Bourbaki

§ 2. Familles orthogonales dans un espace hilbertien

1. Somme hilbertienne externe d’espaces hilbertiens

Proposition 1

Soient (Ei)i∈I(E_i)_{i \in I} une famille d’espaces hilbertiens, P l’espace vectoriel produit ∏i∈IEi\prod_{i \in I} E_i, et E la partie de P formée des familles x=(xi)i∈Ix = (x_i)_{i \in I} telles que ∑i∈I∥xi∥2\sum_{i \in I} \|x_i\|^2 soit fini.

a) *E est un sous-espace vectoriel de P.

b) Quels que soient x=(xi)i∈Ix = (x_i)_{i \in I} et y=(yi)i∈Iy = (y_i)_{i \in I} dans E, la famille (⟨xi∣yi⟩)i∈I(\langle x_i|y_i \rangle)_{i \in I} est sommable. Si l’on pose ⟨x∣y⟩=∑i∈I⟨xi∣yi⟩\langle x|y \rangle = \sum_{i \in I} \langle x_i|y_i \rangle, on définit une forme hermitienne positive séparante sur E.

c) Pour le produit scalaire ainsi défini, E est un espace hilbertien ; la somme directe S des EiE_i est dense dans E.

Pour x=(xi)i∈Ix = (x_i)_{i \in I} et y=(yi)i∈Iy = (y_i)_{i \in I} dans E, on a

∥xi+yi∥2≤2(∥xi∥2+∥yi∥2), \|x_i + y_i\|^2 \leq 2(\|x_i\|^2 + \|y_i\|^2),
donc x+y=(xi+yi)i∈Ix + y = (x_i + y_i)_{i \in I} appartient à E. Ceci prouve a).

D’après l’inégalité de Cauchy-Schwarz, on a

∣⟨xi∣yi⟩∣≤∥xi∥⋅∥yi∥≤12(∥xi∥2+∥yi∥2) |\langle x_i|y_i \rangle| \leq \|x_i\| \cdot \|y_i\| \leq \frac{1}{2}(\|x_i\|^2 + \|y_i\|^2)
d’où ∑i∈I∣⟨xi∣yi⟩∣<+∞\sum_{i \in I} |\langle x_i|y_i \rangle| < +\infty. On a ⟨x∣x⟩=∑i∈I∥xi∥2>0\langle x|x \rangle = \sum_{i \in I} \|x_i\|^2 > 0 si x≠0x \neq 0, d’où aussitôt l’assertion b).

On rappelle que S est le sous-espace de P formé des familles x=(xi)i∈Ix = (x_i)_{i \in I} telles que l’ensemble des i∈Ii \in I pour lesquels xi≠0x_i \neq 0 soit fini. Il est immédiat que S est dense dans E ; il reste donc à prouver que E est complet pour la topologie T1\mathscr{T}_1 déduite de la norme ∥x∥=⟨x∣x⟩1/2\|x\| = \langle x|x \rangle^{1/2}. Soit T2\mathscr{T}_2 la topologie induite sur E par la topologie produit sur ∏i∈IEi\prod_{i \in I} E_i. Pour tout r>0r > 0, soit BrB_r l’ensemble des x∈Ex \in E tels que ∥x∥≤r\|x\| \leq r. Cette relation signifie que l’on a ∑i∈J∥xi∥2≤r2\sum_{i \in J} \|x_i\|^2 \leq r^2 pour toute partie finie J de I, et par suite BrB_r est une partie fermée, donc complète, de ∏i∈IEi\prod_{i \in I} E_i. Le fait que E soit complet pour T1\mathscr{T}_1 résulte alors de TG, III, p. 27.

Définition 1

Soit (Ei)i∈I(E_i)_{i \in I} une famille d’espaces hilbertiens. L’espace hilbertien E défini dans la prop. 1 s’appelle la somme hilbertienne externe de la famille (Ei)i∈I(E_i)_{i \in I} et se note ⨁i∈IEi\bigoplus_{i \in I} E_i ou ⨁i∈IEi\bigoplus_{i \in I} E_i.

Soit fif_i l’application de EiE_i dans E qui transforme z∈Eiz \in E_i en l’élément (xk)∈E(x_k) \in E tel que xk=0x_k = 0 pour k≠ik \neq i et xi=zx_i = z; il est clair que fif_i est un isomorphisme de l’espace hilbertien EiE_i sur un sous-espace vectoriel fermé de E. On dit que fif_i est l’application canonique de EiE_i dans E et on identifie le plus souvent EiE_i et son image dans E par cet isomorphisme. Avec cette convention, EiE_i et EkE_k sont orthogonaux dans E pour i≠ki \neq k, et E est le sous-espace vectoriel fermé engendré par la réunion des sous-espaces EiE_i.

