Soient E1 et E2 deux espaces préhilbertiens, et soit F=E1⊗E2 le produit tensoriel des espaces vectoriels E1 et E2. Soient x1∈E1 et x2∈E2; comme l’application (y1,y2)↦⟨x1∣y1⟩⟨x2∣y2⟩ de E1×E2 dans K est bilinéaire, il existe une forme linéaire φx1,x2 sur E1⊗E2 telle que
φx1,x2(y1⊗y2)=⟨x1∣y1⟩⟨x2∣y2⟩
pour y1∈E1 et y2∈E2. Soit z∈F. L’application (x1,x2)↦φx1,x2(z) de E1×E2 dans K est bilinéaire ; cela se voit en écrivant z sous la forme z=∑i=1nyi,1⊗yi,2 avec yi,1∈E1 et yi,2∈E2 pour 1≤i≤n. Il existe donc une forme linéaire ψz sur F=E1⊗E2 telle que
ψz(x1⊗x2)=φx1,x2(z)(x1∈E1,x2∈E2).
On pose Φ(z,t)=ψz(t) pour z,t dans F. On voit aussitôt que Φ est une forme sesquilinéaire sur E1⊗E2 caractérisée par
Φ(x1⊗x2,y1⊗y2)=⟨x1∣y1⟩⟨x2∣y2⟩
(cf. A, IX, § 1, no 11).
Proposition 1
La forme sesquilinéaire Φ sur E1⊗E2 est hermitienne et positive, donc munit E1⊗E2 d’une structure d’espace préhilbertien. Cet espace est séparé si E1 et E2 le sont.
La formule Φ(z,t)=Φ(t,z) résulte de (3) lorsque z=x1⊗x2 et t=y1⊗y2. Le cas général s’en déduit par linéarité, donc Φ est hermitienne.
Supposons que E1 et E2 soient séparés et prouvons que la forme hermitienne Φ est positive et séparante. Soit z=∑i=1nxi⊗yi un élément non nul de F=E1⊗E2.
Soit (e1,...,em) une base orthonormale du sous-espace de E1 engendré par x1,...,xn (V, p. 23, cor. 1). Il existe des éléments f1,...,fm non tous nuls de E2 tels que z=∑i=1mei⊗fi, d'où
Φ(z,z)=i,j=1∑mΦ(ei⊗fi,ej⊗fj)
=i,j∑⟨ei∣ej⟩⟨fi∣fj⟩=i=1∑m∥fi∥2>0.
Revenons au cas général, et prouvons que Φ est positive. Soient E~i l’espace préhilbertien séparé associé à Ei et πi l’application canonique de Ei sur E~i (i=1,2). Posons π=π1⊗π2. Soit Φ~ la forme hermitienne sur E~1⊗E~2 construite de manière analogue à Φ. On a évidemment
Φ(z,t)=Φ~(π(z),π(t))(z∈F,t∈F),
et comme Φ~ est positive, il en est de même de Φ.
L’espace préhilbertien défini dans la prop. 1 s’appelle le produit tensoriel des espaces préhilbertiens E1 et E2; il se note E1⊗2E2. On écrira désormais ⟨z∣t⟩ pour Φ(z,t), d’où par définition
(4)
⟨x1⊗x2∣y1⊗y2⟩=⟨x1∣y1⟩⟨x2∣y2⟩;
on écrit aussi ∥z∥2 ou ∥z∥ pour ⟨z∣z⟩1/2. De (4), on déduit
(5)
∥x1⊗x2∥2=∥x1∥⋅∥x2∥,
de sorte que l’application bilinéaire (x1,x2)↦x1⊗x2 de E1×E2 dans E1⊗2E2 est continue.
Pour i=1,2, soit Fi un sous-espace vectoriel de Ei, muni de la structure d’espace préhilbertien induite. Alors F1⊗F2 s’identifie à un sous-espace vectoriel de E1⊗E2 (A, II, p. 108). La formule (4) montre que F1⊗F2, muni de la structure d’espace préhilbertien induite par celle de E1⊗2E2, n’est autre que F1⊗2F2. Nous identifierons désormais F1⊗2F2 à un sous-espace préhilbertien de E1⊗2E2.
