Bourbaki

§ 4. Le théorème de banach-steinhaus

Dans ce paragraphe, on désigne par E un espace localement convexe et par E’ son dual. Lorsqu’on parle de topologie faible sur E’, il s’agit de σ(E′,E)\sigma(E', E).

1. Tonneaux et espaces tonnelés

Proposition 1

Soit T une partie de E. Les conditions suivantes sont équivalentes : (i) T est convexe, équilibré, fermé et absorbant. (ii) T est le polaire d’un ensemble M convexe, équilibré et faiblement borné dans E’. (iii) Il existe une semi-norme p sur E, semi-continue inférieurement, telle que T soit l’ensemble des x∈Ex \in E satisfaisant à p(x)≤1p(x) \leq 1.

(i) ⇒\Rightarrow (ii) : sous les hypothèses de (i), posons M=T∘M = T^\circ; alors M est convexe et équilibré dans E’. Pour tout x∈Ex \in E, il existe un nombre réel r>0r > 0 tel que r.x∈Tr.x \in T, d’où ∣u(x)∣≤1r|u(x)| \leq \frac{1}{r} pour tout u∈Mu \in M; autrement dit, M est faiblement borné. D’après le cor. 3 de II, p. 49, on a T=M∘T = M^\circ, donc T satisfait à (ii).

(ii) ⇒\Rightarrow (iii) : sous les hypothèses de (ii), posons p(x)=sup⁡u∈M∣u(x)∣p(x) = \sup_{u \in M} |u(x)| pour tout x∈Ex \in E.

Il est immédiat que T=M∘T = M^\circ se compose des x∈Ex \in E tels que p(x)≤1p(x) \leq 1. La semi-norme p sur E’ est semi-continue inférieurement, comme enveloppe supérieure d’une famille de fonctions continues (TG, IV, p. 31, corollaire).

(iii) ⇒\Rightarrow (i) : c’est clair.

Corollaire

Les conditions suivantes sont équivalentes : (i) toute partie faiblement bornée de E’ est équicontinue ; (ii) tout ensemble convexe, équilibré, fermé et absorbant dans E est un voisinage de 0 ; (iii) toute semi-norme semi-continue inférieurement dans E est continue.

Définition 1

On appelle tonneau dans E tout ensemble T satisfaisant aux conditions équivalentes de la prop. 1.

Définition 2

On dit que l’espace E est tonnelé s’il satisfait aux conditions équivalentes du corollaire de la prop. 1.

On sait (III, p. 22, prop. 9) que toute partie équicontinue du dual E’ de E est fortement et faiblement bornée. On peut donc traduire la définition des espaces tonnelés de la manière suivante :

Scholie

Dans le dual d’un espace tonnelé, il y a identité entre ensembles équicontinus, ensembles fortement bornés, ensembles faiblement bornés et ensembles relativement compacts pour la topologie faible. Si E est tonnelé et séparé et si Eb′E'_b est son dual fort, les polaires des voisinages de 0 dans l’un de ces espaces forment une base de la bornologie canonique de l’autre, et les polaires des parties bornées de l’un de ces espaces forment une base du filtre des voisinages de 0 de l’autre.

Proposition 2

Tout espace localement convexe E qui est un espace de Baire (TG, IX, p. 54) est tonnelé.

En effet, soit T un tonneau dans E ; comme T est absorbant, E est réunion des ensembles fermés nTnT (nn entier >0> 0) ; puisque E est un espace de Baire, un au moins de ces ensembles admet un point intérieur, donc T lui-même admet un point intérieur x. Si x≠0x \neq 0, comme on a −x∈T-x \in T et que 0 est un point du segment ouvert d’extrémités x et −x-x, 0 est un point intérieur de l’ensemble convexe T (II, p. 15, prop. 16). Donc T est un voisinage de 0.

Corollaire

Tout espace de Fréchet (et en particulier tout espace de Banach) est tonnelé.

Cela résulte du th. de Baire (TG, IX, p. 55, th. 1).

Proposition 3

Soit (Fi)i∈I(F_i)_{i \in I} une famille d’espaces tonnelés, et pour chaque i∈Ii \in I, soit fif_i une application linéaire de FiF_i dans un espace vectoriel E. L’espace E, muni de la topologie localement convexe la plus fine rendant continues les fif_i (II, p. 29, prop. 5), est un espace tonnelé.