Lorsque I est fini, E est la somme directe des EiE_i; comme le projecteur canonique de E sur EiE_i est continu pour tout i∈Ii \in I, E est aussi alors somme directe topologique des EiE_i (TG, III, p. 46, prop. 2). Si I={1,n}I = \{1, n\}, on écrit aussi E1⊕E2⊕…⊕EnE_1 \oplus E_2 \oplus \ldots \oplus E_n au lieu de ⨁i=1nEi\bigoplus_{i=1}^n E_i.

Exemple

Soient E un espace hilbertien et I un ensemble d’indices. On désigne par ℓE2(I)\ell^2_E(I) la somme hilbertienne externe de la famille (Ei)i∈I(E_i)_{i \in I} où Ei=EE_i = E pour tout i∈Ii \in I. Autrement dit, ℓE2(I)\ell^2_E(I) est l’espace des familles x=(xi)i∈Ix = (x_i)_{i \in I} d’éléments de E telles que ∑i∈I∥xi∥2<+∞\sum_{i \in I} \|x_i\|^2 < +\infty, muni du produit scalaire ⟨x∣y⟩=∑i∈I⟨xi∣yi⟩\langle x|y \rangle = \sum_{i \in I} \langle x_i|y_i \rangle (espace des familles de carré sommable d’éléments de E indexées par I). On pose ℓ2(I)=ℓK2(I)\ell^2(I) = \ell^2_K(I).

2. Somme hilbertienne de sous-espaces orthogonaux d’un espace hilbertien

Définition 2

On dit qu’un espace hilbertien E est somme hilbertienne d’une famille (Ei)i∈I(E_i)_{i \in I} de sous-espaces vectoriels fermés de E, lorsque : 1) pour deux indices distincts i,ki, k dans I, les sous-espaces EiE_i et EkE_k sont orthogonaux dans E ; 2) le sous-espace vectoriel fermé engendré par la réunion des EiE_i est E.

¹ On prendra garde de ne pas confondre cette notation avec celle de la somme directe « algébrique » des espaces EiE_i (A, II, p. 12).

Théorème 1

Soit E un espace hilbertien somme hilbertienne d'une famille (Ei)i∈I(E_i)_{i\in I} de sous-espaces vectoriels fermés de E. Il existe un isomorphisme ff et un seul de E sur la somme hilbertienne externe ⨁i∈IEi=F\bigoplus_{i\in I} E_i = F de la famille (Ei)(E_i) tel que, pour tout i∈Ii \in I, la restriction de ff à EiE_i soit l'application canonique fif_i de EiE_i dans FF.

Soit S⊂FS \subset F la somme directe « algébrique » des EiE_i, et soit gg l'application linéaire (xi)i∈I↦∑i∈Ixi(x_i)_{i\in I} \mapsto \sum_{i\in I} x_i de S dans E. Montrons que gg est un isomorphisme de l'espace préhilbertien S sur le sous-espace (préhilbertien) g(S)g(S) de E, engendré par la réunion des EiE_i : en effet, pour deux éléments x=(xi)i∈Ix = (x_i)_{i\in I}, y=(yi)i∈Iy = (y_i)_{i\in I} de S, on a

⟨g(x)∣g(y)⟩=⟨∑i∈Ixi∣∑i∈Iyi⟩=∑(i,k)∈I×I⟨xi∣yk⟩. \langle g(x)|g(y) \rangle = \langle \sum_{i\in I} x_i | \sum_{i\in I} y_i \rangle = \sum_{(i,k)\in I \times I} \langle x_i|y_k \rangle .

Mais si i≠ki \neq k, on a ⟨xi∣yk⟩=0\langle x_i|y_k \rangle = 0 par hypothèse, d'où

⟨g(x)∣g(y)⟩=∑i∈I⟨xi∣yi⟩=⟨x∣y⟩; \langle g(x)|g(y) \rangle = \sum_{i\in I} \langle x_i|y_i \rangle = \langle x|y \rangle ;

ceci démontre notre assertion. Comme S est dense dans F et g(S)g(S) dense dans E, l'isomorphisme gg se prolonge en un isomorphisme gˉ\bar{g} de F sur E (V, p. 8, cor.). Il est clair que l'isomorphisme réciproque ff de gˉ\bar{g} répond à la question ; son unicité résulte de ce que le sous-espace fermé de E engendré par la réunion des EiE_i est E lui-même.