Proposition 2
Pour i=1,2, soient Ei et Fi deux espaces préhilbertiens séparés et ui∈L(Ei;Fi). L’application linéaire u1⊗u2 de E1⊗2E2 dans F1⊗2F2 est continue et l’on a
∥u1⊗u2∥=∥u1∥⋅∥u2∥.
Considérons sur E1 la forme hermitienne positive
f(x1,y1)=∥u1∥2⟨x1∣y1⟩−⟨u1(x1)∣u1(y1)⟩.
D’après la prop. 1 (V, p. 25), il existe une forme hermitienne positive Φ sur E1⊗E2 telle que l’on ait
pour x1,y1 dans E1 et x2,y2 dans E2. Par linéarité, on a donc
Φ(z,t)=∥u1∥2⟨z∣t⟩−⟨(u1⊗1)(z)∣(u1⊗1)(t)⟩
pour z,t dans E1⊗E2. Comme Φ est positive, on a Φ(z,z)≥0, c’est-à-dire ∥(u1⊗1).z∥2≤∥u1∥.∥z∥2 pour z∈E1⊗2E2, d’où ∥u1⊗1∥≤∥u1∥. On prouve de même l’inégalité ∥1⊗u2∥≤∥u2∥, et comme on a u1⊗u2=(u1⊗1)∘(1⊗u2), on a donc
ce qui achève la démonstration de la prop. 2. C.Q.F.D.
Soient E1,...,En des espaces préhilbertiens (n≥2). On définit par récurrence le produit tensoriel E1⊗2...⊗2En (noté aussi ⨂i=1nEi) par
E1⊗2...⊗2En=(E1⊗2...⊗2En−1)⊗2En.
On a donc, par définition du produit scalaire,
⟨x1⊗...⊗xn∣y1⊗...⊗yn⟩=i=1∏n⟨xi∣yi⟩,
et en particulier 1
∥x1⊗...⊗xn∥2=∥x1∥...∥xn∥,
pour xi,yi dans Ei (1≤i≤n). Si les Ei sont séparés, il en est de même de E1⊗2...⊗2En.
Soient F1,...,Fn des espaces préhilbertiens et ui∈L(Ei;Fi) pour 1≤i≤n. La prop. 2 entraîne par récurrence sur n que u1⊗...⊗un est une application linéaire continue de E1⊗2...⊗2En dans F1⊗2...⊗2Fn et que l’on a
∥u1⊗...⊗un∥=∥u1∥...∥un∥.
1 On pose encore ∥z∥2=⟨z∣z⟩1/2 pour z dans E1⊗2...⊗2En.
Soit σ∈Sn une permutation de l’ensemble {1,2,...,n}. Vu (6), l’application linéaire pσ de E1⊗2...⊗2En sur Eσ−1(1)⊗2...⊗2Eσ−1(n) caractérisée par
pσ(x1⊗...⊗xn)=xσ−1(1)⊗...⊗xσ−1(n)
est un isomorphisme d’espaces préhilbertiens (« commutativité du produit tensoriel »).
De même, considérons une partition de {1,2,...,n} en m intervalles consécutifs I1,...,Im avec Ik=[ak,ak+1−1] pour 1≤k≤m. Posons
Fk=i=ak⨂ak+1−1Ei(1≤k≤m).
L’isomorphisme canonique de F1⊗...⊗Fm sur E1⊗...⊗En qui transforme
k=1⨂mi=ak⨂ak+1−1xi
en x1⊗...⊗xn (A, II, p. 72) est un isomorphisme d’espaces préhilbertiens (« associativité du produit tensoriel »).
2. Produit tensoriel hilbertien d’espaces hilbertiens
Définition 1
Soient E1,...,En des espaces hilbertiens. On appelle produit tensoriel hilbertien des Ei, et l’on note E1⊗^2...⊗^2En (ou ⊗^1≤i≤nEi) le complété de l’espace préhilbertien séparé E1⊗2...⊗2En.
Soient F1,...,Fn des espaces hilbertiens et ui∈L(Ei;Fi) pour 1≤i≤n. L’application linéaire continue u1⊗...⊗un se prolonge alors en une application linéaire continue u1⊗^2...⊗^2un de E1⊗^2...⊗^2En dans F1⊗^2...⊗^nFn. On a
∥u1⊗^2...⊗^2un∥=∥u1∥...∥un∥
d’après la formule (8) de V, p. 27. De plus, si 1E désigne l’application identique de tout espace hilbertien E, on a
On laisse au lecteur le soin de formuler la « commutativité » et « l’associativité » du produit tensoriel hilbertien, par application de ce qui a été dit ci-dessus pour les espaces préhilbertiens.
