§ 5. Applications bilinéaires hypocontinues
1. Applications bilinéaires séparément continues
Soient E, F, G trois espaces localement convexes. Pour toute application bilinéaire de dans G, et pour tout (resp. ), on désignera par (resp. ) l’application (resp. ) de F dans G (resp. de E dans G).
Définition 1
On dit qu’une application bilinéaire de dans G est séparément continue si, pour tout , l’application linéaire de F dans G est continue et, pour tout , l’application linéaire de E dans G est continue.
La proposition suivante résulte aussitôt de la définition.
Proposition 1
Pour qu’une application bilinéaire de dans G soit séparément continue, il faut et il suffit que, pour tout , l’application linéaire de E dans G soit continue, et que l’application linéaire de F dans soit continue.
On peut encore dire que si, à toute application linéaire on fait correspondre l’application bilinéaire , on définit une bijection linéaire de sur l’espace vectoriel des applications bilinéaires séparément continues de dans .
Une application bilinéaire séparément continue de dans n’est pas nécessairement continue dans (III, p. 48, exerc. 2 ; cf. toutefois III, p. 30, et IV, p. 26, th. 2).
La notion de forme bilinéaire séparément continue sur un produit de deux espaces localement convexes se rattache étroitement à celle d’application linéaire continue lorsque et sont munies de topologies faibles (II, p. 45). Supposons en effet que et soient deux couples d’espaces vectoriels réels (resp. complexes) en dualité séparante (loc. cit.); munissons (resp. ) de la topologie faible (resp. ) pour ; notons par ailleurs l’espace vectoriel des formes bilinéaires séparément continues sur . Appliquant la prop. 1 au cas où , on voit que, pour toute forme bilinéaire et tout , l’application est une forme linéaire continue sur , donc (II, p. 46, prop. 3) il existe un élément et un seul tel que
quels que soient et ; en outre l’application est linéaire et continue pour les topologies (faibles) de et de .
Inversement, pour toute application linéaire continue , l’application est une forme bilinéaire séparément continue sur , et on a . On a ainsi défini un isomorphisme de sur , dit canonique. La formule
définit de même un isomorphisme canonique de sur ; on a évidemment le diagramme commutatif
(3)
où est l’isomorphisme de transposition (II, p. 49, prop. 5 et corollaire). Vu la définition des topologies faibles sur et , il est immédiat en outre que lorsqu’on munit , et de la topologie de la convergence simple, les isomorphismes du diagramme (3) sont des isomorphismes d’espaces vectoriels topologiques.
2. Applications bilinéaires séparément continues sur un produit d’espaces de Fréchet
Proposition 2
Soient E, F et G trois espaces localement convexes. On suppose E et F métrisables, et E tonnelé. Soit H un ensemble d’applications bilinéaires séparément continues de E × F dans G. On suppose que pour tout x ∈ E, l’ensemble des applications u(x, .) de F dans G, où u parcourt H, est équicontinu. Alors H est équicontinu.
Soit (U_n) (resp. (V_n)) une suite fondamentale de voisinages de 0 dans E (resp. F). Si H n’est pas équicontinu, il existe un voisinage convexe équilibré fermé W de 0 dans G tel que, pour tout n, H(U_n × V_n) ne soit pas contenu dans W. Il existe donc une suite de couples (x_n, y_n) ∈ U_n × V_n, et une suite (u_n) d’éléments de H, telles que u_n(x_n, y_n) ∉ W. Soit p la jauge de W. Pour tout y ∈ F, et tout u ∈ H, l’application u(., y) de E dans G est continue, donc p ◦ u(., y) est une semi-norme continue sur E. D’autre part, pour tout x ∈ E, l’ensemble des applications u(x, .) pour u ∈ H est équicontinu ; comme la suite (y_n) tend vers 0, elle est bornée, et l’ensemble des u(x, y_n), pour n ≥ 0 et u ∈ H, est borné (III, p. 22, prop. 9). Il résulte de ceci que la fonction est une semi-norme (finie) sur E, semi-continue inférieurement. Comme E est tonnelé, p’ est continue (III, p. 24, corollaire). Comme (x_n) tend vers 0 dans E, p’(x_n) tend vers 0, de sorte qu’on a p’(x_n) ≤ 1 si n est assez grand ; mais dès lors, on a , donc ce qui contredit l’hypothèse sur .
Corollaire 1
Soient E et F deux espaces de Fréchet, et G un espace localement convexe. Toute application bilinéaire séparément continue de E × F dans G est continue.
En effet, tout espace de Fréchet est tonnelé (III, p. 25, corollaire).
Soient E et F deux espaces localement convexes. On note l’espace des formes bilinéaires continues sur E × F, muni de la topologie de la convergence uniforme sur les ensembles de la forme A × B où A (resp. B) est borné dans E (resp. F). La formule
(pour et ) définit une application linéaire continue et injective de dans .