Lorsque E est somme hilbertienne d'une famille (Ei)i∈I(E_i)_{i\in I} de sous-espaces, on identifie le plus souvent E à la somme hilbertienne externe F des EiE_i au moyen de l'isomorphisme ff. Si l'ensemble I est fini, dire que E est somme hilbertienne de la famille (Ei)i∈I(E_i)_{i\in I} signifie donc que les EiE_i sont deux à deux orthogonaux et que l'espace vectoriel E est somme directe de la famille (Ei)i∈I(E_i)_{i\in I} de sous-espaces.

Corollaire 1

Soit E un espace hilbertien, somme hilbertienne d'une famille (Ei)i∈I(E_i)_{i\in I} de sous-espaces vectoriels fermés de E ; pour tout i∈Ii \in I, soit pEip_{E_i} l'orthoprojecteur (V, p. 13) de E sur EiE_i.

a) Pour tout x∈Ex \in E, la famille (∥pEi(x)∥2)i∈I(\|p_{E_i}(x)\|^2)_{i\in I} est sommable dans R\mathbf{R}, la famille (pEi(x))i∈I(p_{E_i}(x))_{i\in I} est sommable dans E, et l'on a

∥x∥2=∑i∈I∥pEi(x)∥2,x=∑i∈IpEi(x). \|x\|^2 = \sum_{i\in I} \|p_{E_i}(x)\|^2 , \quad x = \sum_{i\in I} p_{E_i}(x) .

b) Réciproquement, si (xi)i∈I(x_i)_{i\in I} est une famille d'éléments de E tels que xi∈Eix_i \in E_i pour tout i∈Ii \in I et que ∑i∈I∥xi∥2<+∞\sum_{i\in I} \|x_i\|^2 < +\infty, cette famille est sommable, et sa somme xx est le seul point de E tel que pEi(x)=xip_{E_i}(x) = x_i pour tout i∈Ii \in I.

c) Pour tout couple de points x,yx, y de E, on a

⟨x∣y⟩=∑i∈I⟨pEi(x)∣pEi(y)⟩. \langle x|y \rangle = \sum_{i\in I} \langle p_{E_i}(x)|p_{E_i}(y) \rangle .

Ces propriétés sont en effet évidentes dans la somme hilbertienne externe des EiE_i, et se transportent à E par isomorphisme.

Corollaire 2

Soient E un espace préhilbertien séparé, (Ei)i∈I(E_i)_{i \in I} une famille de sous-espaces vectoriels complets de E tels que, pour tout couple d’indices distincts i,ki, k dans I, les sous-espaces EiE_i et EkE_k soient orthogonaux. Soit V le sous-espace vectoriel fermé de E engendré par la réunion des EiE_i. Pour tout i∈Ii \in I, soit pEip_{E_i} l’orthoprojecteur de E sur EiE_i. Soit x∈Ex \in E.

1) On a ∑i∈I∥pEi(x)∥2≤∥x∥2\sum_{i \in I} \|p_{E_i}(x)\|^2 \leq \|x\|^2.

2) Les conditions suivantes sont équivalentes : a) x∈Vx \in V; b) ∑i∈I∥pEi(x)∥2=∥x∥2\sum_{i \in I} \|p_{E_i}(x)\|^2 = \|x\|^2;

c) la famille (pEi(x))i∈I(p_{E_i}(x))_{i \in I} est sommable dans E, et l’on a x=∑i∈IpEi(x)x = \sum_{i \in I} p_{E_i}(x).

3) Supposons V complet. Alors la famille (pEi(x))i∈I(p_{E_i}(x))_{i \in I} est sommable dans E, et l’on a

pV(x)=∑i∈IpEi(x),∥pV(x)∥2=∑i∈I∥pEi(x)∥2, p_V(x) = \sum_{i \in I} p_{E_i}(x), \quad \|p_V(x)\|^2 = \sum_{i \in I} \|p_{E_i}(x)\|^2,

en désignant par pVp_V l’orthoprojecteur de E sur V.

