Bourbaki

§ 3. Le théorème de hahn-banach (forme analytique)

1. Prolongement des formes linéaires positives

Proposition 1

Soient E un espace vectoriel préordonné, V un sous-espace vectoriel de E tel que tout élément de E soit majoré par un élément de V. Pour toute forme linéaire f sur V, positive pour la structure d’espace vectoriel préordonné de V (induite par celle de E), l’ensemble SfS_f des formes linéaires positives sur E qui prolongent f est non vide, et pour tout a∈Ea \in E, l’ensemble des valeurs h(a)h(a), où h parcourt SfS_f, est l’intervalle [α′,α′′][\alpha', \alpha''], où

α′=sup⁡z∈V,z≤af(z),α′′=inf⁡y∈V,y≥af(y). \alpha' = \sup_{z \in V, z \leq a} f(z), \quad \alpha'' = \inf_{y \in V, y \geq a} f(y).

I) Supposons d’abord E=V+RaE = V + \mathbf{R}a. La proposition étant triviale pour a∈Va \in V, on peut se borner au cas a∉Va \notin V. L’hypothèse faite sur V entraîne que l’ensemble

A'' des y∈Vy \in V tels que a≤ya \leq y est non vide ; de même, l’ensemble A′A' des z∈Vz \in V tels que −z≥−a-z \geq -a (autrement dit, z≤az \leq a) est non vide. En outre, pour v∈A′′v \in A'' et z∈A′z \in A', on a z≤a≤vz \leq a \leq v, donc par hypothèse, f(z)≤f(v)f(z) \leq f(v). On en conclut que α′\alpha' et α′′\alpha'' sont finis et que α′≤α′′\alpha' \leq \alpha''. Toute forme linéaire f1f_1 sur EE prolongeant ff est entièrement déterminée par f1(a)f_1(a), et pour tout λ∈R\lambda \in \mathbf{R} et tout x∈Vx \in V, on a

f1(x+λa)=f(x)+λf1(a). f_1(x + \lambda a) = f(x) + \lambda f_1(a) .

Pour que f1f_1 soit positive, il faut et il suffit que les relations :

(2)

x∈V,λ∈R,x+λa≥0 x \in V , \quad \lambda \in \mathbf{R} , \quad x + \lambda a \geq 0
entraînent :

(3)

f(x)+λf1(a)≥0. f(x) + \lambda f_1(a) \geq 0 .

Comme f(μx)=μf(x)f(\mu x) = \mu f(x) et que les relations x≥0x \geq 0 et μx≥0\mu x \geq 0 sont équivalentes pour μ>0\mu > 0, il suffit d’exprimer que (2) entraîne (3) dans les cas particuliers λ=0\lambda = 0, λ=1\lambda = 1 et λ=−1\lambda = -1. Pour λ=0\lambda = 0, le fait que (2) entraîne (3) résulte de l’hypothèse que ff est positive. Pour λ=1\lambda = 1, dire que (2) entraîne (3) signifie que pour −x∈A′-x \in A', on a f1(a)≥f(−x)f_1(a) \geq f(-x), autrement dit que f1(a)≥α′f_1(a) \geq \alpha'; pour λ=−1\lambda = -1, dire que (2) entraîne (3) signifie que, pour x∈A′′x \in A'', on a f(x)≥f1(a)f(x) \geq f_1(a), autrement dit que f1(a)≤α′′f_1(a) \leq \alpha''. La proposition est donc démontrée dans ce cas.

II) Cas général. Soit F\mathfrak{F} l’ensemble des couples (W,g)(W, g), où WW est un sous-espace vectoriel de EE contenant VV et gg une forme linéaire positive sur WW prolongeant ff. Ordonnons F\mathfrak{F} en posant

(W,g)≤(W′,g′) (W, g) \leq (W', g')

si W⊂W′W \subset W' et si g′g' prolonge gg. Il est immédiat que F\mathfrak{F} est inductif, et, en vertu du th. 2 de E, III, p. 20, il a donc un élément maximal (W0,g0)(W_0, g_0). Supposons W0≠EW_0 \neq E. Il existe alors un vecteur b∉W0b \notin W_0, et si W1=W0+RbW_1 = W_0 + \mathbf{R}b, la première partie de la démonstration montre qu’il existe une forme linéaire positive sur W1W_1 qui prolonge g0g_0, ce qui contredit l’hypothèse que (W0,g0)(W_0, g_0) est maximal ; on a donc W0=EW_0 = E, ce qui prouve la première assertion de la proposition. Lorsque a∈Va \in V, la seconde assertion est évidente, avec α′=α′′=f(a)\alpha' = \alpha'' = f(a); si au contraire a∉Va \notin V et si l’on pose V1=V+RaV_1 = V + \mathbf{R}a, la seconde assertion résulte de la première partie de la démonstration.

Corollaire

Soient E un espace vectoriel topologique muni d’une structure de préordre compatible avec sa structure d’espace vectoriel, P l’ensemble des éléments ≥0\geq 0 de E. Soit V un sous-espace vectoriel de E contenant au moins un point intérieur x0x_0 de P. Alors toute forme linéaire positive sur V se prolonge en une forme linéaire positive sur E.