Remarque
Soient E1,...,En des espaces préhilbertiens séparés, et E^1,...,E^n leurs complétés respectifs. Alors E1⊗2...⊗2En est un sous-espace préhilbertien de E^1⊗2...⊗2E^n. Comme l’application (x1,...,xn)↦x1⊗...⊗xn de E^1×...×E^n dans E^1⊗2…⊗2E^n est continue, E1⊗2…⊗2En est dense dans E^1⊗2…⊗2E^n.
\* A fortiori \* le complété de E1⊗2…⊗2En n’est autre que l’espace hilbertien E^1⊗2…⊗2E^n. Ce complété se note parfois simplement E1⊗2…⊗2En (ou ⨂1≤i≤nEi).
Proposition 3
Soient* E1,…,Endes espaces hilbertiens. On suppose que pour1≤i≤n, l’espaceEiest somme hilbertienne d’une famille(Ei,α)α∈A(i)de sous-espaces vectoriels fermés.AlorsE1⊗^2…⊗^2Enest somme hilbertienne de la famille des sous-espacesE1,α1⊗^2…⊗^2En,αnpour(α1,…,αn)parcourantA(1)×⋯×A(n).
Vu la formule (6) de V, p. 27, les sous-espaces E1,α1⊗^2…⊗^2En,αn de E1⊗^2…⊗^2En sont deux à deux orthogonaux. Pour chaque entier i compris entre 1 et n, l’ensemble ⋃α∈A(i)Ei,α est total dans Ei, et l’application multilinéaire (x1,…,xn)↦x1⊗…⊗xn est continue. Il en résulte que la réunion des sous-espaces E1,α1⊗^2…⊗^2En,αn est totale, d’où la prop. 3.
Corollaire 1
Pour* 1≤i≤n, soit(ei,α)α∈A(i)une base orthonormale deEi. Alors la famille des vecteurse1,α1⊗…⊗en,αnpour(α1,…,αn)parcourantA(1)×⋯×A(n), est une base orthonormale deE1⊗^2…⊗^2En.
Corollaire 2
Soient* E1etE2deux espaces hilbertiens, et(ei)i∈Iune base orthonormale deE1. Soit(yi)i∈Iune famille d’éléments deE2telle que∑i∈I∥yi∥2<+∞. Alors la famille(ei⊗yi)i∈Iest sommable dansE1⊗^2E2; de plus tout élément deE1⊗E2s’écrit de manière unique sous la forme∑i∈Iei⊗yiavec∑i∈I∥yi∥2<+∞.
Soit Fi la droite de E1 engendrée par ei (i∈I). Alors E1 est somme hilbertienne de la famille des sous-espaces (Fi)i∈I. D’après la prop. 3, l’espace E1⊗^2E2 est somme hilbertienne de la famille des sous-espaces (Fi⊗^2E2)i∈I, d’où le cor. 2.
Exemple 1
D’après le cor. 1, l’espace ℓ2(I)⊗^2ℓ2(J) est canoniquement isomorphe à ℓ2(I×J), le produit tensoriel x⊗y de x=(xi)i∈I et y=(yj)j∈J s’identifiant à la famille (xiyj)i∈I,j∈J. De même, d’après le cor. 2, ℓ2(I)⊗^2E s’identifie à ℓE2(I), de sorte que l’on ait (xi)i∈I⊗y=(xiy)i∈I pour tout y dans l’espace hilbertien E.
Exemple 2
\* Soient* Xun espace topologique séparé, etμune mesure positive surX. SoitEun espace hilbertien. On peut identifier canoniquementL2(X,μ)⊗^2EàLE2(X,μ):f˙est la classe de la fonction scalairefde carré intégrable surX, et siaappartient àE, alorsf⊗aest la classe de la fonctionx↦f(x).aà valeurs dansE.