En effet, soit E^\hat{E} l’espace hilbertien complété de E ; on identifie E à un sous-espace dense de E^\hat{E} ; les EiE_i, étant complets, sont des sous-espaces fermés de E^\hat{E}. L’adhérence V‾\overline{V} de V dans E^\hat{E} est le sous-espace vectoriel fermé de E^\hat{E} engendré par la réunion des EiE_i, et l’on a V=V‾∩EV = \overline{V} \cap E. L’espace E^\hat{E} est somme hilbertienne des EiE_i et du sous-espace W supplémentaire orthogonal de V‾\overline{V} dans E^\hat{E} ; posons x0=pW(x)x_0 = p_W(x) et xi=pEi(x)x_i = p_{E_i}(x) pour tout i∈Ii \in I. D’après le cor. 1, on a ∥x2∥=∥x0∥2+∑i∈I∥xi∥2\|x^2\| = \|x_0\|^2 + \sum_{i \in I} \|x_i\|^2, et x=x0+∑i∈Ixix = x_0 + \sum_{i \in I} x_i dans E^\hat{E}.

Ceci entraîne aussitôt l’assertion 1), et le fait que les conditions b) et c) de 2) sont équivalentes à la condition x0=0x_0 = 0, donc à la condition x∈Vx \in V. Enfin, si V est complet, et si on pose x′=pV(x)x' = p_V(x), on a x′−xi=(x−xi)−(x−pV(x))x' - x_i = (x - x_i) - (x - p_V(x)), donc x′−xix' - x_i est orthogonal à EiE_i, et par suite xi=pEi(x′)x_i = p_{E_i}(x') pour tout i∈Ii \in I ; il suffit alors d’appliquer la propriété 2) au vecteur x′x'.

Remarque

Soient E un espace préhilbertien séparé, (Vi)i∈I(V_i)_{i \in I} une famille de sous-espaces vectoriels de E tels que, pour tout couple d’indices distincts i,ki, k, les sous-espaces ViV_i et VkV_k soient orthogonaux. Alors, pour tout k∈Ik \in I, l’intersection de VkV_k et du sous-espace vectoriel fermé WkW_k engendré par la réunion des ViV_i d’indice i≠ki \neq k, est réduite à 0 : en effet, si xx appartient à la fois à VkV_k et WkW_k, il est orthogonal à tous les ViV_i d’indice i≠ki \neq k, donc à WkW_k. En particulier, il est orthogonal à lui-même, donc nul.

Proposition 2

Soient E un espace hilbertien et (Vλ)λ∈L(V_\lambda)_{\lambda \in L} une famille de sous-espaces vectoriels fermés de E ; pour chaque λ∈L\lambda \in L, soit (Wλμ)μ∈Mλ(W_{\lambda \mu})_{\mu \in M_\lambda} une famille de sous-espaces vectoriels fermés de VλV_\lambda tels que VλV_\lambda soit le sous-espace vectoriel fermé engendré par la réunion de cette famille. Pour que E soit somme hilbertienne de la famille (Wλμ)λ∈L,μ∈Mλ(W_{\lambda \mu})_{\lambda \in L, \mu \in M_\lambda}, il faut et il suffit que E soit somme hilbertienne de la famille (Vλ)λ∈L(V_\lambda)_{\lambda \in L} et que, pour chaque λ∈L\lambda \in L, VλV_\lambda soit somme hilbertienne de la famille (Wλμ)μ∈Mλ(W_{\lambda \mu})_{\mu \in M_\lambda} (« associativité de la somme hilbertienne »).

Pour montrer que la condition est nécessaire, il suffit de voir que VαV_\alpha et VβV_\beta sont orthogonaux si α≠β\alpha \neq \beta. Or, tout élément de WαμW_{\alpha \mu} (μ∈Mα\mu \in M_\alpha) est orthogonal à tous les WβvW_{\beta v} (v∈Mβv \in M_\beta), donc au sous-espace vectoriel fermé VβV_\beta qu’ils engendrent ; le même raisonnement montre ensuite que tout élément de VβV_\beta, étant orthogonal à tous les WαμW_{\alpha \mu} (μ∈Mα\mu \in M_\alpha), est orthogonal à VαV_\alpha.

