§ 1. Espaces préhilbertiens et espaces hilbertiens
1. Formes hermitiennes
Rappelons la définition suivante donnée en Algèbre (A, IX, § 2, no 1) :
Définition 1
Soit E un espace vectoriel sur le corps K. On appelle forme hermitienne (à gauche) sur E toute application de dans K satisfaisant aux conditions suivantes (pour dans E et dans K) :
(1)
(2)
(3)
Lorsque le corps K est égal à , la notion de forme hermitienne sur E se réduit à celle de forme bilinéaire symétrique sur (A, III, p. 70).
On observera que la seconde condition (1) et la seconde condition (2) sont des conséquences des trois autres.
Pour le lecteur qui s'intéresse spécialement aux espaces hilbertiens, on signale que seuls le no 7 du § 1 et le no 8 du § 4 dépendent des résultats des chapitres III et IV. Le lecteur pourra d'ailleurs à ce sujet se reporter au « Résumé des principales propriétés des espaces de Banach » qui figure à la fin de ce volume. Les seules références aux chapitres I et II concernent la définition d'un ensemble convexe et d'une semi-norme (II, p.1 et p.8), celle de somme directe topologique (I, p. 4 ), de famille totale et de famille topologiquement libre (I, p. 12).
De (1) et (2) on déduit aussitôt que
En particulier, si E est de dimension finie, et si est une base de E, on a, pour et ,
D’après (3), le nombre est réel pour tout . Par ailleurs, on établit aussitôt les formules suivantes, dites de polarisation
Remarque
On notera que la formule (6) est valable pour toute forme sesquilinéaire sur (c’est-à-dire toute fonction satisfaisant à (1) et (2), mais non nécessairement à (3)). Cette remarque montre que, lorsque , une forme sesquilinéaire telle que soit réel pour tout est nécessairement hermitienne : la relation (6) donne alors puisque l’on a et lorsque .
Des formules de polarisation, on tire en particulier :
Proposition 1
Si est une forme hermitienne sur , et un sous-espace vectoriel de tel que pour tout , on a aussi pour tout couple de points de *.
Soit une forme hermitienne sur ; l’ensemble des tels que pour tout est un sous-espace vectoriel de . Il résulte de (3) que, si (mod. ) et (mod. ), on a ; on définit donc sur l’espace quotient une forme sesquilinéaire en posant pour tout et tout ; il est clair que est hermitienne et que la relation « pour tout » entraîne dans , autrement dit (A, IX) est séparante. On dit que est la forme hermitienne séparante associée à .
2. Formes hermitiennes positives
Définition 2
Soit un espace vectoriel sur le corps . On dit qu’une forme hermitienne sur est positive si l’on a pour tout *.
Il est clair que les formes hermitiennes sur un espace vectoriel forment un espace vectoriel sur le corps (mais non sur le corps lorsque ); dans cet espace, les formes hermitiennes positives constituent un cône convexe pointé saillant (II, p. 11) comme il résulte de la déf. 2 et de la prop. 1.
Proposition 2
Si est une forme hermitienne positive, on a
quels que soient et dans (inégalité de Cauchy-Schwarz).
Supposons d’abord qu’on ait . Pour tout , on a
ce qui s’écrit
En remplaçant par dans cette inégalité, on obtient (7). Raisonnement analogue si .
Enfin, si , on a pour tout , ce qui s’écrit alors
Remplaçant par dans cette inégalité, il vient , d’où ; on a encore (7) dans ce cas.
Corollaire 1
Si est une forme hermitienne positive, l’ensemble des tels que est identique au sous-espace vectoriel des tels que pour tout .
Corollaire 2
Pour qu’une forme hermitienne positive soit séparante, il faut et il suffit que la relation entraîne .
Cela résulte immédiatement du cor. 1.
Pour toute forme hermitienne positive sur , la forme hermitienne séparante associée à (V, p. 2) est évidemment une forme hermitienne positive sur .
Proposition 3
Soit une forme hermitienne positive sur . Posons
pour tout . Alors est une semi-norme sur , et c’est une norme si et seulement si est séparante.
