§ 2. Familles orthogonales dans un espace hilbertien
1. Somme hilbertienne externe d’espaces hilbertiens
Proposition 1
Soient une famille d’espaces hilbertiens, P l’espace vectoriel produit , et E la partie de P formée des familles telles que soit fini.
a) *E est un sous-espace vectoriel de P.
b) Quels que soient et dans E, la famille est sommable. Si l’on pose , on définit une forme hermitienne positive séparante sur E.
c) Pour le produit scalaire ainsi défini, E est un espace hilbertien ; la somme directe S des est dense dans E.
Pour et dans E, on a
D’après l’inégalité de Cauchy-Schwarz, on a
On rappelle que S est le sous-espace de P formé des familles telles que l’ensemble des pour lesquels soit fini. Il est immédiat que S est dense dans E ; il reste donc à prouver que E est complet pour la topologie déduite de la norme . Soit la topologie induite sur E par la topologie produit sur . Pour tout , soit l’ensemble des tels que . Cette relation signifie que l’on a pour toute partie finie J de I, et par suite est une partie fermée, donc complète, de . Le fait que E soit complet pour résulte alors de TG, III, p. 27.
Définition 1
Soit une famille d’espaces hilbertiens. L’espace hilbertien E défini dans la prop. 1 s’appelle la somme hilbertienne externe de la famille et se note ou .
Soit l’application de dans E qui transforme en l’élément tel que pour et ; il est clair que est un isomorphisme de l’espace hilbertien sur un sous-espace vectoriel fermé de E. On dit que est l’application canonique de dans E et on identifie le plus souvent et son image dans E par cet isomorphisme. Avec cette convention, et sont orthogonaux dans E pour , et E est le sous-espace vectoriel fermé engendré par la réunion des sous-espaces .
Lorsque I est fini, E est la somme directe des ; comme le projecteur canonique de E sur est continu pour tout , E est aussi alors somme directe topologique des (TG, III, p. 46, prop. 2). Si , on écrit aussi au lieu de .
Exemple
Soient E un espace hilbertien et I un ensemble d’indices. On désigne par la somme hilbertienne externe de la famille où pour tout . Autrement dit, est l’espace des familles d’éléments de E telles que , muni du produit scalaire (espace des familles de carré sommable d’éléments de E indexées par I). On pose .
2. Somme hilbertienne de sous-espaces orthogonaux d’un espace hilbertien
Définition 2
On dit qu’un espace hilbertien E est somme hilbertienne d’une famille de sous-espaces vectoriels fermés de E, lorsque : 1) pour deux indices distincts dans I, les sous-espaces et sont orthogonaux dans E ; 2) le sous-espace vectoriel fermé engendré par la réunion des est E.
¹ On prendra garde de ne pas confondre cette notation avec celle de la somme directe « algébrique » des espaces (A, II, p. 12).
Théorème 1
Soit E un espace hilbertien somme hilbertienne d'une famille de sous-espaces vectoriels fermés de E. Il existe un isomorphisme et un seul de E sur la somme hilbertienne externe de la famille tel que, pour tout , la restriction de à soit l'application canonique de dans .
Soit la somme directe « algébrique » des , et soit l'application linéaire de S dans E. Montrons que est un isomorphisme de l'espace préhilbertien S sur le sous-espace (préhilbertien) de E, engendré par la réunion des : en effet, pour deux éléments , de S, on a
Mais si , on a par hypothèse, d'où
ceci démontre notre assertion. Comme S est dense dans F et dense dans E, l'isomorphisme se prolonge en un isomorphisme de F sur E (V, p. 8, cor.). Il est clair que l'isomorphisme réciproque de répond à la question ; son unicité résulte de ce que le sous-espace fermé de E engendré par la réunion des est E lui-même.
Lorsque E est somme hilbertienne d'une famille de sous-espaces, on identifie le plus souvent E à la somme hilbertienne externe F des au moyen de l'isomorphisme . Si l'ensemble I est fini, dire que E est somme hilbertienne de la famille signifie donc que les sont deux à deux orthogonaux et que l'espace vectoriel E est somme directe de la famille de sous-espaces.
Corollaire 1
Soit E un espace hilbertien, somme hilbertienne d'une famille de sous-espaces vectoriels fermés de E ; pour tout , soit l'orthoprojecteur (V, p. 13) de E sur .
a) Pour tout , la famille est sommable dans , la famille est sommable dans E, et l'on a
b) Réciproquement, si est une famille d'éléments de E tels que pour tout et que , cette famille est sommable, et sa somme est le seul point de E tel que pour tout .
c) Pour tout couple de points de E, on a
Ces propriétés sont en effet évidentes dans la somme hilbertienne externe des , et se transportent à E par isomorphisme.
Corollaire 2
Soient E un espace préhilbertien séparé, une famille de sous-espaces vectoriels complets de E tels que, pour tout couple d’indices distincts dans I, les sous-espaces et soient orthogonaux. Soit V le sous-espace vectoriel fermé de E engendré par la réunion des . Pour tout , soit l’orthoprojecteur de E sur . Soit .