Pour montrer que la condition est suffisante, il suffit de vérifier que, si elle est remplie, E est égal au sous-espace vectoriel fermé F engendré par la réunion des Wλ,μW_{\lambda,\mu} (λ∈L,μ∈Mλ\lambda \in L, \mu \in M_\lambda) ; or, pour chaque λ∈L\lambda \in L, F contient le sous-espace vectoriel fermé engendré par la réunion des Wλ,μW_{\lambda,\mu} tels que μ∈Mλ\mu \in M_\lambda, c'est-à-dire VλV_\lambda ; donc F est le sous-espace vectoriel fermé engendré par la réunion des VλV_\lambda, c'est-à-dire E par hypothèse.

3. Familles orthonormales

Définition 3

Dans un espace préhilbertien E, on dit qu'une famille (ei)i∈I(e_i)_{i \in I} de vecteurs est orthogonale si eie_i et eke_k sont orthogonaux pour i≠ki \neq k et orthonormale si l'on a de plus ∥ei∥=1\|e_i\| = 1 pour tout i∈Ii \in I.

On appelle ensemble orthonormal toute partie S de E telle que la famille définie par l'application identique de S sur elle-même soit orthonormale. Si (ei)i∈I(e_i)_{i \in I} est une famille orthonormale, l'application i↦eii \mapsto e_i est injective ; on peut donc parler indifféremment de famille orthonormale ou d'ensemble orthonormal.

Si (ei)i∈I(e_i)_{i \in I} est une famille orthonormale, les sous-espaces vectoriels complets Di=KeiD_i = K e_i, de dimension 1, sont deux à deux orthogonaux. Pour tout x∈Ex \in E, la projection orthogonale de xx sur DiD_i est λiei\lambda_i e_i, avec ⟨ei∣x−λiei⟩=0\langle e_i | x - \lambda_i e_i \rangle = 0, ce qui donne ⟨ei∣x⟩=λi⟨ei∣ei⟩=λi\langle e_i | x \rangle = \lambda_i \langle e_i | e_i \rangle = \lambda_i. Les résultats du no 2, appliqués aux sous-espaces DiD_i, donnent les énoncés suivants :

Proposition 3

Dans un espace préhilbertien séparé E, toute famille orthonormale est topologiquement libre.

On notera que cette propriété résulte aussi de la caractérisation des familles topologiquement libres (II, p. 5, cor. 2 et IV, p. 46, Remarque 1), compte tenu de l'identification du dual de E avec le complété de E ou de l'espace conjugué de E selon que K est égal à R\mathbf{R} ou C\mathbf{C} (V, p. 17, Remarque).

Proposition 4

Soient E un espace préhilbertien séparé, (ei)i∈I(e_i)_{i \in I} une famille orthonormale dans E, V le sous-espace vectoriel fermé de E engendré par les eie_i.

1) Pour tout x∈Ex \in E, on a

∑i∈I∣⟨ei∣x⟩∣2≤∥x∥2 \sum_{i \in I} |\langle e_i | x \rangle|^2 \leq \|x\|^2
(inégalité de Bessel), de sorte que l'ensemble des i∈Ii \in I tels que ⟨ei∣x⟩≠0\langle e_i | x \rangle \neq 0 est dénombrable. En outre, les conditions suivantes sont équivalentes : a) x∈Vx \in V; b) ∥x∥2=∑i∈I∣⟨ei∣x⟩∣2\|x\|^2 = \sum_{i \in I} |\langle e_i | x \rangle|^2; c) la famille des ⟨ei∣x⟩.ei\langle e_i | x \rangle . e_i est sommable dans E, et l'on a x=∑i∈I⟨ei∣x⟩.eix = \sum_{i \in I} \langle e_i | x \rangle . e_i.

2) Si V est complet, la famille des ⟨ei∣x⟩.ei\langle e_i | x \rangle . e_i est sommable dans E pour tout x∈Ex \in E, et l'on a ∑i∈I⟨ei∣x⟩.ei=pV(x)\sum_{i \in I} \langle e_i | x \rangle . e_i = p_V(x), ∑i∈I∣⟨ei∣x⟩∣2=∥pV(x)∥2\sum_{i \in I} |\langle e_i | x \rangle|^2 = \|p_V(x)\|^2.

3) Supposons V complet. Pour toute famille (λi)i∈I(\lambda_i)_{i \in I} de scalaires telle que ∑∣λi∣2<+∞\sum |\lambda_i|^2 < +\infty, il existe un point x∈Vx \in V et un seul tel que ⟨ei∣x⟩=λi\langle e_i | x \rangle = \lambda_i pour tout i∈Ii \in I.

i∈Ii \in I. Si (μi)i∈I(\mu_i)_{i \in I} est une seconde famille de scalaires telle que ∑i∈I∣μi∣2<+∞\sum_{i \in I} |\mu_i|^2 < + \infty, et si y∈Vy \in V est tel que ⟨ei∣y⟩=μi\langle e_i | y \rangle = \mu_i pour tout i∈Ii \in I, on a ⟨x∣y⟩=∑i∈Iλi‾μi\langle x | y \rangle = \sum_{i \in I} \overline{\lambda_i} \mu_i.

