§ 1. Comparaison des fonctions dans un ensemble filtré
Soit E un ensemble, filtré par un filtre de base (TG, I, p. 36); dans ce chapitre, nous considérerons des fonctions dont l’ensemble de définition est une partie de E appartenant à la base de filtre (partie dépendant de la fonction considérée) et qui prennent leurs valeurs, soit dans le corps des nombres réels, soit plus généralement dans un espace vectoriel normé sur un corps valué (TG, IX, p. 32).
Dans les applications, E sera le plus souvent une partie d’un espace numérique , ou de la droite achevée , et la trace sur E du filtre des voisinages d’un point adhérent à E, ou encore le filtre des complémentaires des ensembles relativement compacts dans E (« voisinages du point à l’infini »).
Il ne suffira pas en général de savoir qu’une telle fonction tend vers une limite donnée suivant pour pouvoir traiter tous les problèmes de « passage à la limite suivant » où interviennent des expressions formées avec cette fonction.
Par exemple, lorsque la variable réelle x tend vers , les trois fonctions , et tendent toutes trois vers , mais, des expressions.
la première tend vers , la seconde vers 1, la troisième vers 0.
Il importe donc de connaître, non seulement la valeur limite d’une fonction suivant (lorsque cette limite existe), mais encore la « manière » dont la fonction tend vers sa limite; en d’autres termes, on est amené à opérer une classification dans l’ensemble des fonctions qui tendent vers une même limite.
1. Relations de comparaison: I. Relations faibles
Nous désignerons dans ce qui suit par V un espace vectoriel normé sur un corps valué K, par l’ensemble des fonctions à valeurs dans V, dont chacune est définie dans une partie de E appartenant à la base de filtre . Les relations que nous allons définir entre de telles fonctions ont un caractère local relatif au filtre de base : nous allons préciser ce qu’il faut entendre par là. Si f et g sont deux fonctions de , rappelons que la relation « il existe un ensemble Z tel que f et g soient définies et égales dans Z » est une relation d’équivalence R_\infty dans (TG, I, p. 44). Cela étant, nous dirons qu’une relation S où figure une fonction f de est de caractère local (suivant ) relativement à f, si elle est compatible (en f) avec la relation d’équivalence R_\infty (E, II, p. 42); on sait que, si est le germe de f suivant , classe de f modulo R_\infty (élément de l’ensemble quotient ), on déduit de S, par passage au quotient, une relation entre et les autres arguments de S, et que réciproquement, toute relation de cette nature définit une relation de caractère local relativement à f.
Exemple
Si f et g sont deux fonctions de , la relation « il existe un ensemble X tel que f et g soient définies dans X, et que pour tout » est de caractère local relativement à f et g. On note la relation obtenue en passant au quotient (pour f et g); on remarquera que si , il existe une fonction et une fonction , définies dans E tout entier, et telles que pour tout .
Remarque 1
Soient (1 ) n espaces vectoriels normés sur K, une fonction définie dans , à valeurs dans V par passage aux quotients suivant R_\infty, la fonction définit donc une application de
Remarque 2
Avec les mêmes notations, soit une application d’une partie de dans V; nous désignerons par la fonction égale à en tout point où les sont définis et où le point appartient à l’ensemble où est définie . Par exemple, est la fonction égale à en tout point où et sont toutes deux définies. On observera que l’application n’est pas une loi de groupe dans , car si n’est pas définie dans tout entier, il n’existe pas de fonction telle que .
Définition 1
Étant données deux fonctions numériques appartenant à et qui sont dans un ensemble de , on dit que est dominée par , ou que domine (suivant ), et on écrit ou , s’il existe un ensemble et un nombre tels que pour tout (autrement dit, s’il existe tel que ).
Étant données deux espaces normés , et deux fonctions appartenant respectivement à et on dit que est dominée par (suivant ) et on écrit ou si on a .
La relation est évidemment de caractère local en et ; elle est donc équivalente à la relation qui s’en déduit par passage aux quotients. Lorsque et sont deux fonctions numériques, on aura soin de ne pas confondre les relations et .
On notera que pour tout scalaire , la relation est équivalente à . Si , il existe un ensemble tel que, pour tout point où , on ait .
Exemple 1
La relation signifie que est bornée dans un ensemble de .
Exemple 2
Pour toute fonction de et tout scalaire , on a .
Exemple 3
Lorsque tend vers , on a .
Exemple 4
Lorsque tend vers dans , on a
Les propositions suivantes sont des conséquences immédiates de la déf. 1:
Proposition 1
Si sont trois fonctions de , les relations et entraînent .
Proposition 2
Soient deux fonctions de et une fonction de . Les relations et entraînent .
