§ 2. Développements asymptotiques
1. Échelles de comparaison
Soient un ensemble filtré par un filtre de base , et un corps valué non discret (le plus souvent ou ). Dans l’ensemble des fonctions de non équivalentes à 0 modulo (c’est-à-dire telles que dans tout ensemble de , il existe un point au moins où la fonction ne s’annule pas), la relation « ou » est une relation d’ordre.
Définition 1
On dit qu’une partie de formée de fonctions non équivalentes à 0 modulo est une échelle de comparaison lorsque est totalement ordonnée par la relation « ou ».
En d’autres termes, si et sont deux fonctions de , on a toujours entre et une (et une seule) des trois relations , , . Il s’ensuit que dans , la relation (et a fortiori , où est un nombre > 0) entraîne .
Toute partie d’une échelle de comparaison est évidemment une échelle de comparaison.
Exemple 1
Pour réel tendant vers , l’ensemble des fonctions ( nombre réel arbitraire) est une échelle de comparaison. Il en est de même des fonctions lorsque est l’ensemble des intervalles ouverts d’origine .
Exemple 2
Pour complexe tendant vers , l’ensemble des fonctions ( entier rationnel) est une échelle de comparaison; il en est de même des fonctions lorsque est la trace sur le complémentaire du point du filtre des voisinages de ce point.
Exemple 3
Soit F un espace normé; l’ensemble des fonctions ( nombre réel arbitraire) est une échelle de comparaison lorsque est la trace sur le complémentaire de du filtre des voisinages de ce point. On notera que si et sont deux normes distinctes sur , la réunion des deux échelles de comparaison formées des fonctions et n’est plus en général une échelle de comparaison.
Exemple 4
Pour réel tendant vers , l’ensemble des fonctions de la forme , où parcourt l’ensemble des polynômes sans terme constant (à coefficients réels), est une échelle de comparaison: il suffit de remarquer que le quotient de deux fonctions de appartient encore à , et qu’une fonction tend nécessairement vers 0 ou si ; en effet, on a alors , où et ; si , pour assez grand; si , pour assez grand; dans le premier cas, tend vers , et dans le second cas vers 0.
Exemple 5
Pour réel tendant vers , l’ensemble des fonctions de la forme (définies pour ), où et sont des nombres réels arbitraires, est une échelle de comparaison. En effet, ici encore le quotient de deux fonctions de est une fonction de ; il suffit donc de montrer que si et ne sont pas tous deux nuls, tend vers 0 ou vers ; c’est évident si , ; si , on a , et si , quel que soit , d’où la proposition.
On observa que cette dernière échelle de comparaison est un ensemble totalement ordonné (pour la relation « ou ») dont la structure d’ordre est isomorphe à la structure d’ordre lexicographique de (E, III, p. 23); on rappelle que dans cette structure, la relation signifie , ou et .
De même, l’échelle formée des fonctions , où parcourt l’ensemble des polynômes sans terme constant, a une structure d’ordre isomorphe à la structure d’ordre de , dans laquelle la relation signifie que le terme dominant du polynôme a un coefficient > 0 (cf. A, VI, § 2, no 1, Exemple 2).
Soit une application d’un ensemble dans , telle que soit une base de filtre sur . Si est une échelle de comparaison sur (pour la base de filtre ), les fonctions , où parcourt , forment une échelle de comparaison sur (pour la base de filtre ).
2. Parties principales et développements asymptotiques
Soit une échelle de comparaison formée de fonctions à valeurs dans un corps valué non discret . Soit un espace normé sur , et soit une fonction de ; s’il existe une fonction , et un élément de tels que , on dit que est une partie principale de relativement à l’échelle . D’après la déf. 1 de , p. 10, ne peut avoir qu’une seule partie principale relative à , car si , sont deux fonctions de , , deux éléments de , la relation a_1 g_1 \sim a_2 g_2 entraîne |g_1| \asymp |g_2|, et par suite g_1 = g_2, d’où (a_2 - a_1)g_1 \ll g_1, et comme g_1 n’est identiquement nulle dans aucun ensemble de , cela entraîne .