Proposition 5

Soit (ei)i∈I(e_i)_{i \in I} une famille orthonormale dans un espace préhilbertien séparé E. Les propriétés suivantes sont équivalentes : a) la famille (ei)(e_i) est totale ; b) pour tout x∈Ex \in E, la famille ⟨ei∣x⟩.ei\langle e_i | x \rangle . e_i est sommable dans E, et l’on a x=∑i∈I⟨ei∣x⟩.eix = \sum_{i \in I} \langle e_i | x \rangle . e_i ; c) pour tout x∈Ex \in E, on a (2)

∥x∥2=∑i∈I∣⟨ei∣x⟩∣2 \|x\|^2 = \sum_{i \in I} |\langle e_i | x \rangle|^2
(relation de Parseval).

Lorsque E est hilbertien ces conditions sont encore équivalentes à la suivante : d) les relations ⟨ei∣x⟩=0\langle e_i | x \rangle = 0 pour tout i∈Ii \in I entraînent x=0x = 0.

L’équivalence des conditions a), b), c) résulte aussitôt de la prop. 4. L’équivalence des conditions a) et d) lorsque E est hilbertien résulte du cor. 1 de V, p.16.

Définition 4

On appelle base orthonormale d’un espace préhilbertien séparé E une famille orthonormale et totale dans E.

Une base orthonormale d’un espace préhilbertien séparé E est aussi une base orthonormale du complété de E.

Soit (ei)i∈I(e_i)_{i \in I} une base orthonormale de E ; pour tout x∈Ex \in E, les nombres ⟨ei∣x⟩\langle e_i | x \rangle s’appellent, par abus de langage, les coordonnées de x par rapport à la base (ei)(e_i). On a (3)

⟨x∣y⟩=∑i∈I⟨ei∣x⟩‾⟨ei∣y⟩ \langle x | y \rangle = \sum_{i \in I} \overline{\langle e_i | x \rangle} \langle e_i | y \rangle
quels que soient xx et yy dans E.

Une base orthonormale de E n’est pas, en général, une base de E sur le corps K au sens défini en A, II, p. 25 ; pour éviter des confusions, nous dirons toujours qu’une base d’un espace préhilbertien E, au sens de loc. cit., est une base algébrique de E sur K.

Soient E et F deux espaces préhilbertiens séparés, et u une application linéaire continue de E dans F. Soit (ei)i∈I(e_i)_{i \in I} (resp. (fj)j∈J(f_j)_{j \in J}) une base orthonormale de E (resp. F). Posons

uji=⟨fj∣u(ei)⟩ u_{ji} = \langle f_j | u(e_i) \rangle
pour i∈Ii \in I, j∈Jj \in J. La famille (uji)(i,j)∈I×J(u_{ji})_{(i,j) \in I \times J} est appelée la matrice de u par rapport aux bases orthonormales (ei)(e_i) et (fj)(f_j). Soient x∈Ex \in E et y=u(x)y = u(x) ; si l’on note ξi=⟨ei∣x⟩\xi_i = \langle e_i | x \rangle et ηj=⟨fj∣y⟩\eta_j = \langle f_j | y \rangle les coordonnées de x et y respectivement, on a ηj=∑i∈Iujiξi\eta_j = \sum_{i \in I} u_{ji} \xi_i pour tout j∈Jj \in J. Lorsque (ei)(e_i) est une base algébrique de E et (fj)(f_j) une base algébrique de F, notre définition est en accord avec celle de A, II, p. 144.