1) On a .
2) Les conditions suivantes sont équivalentes : a) ; b) ;
c) la famille est sommable dans E, et l’on a .
3) Supposons V complet. Alors la famille est sommable dans E, et l’on a
en désignant par l’orthoprojecteur de E sur V.
En effet, soit l’espace hilbertien complété de E ; on identifie E à un sous-espace dense de ; les , étant complets, sont des sous-espaces fermés de . L’adhérence de V dans est le sous-espace vectoriel fermé de engendré par la réunion des , et l’on a . L’espace est somme hilbertienne des et du sous-espace W supplémentaire orthogonal de dans ; posons et pour tout . D’après le cor. 1, on a , et dans .
Ceci entraîne aussitôt l’assertion 1), et le fait que les conditions b) et c) de 2) sont équivalentes à la condition , donc à la condition . Enfin, si V est complet, et si on pose , on a , donc est orthogonal à , et par suite pour tout ; il suffit alors d’appliquer la propriété 2) au vecteur .
Remarque
Soient E un espace préhilbertien séparé, une famille de sous-espaces vectoriels de E tels que, pour tout couple d’indices distincts , les sous-espaces et soient orthogonaux. Alors, pour tout , l’intersection de et du sous-espace vectoriel fermé engendré par la réunion des d’indice , est réduite à 0 : en effet, si appartient à la fois à et , il est orthogonal à tous les d’indice , donc à . En particulier, il est orthogonal à lui-même, donc nul.
Proposition 2
Soient E un espace hilbertien et une famille de sous-espaces vectoriels fermés de E ; pour chaque , soit une famille de sous-espaces vectoriels fermés de tels que soit le sous-espace vectoriel fermé engendré par la réunion de cette famille. Pour que E soit somme hilbertienne de la famille , il faut et il suffit que E soit somme hilbertienne de la famille et que, pour chaque , soit somme hilbertienne de la famille (« associativité de la somme hilbertienne »).
Pour montrer que la condition est nécessaire, il suffit de voir que et sont orthogonaux si . Or, tout élément de () est orthogonal à tous les (), donc au sous-espace vectoriel fermé qu’ils engendrent ; le même raisonnement montre ensuite que tout élément de , étant orthogonal à tous les (), est orthogonal à .
Pour montrer que la condition est suffisante, il suffit de vérifier que, si elle est remplie, E est égal au sous-espace vectoriel fermé F engendré par la réunion des () ; or, pour chaque , F contient le sous-espace vectoriel fermé engendré par la réunion des tels que , c'est-à-dire ; donc F est le sous-espace vectoriel fermé engendré par la réunion des , c'est-à-dire E par hypothèse.
3. Familles orthonormales
Définition 3
Dans un espace préhilbertien E, on dit qu'une famille de vecteurs est orthogonale si et sont orthogonaux pour et orthonormale si l'on a de plus pour tout .
On appelle ensemble orthonormal toute partie S de E telle que la famille définie par l'application identique de S sur elle-même soit orthonormale. Si est une famille orthonormale, l'application est injective ; on peut donc parler indifféremment de famille orthonormale ou d'ensemble orthonormal.
Si est une famille orthonormale, les sous-espaces vectoriels complets , de dimension 1, sont deux à deux orthogonaux. Pour tout , la projection orthogonale de sur est , avec , ce qui donne . Les résultats du no 2, appliqués aux sous-espaces , donnent les énoncés suivants :
Proposition 3
Dans un espace préhilbertien séparé E, toute famille orthonormale est topologiquement libre.
On notera que cette propriété résulte aussi de la caractérisation des familles topologiquement libres (II, p. 5, cor. 2 et IV, p. 46, Remarque 1), compte tenu de l'identification du dual de E avec le complété de E ou de l'espace conjugué de E selon que K est égal à ou (V, p. 17, Remarque).
Proposition 4
Soient E un espace préhilbertien séparé, une famille orthonormale dans E, V le sous-espace vectoriel fermé de E engendré par les .
1) Pour tout , on a
2) Si V est complet, la famille des est sommable dans E pour tout , et l'on a , .
3) Supposons V complet. Pour toute famille de scalaires telle que , il existe un point et un seul tel que pour tout .
. Si est une seconde famille de scalaires telle que , et si est tel que pour tout , on a .
Proposition 5
Soit une famille orthonormale dans un espace préhilbertien séparé E. Les propriétés suivantes sont équivalentes : a) la famille est totale ; b) pour tout , la famille est sommable dans E, et l’on a ; c) pour tout , on a (2)
Lorsque E est hilbertien ces conditions sont encore équivalentes à la suivante : d) les relations pour tout entraînent .
L’équivalence des conditions a), b), c) résulte aussitôt de la prop. 4. L’équivalence des conditions a) et d) lorsque E est hilbertien résulte du cor. 1 de V, p.16.
Définition 4
On appelle base orthonormale d’un espace préhilbertien séparé E une famille orthonormale et totale dans E.
Une base orthonormale d’un espace préhilbertien séparé E est aussi une base orthonormale du complété de E.