Tout revient à prouver l’inégalité . Or, on a
et, d’après l’inégalité de Cauchy-Schwarz
Remarque 1
Supposons positive et séparante, et soient deux vecteurs . La démonstration de l’inégalité de Cauchy-Schwarz montre que, si les deux membres de (7) sont égaux, il existe un scalaire tel que donc , autrement dit, et sont linéairement dépendants ; la réciproque est immédiate. La démonstration de l’inégalité (8) montre alors que l’égalité n’est possible que si et sont linéairement dépendants ; si , l’égalité précédente s’écrit , et entraîne donc que est réel et positif.
Remarque 2
Soit une forme hermitienne positive sur , et munissons de la semi-norme ; si est la forme hermitienne positive séparante associée à , définie sur , l’espace normé obtenu en munissant de la norme est l’espace normé associé à (II, p. 5).
Définition 3
Soit* un espace vectoriel sur le corps . On dit qu’une semi-norme sur est préhilbertienne s’il existe une forme hermitienne positive sur telle que pour tout .
On notera que, pour une semi-norme sur , il existe au plus une forme hermitienne positive telle que pour tout ; cela résulte des formules de polarisation (V, p. 2).
3. Espaces préhilbertiens
Définition 4
On appelle espace préhilbertien un ensemble* muni d’une structure d’espace vectoriel sur et d’une forme hermitienne positive. On dit que est un espace préhilbertien réel (resp. complexe) lorsque (resp. ).
Exemple 1
La forme définit sur une structure d’espace préhilbertien, dite canonique. Lorsque est considéré comme espace préhilbertien, il s’agit toujours, sauf mention expresse du contraire, de cette structure.
Exemple 2
Soit un intervalle (borné ou non) de , et soit l’ensemble des fonctions réglées (FVR, II, p. 4) définies dans , à valeurs dans et à support compact. Il est clair que est un espace vectoriel sur ; soit la forme sesquilinéaire ; il est immédiat que est une forme hermitienne positive sur , et définit donc sur cet espace une structure d’espace préhilbertien.
Exemple 3
Soit un entier. Sur l’espace , on définit une structure d’espace préhilbertien, au moyen de la forme hermitienne
(pour et ). Lorsque , on retrouve le produit scalaire de deux vecteurs de (TG, VI, p. 8).
Exemple 4
\* Soit (ou ) l’ensemble des suites d’éléments de telles que soit fini. On montre que est un sous-espace vectoriel de et l’on définit une structure d’espace préhilbertien sur au moyen de la forme hermitienne
Exemple 5
Soient un espace préhilbertien réel, la forme bilinéaire symétrique correspondante sur . Soit l’espace vectoriel complexifié de ; on identifie à un sous-ensemble de par l’application , de sorte que tout élément de s’écrit de manière unique sous la forme avec dans E. L’application s’étend de manière unique en une forme hermitienne sur ; on a
Lorsqu’on n’a à considérer, sur un espace vectoriel E, qu’une seule structure d’espace préhilbertien, la valeur, pour un couple de points de E, de la forme hermitienne qui définit la structure considérée, se note ou plus simplement si aucune confusion n’est à craindre. Ce nombre s’appelle le produit scalaire de x et de y (carré scalaire de x si ). Deux vecteurs sont dits orthogonaux si . La fonction est alors une semi-norme sur l’espace vectoriel E (V, p. 3); un espace préhilbertien est toujours considéré comme muni de cette semi-norme (et par suite aussi de la topologie et de la structure uniforme correspondantes).
Avec ces notations, dans un espace préhilbertien E, l’inégalité de Cauchy-Schwarz s’écrit
Pour que E soit séparé, il faut et il suffit que soit une norme sur E, autrement dit que la forme hermitienne soit positive et séparante; il revient au même de dire que est le seul vecteur de E orthogonal à lui-même.
Conformément aux définitions générales (E, IV, p. 6), un isomorphisme d’un espace préhilbertien E sur un espace préhilbertien F est une application linéaire bijective de E sur F telle que
Il nous arrivera parfois d’écrire pour . Notons que la formule (4) de V, p. 2, prend les formes équivalentes :
x ∈ E, les formules de polarisation (V, p. 2) montrent que u est un isomorphisme d’espaces préhilbertiens de E sur F.