Exemple

Soit E l’espace des fonctions continues sur R\mathbf{R}, à valeurs complexes, telles que f(x+n)=f(x)f(x + n) = f(x) pour x∈Rx \in \mathbf{R} et n∈Zn \in \mathbf{Z}. On munit E du produit scalaire défini par

⟨f∣g⟩=∫01f(t)‾ g(t) dt. \langle f | g \rangle = \int_0^1 \overline{f(t)}\, g(t)\, dt .
Alors E est un espace préhilbertien séparé, mais non complet. Pour tout entier n∈Zn \in \mathbf{Z}, posons en(x)=e(nx)e_n(x) = e(nx). Il est immédiat que la famille (en)n∈Z(e_n)_{n \in \mathbf{Z}} est orthonormale dans E. De plus, la topologie de la convergence uniforme sur E est plus fine que la topologie déduite de la norme ∥f∥2=⟨f∣f⟩1/2\|f\|_2 = \langle f | f \rangle^{1/2}. La famille (en)n∈Z(e_n)_{n \in \mathbf{Z}} est totale dans E pour la convergence uniforme (TG, X, p. 40), et a fortiori dans l’espace préhilbertien E. Donc (en)n∈Z(e_n)_{n \in \mathbf{Z}} est une base orthonormale de E.

4. Orthonormalisation

Théorème 2

Pour tout ensemble orthonormal L dans un espace hilbertien E, il existe une base orthonormale B de E contenant L.

En effet, soit D\mathfrak{D} l’ensemble des parties orthonormales de E, ordonné par inclusion ; il est immédiat que cet ensemble est de caractère fini (E, III, p. 34). Il existe donc dans D\mathfrak{D} un ensemble maximal B contenant L, en vertu du th. 1 de E, III, p. 35. Tout revient à prouver que B est un ensemble total. Dans le cas contraire, il existerait un vecteur y≠0y \neq 0 orthogonal à tous les vecteurs de B (V, p. 22, prop. 5), et en multipliant yy par un scalaire convenable, on pourrait supposer que ∥y∥=1\|y\| = 1; alors, B∪{y}B \cup \{y\} serait un ensemble orthonormal distinct de B et contenant B, ce qui contredit la définition de B ; d’où le théorème.

Corollaire 1

Dans tout espace hilbertien, il existe une base orthonormale.

Il suffit d’appliquer le th. 2 au cas où L=∅L = \varnothing.

Corollaire 2

Tout espace hilbertien est isomorphe à un espace ℓ2(I)\ell^2(I).

De manière plus précise, soit (ei)i∈I(e_i)_{i \in I} une base orthonormale d’un espace hilbertien E. D’après les prop. 4 (V, p. 21) et 5 (V, p. 22), l’application φ\varphi définie par

φ(x)=(⟨ei∣x⟩)i∈I \varphi(x) = (\langle e_i | x \rangle)_{i \in I}
est un isomorphisme d’espaces hilbertiens de E sur ℓ2(I)\ell^2(I). L’isomorphisme réciproque ψ\psi est défini par
ψ((λi)i∈I)=∑i∈Iλiei. \psi((\lambda_i)_{i \in I}) = \sum_{i \in I} \lambda_i e_i .

Proposition 6

Soit E un espace préhilbertien séparé, et soit (an)n∈I(a_n)_{n \in I} (I intervalle de N\mathbf{N} d’origine 1) une famille libre dénombrable (finie ou non) de vecteurs de E. Il existe une famille orthonormale (en)n∈I(e_n)_{n \in I} et une seule dans E, possédant les propriétés suivantes : 1) pour tout entier p∈Ip \in I, le sous-espace vectoriel de E engendré par e1,e2,…,epe_1, e_2, \ldots, e_p est identique au sous-espace vectoriel de E engendré par a1,a2,…,apa_1, a_2, \ldots, a_p; 2) pour tout entier p∈Ip \in I le nombre ⟨ap∣ep⟩\langle a_p | e_p \rangle est réel et >0> 0.

En effet, soit VnV_n le sous-espace (de dimension nn) engendré par a1,a2,…,ana_1, a_2, \ldots, a_n. Si n+1∈In + 1 \in I et bn+1=an+1−pVn(an+1)b_{n+1} = a_{n+1} - p_{V_n}(a_{n+1}) (pVnp_{V_n} désignant l’orthoprojecteur sur le sous-espace complet VnV_n), la droite Kbn+1Kb_{n+1} est l’orthogonal de VnV_n dans Vn+1V_{n+1}. Si les ene_n satisfont à la condition 1) de l’énoncé, on doit avoir en+1=λbn+1e_{n+1} = \lambda b_{n+1}; la condition ∥en+1∥=1\|e_{n+1}\| = 1 donne ensuite ∣λ∣2∥bn+1∥2=1|\lambda|^2 \|b_{n+1}\|^2 = 1, et la condition ⟨an+1∣en+1⟩>0\langle a_{n+1}|e_{n+1} \rangle > 0 donne λ⟨an+1∣bn+1⟩>0\lambda \langle a_{n+1}|b_{n+1} \rangle > 0; cela détermine complètement λ\lambda, et prouve par suite qu’on peut déterminer par récurrence une famille orthonormale (en)n∈I(e_n)_{n \in I} et une seule de façon à satisfaire aux conditions 1) et 2) de l’énoncé.