En effet, soit T un tonneau dans E. Comme fif_i est continue, fi−1(T)f_i^{-1}(T) est un ensemble convexe, fermé, équilibré et absorbant dans FiF_i, autrement dit un tonneau dans FiF_i; comme FiF_i est tonnelé, fi−1(T)f_i^{-1}(T) est un voisinage de 0 dans FiF_i, pour tout i∈Ii \in I, ce qui entraîne que T est un voisinage de 0 dans E (II, p. 29, prop. 5).

Corollaire 1

Tout espace quotient d’un espace tonnelé est tonnelé.

Corollaire 2

Soit (Ei)i∈I(E_i)_{i \in I} une famille d’espaces localement convexes, et soit E la somme directe topologique de cette famille. Pour que E soit tonnelé, il faut et il suffit que chacun des EiE_i le soit.

La condition est évidemment suffisante en vertu de la prop. 3 ; elle est nécessaire d’après le cor. 1, puisque chacun des EiE_i est isomorphe à un espace quotient de E (II, p. 33, prop. 8).

Corollaire 3

Toute limite inductive d’espaces tonnelés est un espace tonnelé.

On prouvera plus loin (IV, p. 14, corollaire) que tout produit d’espaces tonnelés est tonnelé.

2. Le théorème de Banach-Steinhaus

Théorème 1

Soient E un espace tonnelé, F un espace localement convexe. Toute partie simplement bornée H de L(E;F)\mathscr{L}(E; F) est équicontinue.

En effet, soit pp une semi-norme continue sur FF; posons q=sup⁡u∈H(p∘u)q = \sup_{u \in H} (p \circ u). Puisque HH est simplement bornée, on a q(x)<+∞q(x) < +\infty pour tout x∈Ex \in E et qq est une semi-norme semi-continue inférieurement, comme enveloppe supérieure finie de semi-normes continues. Comme EE est tonnelé, qq est une semi-norme continue et HH est donc équicontinue.

Corollaire 1

Soient* EE et FF des espaces de Banach, HH un ensemble d’applications linéaires continues de EE dans FF; si, pour tout x∈Ex \in E, on a sup⁡u∈H∥u(x)∥<+∞\sup_{u \in H} \|u(x)\| < +\infty, on a aussi sup⁡u∈H∥u∥<+∞\sup_{u \in H} \|u\| < +\infty.

En effet, l’hypothèse signifie que HH est simplement bornée et la conclusion qu’elle est équicontinue. De plus, tout espace de Banach est tonnelé (III, p. 25).

Corollaire 2 (théorème de Banach-Steinhaus)

Soient* EE un espace tonnelé, FF un espace localement convexe séparé et (un)(u_n) une suite d’applications linéaires continues de EE dans FF, convergeant simplement vers une application uu de EE dans FF. Alors on a u∈L(E;F)u \in \mathscr{L}(E; F), et (un)(u_n) converge vers uu uniformément sur toute partie précompacte de EE.

La suite (un)(u_n) est en effet simplement bornée, donc équicontinue et le corollaire résulte du cor. à la prop. 5 de III, p. 18.

Remarque 1

La propriété exprimée par le cor. 2 n’entraîne pas que EE soit tonnelé : nous verrons plus loin que le dual fort d’un espace de Fréchet la possède, bien que n’étant pas nécessairement tonnelé (IV, p. 22, corollaire et p. 58, exerc. 5).

Remarque 2

Soient EE et FF deux espaces de Banach et soit (un)(u_n) une suite d’applications linéaires continues de EE dans FF telle que sup⁡∥un∥=+∞\sup \|u_n\| = +\infty. L’ensemble XX des x∈Ex \in E tels que sup⁡∥un(x)∥=+∞\sup \|u_n(x)\| = +\infty est alors dense dans EE et est l’intersection d’une suite d’ouverts de EE. En effet, notons XkX_k l’ensemble des x∈Ex \in E tels que sup⁡∥un(x)∥>k\sup \|u_n(x)\| > k (pour kk entier >0> 0). Chaque XkX_k est ouvert et XX est l’intersection des XkX_k. Comme EE est un espace de Baire, il suffit de montrer que chaque XkX_k est dense dans EE. Or si le complémentaire de XkX_k contenait un ouvert non vide UU, on aurait ∥un(x)∥≤2k\|u_n(x)\| \leq 2k pour x∈U−Ux \in U - U et, comme U−UU - U est un voisinage de 00, on aurait sup⁡∥un∥<+∞\sup \|u_n\| < +\infty.