Soient Y un espace topologique séparé et v une mesure positive sur Y. On peut de manière analogue identifier les espaces hilbertiens L2(X,μ)⊗^2L2(Y,v) et L2(X×Y,μ⊗v); alors f⊗g s’identifie à la classe de la fonction (x,y)↦f(x)g(y) sur X×Y. \
3. Puissances symétriques hilbertiennes
Soit E un espace hilbertien, et soit n un entier positif. On notera T^n(E) ou E⊗^n le produit tensoriel de n espaces hilbertiens égaux à E. Autrement dit, T^n(E) est le complété de l’espace Tn(E)=E⊗…⊗E (n facteurs) pour la structure d’espace préhilbertien séparé définie par
⟨x1⊗…⊗xn∣y1⊗…⊗yn⟩=i=1∏n⟨xi∣yi⟩.
Si (ei)i∈I est une base orthonormale de E, la famille des vecteurs ei1⊗…⊗ein pour i1,…,in dans I, est une base orthonormale de T^n(E) (V, p. 29, cor. 1). On a T^0(E)=K.
Soit σ∈Sn une permutation de l’ensemble {1,2,…,n}. D’après V, p. 28, il existe un automorphisme pσ de T^n(E) caractérisé par
pσ(x1⊗…⊗xn)=xσ−1(1)⊗…⊗xσ−1(n).
On a pστ=pσpτ pour σ,τ dans Sn, et par suite l’endomorphisme Πn=n!1∑σ∈Snpσ de l’espace vectoriel T^n(E) est l’orthoprojecteur sur le sous-espace des éléments invariants par Sn. Par ailleurs (A, III, p. 71), Πn applique le produit tensoriel « algébrique » Tn(E) sur le sous-espace TSn(E) des tenseurs symétriques d’ordre n. Autrement dit, l’image de Πn est le complété de l’espace TSn(E) muni d’un produit scalaire induit par celui de Tn(E); on notera TSn(E) ce complété.
Soit Sn(E) la puissance symétrique n-ième de l’espace vectoriel E (A, III, p. 67). L’application canonique de Tn(E) sur Sn(E) définit par restriction un isomorphisme λn de TSn(E) sur Sn(E). On vérifie aussitôt que l’isomorphisme réciproque est donné par
On définit sur Sn(E) une structure d’espace préhilbertien séparé en posant
⟨u∣v⟩=n!⟨μn(u)∣μn(v)⟩.
On a donc plus explicitement (comparer avec la formule (29) de A, III, p. 153)
⟨x1…xn∣y1…yn⟩=σ∈Sn∑i=1∏n⟨xi∣yσ(i)⟩,
et en particulier
⟨xn∣yn⟩=n!⟨x∣y⟩n.
On note S^n(E) le complété de l’espace préhilbertien Sn(E) et S^(E) la somme hilbertienne externe des espaces hilbertiens S^n(E). On peut montrer (V, p. 72, exerc. 1) que la multiplication dans l’algèbre S(E) ne se prolonge pas par continuité à S^(E) lorsque E n’est pas réduit à 0.
Proposition 4
Soit (ei)i∈I une base orthonormale de l’espace hilbertien E. Pour tout α dans N(I), posons
zα=i∈I∏eiαi/(αi!)1/2.
Alors (zα)α∈N(I) est une base orthonormale de S^(E).
Soit E0 le sous-espace vectoriel de E engendré par les vecteurs ei pour i parcourant I. Alors les zα forment une base de l’espace vectoriel S(E0) (A, III, p. 75). Or E0 est dense dans E, et l’application multilinéaire (x1,...,xn)↦x1...xn de E×⋯×E dans S(E) est continue pour tout n≥1; donc S(E0) est dense dans S(E). Il suffit donc de prouver que la famille des zα est orthonormale. Remarquons d’abord que S^n(E) et S^m(E) sont orthogonaux pour n=m. Il suffit donc de prouver la formule
⟨zα∣zβ⟩={10si α=βsi α=β
lorsque ∣α∣=∑i∈Iαi et ∣β∣=∑i∈Iβi sont égaux à un même entier n.
Considérons une partition (Pi)i∈I de l’ensemble {1,2,...,n} telle que Card Pi=αi pour tout i∈I. Posons xk=ei si k appartient à Pi, d’où x1...xn=∏i∈Ieiαi. On définit de manière analogue (Qi)i∈I et les yk de sorte que Card Qi=βi et y1...yn=∏i∈Ieiβi.