Si admet une partie principale relativement à une échelle de comparaison , elle admet la même partie principale relativement à toute échelle de comparaison .
Exemple 1
Pour x réel (resp. complexe) tendant vers +∞ (resp. vers ∞), tout polynôme à coefficients dans V, tels que , a pour partie principale par rapport à l’échelle des (ou de toute échelle contenant les ). On en déduit que toute fraction rationnelle à coefficients réels ou complexes tels que , a pour partie principale par rapport à la même échelle.
Exemple 2
Une fonction peut être comparable à toutes les fonctions d’une échelle de comparaison sans admettre de partie principale par rapport à cette échelle. Par exemple, pour x réel tendant vers +∞, n’a pas de partie principale par rapport à l’échelle des , où n est entier rationnel; log x n’a pas de partie principale par rapport à l’échelle des ( réel quelconque); exp() et n’ont pas de partie principale par rapport à l’échelle des , ni par rapport à l’échelle des exp () ( polynôme sans terme constant).
La notion de partie principale est susceptible d’une généralisation étendue. Supposons en effet qu’une fonction ait une partie principale par rapport à une échelle ; la relation équivaut à (V, p. 6, déf. 4); pour étudier de façon plus précise la fonction , on est donc amené à considérer la fonction . Si cette fonction a une partie principale par rapport à , on aura nécessairement et .
D’une façon générale, supposons que l’échelle soit écrite paramétriquement sous la forme , où parcourt un ensemble d’indices A muni d’une structure d’ensemble totalement ordonné isomorphe à l’opposée de la structure d’ordre de : la relation est donc équivalente à . Dans ces conditions:
Définition 2
On dit qu’une fonction admet un développement asymptotique à la précision (relativement à l’échelle ) s’il existe une famille d’éléments de V, nuls sauf un nombre fini d’entre eux, tels que . On dit que est un développement asymptotique de à la précision , que les () sont les termes, les les coefficients et la fonctions le reste de ce développement.
Pour exprimer que est un développement asymptotique de à la précision , on se bornera le plus souvent à écrire
s’il figure plusieurs fonctions dans la démonstration) conformément aux notations de V, p. 9 et 10.
De deux développements asymptotiques (de deux fonctions distinctes ou non) relativement à la même échelle , on dit que celui dont la précision a le plus grand indice est le plus précis.
Si est un développement asymptotique de à la précision , pour tout , est un développement asymptotique de à la précision (V, p. 5, prop. 5): on dit qu’on l’obtient en réduisant à la précision le développement donné de .
Si et sont des développements asymptotiques à la même précision de deux fonctions , est un développement asymptotique de à la précision (V, p. 7, prop. 5) et pour tout scalaire , est un développement asymptotique de à la précision . On en déduit que si une fonction admet un développement asymptotique à la précision , ce développement est unique: il suffit de voir que la fonction 0 ne peut admettre de développement asymptotique à la précision ayant des coefficients . Or, si , et si est le plus petit des indices tel que , on aurait , ce qui est absurde.
Dire qu’une fonction admet un développement asymptotique à la précision , dont tous les coefficients sont nuls, équivaut à dire que . Si admet un développement asymptotique à la précision , dont les coefficients ne sont pas tous nuls, et si est le plus petit des indices tels que , est la partie principale de relativement à l’échelle , car on a ; de même, si est un indice tel que , est la partie principale de .
Les développements asymptotiques les plus importants dans les applications sont les développements relatifs à l’échelle des (resp. des ), où est entier positif ou négatif, lorsque réel tend vers ou (resp. lorsque complexe tend vers ), ou relatifs à l’échelle des (resp. ) lorsque réel tend vers à droite ou à gauche (resp. lorsque complexe tend vers ). On a vu dans I, p. 29 que toute fonction vectorielle d’une variable réelle , fois dérivable au point , admet en ce point un développement de Taylor d’ordre , c’est-à-dire un développement asymptotique à la précision relatif à l’échelle des .