Corollaire 3

Soient* EE un espace tonnelé, FF un espace localement convexe séparé, Φ\Phi un filtre sur L(E;F)\mathscr{L}(E; F) qui converge simplement dans EE vers une application uu de EE dans FF. Si Φ\Phi contient une partie simplement bornée de L(E;F)\mathscr{L}(E; F) ou si Φ\Phi admet une base dénombrable, uu est une application linéaire continue de EE dans FF, et Φ\Phi converge uniformément vers uu dans toute partie précompacte de EE.

Supposons d’abord que Φ\Phi contienne un ensemble simplement borné HH; comme HH est équicontinu (th. 1), le corollaire résulte du cor. de la prop. 5 (III, p. 18). Si Φ\Phi admet une base dénombrable, tout filtre élémentaire Ψ\Psi associé à une suite (un)(u_n) (TG, I, p. 42) plus fin que Φ\Phi est alors simplement convergent dans EE vers uu et il résulte du cor. 2 que uu est une application linéaire continue de EE dans FF, et que Ψ\Psi converge vers uu pour la topologie de la convergence uniforme dans les parties précompactes de EE. Par suite, il en est de même de Φ\Phi, puisque ce dernier est l’intersection des filtres élémentaires plus fins que lui (TG, I, p. 43).

On notera qu’un filtre sur L(E;F)\mathscr{L}(E; F), qui converge simplement et admet une base dénombrable, ne contient pas nécessairement un ensemble simplement borné : c’est ce que montre l’exemple du filtre des voisinages de 0 dans F=L(K;F)F = \mathscr{L}(K ; F) lorsque la topologie de FF est métrisable mais ne peut être définie par une seule norme.

Exemple

Soit EE l’espace de Banach (sur C\mathbf{C}) formé des fonctions complexes continues et de période 1 dans R\mathbf{R}, avec la norme ∥f∥=sup⁡x∣f(x)∣\|f\| = \sup_x |f(x)|.

Pour tout entier n∈Zn \in \mathbf{Z} et toute fonction f∈Ef \in E, posons cn(f)=∫01f(x) e−2iπnxdxc_n(f) = \int_0^1 f(x)\ e^{-2i\pi nx} dx (nn-ième coefficient de Fourier de ff) ; chacune des applications f↦cn(f)f \mapsto c_n(f) est une forme linéaire continue sur EE. Soit (αn)(\alpha_n) une suite de nombres complexes telle que, pour toute fonction f∈Ef \in E, la série de terme général αncn(f)+α−nc−n(f)\alpha_n c_n(f) + \alpha_{-n} c_{-n}(f) soit convergente. Dans ces conditions, l’application u:f↦α0c0(f)+∑n≥1[α0cn(f)+α−nc−n(f)]u : f \mapsto \alpha_0 c_0(f) + \sum_{n \geq 1} [\alpha_0 c_n(f) + \alpha_{-n} c_{-n}(f)] est une forme linéaire continue sur EE ; \* autrement dit, il existe une mesure μ\mu sur [0,1][0, 1] telle que u(f)=∫f(x) dμ(x)u(f) = \int f(x)\ d\mu(x) pour toute fonction f∈Ef \in E, ou encore que α−n\alpha_{-n} soit le nn-ième coefficient de Fourier de μ\mu. \* En effet, pour tout entier m>0m > 0, l’application f↦∑k=−mmαkck(f)f \mapsto \sum_{k = -m}^m \alpha_k c_k(f) est une forme linéaire continue umu_m sur EE, et pour toute f∈Ef \in E, la suite (um(f))(u_m(f)) converge vers u(f)u(f) par hypothèse. L’assertion résulte donc du th. de Banach-Steinhaus, puisque EE est tonnelé.