Soient E un espace préhilbertien complexe, ⟨ x|y ⟩ le produit scalaire dans E. Sur l’ensemble E, on peut définir une seconde structure d’espace vectoriel par rapport à C, en gardant la même loi de groupe additif, et prenant comme loi de composition externe (λ, x) ↦ λ̄x (A, II, p. 30); pour cette structure d’espace vectoriel, (x, y) ↦ ⟨ y|x ⟩ est une forme hermitienne positive. L’espace préhilbertien E obtenu en munissant E de cette nouvelle structure d’espace vectoriel et de cette nouvelle forme hermitienne, est dit conjugué à l’espace E. Un isomorphisme u de E sur E est une application semi-linéaire de E sur lui-même (relative à l’automorphisme ξ ↦ ξ̄ de C) telle que ⟨ u(y)|u(x) ⟩ = ⟨ x|y ⟩ ou encore ⟨ u(x)|u(y) ⟩ = ⟨ x|y ⟩ (pour x, y dans E); on dit encore qu’une telle application est un semi-automorphisme de l’espace préhilbertien E.
Si E est un espace préhilbertien, M un sous-espace vectoriel de E, la restriction à M × M du produit scalaire ⟨ x|y ⟩ est une forme hermitienne positive sur M, qui définit donc sur M une structure d’espace préhilbertien; on dit que cette structure est induite par celle de E, ou encore que M est un sous-espace préhilbertien de E.
4. Espaces hilbertiens
Définition 5
On appelle espace hilbertien (ou espace de Hilbert) un espace préhilbertien séparé et complet. On dit qu’une norme sur un espace vectoriel E (sur K) est hilbertienne si elle est préhilbertienne et si l’espace normé E est complet.
Si E est un espace hilbertien et M un sous-espace vectoriel fermé de E, la structure d’espace préhilbertien induite sur M est en fait une structure d’espace hilbertien. On dit dans ce cas que M, muni de la structure induite, est un sous-espace hilbertien de E.
Exemple 1
Les espaces préhilbertiens définis dans les exemples 1, 3, 4 de V, p. 4, sont des espaces hilbertiens. Par contre, l’espace préhilbertien E défini dans l’exemple 2 n’est ni séparé, ni complet. Le complexifié d’un espace hilbertien est un espace hilbertien.
Exemple 2
\* Soit X un espace topologique séparé et soit μ une mesure positive sur X. Notons L²(X, μ) l’espace formé des classes d’équivalence pour μ des fonctions de carré μ-intégrable sur X à valeurs dans C. C’est un espace hilbertien complexe, dont le produit scalaire est donné par
Exemple 3
\* Soit n ≥ 1 un entier et soit U un ouvert de Rⁿ. On note μ la mesure sur U induite par la mesure de Lebesgue sur Rⁿ, et l’on pose . On note l’espace des fonctions ayant la propriété suivante : pour , il existe une fonction telle que
pour toute fonction h de classe à support compact dans U. La fonction est définie de manière unique (à l’équivalence pour μ près) et se note ou (i-ième dérivée partielle). Par récurrence sur l’entier , on définit comme l’ensemble des fonctions telles que pour . On définit un produit scalaire sur par la formule
Exemple 4
\* Soit une variété différentielle de classe (avec ), pure de dimension finie . Soit le complémentaire, dans le fibré vectoriel , de l’image de la section nulle. Pour tout nombre réel , l’application de dans lui-même laisse stable .
Soit un nombre complexe. On appelle densité d’ordre sur une fonction sur , à valeurs complexes, telle que l’on ait pour et réel non nul. On dit qu’une densité d’ordre 1 est localement intégrable s’il existe un recouvrement ouvert de , et pour chaque un système de coordonnées dans et une fonction à valeurs complexes sur satisfaisant aux conditions suivantes :
a) La fonction est localement intégrable sur l’ouvert de par rapport à la mesure de Lebesgue ; b) soit ; si est la base de associée au système de coordonnées dans , on a
Soit (resp. ) l’espace vectoriel des densités d’ordre 1/2 telles que la mesure associée à la densité d’ordre 1 soit bornée (resp. nulle). Soient et dans ; alors est une densité d’ordre 1, et la mesure associée à est bornée ; le nombre ne dépend que des classes et de et modulo et se note ou . Alors l’application munit l’espace vectoriel d’une structure d’espace hilbertien complexe.