Comme les ei sont mutuellement orthogonaux, on a ⟨xk∣yσ(k)⟩=0 sauf s’il existe un indice i∈I tel que k∈Pi et σ(k)∈Qi. D’après la formule (15), on a donc ⟨x1...xn∣y1...yn⟩=0 sauf s’il existe une permutation σ∈Sn telle que σ(Pi)=Qi pour tout i∈I, ce qui entraîne α=β. On a donc ⟨zα∣zβ⟩=0 pour α=β. Le même raisonnement prouve que ∥x1...xn∥2 est égal au nombre des σ∈Sn tels que σ(Pi)=Pi pour tout i∈I, donc à ∏i∈Iαi!. On a donc ∥zα∥=1, d’où la proposition.
Corollaire
Supposons que l’espace hilbertien E soit somme directe des sous-espaces orthogonaux M et N. L’isomorphisme canonique g de S(M)⊗S(N) sur S(E) (A, III, p. 73) se prolonge de manière unique en un isomorphisme h d’espaces hilbertiens de S^(M)⊗^2S^(N) sur S^(E).
Soit (ei)i∈I (resp. (fj)j∈J) une base orthonormale de l’espace hilbertien M (resp. N) et soit M0 (resp. N0) le sous-espace vectoriel de E engendré par les vecteurs ei (resp. fj). Posons E0=M0+N0 et notons g0 l’isomorphisme canonique de S(M0)⊗S(N0) sur S(E0). Posons
pour α∈N(I) et β∈N(J). D’après la prop. 4, on a ainsi défini des bases orthonormales (zα)α∈N(I) pour S^(M), (tβ)β∈N(J) pour S^(N) et (zαtβ)α∈N(I),β∈N(J) pour S^(E). Comme on a zαtβ=g0(zα⊗tβ), et que les éléments zα⊗tβ forment une base orthonormale de S^(M)⊗2S^(N) (V, p. 29, cor. 1), on voit que g0 se prolonge en un isomorphisme d’espaces hilbertiens h:S^(M)⊗2S^(N)→S^(E). On a par construction
h(x1…xm⊗y1…yn)=x1…xmy1…yn
quels que soient les vecteurs x1,…,xm de M0 et les vecteurs y1,…,yn de N0. Par continuité, la même relation a encore lieu pour des vecteurs x1,…,xm de M et des vecteurs y1,…,yn de N; autrement dit, h prolonge g. L’unicité de h est claire.
Soient E et F deux espaces hilbertiens et u∈L(E;F). L’application linéaire T^n(u)=u⊗2…⊗2u (n facteurs) de T^n(E) dans T^n(F) est continue de norme ∥u∥n (V, p. 28, formule (10)). Par ailleurs, les formules (13) et (14) de V, p. 30, montrent qu’il existe un isomorphisme φn,E de S^n(E) sur le sous-espace TSn(E) de T^n(E) et un seul tel que
φn,E(x1…xn)=(n!)1/21σ∈Sn∑xσ(1)⊗…⊗xσ(n)(x1,…,xn dans E).
Il existe donc une application linéaire continue S^n(u) de S^n(E) dans S^n(F) et une seule qui rende commutatif le diagramme
D’une part, on a ∥S^n(u)∥≤∥T^n(u)∥=∥u∥n. Par ailleurs, pour tout x∈E, on a S^n(u)(xn)=u(x)n, ∥xn∥=(n!)1/2∥x∥n et ∥u(x)n∥=(n!)1/2∥u(x)∥n, d’où
∥S^n(u)∥∥x∥n≥∥u(x)∥n;
on en déduit aussitôt ∥S^n(u)∥≥∥u∥n, d’où la formule (19).
Il est clair qu’on a les formules
S^n(1E)=1S^n(E)
S^n(v∘u)=S^n(v)∘S^n(u)pourv∈L(F;G).
Enfin, S^n(u) coïncide sur Sn(E) avec l’application linéaire Sn(u):Sn(E)→Sn(F) définie en A, III, p. 69 car elle transforme x1…xn en u(x1)…u(xn) quels que soient x1,…,xn dans E.
