatif. Montrer que toute transformation appartenant au groupe symplectique est un produit de transvections appartenant à ce groupe (dites transvections symplectiques ; cf. § 4, exerc. 6). (Raisonner par récurrence sur , en montrant que si sont deux vecteurs non orthogonaux de , il existe un produit de transvections symplectiques tel que laisse invariants et ). En déduire une nouvelle démonstration de la prop. 3 du no 3.
12) Soient A un corps commutatif, E un espace vectoriel de dimension paire sur A, une forme bilinéaire alternée non dégénérée sur E. Montrer que, pour toute similitude pour la forme (, no 5), de multiplicateur , on a (utiliser la formule (7)).
§ 13) On suppose que A est un corps commutatif de caractéristique 0, E un espace vectoriel de dimension sur A, une forme bilinéaire alternée non dégénérée sur E. On identifie la forme inverse de à un bivecteur , de sorte que pour toute base symplectique de E (pour ), indexée de sorte que , (), on ait
On dit qu’un -vecteur décomposable et non nul est isotrope (resp. totalement isotrope) pour , si le sous-espace vectoriel correspondant à (chap. III, § 7, no 3) est isotrope (resp. totalement isotrope).
a) Si est un -vecteur décomposable , la dimension d’un supplémentaire de par rapport à , montrer que est le plus grand des entiers tels que l’on ait , en désignant par la puissance -ème de dans l’algèbre extérieure (utiliser la prop. 2 du § 4, n° 2).
b) Montrer que tout bivecteur peut s’écrire sous la forme , où est un scalaire et une combinaison linéaire de bivec- teurs décomposables totalement isotropes. (Se ramener au cas où est décomposable, et remarquer que si est une base symplectique, est totalement isotrope).
c) Si , montrer que tout -vecteur peut s’écrire , où est un -vecteur et une combinaison linéaire de -vecteurs décomposables totalement isotropes. (Se ramener au cas où est décomposable, et raisonner par récurrence sur . Se ramener ainsi au cas où, étant une base symplectique, on a , et considérer les bivec- teurs pour .
d) Pour , montrer que tout -vecteur peut s’écrire , où est un -vecteur. (Se ramener au cas où est décomposable ; si est la dimension d’un supplémentaire de par rapport à , distinguer deux cas, suivant que ou ; dans le second cas, raisonner par récurrence sur , de la même manière que dans c)). En déduire que l’application de dans est bijective (remarquer que les deux espaces ont même dimension). Si est un -vecteur décomposable, montrer que est décomposable et que .
e) Déduire de d) que, pour , le sous-espace est somme directe de la composante homogène de degré de l’idéal bilatère engendré par dans , et du sous-espace des -vecteurs tels que (pour , appliquer d) au -vecteur ). En utilisant c), prouver que est engendré par les -vec- teurs décomposables totalement isotropes, et en utilisant d), montrer que l’application de dans est injective, et que est de dimension .
f) Montrer que si , une condition nécessaire et suffisante pour qu’un -vecteur soit de la forme est que, pour tout -vecteur décomposable totalement isotrope , on ait . (Montrer que, si cette condition est satisfaite, et si , on a pour tout -vecteur ; mettre pour cela sous la forme , où est un -vecteur, puis appliquer c) à , et remarquer que, si est un -vecteur décomposable totalement isotrope, est un -vecteur décomposable qui peut s'écrire , où est un -vecteur décomposable totalement isotrope).
Soit l'annulateur de l'idéal dans ; est somme directe des sous-espaces et . Montrer que l'annulateur de dans est égal à (cf. § 2, exerc. 4 b)).
g) Pour tout automorphisme symplectique de (pour ), soit l'extension canonique de en un automorphisme de l'algèbre (chap. III, § 5, no 9). Montrer que les seuls éléments de invariants par tous les automorphismes sont les combinaisons linéaires de à coefficients dans . (Si est une base symplectique, écrire qu'un élément de est invariant par les transvections symplectiques (exerc. 11) correspondant aux hyperplans orthogonaux aux ; puis considérer les transformations symplectiques définies par pour tout autre indice ).
14) Soient un corps commutatif de caractéristique 2, l'espace vectoriel ; on identifie le groupe symplectique au groupe des matrices symplectiques , satisfaisant donc à la relation , où . On pose ; montrer que toute matrice symplectique telle que soit inversible peut s'écrire d'une seule manière sous la forme , où est une matrice symétrique telle que soit inversible, et réciproquement (cf. § 4, exerc. 11).
15) Soient un corps commutatif, un espace vectoriel de dimension sur , une forme bilinéaire alternée non dégénérée sur . a) Étendre aux endomorphismes de tels que ( étant l'adjoint de pour ) les résultats du § 4, exerc. 12 a) et b).
b) On suppose que . Avec les notations de l'exerc. 12 du § 4, montrer que si est un élément minimal de l'ensemble des sous-espaces non isotropes contenus dans et stables pour , ou bien est un sous-module indécomposable de , ou bien il est somme directe de deux tels sous-modules isomorphes (raisonner comme dans l'exerc. 12 c) du § 4). Montrer par des exemples (avec ) que les deux cas peuvent se présenter.
c) On suppose , n'étant pas de caractéristique 2. Avec les mêmes notations, soit le polynôme minimal de la restriction de à , et soit le degré de . Montrer que si est impair, est un sous-module indécomposable de ; si au contraire est pair, est, soit indécomposable, soit somme directe de deux sous-modules indécomposables isomorphes.
d) On suppose que (autrement dit que ). Avec les notations de c), si ne divise par , ou si et , est un sous-module indécomposable de ; sinon, est, soit indécomposable, soit somme directe de deux sous-modules indécomposables isomorphes.