3. Sommes et produits de développements asymptotiques
Si admettent des développements asymptotiques à la précision et respectivement, relativement à une échelle de comparaison , on en déduit des développements à la précision en limitant à cette précision les deux développements; nous avons vu alors dans V, p. 13, comment on obtient un développement asymptotique de à la précision .
Soient et trois espaces normés sur le corps , et soit une application bilinéaire continue de dans ; nous supposerons d’autre part dans tout le reste de ce paragraphe, que l’échelle soit telle que le produit de deux fonctions quelconques de appartienne encore à (ce qui est le cas pour toutes les échelles de comparaison données en exemples (dans V, p. 10).
Soient alors des fonctions de et respectivement, admettant par rapport à l’échelle des développements asymptotiques à la précision et respectivement. Supposons en outre que ni les ni les ne soient tous nuls, et soient et les parties principales de et . Par hypothèse, on peut écrire et ; montrons que la somme , étendue aux couples tels que , est un développement asymptotique de à la précision . En effet, la différence entre et cette somme est somme d’un nombre fini de termes, qui sont soit de la forme avec , soit de la forme , où , soit de la forme , où ; mais comme est continue, on a (V, p. 3, prop. 3 et V, p. 5, prop. 6) pour , et de même pour , d’où la proposition (V, p. 5, prop. 5).
Si tous les sont nuls, on a , autrement dit, on a un développement asymptotique de à termes nuls, à la précision ; de même si tous les et tous les sont nuls, on a un développement asymptotique de à termes nuls, à la précision .
On appliquera surtout le résultat précédent au cas où est une algèbre normée sur , et la fonction bilinéaire le produit dans cette algèbre; les cas les plus importants sont ceux où est égal à ou .
En particulier, si (1 ) sont fonctions de admettant chacune un développement asymptotique par rapport à , on pourra obtenir un développement asymptotique par rapport à pour tout polynôme par rapport aux , à coefficients dans un espace normé ; les règles qui précèdent permettent en outre de déterminer la précision du développement obtenu, connaissant celles des développements des fonctions .
4. Composition des développements asymptotiques
Soit une fonction de (resp. ) admettant un développement asymptotique à la précision par rapport à une échelle , et ayant pour limite 0 suivant le filtre de base . Soit d’autre part une fonction à valeurs dans l’espace normé sur (resp. ), définie dans un voisinage du point dans (resp. ) et fois dérivable dans ce voisinage; on a donc dans ce voisinage,
(I, p. 29), d’où, dans un ensemble convenable de ,
Nous avons vu, au no 3, comment on peut former un développement asymptotique de , à une précision bien déterminée par la précision du développement de ; d’autre part, supposons que les coefficients du développement asymptotique de ne soient pas tous nuls, et que soit la partie principale de , et soit ; si , on aura un développement de à la précision en limitant le développement de à cette précision; si au contraire , le développement de est aussi un développement de à la précision .
Si tous les termes de développement asymptotique de sont nuls et si , on a , donc pour tout entier ; si est le premier coefficient d’indice qui ne soit pas nul (en supposant que les d’indice ne soient pas tous nuls), est un développement asymptotique de à la précision .