Exemple 1
Soient d≥1 un entier et ω une fonction positive sur Rd localement intégrable par rapport à la mesure de Lebesgue μ. Soit E l’espace hilbertien L2(Rd,ω.μ), et soit S=S(E). Alors S s’identifie à l’espace des suites f=(fn)n≥0, où chaque fn est une fonction sur (Rd)n mesurable par rapport à la mesure de Lebesgue μ⊗…⊗μ (n facteurs) et invariante par les permutations des n facteurs dans (Rd)n, et telles que
soit fini. La norme ∥f∥ dans S est définie par la formule (22). L’espace hilbertien S défini ci-dessus s’appelle l’*espace de Fock symétrique* correspondant au poidsω.
Exemple 2
\* Soient X un espace topologique séparé, μ une mesure positive de norme 1 sur X et E un sous-espace hilbertien de l’espace hilbertien réel LR2(X,μ). On dit que E est un espace gaussien si les conditions équivalentes suivantes sont satisfaites :
a) pour tout f∈E, on a
∫Xeisdμ=exp(−∥f∥2/2);
b) pour tout f∈E de norme 1, l’image de la mesure μ par f est la mesure
(2π)−1/2e−x2/2dx.
sur R.
Supposons que E soit un espace gaussien.* Soient f1,…,fn des fonctions dont les classes fi appartiennent à E. On définit une fonction :f1…fn : sur X (appelée « produit de Wick » de f1,…,fn) par la formule
Il existe alors un isomorphismeφ de S^(E)sur un sous-espace hilbertien deLR2(X,μ) qui transforme en :f1…fn: le produit f1′…fn′ de f1′,…,fn′ calculé dans S^(E). Supposons que X soit un espace souslinien et qu’il existe une famille dénombrable (fn) de fonctions dont les classes appartiennent à E et qui séparent les points de X. Alors φ est un isomorphisme de S^(E) sur LR2(X,μ).
4. Puissances extérieures hilbertiennes
Soient E un espace hilbertien et n un entier positif. Pour toute permutation σ∈Sn, notons εσ sa signature ; posons an=n!1∑σ∈Snεσpσ dans L(T^n(E)) (V, p. 30). Il est immédiat que an est un orthoprojecteur, dont l’image An′(E) est l’adhérence dans T^n(E) de l’espace An′(E) des tenseurs antisymétriques d’ordre n (A, III, p. 82). Il existe un isomorphisme πn de Λn(E) sur An′(E) caractérisé par
pour x1,…,xn dans E. On définit alors sur Λn(E) une structure d’espace préhilbertien séparé en posant
⟨u∣v⟩=n!⟨πn(u)∣πn(v)⟩.
Plus explicitement, on a (comparer avec la formule (30) de A, III, p. 153)
(26)⟨x1∧…∧xn∣y1∧…∧yn⟩=det(⟨xi∣yj⟩)
quels que soient x1,…,xn et y1,…,yn dans E.
On note Λ^n(E) le complété de l’espace préhilbertien Λn(E), et Λ^(E) la somme hilbertienne externe des espaces hilbertiens Λ^n(E).
Exemple. — \ Reprenons les notations de l’exemple 1 de V, p. 32. On peut alors identifier l’espace hilbertien Λ^(E) à l’ensemble des suites (fn)n≥0 de fonctions mesurables qui rendent fini le nombre ∥f∥ défini dans (22), et où chaque fonction fn est antisymétrique, c’est-à-dire satisfait à la relation
fn(xσ(1),…,xσ(n))=εσfn(x1,…,xn)
pour toute permutation σ∈Sn. L’espace hilbertien Λ^(E) s’appelle l’espace de Fock antisymétrique correspondant au poids ω∗.
Proposition 5
Soit (ei)i∈I une base orthonormale de l’espace hilbertien E. Munissons I d’une structure d’ordre total. Alors l’ensemble des éléments ei1∧…∧ein pour i1<⋯<in est une base orthonormale de Λ^n(E).