Exemple 5
\* Soit le disque ouvert de centre 0 et rayon 1 dans . L’espace de Hardy se compose des fonctions holomorphes pour lesquelles on a
Pour qu’une fonction appartienne à , il faut et il suffit qu’il existe une suite de nombres complexes telle que et que
Tout espace préhilbertien séparé est isomorphe à un sous-espace partout dense d’un espace hilbertien déterminé à un isomorphisme près ; de façon précise :
Proposition 4
Soient E un espace préhilbertien séparé, l’espace normé complété de E (TG, IX, p. 33). Le produit scalaire se prolonge par continuité en une forme hermitienne positive et séparante sur , qui définit sur une structure d’espace hilbertien.
L’existence du prolongement de à résulte de la continuité de cette forme sesquilinéaire dans (TG, III, p. 50, th. 1). En outre, ce prolongement, que nous noterons aussi , est une forme hermitienne et satisfait à la relation , en vertu du principe de prolongement des identités ( désignant la norme sur obtenue en prolongeant par continuité la norme sur E) ; cela prouve que la relation entraîne dans , donc que la forme est positive et séparante, et définit par suite sur une structure d’espace hilbertien.
On dit que cet espace hilbertien est le complété de l’espace préhilbertien séparé E.
\* Exemple 6. — Soit U un ouvert de (). Soit l’espace vectoriel des fonctions de classe à support compact dans U. On définit sur une structure d’espace préhilbertien séparé dont le produit scalaire est donné par
Cet espace préhilbertien n’est pas complet. Son complété s’appelle l’espace de Dirichlet associé à U. \*
Corollaire
Soient V un espace vectoriel sur K et f une forme hermitienne positive sur V.
a) Il existe un espace de Hilbert E et une application linéaire tels que pour dans V, et que soit dense dans E.
b) Si deux couples satisfont aux conditions analogues à a), il existe un unique isomorphisme de l’espace de Hilbert sur l’espace de Hilbert tel que .
Soit N l’ensemble des tels que . Sur l’espace , on définit une forme hermitienne positive et séparante par pour et . Soient E l’espace hilbertien complété de et l’application de V dans E. Alors les conditions de a) sont remplies.
Sous les hypothèses de b), N est égal au noyau de et à celui de . Il existe donc une application linéaire bijective de sur telle que pour tout . On vérifie aussitôt que est un isomorphisme d’espaces préhilbertiens, donc une isométrie. Comme est dense dans pour , se prolonge de manière unique en une isométrie de sur , d’où b).
On dit que l’espace hilbertien E est le séparé-complété de V (pour la forme ).
Exemple 7
Soient G un groupe (d’élément unité noté 1) et un homomorphisme de G dans le groupe des automorphismes d’un espace hilbertien complexe E ; on dit encore que est une représentation unitaire de dans . Soit ; on pose
(TP) Quels que soient dans et dans , on a
Réciproquement, soit une fonction de type positif sur . Soit l’espace vectoriel des fonctions à support fini sur . On définit une forme hermitienne sur par
5. Sous-ensembles convexes d’un espace préhilbertien
Si l’on calcule et pour deux points quelconques d’un espace préhilbertien , on vérifie aussitôt l’« identité de la médiane »
!Diagram showing sets B', B, and A with points x and y
Fig. 1.
Proposition 5
Soit E un espace préhilbertien. Soient d un nombre réel > 0, δ un nombre réel tel que 0 ≤ δ < d. Soient B et B' les parties de E définies par \|x\| < d, \|x\| ≤ d + δ respectivement, et soit A un ensemble convexe contenu dans B' − B. Pour tout couple de points x, y de A, on a alors \|x − y\| ≤ \sqrt{12dδ} (fig. 1).
En effet, on a , donc ; on tire alors de (14) l’inégalité
d’où la proposition.
Théorème 1
Soient E un espace préhilbertien, H une partie convexe non vide de E telle que H soit un sous-espace uniforme séparé et complet de E. Pour tout , il existe un point de H et un seul tel que . L’élément de H est aussi l’unique élément a de H satisfaisant à la relation
(15)
Fig. 2.