Corollaire 2
Supposons que E et F soient métrisables et que E soit tonnelé. Alors est un isomorphisme d’espaces vectoriels topologiques de sur .
Soit . Posons pour et . La forme bilinéaire u sur E × F est séparément continue ; d’après la prop. 2, elle appartient donc à , et l’on a . Donc est une bijection linéaire de sur . Il est immédiat que est bicontinue, d’où le cor. 2.
3. Applications bilinéaires hypocontinues
Nous allons dans ce qui suit définir une notion intermédiaire entre celle d’application bilinéaire continue et celle d’application bilinéaire séparément continue.
Proposition 3
Soient E, F, G trois espaces localement convexes, un ensemble de parties bornées de E. Soit u une application bilinéaire séparément continue de dans G. Les propriétés suivantes sont équivalentes :
a) Pour tout voisinage W de 0 dans G et tout ensemble , il existe un voisinage V de 0 dans F tel que .
b) Pour tout ensemble , l’image de M par l’application est une partie équicontinue de .
c) L’application de F dans est continue.
En effet, a) exprime que est continue au point 0, compte tenu de la définition des voisinages de 0 dans (III, p. 13); de même a) exprime que l’image de M par l’application est équicontinue au point 0 (III, p. 16).
Définition 2
Soit u une application bilinéaire de dans G. On dit que u est -hypocontinue si u est séparément continue et si elle vérifie l’une des conditions équivalentes a), b), c) de la prop. 3.
La condition c) de la prop. 3 montre que la notion d’application bilinéaire -hypocontinue ne dépend de que par l’intermédiaire de la -topologie sur .
Pour tout ensemble de parties bornées de F, on définit de la même manière la notion d’application -hypocontinue, en échangeant dans la prop. 3 les rôles de E et F. On dit qu’une application bilinéaire séparément continue u est ()-hypocontinue si elle est à la fois -hypocontinue et -hypocontinue.
Toute application bilinéaire continue de dans G est ()-hypocontinue pour tout couple () d’ensembles de parties bornées : en effet, pour tout voisinage W de 0 dans G, il existe un voisinage U de 0 dans E et un voisinage V de 0 dans F tel que ; comme tout ensemble est borné, il existe tel que , d’où
La réciproque est inexacte en général (III, p. 48, exerc. 3).
Proposition 4
Soit u une application bilinéaire -hypocontinue de dans G. Pour tout ensemble , la restriction de u à est continue, et est bornée dans G pour toute partie bornée Q de F.
La première assertion résulte du cor. 3 de TG, X, p. 13. Soit W un voisinage de 0 dans G ; il existe par hypothèse un voisinage V de 0 dans F tel que . Comme il existe tel que , on a , ce qui prouve la seconde partie de la proposition.
Proposition 5
Soit u une application bilinéaire ()-hypocontinue de dans . Pour tout couple d’ensembles , est uniformément continue dans .
La proposition résulte aussitôt de la prop. 2 de TG, X, p. 13 et de la prop. 5 de TG, X, p. 15.
Proposition 6
Si est un espace tonnelé, toute application bilinéaire séparément continue de dans un espace localement convexe est -hypocontinue pour tout ensemble de parties bornées de .
Autrement dit, l’application linéaire de dans est continue.
Il suffit en effet (III, p. 31, prop. 3) de prouver que l’image par de toute partie bornée de est équicontinue dans . Or, en vertu de la prop. 1 (III, p. 28), cette image est une partie simplement bornée de , et comme est tonnelé, toute partie simplement bornée de est équicontinue (III, p. 25, th. 1).
Remarque
Supposons que la topologie de soit la plus fine des topologies localement convexes sur rendant continues des applications linéaires (II, p. 29). Alors, la condition c) de la prop. 3 (III, p. 31) montre que, si et sont localement convexes, pour que l’application bilinéaire soit -hypocontinue, il faut et il suffit que chacune des applications bilinéaires
de dans soit -hypocontinue.
Supposons maintenant que soit un espace localement convexe, limite inductive stricte d’une suite croissante de sous-espaces vectoriels fermés dans (II, p. 36) ; alors tout ensemble est contenu dans l’un des et borné dans ce sous-espace (III, p. 5, prop. 6). Notons l’ensemble des parties appartenant à et contenues dans . La condition a) de la prop. 3 (III, p. 31) montre que pour qu’une application bilinéaire soit -hypocontinue, il faut et il suffit que chacune des restrictions de soit -hypocontinue.
4. Prolongement d’une application bilinéaire hypocontinue
Proposition 7
Soient trois espaces localement convexes, étant supposé séparé ; soit (resp. ) un sous-espace vectoriel dense de (resp. ). Soit une application bilinéaire séparément continue de dans .
1) Si , on a .