On sait (A, III, p. 86) que les éléments en question forment une base de l’espace vectoriel Λn(E0) où E0 est le sous-espace vectoriel de E engendré par les vecteurs ei. Par ailleurs, pour i1<⋯<in, la matrice des produits scalaires ⟨eik∣eil⟩ est la matrice unité d’ordre n; d’après (26), on a donc ∥ei1∧…∧ein∥=1. Enfin, si (i1,…,in) et (j1,…,jn) sont deux suites strictement croissantes d’éléments de I; distinctes, il existe un élément jl distinct de i1,…,in et donc on a ⟨eik∣ejl⟩=0 pour 1≤k≤n, d’où ⟨ei1∧…∧ein∣ej1∧…∧ejn⟩=0 d’après (26). Autrement dit, la famille des éléments ei1∧…∧ein, pour i1<⋯<in, est orthonormale.
Or E0 est dense dans E, et l’application (x1,…,xn)↦x1∧…∧xn de E×⋯×E dans Λn(E) est continue. Par conséquent, Λn(E0) est dense dans Λn(E), d’où la proposition 5.
Corollaire
Supposons que l’espace hilbertien E soit somme directe des sous-espaces orthogonaux M et N. L’isomorphisme canonique g de Λ(M)⊗Λ(N) sur Λ(E) (A, III, p. 84) se prolonge de manière unique en un isomorphisme d’espaces hilbertiens de Λ^(M)⊗2Λ^(N) sur Λ^(E).
La démonstration est analogue à celle du corollaire de la prop. 4 (V, p. 31).
Soient E et F deux espaces hilbertiens et u∈L(E;F). On montre, comme dans le cas des puissances symétriques S^n(E) (V, p. 32), que l’application linéaire Λn(u) de Λn(E) dans Λn(F) (A, III, p. 81) se prolonge en une application linéaire continue Λ^n(u) de Λ^n(E) dans Λ^n(F). On a les relations
(27)Λ^n(1E)=1Λ^n(E),
(28)Λ^n(v∘u)=Λ^n(v)∘Λ^n(u)si v appartient aˋL(F;G),
(29)∥Λ^n(u)∥≤∥u∥n.
On n’a pas en général égalité dans la formule (29) (TS, IV, § 6). Enfin, on a un isomorphisme ψn=ψn,E de Λ^n(E) sur le sous-espace An′(E) de T^n(E) défini par
Soit E un espace hilbertien. Pour tout entier n⩾0, notons θn l’application canonique de Tn(E) sur Λn(E); on a donc
(31)θn(x1⊗…⊗xn)=x1∧…∧xn
pour x1,…,xn dans E. Soient p et q deux entiers positifs ; compte tenu des formules (30) et (31), on a
(32)u∧v=θp+q((p!)1/21ψp(u)⊗(q!)1/21ψq(v))
pour u∈Λp(E) et v∈Λq(E). Comme on a ∥θn∥≤(n!)1/2, on obtient l’inégalité
(33)∥u∧v∥≤(p!q!(p+q)!)1/2∥u∥⋅∥v∥
pour u∈Λp(E) et v∈Λq(E). Par suite, l’application (u,v)↦u∧v se prolonge par continuité en une application bilinéaire de Λ^p(E)×Λ^q(E) dans Λ^p+q(E), de norme au plus égale à (p!q!(p+q)!)1/2 (cf. V, p. 72, exerc. 2). On la note encore (u,v)↦u∧v.
Proposition 6
Soit E un espace hilbertien. On a*
(34)∥x∧u∥≤∥x∥⋅∥u∥
pourx∈Eetu∈Λ^(E).
On se ramène aussitôt au cas où x est de norme 1.
Soit F le sous-espace hilbertien de E formé des vecteurs orthogonaux à x. Comme E est somme hilbertienne de F et de la droite K.x, il résulte aussitôt du corollaire de V, p. 34 que l’application (v,w)↦v+x∧w est un isomorphisme d’espaces hilbertiens de Λ^(F)⊕Λ^(F) sur Λ^(E). Si u=v+x∧w avec v,w dans Λ^(F), on a x∧u=x∧v, d’où ∥x∧u∥=∥v∥≤(∥v∥2+∥w∥2)1/2=∥u∥.
Corollaire 1
a)* Soientx1,…,xndes éléments de l’espace hilbertien E. On a
(35)∥x1∧…∧xn∥≤∥x1∥…∥xn∥,
l’égalité ne pouvant avoir lieu que si l’un desxiest nul, ou la suite(x1,…,xn) *orthogonale.
b) Soient x1,...,xn,y1,...,yn des éléments de l’espace hilbertien E. On a
∣det(⟨xi,yj⟩)∣≤∥x1∥...∥xn∥⋅∥y1∥...∥yn∥;
si les vecteurs xi et yj sont non nuls, l’égalité a lieu dans (36) si et seulement si (x1,...,xn) et (y1,...,yn) sont deux bases orthogonales d’un même sous-espace vectoriel de E.