Posons , et pour tout entier , soit l’ensemble des points de H tels que . L’ensemble est fermé dans H, convexe et non vide, et son diamètre est majoré par pour tout assez grand d’après la prop. 5. La suite étant décroissante, et l’ensemble H étant supposé séparé et complet, la base de filtre de Cauchy converge vers un point de H ; on a , donc est l’unique point a de H tel que .
Soit ; comme H est convexe, le point de E appartient à H pour tout nombre réel tel que . On a donc pour , d’où
On rappelle (TG, VIII, p. 2) que désigne la partie réelle du nombre complexe z ; on a si z est réel.
Réciproquement, soit un point de tel que l’on ait pour tout . Pour tout , on a donc
d’où et finalement d’après la première partie de la démonstration.
L’application de dans sera appelée dans la suite la projection de sur . On remarquera que l’on a pour tout .
La première partie du th. 1 est valable sous des hypothèses plus générales sur l’espace (V, p. 66, exerc. 31).
La démonstration du th. 1 établit entre autres la propriété suivante :
Corollaire 1
Soient un ensemble filtré par un filtre et une famille de points de . Soit . On suppose que l’on a
Alors tend vers suivant le filtre .
Corollaire 2
Quels que soient dans , on a
En particulier, l’application de dans est continue.
Soient deux points de . Posons . D’après la formule (15) (V, p. 10), on a et . On a , d’où
Ceci prouve le cor. 2.
Proposition 6
Soit un espace préhilbertien et soit un ensemble non vide, filtrant décroissant de parties convexes non vides, séparées et complètes de . Pour tout et toute partie de , posons . Pour que l’intersection des ensembles appartenant à soit non vide, il faut et il suffit qu’il existe dans tel que soit fini. Pour tout , on a alors (limite suivant l’ensemble filtrant ).
Si est non vide, on a pour tout et tout . Réciproquement, supposons qu’il existe un point de et un nombre réel
C ≥ 0 tels que pour tout . Soit ; on a alors
Proposition 7
Soit E un espace préhilbertien séparé et soit un ensemble non vide, filtrant croissant de parties convexes, complètes et non vides de E. Posons et supposons que l’adhérence N de A soit complète. Alors N est convexe et l’on a pour tout .
Il est clair que A est convexe, donc son adhérence N est convexe (II, p. 14). Avec les notations de la prop. 6, on a , et par suite est la limite de suivant le filtre des sections de . Comme on a et , il résulte du cor. 1 de V, p. 11 que tend suivant le filtre des sections de vers la projection de x sur N.
6. Sous-espaces vectoriels et orthoprojecteurs
Soit E un espace préhilbertien. Rappelons que deux vecteurs et de E sont dits orthogonaux si l’on a ; on a alors
Soit A une partie de E. On dit qu’un vecteur de E est orthogonal à A s’il est orthogonal à tout vecteur de A. L’ensemble des vecteurs orthogonaux à A est un sous-espace vectoriel fermé de E, noté et appelé (par abus de langage) l’*orthogonal* de A.
Soient A et B deux parties de E. On dit que A et B sont orthogonales si tout vecteur de A est orthogonal à tout vecteur de B. Il revient au même de dire que l’on a , ou encore . Si E est séparé et si A et B sont orthogonales, alors est vide ou réduit à 0 puisque 0 est le seul vecteur de E orthogonal à lui-même.
Théorème 2
Soient E un espace préhilbertien et M un sous-espace vectoriel de E, qui est séparé et complet. Alors E est somme directe topologique de M et du sous-espace orthogonal de M. Le projecteur de E sur M associé à la décomposition est la projection de E sur M définie dans le th. 1 (V, p. 10).
Montrons d’abord que appartient à pour tout . En effet, soit . Pour tout scalaire , le vecteur appartient à M ; d’après la formule (15) (V, p. 10), on a donc
pour tout . Si l’on prend en particulier , on en conclut , d’où notre assertion.
Comme M est séparé, 0 est le seul vecteur de M orthogonal à lui-même, d’où . Pour tout , on a et . Par suite, E est somme directe de M et , et est le projecteur de E sur M de noyau . Comme est une application continue de E dans M (V, p. 11, cor. 2), il résulte de TG, III, p. 46 que E est somme directe topologique de M et .