Il suffit, en vertu de la prop. 1, de voir que, pour tout x∈Ex \in E, il existe x′∈Vx' \in V tel que x′−x∈Px' - x \in P. Or, soit U un voisinage de 0 dans E tel que x0+U⊂Px_0 + U \subset P. On a donc x+x0+U⊂x+Px + x_0 + U \subset x + P, et par suite, il existe ε\varepsilon tel que 0<ε<10 < \varepsilon < 1 et que le point

y=x0+(1−ε) x y = x_0 + (1 - \varepsilon)\, x
appartienne à x+Px + P; par suite tout point de la forme x+λ(y−x)x + \lambda(y - x) appartient à x+Px + P pour λ>0\lambda > 0. Mais si l’on prend λ=1/ε\lambda = 1/\varepsilon, on a x+λ(y−x)=λx0∈Vx + \lambda(y - x) = \lambda x_0 \in V, d’où la conclusion.

La conclusion de ce corollaire ne subsiste pas nécessairement si l’on ne suppose pas que VV contient un point intérieur de PP, même si EE est de dimension finie et si P∩VP \cap V contient des points intérieurs dans VV (II, p. 97, exerc. 25, b)).

2. Le théorème de Hahn-Banach (forme analytique)

Théorème 1 (Hahn-Banach). — Soient EE un espace vectoriel, pp une fonction sous-linéaire dans EE. Soit VV un sous-espace vectoriel de EE, et soit ff une forme linéaire sur VV telle que, pour tout y∈Vy \in V, on ait f(y)≤p(y)f(y) \leq p(y). Alors il existe une forme linéaire hh sur EE prolongeant ff et telle que, pour tout x∈Ex \in E, on ait h(x)≤p(x)h(x) \leq p(x).

Dans l’espace vectoriel E1=E×RE_1 = E \times \mathbf{R}, l’ensemble PP des couples (x,a)(x, a) tels que p(x)≤ap(x) \leq a est un ensemble convexe (II, p. 18, prop. 19), et c’est évidemment un cône pointé. Soit V1V_1 le sous-espace V×RV \times \mathbf{R} de E1E_1, et posons g(y,a)=−f(y)+ag(y, a) = -f(y) + a pour tout point (y,a)∈V1(y, a) \in V_1. Alors gg est une forme linéaire positive pour la structure de préordre sur V1V_1 définie par P∩V1P \cap V_1; en effet, si (y,a)∈P∩V1(y, a) \in P \cap V_1, on a a≥p(y)≥f(y)a \geq p(y) \geq f(y), donc g(y,a)≥0g(y, a) \geq 0. D’autre part, soit (x,a)∈E1(x, a) \in E_1; montrons que (x,a)(x, a) est majoré par un point de V1V_1 pour le préordre défini par PP: en effet, dire qu’un point (x′,a′)∈V1(x', a') \in V_1 est tel que (x,a)≤(x′,a′)(x, a) \leq (x', a') signifie que l’on a p(x′−x)≤a′−ap(x' - x) \leq a' - a, et prenant a′≥p(−x)+aa' \geq p(-x) + a, on voit que le point (0,a′)(0, a') de V1V_1 répond à la question. On peut donc appliquer la prop. 1 de II, p. 22, et il y a une forme linéaire uu sur E1E_1 prolongeant gg et positive pour le préordre défini par PP. On a donc u(0,1)=g(0,1)=1u(0, 1) = g(0, 1) = 1 et par suite uu est de la forme u(x,a)=−h(x)+au(x, a) = -h(x) + a, où hh est une forme linéaire sur EE prolongeant ff; en outre, pour tout x∈Ex \in E et tout a≥p(x)a \geq p(x), on a h(x)≤ah(x) \leq a, donc h(x)≤p(x)h(x) \leq p(x).

C.Q.F.D.

Corollaire 1

Soient* pp une semi-norme sur un espace vectoriel EE, VV un sous-espace vectoriel de EE, ff une forme linéaire sur VV telle que ∣f(y)∣≤p(y)|f(y)| \leq p(y) pour tout y∈Vy \in V. Alors il existe une forme linéaire hh sur EE, prolongeant ff, et telle que ∣h(x)∣≤p(x)|h(x)| \leq p(x) pour tout x∈Ex \in E.

Pour une semi-norme qq et une forme linéaire gg sur EE, les relations g≤qg \leq q et ∣g∣≤q|g| \leq q sont équivalentes. Le corollaire résulte donc du th. 1.

Corollaire 2

Soient* EE un espace vectoriel, x0x_0 un point de EE, pp une semi-norme sur EE; il existe une forme linéaire ff définie dans EE, telle que f(x0)=p(x0)f(x_0) = p(x_0) et que ∣f(x)∣≤p(x)|f(x)| \leq p(x) pour tout x∈Ex \in E.

On applique le cor. 1 au sous-espace vectoriel VV engendré par x0x_0 et à la forme linéaire ξx0↦ξp(x0)\xi x_0 \mapsto \xi p(x_0) définie dans VV.

Corollaire 3

Soient E un espace normé, V un sous-espace vectoriel de E, f une forme linéaire continue dans V ; il existe une forme linéaire continue h définie dans E, prolongeant f, et de même norme (TG, X, p. 23).

On applique le cor. 1 en prenant p(x)=∥f∥⋅∥x∥p(x) = \|f\| \cdot \|x\|, ce qui donne ∥h∥≤∥f∥\|h\| \leq \|f\|; d’autre part, on a évidemment ∥h∥≥∥f∥\|h\| \geq \|f\|, d’où le corollaire.

La conclusion du cor. 3 ne s’étend pas aux applications linéaires continues d’un espace normé dans un espace normé quelconque (IV, p. 55, exerc. 16, c) et V, p. 64, exerc. 22).

Exercices

See the exercises for § 3.

Transcribed from the printed volume. Not translated.