Corollaire 4

Soient EE et FF deux espaces localement convexes, S\mathfrak{S} un recouvrement de EE formé de parties bornées. Si EE est tonnelé et si FF est séparé et quasi-complet, l’espace LS(E;F)\mathscr{L}_{\mathfrak{S}}(E ; F) est séparé et quasi-complet.

En effet, toute partie bornée et fermée de LS(E;F)\mathscr{L}_{\mathfrak{S}}(E ; F) est simplement bornée (puisque S\mathfrak{S} est un recouvrement de EE), donc équicontinue (III, p. 25, th. 1) et par suite est un sous-espace complet de LS(E;F)\mathscr{L}_{\mathfrak{S}}(E ; F) en vertu de la prop. 11 (III, p. 22).

Corollaire 5

Le dual fort et le dual faible d’un espace tonnelé sont quasi-complets.

3. Parties bornées de L(E;F)\mathscr{L}(E ; F) (cas quasi-complet)

Théorème 2

Soient EE un espace localement convexe séparé, FF un espace localement convexe, S\mathfrak{S} l’ensemble des parties de EE convexes, équilibrées, bornées, fermées et semi-complètes (III, p. 7). Toute partie simplement bornée HH de L(E;F)\mathscr{L}(E ; F) est bornée pour la S\mathfrak{S}-topologie.

Soit A∈SA \in \mathfrak{S}. L’espace EAE_A est alors un espace de Banach (III, p. 8, corollaire), donc tonnelé. D’autre part, l’image canonique de HH dans L(EA;F)\mathscr{L}(E_A ; F) est simplement bornée, donc équicontinue (III, p. 25, th. 1). Par suite, l’ensemble des u(x)u(x) pour u∈Hu \in H et x∈Ax \in A est borné dans FF, ce qui montre que HH est bornée pour la S\mathfrak{S}-topologie.

Corollaire 1

Soient EE un espace localement convexe séparé, FF un espace localement convexe, et S\mathfrak{S} un ensemble de parties bornées de EE. Si EE est semi-complet, toute partie simplement bornée de L(E;F)\mathscr{L}(E ; F) est bornée pour la S\mathfrak{S}-topologie.

Il suffit d’appliquer le th. 2, quitte à remplacer les ensembles de S\mathscr{S} par leurs enveloppes convexes fermées, équilibrées, ce qui ne change pas la S\mathscr{S}-topologie.

Lorsque E est semi-complet (par exemple quasi-complet), on peut donc parler de parties bornées de L(E;F)\mathscr{L}(E ; F) sans préciser pour quelle S\mathscr{S}-topologie, puisque celles-ci sont les mêmes pour toutes les S\mathscr{S}-topologies dès que S\mathscr{S} est un recouvrement de E.

Corollaire 2

Tout espace bornologique semi-complet est tonnelé.

Toute partie simplement bornée de son dual est fortement bornée (cor. 1), donc équicontinue (III, p. 22, prop. 10).

Corollaire 3

Soit E un espace localement convexe. Toute partie de E bornée pour σ(E,E′)\sigma(E, E') est bornée.

Soit A une partie de E. Dire que A est bornée pour σ(E,E′)\sigma(E, E') signifie que toute forme linéaire continue sur E est bornée sur A ; dire que A est bornée signifie que toute semi-norme continue sur E est bornée sur A. Soit N l’adhérence de 0 dans E et soit π\pi l’application canonique de E sur E/N. Les formes linéaires continues sur E sont les applications de la forme f∘πf \circ \pi avec f∈(E/N)′f \in (E/N)' et l’on a une caractérisation analogue des semi-normes continues sur E. Quitte à remplacer E par E/N et A par π(A)\pi(A), on peut donc se limiter au cas où E est séparé.

Soit S\mathscr{S} l’ensemble des parties équicontinues de E’ ; lorsque E’ est muni de σ(E′,E)\sigma(E', E), E s’identifie à (E′)S(E')_{\mathscr{S}} (III, p. 19, cor. 1). Toute partie équicontinue fermée de E’ est compacte pour σ(E′,E)\sigma(E', E) (III, p. 17, cor. 2), donc complète pour σ(E′,E)\sigma(E', E). Il suffit donc d’appliquer le th. 2.

Exercices

See the exercises for § 4.

Transcribed from the printed volume. Not translated.