L’inégalité (35) résulte par récurrence sur n de la prop. 6 ; l’inégalité (36) s’en déduit en appliquant l’inégalité de Cauchy-Schwarz dans Λn(E) et la formule (26) de V, p. 34.
Supposons que la suite (x1,...,xn) soit orthogonale. On a
∥x1∧...∧xn∥2=det(⟨xi∣xj⟩)=i=1∏n∥xi∥2
puisque l’on a ⟨xi∣xj⟩=0 pour i=j.
Supposons maintenant que les vecteurs x1,...,xn ne soient pas nuls et ne forment pas une suite orthogonale. Comme ∥x1∧...∧xn∥ dépend de manière symétrique des vecteurs x1,...,xn, on peut supposer que x1 n’est pas orthogonal au sous-espace F de E engendré par x2,...,xn, et que F n’est pas réduit à 0. On peut décomposer x1 sous la forme x1′+y avec y=0 dans F et x1′ orthogonal à F, d’où ∥x1′∥<∥x1∥. Or x1∧x2∧...∧xn=x1′∧x2∧...∧xn, d’où
D’après la première partie de la démonstration, les égalités (38) signifient que chacune des suites (x1,...,xn) et (y1,...,yn) est orthogonale, ce qui entraîne x1∧...∧xn=0 et y1∧...∧yn=0. Sous ces conditions, la relation (37) signifie qu’il existe un scalaire λ=0 tel que y1∧...∧yn=λx1∧...∧xn (V, p. 4, Remarque 1), autrement dit que (x1,...,xn) et (y1,...,yn) sont des bases d’un même sous-espace vectoriel de E (A, III, p. 172).
Corollaire 2
Soit (aij)1≤i,j≤n une matrice hermitienne, à éléments complexes, de déterminant D. On suppose que l’on a l’inégalité
i,j=1∑naijzizj≥0
quels que soient les nombres complexes z1,...,zn. On a alors
0≤D≤a11...ann.
Supposons D non nul ; l'égalité D=a11…ann a lieu si et seulement si l'on a aij=0 pour i=j.
Soit Φ la forme hermitienne sur l'espace vectoriel Cn donnée par
Φ(z,z′)=i,j=1∑naijzizj′
pour z=(z1,…,zn) et z′=(z1′,…,zn′) dans Cn. Par hypothèse, Φ est positive.
Supposons d'abord que Φ soit séparante, c'est-à-dire D non nul. Si (e1,…,en) est la base canonique de Cn, on a Φ(ei,ej)=aij, et le cor. 2 résulte aussitôt du cor. 1, a) où l'on fait xi=ei.
Puisque aii=Φ(ei,ei)⩾0, on a aussi l'inégalité (40) si D=0.
Corollaire 3 (« Inégalités de Hadamard »)
Soit* (aij)1⩽i,j⩽nune matrice à éléments complexes, de déterminantD. Posons
ci=(j=1∑n∣aij∣2)1/2pour1⩽i⩽n,
etm=supi,j∣aij∣. On a alors
(41)
∣D∣⩽c1…cn⩽mn.nn/2.
SiD=0, pour que∣D∣=c1…cn, il faut et il suffit que les lignesyi=(aij)1⩽j⩽nde la matrice(aij)1⩽i,j⩽nsoient des vecteurs deux à deux orthogonaux.
Munissons l'espace Cn du produit scalaire défini par
⟨z∣z′⟩=i=1∑nzizi′.
Soient (x1,…,xn) la base canonique de Cn et yi le vecteur de composantes aij pour 1⩽j⩽n. On a ∥xi∥=1 et ∥yi∥=ci pour 1⩽i⩽n; on a aussi ⟨xi∣yj⟩=aji. L'inégalité ∣D∣⩽c1…cn et la condition d'égalité sont alors des cas particuliers de V, p. 35, cor. 1. On a évidemment ci⩽m.n1/2, d'où c1…cn⩽mn.nn/2.