En outre:
Proposition 3
Soient trois espaces normés sur un même corps valué, une application bilinéaire continue de dans . Si et sont des fonctions de et respectivement, deux fonctions de telles que et , on a .
En effet (TG, IX, p. 35, th.1), il existe un nombre tel que .
1 En particulier, dans toute la suite, pour une fonction de , nous désignerons par la fonction , appartenant à et définie dans le même ensemble que : nous signalons expressément que, dans ce chapitre, est une fonction et non un nombre.
Corollaire
Si V est une algèbre normée, deux fonctions de , deux fonctions de , les relations entraînent .
La relation entre fonctions de est transitive d’après la prop 1 ; comme elle est réflexive, la relation « et » est une relation d’équivalence dans (E, II, p. 40).
Définition 2
Étant données deux fonctions de , on dit que et sont semblables (suivant ) et on écrit si on a et .
Pour tout scalaire , la relation est équivalente à . Elle entraîne l’existence d’un ensemble tel que la partie de formée des points où soit identique à la partie de formée des points où .
Exemple 5
Pour une fonction numérique , la relation signifie qu’il existe deux nombres tels que dans un ensemble de , ou encore que la fonction est bornée dans un ensemble de : on dit alors que est logarithmiquement bornée dans un ensemble de .
Exemple 6
Soit un espace normé sur un corps valué non discret , et soit un polynôme par rapport à , à coefficients dans , tel que . Pour tout vecteur , on a lorsque tend vers .
Exemple 7
Nous avons vu qu’on a lorsque tend vers , mais on n’a pas , bien que ces deux fonctions s’annullent aux mêmes points.
Exemple 8
On a lorsque tend vers dans , mais non .
Il résulte aussitôt de la prop. 3 de V, p. 3, que si sont des fonctions de (K corps valué quelconque), les relations et entraînent .
On notera par contre que les relations n’entraînent pas , comme le montre l’exemple où , réel tendant vers .
Les relations de comparaison , sont dites relations faibles. On dit que deux fonctions de sont faiblement comparables si elles vérifient l’une (au moins) des deux relations .
Remarque 3
Deux fonctions de ne sont pas nécessairement faiblement comparables, comme le montre l’exemple des fonctions 1 et lorsque tend vers .
Remarque 4
Désignons par la relation dans , et par l’ensemble quotient ; on notera que la relation entraîne . Par passage au quotient, la relation donne, d’après la prop. 1 de V, p. 3, une relation d’ordre dans (E, III, p. 3) ; l’exemple qui précède prouve que n’est pas totalement ordonné par cette relation.
2. Relations de comparaison: II. Relations fortes
Définition 3
Étant données deux fonctions numériques appartenant à et qui sont dans un ensemble de , on dit que est négligeable devant , ou que est prépondérante sur (suivant ), et on écrit ou si, pour tout , il existe un ensemble tel que pour tout .
Étant donnés deux espaces normés , et deux fonctions appartenant respectivement à et , on dit que est négligeable devant (suivant ) et on écrit ou si on a .
Pour tout scalaire , la relation est équivalente à . La relation entraîne , mais ne lui est pas équivalente.
On notera que la relation n’entraîne nullement la relation « ou » : on a lorsque tend vers , mais aucune des relations , n’est vraie.
Exemple 1
La relation signifie que tend vers 0 suivant .
Exemple 2
Lorsque et sont deux nombres réels tels que , on a lorsque tend vers . De même, lorsque et sont deux entiers rationnels tels que , on a lorsque le nombre complexe tend vers .
Exemple 3
Lorsque tend vers , on a pour tout entier (III, p. 16).
Exemple 4
Dans , on a, lorsque tend vers
Les propositions suivantes se déduisent immédiatement de la déf. 3:
Proposition 4
Si sont trois fonctions de , les relations et (resp. et ) entraînent .
Proposition 5
Soient deux fonctions de , une fonction de . Les relations et entraînent .
D’autre part, le même raisonnement que pour la prop. 3 de V, p. 3, montre que:
Proposition 6
Avec les notations de la prop. 3, les relations et (resp. et ) entraînent .
La prop. 4 montre que la relation entre fonctions de est transitive; mais elle n’est pas réflexive: de façon précise, la relation entraîne que est nulle dans un ensemble de (autrement dit, est équivalente à 0 modulo ); en effet, pour un tel que il existe tel que pour tout , ce qui n’est possible que si pour tout . Il en résulte que la relation « et » est transitive et symétrique, mais non réflexive: ce n’est donc pas une relation d’équivalence (elle signifie qu’il existe un ensemble tel que pour tout ).