Corollaire
Soient E un espace préhilbertien séparé et M un sous-espace vectoriel de dimension finie de E. Alors E est somme directe de M et de .
Puisque E est séparé, il en est de même de M ; comme M est de dimension finie, il est donc complet (I, p. 14). Il suffit donc d’appliquer le th. 2.
Avec les notations du th. 2, on dit que est le supplémentaire orthogonal de M et que est l’orthoprojecteur (ou le projecteur orthogonal, ou par abus de langage le projecteur) de E sur M ; si x est un vecteur de E, le vecteur de M s’appelle aussi la projection orthogonale de x sur M. Notons que est une application linéaire continue de E sur M et que l’on a d’après le cor. 2 de V, p. 11, sauf dans le cas où où l’on a .
Il résulte aussitôt du th. de Pythagore que l’application canonique de E/M sur déduite de la décomposition en somme directe est isométrique si l’on munit E/M de la semi-norme quotient de celle de E (II, p. 4). Nous munirons toujours E/M de la structure d’espace préhilbertien pour laquelle est un isomorphisme d’espaces préhilbertiens ; la semi-norme quotient sur E/M est alors déduite de cette structure préhilbertienne.
Nous utiliserons le plus souvent les résultats précédents lorsque E est un espace hilbertien et M un sous-espace vectoriel fermé de E. Dans ce cas, est un sous-espace vectoriel fermé de E, et l’on a et .
Proposition 8
Soient E un espace hilbertien, M un sous-espace vectoriel fermé de E, I un ensemble ordonné filtrant non vide et une famille de sous-espaces vectoriels fermés de E. On suppose, ou bien que l’application est croissante et que M est l’adhérence de , ou bien que l’application est décroissante et que l’on a . On a alors pour tout .
La prop. 8 résulte aussitôt des prop. 6 (V, p. 11) et 7 (V, p. 12).
Proposition 9
Soient E un espace hilbertien et M, N deux sous-espaces vectoriels fermés de E.
a) Les conditions suivantes sont équivalentes :
(i) on a ; (ii) si est orthogonal à et si est orthogonal à , alors et sont orthogonaux ; (iii) tout vecteur de orthogonal à est orthogonal à ; (iv) on a .
b) Si les conditions équivalentes de a) sont remplies, on a , le sous-espace vectoriel de E est fermé et l’on a .
c) On a si et seulement si est orthogonal à . S’il en est ainsi, le sous-espace vectoriel de E est fermé et l’on a .
Posons , et . La condition (ii) signifie que et sont orthogonaux, et (iii) signifie que et sont orthogonaux. Comme on a et que est orthogonal à , on a prouvé l’équivalence de (ii) et (iii). Si la condition (iii) est satisfaite, on a et comme on a , la condition (iv) est remplie. Réciproquement, de (iv) on déduit puisque les sous-espaces et de sont orthogonaux, et par suite , c’est-à-dire la relation (iii).
Supposons la condition (iv) satisfaite. Il est immédiat que l’on a pour tout et par conséquent pour tout . Mais, pour tout , le vecteur appartient à , et le vecteur
Réciproquement, supposons la condition (i) satisfaite. Soit ; on a
On a donc prouvé a) et la première partie de b). Supposons que et commutent et posons ; comme et sont des idempotents de l’algèbre , il en est de même de ; par suite (TG, III, p. 47), l’image de est un sous-espace vectoriel fermé de . Il est clair que l’image de est contenue dans ; par ailleurs, on a , d’où pour tout ; comme on a aussi , on a de même pour tout . En conclusion, l’image de est égale à . L’orthogonal de est égal à , et le noyau de contient évidemment , d’où . Ceci prouve b).
On a si et seulement si l’image de est contenue dans le noyau de , c’est-à-dire si et seulement si est orthogonal à . Le reste de l’assertion c) est alors un cas particulier de b).
Remarque
Soient E un espace hilbertien et M, N deux sous-espaces vectoriels fermés de E. La relation équivaut à l’orthogonalité de M et , c’est-à-dire à la relation d’après la prop. 9, c). Comme on a , on conclut que les relations et sont équivalentes (« th. des trois perpendiculaires », cf. fig. 3).