2) Soit un ensemble de parties bornées de ; si la restriction de à est -hypocontinue, il en est de même de .
1) Par hypothèse, pour tout , l’application linéaire continue est nulle dans , donc dans : alors, pour tout , l’application linéaire continue est nulle dans , donc dans , ce qui prouve que l’on a .
2) Pour tout voisinage fermé de dans et pour tout ensemble , il existe par hypothèse un voisinage V de 0 dans F_0 tel que u(M × V) ⊂ W. Or \overline{V} est un voisinage de 0 dans F ; pour tout x ∈ M, de la relation u({x} × V) ⊂ W, on déduit u({x} × \overline{V}) ⊂ W, puisque u(x, .) est continue et W fermé ; on a donc la relation u(M × \overline{V}) ⊂ W, ce qui montre que u est -hypocontinue.
Proposition 8
Soient E, F, G trois espaces localement convexes, G étant supposé séparé et quasi-complet. Soit E_0 (resp. F_0) un sous-espace vectoriel dense de E (resp. F), (resp. ) un ensemble de parties bornées de E_0 (resp. F_0) tel que tout point de E (resp. F) soit adhérent à un ensemble de (resp. ). Alors toute application bilinéaire ()-hypocontinue u de E_0 × F_0 dans G se prolonge d’une seule manière en une application bilinéaire séparément continue de E × F dans G, et est ()-hypocontinue.
L’unicité et l’hypocontinuité de résultent de la prop. 7 ; tout revient à établir l’existence de . Pour tout , l’application linéaire continue de E_0 dans G se prolonge d’une seule manière en une application linéaire continue de E dans G (III, p. 8, prop. 10). Il est immédiat que, pour tout , l’application de F_0 dans G est linéaire ; montrons qu’elle est continue. Par hypothèse, il existe tel que . Pour tout voisinage fermé W de 0 dans G, il existe par hypothèse un voisinage V de 0 dans F_0 tel que ; comme est continue, on en déduit , et en particulier pour tout , ce qui établit notre assertion. En vertu de la prop. 7, l’application bilinéaire de E × F_0 dans G est ()-hypocontinue. On achève la démonstration en échangeant les rôles de E et F dans la première partie de la démonstration, appliquée à .
5. Hypocontinuité de l’application
Proposition 9
Soient R, S, T trois espaces localement convexes séparés. On suppose les espaces , , munis tous trois de la topologie de la convergence simple (resp. compacte, bornée). Alors l’application bilinéaire de dans est ()-hypocontinue, lorsque est l’ensemble des parties équicontinues de , et l’ensemble des parties finies (resp. des parties compactes, des parties bornées) de .
Prouvons d’abord que est -hypocontinue. Soient H un ensemble équicontinu dans , W un voisinage de 0 dans T, M une partie finie (resp. compacte, bornée) de R. Il faut voir qu’il existe un voisinage V de 0 dans S tel que, si et , on ait . Mais il suffit pour cela que l’on ait pour tout , et l’existence d’un tel voisinage V résulte de l’équicontinuité de H.
Pour voir que est -hypocontinue, nous allons établir que, pour tout voisinage W de 0 dans T, toute partie finie (resp. compacte, bornée) M de R et toute partie finie (resp. compacte, bornée) L de , il existe une partie finie (resp. compacte, bornée) N de S telle que les relations et entraînent . Il suffit évidemment de montrer qu’on peut prendre , c’est-à-dire que cet ensemble N est fini (resp. compact, borné) avec L et M. C’est immédiat si L et M sont finis, ou si M est borné dans R et L borné dans (pour la topologie de la convergence bornée, cf. III, p. 22). Reste donc à établir que si M est compact dans R, et L compact dans pour la topologie de la convergence compacte, N est compact dans S. Mais, si est la restriction à M de tout , l’application de L dans l’espace des applications continues de M dans S, muni de la topologie de la convergence uniforme, est continue ; l’image de L par cette application est donc compacte, et notre assertion résulte alors de la continuité de l’application de dans S (TG, X, p. 10, prop. 9).
Dans les deux corollaires qui suivent, on suppose comme dans la prop. 9 que les espaces , , sont tous trois munis de la topologie de la convergence simple, ou tous trois de la topologie de la convergence compacte, ou tous trois de la topologie de la convergence bornée.
Corollaire 1
Pour toute partie équicontinue H de , l’application de dans est continue. Cela résulte aussitôt des prop. 9 (III, p. 33) et 4 (III, p. 31).
Corollaire 2
On suppose S tonnelé. Si la suite tend vers u dans et la suite vers v dans , la suite tend vers dans . En effet, la suite étant simplement bornée dans , est équicontinue puisque S est tonnelé (III, p. 25, th. 1) ; le corollaire est alors conséquence du cor. 1.
Exercices
See the exercises for § 5.