Proposition 7
Si et sont deux fonctions de , la relation est équivalente à .
En effet, signifie que, pour tout , il existe tel que pour tout . On en tire , et par suite , d’où (p. 5, prop. 4) .
Corollaire
La relation est une relation d’équivalence dans .
En effet, si et , on a , d’où (V, p. 5, prop. 5) , et par suite, comme , , ce qui montre que la relation considérée est transitive; elle est symétrique d’après la prop. 7 et est évidemment réflexive, d’où le corollaire.
Définition 4
Étant données deux fonctions de , on dit que et sont équivalentes (suivant ) et on écrit si on a .
La relation entraîne , mais ne lui est pas équivalente.
Exemple 5
Si est une fonction constante et dans , la relation signifie que tend vers suivant .
Exemple 6
Soit un espace normé sur un corps valué non discret , et soit un polynôme par rapport à , à coefficients dans , tel que . On a lorsque tend vers .
Exemple 7
Lorsque réel tend vers , on a .
Exemple 8
Lorsque la variable complexe tend vers , on a . Plus généralement, si est un espace normé sur un corps valué , une fonction définie dans un voisinage de , à valeurs dans , et admettant au point une dérivée , on a, lorsque tend vers , (I, p. 2, déf. 1).
Exemple 9
Lorsque tend vers dans , on a
Exemple 10
Soit un polynôme à coefficients réels par rapport à deux variables réelles , n’ayant pas de terme constant. Si, lorsque tend vers en restant , il existe une fonction continue dans un intervalle et telle que et pour , on peut montrer qu’il existe un nombre rationnel et un nombre réel tels que (V, p. 48, exerc. 3).
Exemple 11
Pour tout , soit le nombre des nombres premiers qui sont ; on a démontré que, lorsque tend vers , on a .
Remarque
On notera que la relation ne signifie nullement que la différence tende vers 0 suivant ; cette différence peut même être non bornée, comme le montre l’exemple , tendant vers .
Proposition 8
Soient un corps valué, quatre fonctions de ; les relations et entraînent .
1 Voir par exemple A. E. Ingham, The distribution of prime numbers (Cambridge tracts, n° 30), Cambridge University Press, 1932.
En effet, on a ; comme , et , on a bien (V, p. 5, prop. 4 et 5).
Par contre, nous avons donné dans V, p. 4, un exemple où on avait , , mais où la relation n’était pas vraie (ni a fortiori
Les relations de comparaison , sont dites relations fortes. Deux fonctions de sont dites comparables (ou fortement comparables lorsqu’on veut éviter des confusions possibles) si elles vérifient l’une des trois relations: , , ou « il existe tel que ».
Remarque 1
Deux fonctions peuvent être faiblement comparables sans être fortement comparables, par exemple les fonctions 1 et sin x lorsque x tend vers .
Remarque 2
La définition des relations de comparaison et ne fait intervenir qu’en apparence les normes sur les espaces où et prennent respectivement leurs valeurs; elle ne dépend en réalité que des topologies de et , car les relations et sont remplacées par des relations équivalentes lorsqu’on remplace la norme sur ou par une norme équivalente (TG, IX, p. 32, def. 7).
3. Changement de variables
Soit une application d’un ensemble dans , telle que soit une base de filtre sur . Il est clair que si sont des fonctions de et respectivement, les fonctions appartiennent respectivement à et , et que la relation (resp. ) est équivalente à (resp. ).
4. Relations de comparaison entre fonctions strictement positives
Soit une fonction de , strictement positive dans un ensemble de . Les relations de comparaison où figure peuvent alors se formuler d’une autre manière: la relation équivaut à dire que la fonction (qui est définie dans un ensemble de ) est bornée dans un ensemble de ; la relation équivaut à dire que tend vers 0 suivant . Si est une fonction de , la relation signifie que est logarithmiquement bornée dans un ensemble de , et la relation , que tend vers 1 suivant . Si est une fonction de positive dans un ensemble de , dire que et sont comparables signifie donc que tend vers une limite (finie ou égale à ) suivant .
Proposition 9
Soient f et g deux fonctions de strictement positives dans un ensemble de . Pour que f et g soient comparables, il faut et il suffit que pour tout nombre , sauf un au plus, la fonction garde un signe constant dans un ensemble de .
La condition est nécessaire. En effet, si , on a sauf pour , donc est strictement négative dans un ensemble de , sauf pour ; si , est strictement positive dans un ensemble de pour tout ; enfin, si ( constante > 0), sauf pour , donc, sauf peut-être pour , a le signe de dans un ensemble de .