On dit que la suite (en)n∈I(e_n)_{n \in I} est obtenue par orthonormalisation de la famille libre (an)n∈I(a_n)_{n \in I}. Il est clair que le sous-espace vectoriel engendré par la famille (en)(e_n) est identique au sous-espace vectoriel engendré par la famille (an)(a_n). En particulier, si (an)(a_n) est une suite totale, il en est de même de (en)(e_n), qui est donc une base orthonormale de EE; d’où :

Corollaire

Dans tout espace préhilbertien séparé EE de type dénombrable, il existe une base orthonormale dénombrable.

En effet, dire que EE est de type dénombrable signifie qu’il existe dans EE une suite totale, et on peut toujours extraire d’une telle suite une famille libre totale (A, II, p. 95, th. 2).

On peut donner des exemples d’espaces préhilbertiens séparés ne possédant aucune base orthonormale (V, p. 69, exerc. 2). Exemple. — Soient II l’intervalle [−1,1][-1, 1] de R\mathbf{R} et EE l’espace vectoriel des fonctions continues sur II à valeurs réelles. On note xx l’injection canonique de II dans R\mathbf{R}, considérée comme élément de EE. D’après le th. de Stone-Weierstrass, la suite (xn)n∈N(x^n)_{n \in \mathbf{N}} est totale dans EE pour la topologie de la convergence uniforme (TG, X, p. 37).

Considérons EE comme un espace préhilbertien réel séparé dans lequel le produit scalaire est donné par

⟨f∣g⟩=∫−11f(t) g(t) dt. \langle f | g \rangle = \int_{-1}^{1} f(t) \, g(t) \, dt .
La suite (xn)n∈N(x^n)_{n \in \mathbf{N}} est alors totale dans l’espace préhilbertien EE. Soit (Πn)n∈N(\Pi_n)_{n \in \mathbf{N}} la suite obtenue par orthonormalisation de la suite (xn)n∈N(x^n)_{n \in \mathbf{N}}. On peut montrer que l’on a Πn=(n+12)1/2Pn\Pi_n = (n + \frac{1}{2})^{1/2} P_n, où le polynôme de Legendre PnP_n est défini par
Pn(x)=12nn!(ddx)n(x2−1)n. P_n(x) = \frac{1}{2^n n!} \left( \frac{d}{dx} \right)^n (x^2 - 1)^n .

Proposition 7

Dans un espace hilbertien EE, deux bases orthonormales sont équipotentes.

Soient BB et CC deux bases orthonormales de EE. Le cas où l’un des deux ensembles B,CB, C est fini est trivial, puisqu’une base orthonormale finie est une base algébrique de l’espace. Supposons donc BB et CC infinies. Pour tout x∈Bx \in B, soit CxC_x la partie de CC formée des y∈Cy \in C tels que ⟨x∣y⟩≠0\langle x | y \rangle \neq 0. L’ensemble CxC_x est dénombrable (V, p. 21, prop. 4). Pour tout y∈Cy \in C, il existe x∈Bx \in B tel que y∈Cxy \in C_x, puisque BB est une base orthonormale et que y≠0y \neq 0; autrement dit, CC est la réunion des ensembles dénombrables CxC_x lorsque xx parcourt BB. Le cardinal de CC est donc inférieur à celui de N×B\mathbf{N} \times B, donc à celui de B (E, III, p. 49, cor. 4); de même, le cardinal de B est inférieur à celui de C, ce qui achève la démonstration.

Le cardinal d'une base orthonormale quelconque d'un espace hilbertien E est appelé la dimension hilbertienne de E.

Corollaire 1

Étant données deux bases orthonormales dans un espace hilbertien E, il existe un automorphisme de E transformant la première base en la seconde.

Corollaire 2

Pour que les espaces hilbertiens ℓ2(I)\ell^2(I) et ℓ2(J)\ell^2(J) soient isomorphes, il faut et il suffit que I et J soient équipotents.

Exercices

See the exercises for § 2.

Transcribed from the printed volume. Not translated.