Dans le reste de ce no, nous nous bornerons au cas où les fonctions de ont des valeurs réelles et strictement positives dans un ensemble de , et nous ne considérerons que les développements asymptotiques de fonctions de . Supposons d’abord que pour toute fonction et tout nombre réel , appartienne encore à : cette condition est par exemple remplie par l’échelle des , ou celle des ( et réels quelconques) au voisinage de ou au voisinage de dans . Cette propriété entraîne que le quotient de deux fonctions de appartient encore à . Cela étant, d’un développement asymptotique relatif à d’une fonction , à la précision , on peut déduire un développement de pour tout nombre réel . Bornons-nous en effet au cas où les coefficients du développement de ne sont pas tous nuls, et soit la partie principale de ; on peut écrire , avec
En vertu des hypothèses faites est un développement asymptotique de , à la précision ; comme tend vers suivant , la méthode décrite ci-dessus donne un développement asymptotique de , puis un développement de en multipliant par .
Sous les mêmes hypothèses sur , on peut écrire
Exemple
On a ; lorsque tend vers , on a , d’où le développement asymptotique de par rapport à l’échelle des :
Les hypothèses et les notations restant les mêmes, le développement asymptotique de ne pose de nouveaux problèmes que lorsque ; il faut alors distinguer deux cas, suivant que ou . Dans le premier cas, la donnée du développement de ne permet pas d’obtenir une partie principale de relative à , car on ignore en général si le reste tend vers 0, c’est-à-dire si tend vers 1. Au contraire, si , on a , donc . On peut préciser ce résultat : soit , la partie principale de , et soit l’indice (tel que ) pour lequel ; posons , ; on a , donc , et la méthode générale exposée au début de ce no permet de former un développement asymptotique de (à partir du développement de Taylor de au point ). On aura donc encore un développement asymptotique de si appartient à , ou à une échelle contenant .
Exemple
On a ; lorsque tend vers , on a , d’où le développement asymptotique de par rapport à l’échelle des :
Tous les termes de ce développement à partir du second tendent vers 0; à partir de ce développement et du développement de Taylor au voisinage de , on tire
5. Développements asymptotiques à coefficients variables
On peut généraliser la notion de partie principale et celle de développement asymptotique, de la manière suivante. Soit une échelle de comparaison formée de fonctions réelles (resp. complexes) telles que, pour chacune d’elles, il existe un ensemble de où la fonction ne s’annule en aucun point. Soit d’autre part un ensemble de fonctions de , satisfaisant aux trois conditions suivantes:
(CO_I) Pour toute fonction , on a .
(CO_{II}) La relation pour une fonction entraîne .
(CO_{III}) est un espace vectoriel sur (resp. ).
Soit alors une fonction quelconque de ; s’il existe une fonction et une fonction non nulle telles que , on dira que est une partie principale de , relative à l’échelle de comparaison et au domaine de coefficients . S’il existe une telle partie principale, elle est unique: supposons en effet qu’il existe deux telles parties principales et ; on ne peut avoir , car en vertu de (CO_I) on déduirait de là , et , donc ; mais alors on aurait aussi , et par suite , contrairement à l’hypothèse et à la condition (CO_{II}). On a donc nécessairement ; des relations , , on tire alors d’où , et par suite en vertu de (CO_{II}) et (CO_{III}).
Exemple
Pour réel tendant vers , les fonctions périodiques et bornées dans , ayant une même période , satisfont aux conditions (CO_I), (CO_{II}) et (CO_{III}): en effet si , pour tout il existe tel que entraîne ; on en déduit qu’on a aussi pour , puisqu’il existe un entier tel que , et que ; comme est arbitraire, on a dans , donc partout.
Avec les notations de V, p. 12, on dira que , où les appartiennent à et sont nuls sauf un nombre fini d’entre eux, est un développement asymptotique de à coefficients dans , à la précision , si on a ; pour tout indice tel que , est alors la partie principale de , relative à et à , ce qui prouve l’unicité de développement asymptotique de (à la précision ) lorsqu’il existe.
Les méthodes données au no 3 (V, p. 14) pour former un développement asymptotique de ou de à partir de développements asymptotiques donnés de et s’appliquent encore aux développements à coefficients variables, à condition que les appartiennent au domaine de coefficients correspondant à l’espace normé ou admettent un développement asymptotique à coefficients dans .