La condition est suffisante. En effet, supposons que le rapport ait deux valeurs d’adhérence distinctes suivant . Pour tout nombre tel que , il existe alors dans tout ensemble , deux points tels que et ; donc ne garde pas un signe constant dans ; nous arrivons à une conclusion incompatible avec l’hypothèse. Il s’ensuit que n’a qu’une seule valeur d’adhérence (finie ou infinie) suivant le filtre de base , et par suite (TG, I, p. 60, corollaire) a pour limite cette valeur suivant .
Proposition 10
Soient f et g deux fonctions de strictement positives dans un ensemble de ; pour tout réel et , la relation (resp. ) est équivalente à (resp. ); si , la relation (resp. ) est équivalente à (resp. ); si , elle est équivalente à (resp. ).
Les démonstrations sont immédiates.
On notera que dans , l’ensemble des fonctions strictement positives dans un ensemble de est tel que soit un groupe multiplicatif dans ; est identique au groupe quotient de par le sous-groupe des classes (mod. ) des fonctions de logarithmiquement bornées; sur , la relation d’ordre déduite de la relation par passage aux quotients est compatible avec la structure de groupe de , et en fait donc un groupe ordonné.
Proposition 11
Soit g une fonction de telle que ; la relation entraîne ; la relation entraîne .
En effet, si tend vers suivant . De même, si , on a , donc tend vers 0, et il en est de même de .
Par contre, on notera que la relation n’entraîne pas , ni même , comme le montre l’exemple où , tendant vers ; de même, la relation n’entraîne pas , comme le montre l’exemple où tendant vers .
On rappelle qu’on a défini le signe d’un nombre réel comme égal à si , à si , à 0 si (TG, IV, p. 12). Dire qu’une fonction numérique garde un signe constant dans un ensemble signifie donc, soit qu’elle est en tout point de cet ensemble, soit qu’elle est en tout point de l’ensemble, soit enfin qu’elle est identiquement nulle dans l’ensemble.
Définition 5
Soit g une fonction de , strictement positive dans un ensemble de , et telle que ou . On dit qu’une fonction est d’ordre (fini ou infini) par rapport à g si on a .
On notera que si est d’ordre par rapport à , est d’ordre par rapport à ; on peut donc considérer uniquement le cas où tend vers suivant .
Proposition 12
Soit une fonction de telle que ; soit une fonction de .
a) Pour que soit d’ordre par rapport à , il faut et il suffit que pour tout .
b) Pour que soit d’ordre par rapport à , il faut et il suffit que pour tout .
c) Pour que soit d’ordre fini et égal à par rapport à , il faut et il suffit que, pour tout , on ait .
Démontrons par exemple c). Si l’ordre de par rapport à est , pour tout , il existe un ensemble , tel que, pour tout , on ait
On notera que si est d’ordre fini par rapport à , est d’ordre 0 par rapport à , et réciproquement; si (resp. ) est d’ordre (resp. ) par rapport à , et si est défini, est d’ordre par rapport à .
Remarque 1
On observera que lorsque est d’ordre fini par rapport à , le rapport ne tend pas nécessairement vers une limite; par exemple, toute fonction logarithmiquement bornée est d’ordre 0 par rapport à , mais n’a pas nécessairement de limite suivant .
Remarque 2
Une fonction définie dans un ensemble de n’a pas nécessairement un ordre déterminé (fini ou non) par rapport à , car les fonctions ayant un ordre déterminé par rapport à sont comparables à toutes les puissances de , sauf une au plus. Or, n’a pas nécessairement cette propriété, comme on le voit sur l’exemple , (x tendant vers ). Dans cet exemple, est comparable à pour et ; si on prenait , ne serait comparable à aucune puissance (positive ou négative) de .
5. Notations
Étant donnée une fonction numérique , il est souvent commode, dans une formule, de noter une fonction dominée par , et une fonction négligeable devant . Lorsque, dans une démonstration, interviennent plusieurs fonctions dominées par une même fonction (resp. négligeables devant ), on les notera , etc. (resp. , etc.).
Beaucoup d’auteurs notent indistinctement (resp. ) toutes les fonctions intervenant dans une démonstration et dominées par (resp. négligeables devant ), par un abus de langage qui n’est pas sans créer des risques de confusion.
Avec ces notations, les prop. 1, 2, 3 (V, p. 3) se traduisent comme suit: si et , alors ; on peut écrire
(1)
De même, la prop. 4 (V, p. 5) montre que si et (resp. et ), on a , et les prop. 5 et 6 (V, p. 5) s’expriment sous la forme
(3)
La relation équivaut à . La notation (resp. ) désigne une fonction bornée dans un ensemble de (resp. une fonction tendant vers 0 suivant ).
Exercices
See the exercises for § 1.