!Diagram showing orthogonal projections and subspaces
Fig. 3.
7. Dual d’un espace hilbertien
Théorème 3
Soit E un espace hilbertien. Pour tout , soit la forme linéaire continue sur E ; l’application est une application semi-linéaire (pour l’automorphisme ) bijective de E sur son dual , et une isométrie de l’espace normé E sur l’espace normé .
En effet, l’application est semi-linéaire d’après (2) (V, p. 1), et, en vertu de l’inégalité de Cauchy-Schwarz, on a , donc est une isométrie de E dans , et en particulier est injective. Pour achever la démonstration, il faut prouver que pour tout dans , il existe tel que . Or l’hyperplan est fermé dans E ; son orthogonal est une droite D. Soit un élément non nul de D ; le noyau de la forme linéaire est égal à H et il existe donc un scalaire tel que .
C.Q.F.D.
L’application de E sur son dual est dite canonique. L’application réciproque de sur E est aussi dite canonique et se note . On a donc
pour dans E et dans . On a aussi pour .
Lorsque , l’application est linéaire. On transportera à le produit scalaire de E par cette application. Lorsque , on peut considérer l’application comme un isomorphisme de l’espace vectoriel conjugué de E sur (V, p. 6). On transportera à le produit scalaire de par cette application.
Dans les deux cas considérés, E' est un espace hilbertien, et l’on a les formules
pour dans et dans .
Il revient au même de dire que le vecteur est orthogonal à un vecteur , ou de dire que la forme linéaire est orthogonale à au sens défini en II, p. 44 (ce qui justifie l’emploi du mot « orthogonal » dans les deux cas). Si M est un sous-espace vectoriel fermé de E, le sous-espace orthogonal à M dans (II, p. 48) est l’image par de l’orthogonal de M dans E, défini en V, p. 12 (ce qui justifie l’emploi de la notation dans les deux cas).
Corollaire 1
Pour qu’une famille de points d’un espace hilbertien E soit totale, il faut et il suffit que pour , les relations pour tout indice entraînent .
En effet, cela exprime que 0 est le seul vecteur de orthogonal aux (II, p. 46 et IV, p. 1).
Corollaire 2
Soient E et F deux espaces hilbertiens. Pour , et , posons
L’application est un isomorphisme de l’espace de Banach sur l’espace des formes sesquilinéaires continues sur , muni de la norme
Il est clair que est sesquilinéaire et continue pour tout . Inversement, soit une forme sesquilinéaire continue sur . Pour tout , l’application est une forme linéaire continue sur l’espace hilbertien F. D’après le th. 3, il existe donc pour tout , un unique élément de F tel que l’on ait pour tout . L’application de E dans F est linéaire et l’on a
donc appartient à , on a et . D’où le cor. 2.
L’application canonique de E dans son bidual (IV, p. 14) applique E sur , autrement dit (IV, p. 16), E est un espace de Banach réflexif. En effet, si E est un espace hilbertien réel (resp. complexe), l’application canonique de sur E est un
Rappelons (A, IX, § 1, n° 5) qu’une forme sesquilinéaire (à gauche) sur est une application de dans qui satisfait aux relations (1) et (2) de V, p. 1.
isomorphisme de l’espace normé E′ sur E (resp. sur l’espace conjugué de E); appliquant le th. 3 à E (resp. ), on voit que toute forme linéaire continue sur l’espace normé E′ est de la forme avec , d’où notre assertion.
Par suite (IV, p. 17, prop. 6) :
Théorème 4
Dans un espace hilbertien E, la boule unité est faiblement compacte.
Proposition 10
Si, dans un espace hilbertien E, un filtre converge faiblement vers , et si en outre , alors converge vers pour la topologie initiale de E.
En effet, . Comme tend par hypothèse vers suivant , et que tend vers suivant , tend vers 0 suivant , d’où la proposition.
Remarque
Si E est un espace préhilbertien séparé et l’espace hilbertien complété de E, on sait (III, p. 16) que le dual E′ de E s’identifie au dual de ; il résulte du th. 3 (V, p. 15) que toute forme linéaire continue sur E s’écrit d’une seule manière , où .
Exercices
See the exercises for § 1.