Soit une base orthonormale de E ; pour tout , les nombres s’appellent, par abus de langage, les coordonnées de x par rapport à la base . On a (3)
Une base orthonormale de E n’est pas, en général, une base de E sur le corps K au sens défini en A, II, p. 25 ; pour éviter des confusions, nous dirons toujours qu’une base d’un espace préhilbertien E, au sens de loc. cit., est une base algébrique de E sur K.
Soient E et F deux espaces préhilbertiens séparés, et u une application linéaire continue de E dans F. Soit (resp. ) une base orthonormale de E (resp. F). Posons
Exemple
Soit E l’espace des fonctions continues sur , à valeurs complexes, telles que pour et . On munit E du produit scalaire défini par
4. Orthonormalisation
Théorème 2
Pour tout ensemble orthonormal L dans un espace hilbertien E, il existe une base orthonormale B de E contenant L.
En effet, soit l’ensemble des parties orthonormales de E, ordonné par inclusion ; il est immédiat que cet ensemble est de caractère fini (E, III, p. 34). Il existe donc dans un ensemble maximal B contenant L, en vertu du th. 1 de E, III, p. 35. Tout revient à prouver que B est un ensemble total. Dans le cas contraire, il existerait un vecteur orthogonal à tous les vecteurs de B (V, p. 22, prop. 5), et en multipliant par un scalaire convenable, on pourrait supposer que ; alors, serait un ensemble orthonormal distinct de B et contenant B, ce qui contredit la définition de B ; d’où le théorème.
Corollaire 1
Dans tout espace hilbertien, il existe une base orthonormale.
Il suffit d’appliquer le th. 2 au cas où .
Corollaire 2
Tout espace hilbertien est isomorphe à un espace .
De manière plus précise, soit une base orthonormale d’un espace hilbertien E. D’après les prop. 4 (V, p. 21) et 5 (V, p. 22), l’application définie par
Proposition 6
Soit E un espace préhilbertien séparé, et soit (I intervalle de d’origine 1) une famille libre dénombrable (finie ou non) de vecteurs de E. Il existe une famille orthonormale et une seule dans E, possédant les propriétés suivantes : 1) pour tout entier , le sous-espace vectoriel de E engendré par est identique au sous-espace vectoriel de E engendré par ; 2) pour tout entier le nombre est réel et .
En effet, soit le sous-espace (de dimension ) engendré par . Si et ( désignant l’orthoprojecteur sur le sous-espace complet ), la droite est l’orthogonal de dans . Si les satisfont à la condition 1) de l’énoncé, on doit avoir ; la condition donne ensuite , et la condition donne ; cela détermine complètement , et prouve par suite qu’on peut déterminer par récurrence une famille orthonormale et une seule de façon à satisfaire aux conditions 1) et 2) de l’énoncé.
On dit que la suite est obtenue par orthonormalisation de la famille libre . Il est clair que le sous-espace vectoriel engendré par la famille est identique au sous-espace vectoriel engendré par la famille . En particulier, si est une suite totale, il en est de même de , qui est donc une base orthonormale de ; d’où :
Corollaire
Dans tout espace préhilbertien séparé de type dénombrable, il existe une base orthonormale dénombrable.
En effet, dire que est de type dénombrable signifie qu’il existe dans une suite totale, et on peut toujours extraire d’une telle suite une famille libre totale (A, II, p. 95, th. 2).
On peut donner des exemples d’espaces préhilbertiens séparés ne possédant aucune base orthonormale (V, p. 69, exerc. 2). Exemple. — Soient l’intervalle de et l’espace vectoriel des fonctions continues sur à valeurs réelles. On note l’injection canonique de dans , considérée comme élément de . D’après le th. de Stone-Weierstrass, la suite est totale dans pour la topologie de la convergence uniforme (TG, X, p. 37).
Considérons comme un espace préhilbertien réel séparé dans lequel le produit scalaire est donné par
Proposition 7
Dans un espace hilbertien , deux bases orthonormales sont équipotentes.
Soient et deux bases orthonormales de . Le cas où l’un des deux ensembles est fini est trivial, puisqu’une base orthonormale finie est une base algébrique de l’espace. Supposons donc et infinies. Pour tout , soit la partie de formée des tels que . L’ensemble est dénombrable (V, p. 21, prop. 4). Pour tout , il existe tel que , puisque est une base orthonormale et que ; autrement dit, est la réunion des ensembles dénombrables lorsque parcourt . Le cardinal de est donc inférieur à celui de , donc à celui de B (E, III, p. 49, cor. 4); de même, le cardinal de B est inférieur à celui de C, ce qui achève la démonstration.
Le cardinal d'une base orthonormale quelconque d'un espace hilbertien E est appelé la dimension hilbertienne de E.
Corollaire 1
Étant données deux bases orthonormales dans un espace hilbertien E, il existe un automorphisme de E transformant la première base en la seconde.
Corollaire 2
Pour que les espaces hilbertiens et soient isomorphes, il faut et il suffit que I et J soient équipotents.
Exercices
See the exercises for § 2.