Nous avons défini (E, III, p. 41) la fonction n! pour tout entier n⩾0, comme égale au produit ∏0≤k<n(n−k); on a donc 0!=1,(n+1)!=(n+1).n! pour n⩾0. Nous poserons Γ(n)=(n−1)! pour tout entier n⩾1; nous nous proposons de définir, dans l’ensemble des nombres réels x>0, une fonction continue Γ(x), prolongeant la fonction Γ définie sur l’ensemble des entiers ⩾1.
Il est clair qu’il existe une infinité de telles fonctions; comme on a la relation Γ(n+1)=nΓ(n) pour tout entier n⩾1, nous nous bornerons à considérer, parmi les fonctions continues qui prolongent Γ, celles qui pour tout x>0 satisfont à l’équation
f(x+1)=xf(x).
Pour qu’une solution de cette équation soit un prolongement de Γ(n), il faut et il suffit qu’on ait en outre f(1)=1.
Si f satisfait à (1), pour tout n entier >1, on a, par récurrence sur n
f(x+n)=x(x+1)(x+2)…(x+n−1)f(x)
pour tout x>0. Cette relation montre en particulier que les valeurs de f dans un intervalle ]n,n+1] (n entier ⩾1) sont déterminées par ses valeurs dans l’intervalle ]0,1]. Inversement, soit φ une fonction continue dans ]0,1], satisfaisant aux seules conditions φ(1)=1,limx→0xφ(x)=1; pour tout entier n⩾1, définissons f par la relation
f(x)=(x−1)(x−2)…(x−n)φ(x−n)
dans l’intervalle ]n, n + 1); il est clair que f est continue dans ]0, +∞[, satisfait à l’équation (1), et prolonge Γ(n).
Si f est une solution continue de (1) et prend des valeurs > 0 dans ]0, 1[, elle prend des valeurs > 0 dans ]0, +∞[ d’après (2); la fonction g(x) = log f(x) est donc définie et continue dans ]0, +∞[ et satisfait dans cet intervalle à l’équation (3)
g(x+1)−g(x)=logx.
Si g_1 est une seconde solution continue de (3) dans ]0, +∞[, et si h = g_1 - g, on a h(x + 1) - h(x) = 0 pour tout x > 0; autrement dit, h est une fonction continue périodique de période 1, définie dans ]0, +∞[; inversement, pour toute fonction h de cette nature, g + h est une solution continue de (3).
Proposition 1
Il existe une fonction convexe et une seule g, définie dans ]0, +∞[, satisfaisant à l’équation (3) et prenant la valeur 0 pour x = 1.
Montrons d’abord que s’il existe une fonction g satisfaisant aux conditions de l’énoncé, elle est bien déterminée dans l’intervalle ]0, 1[, et par suite dans tout l’intervalle ]0, +∞[. En effet, pour tout entier n > 1, la pente de la droite joignant le point (n, g(n)) au point (x, g(x)) est fonction croissante de x, puisque g est convexe (I, p. 36, prop. 5); on doit donc avoir, pour 0 < x ≤ 1
D’autre part, on peut écrire logn=∑k=2nlogk−1k, donc l’inégalité (4) s’écrit
xk=2∑n−1logk−1k≤g(x)+logx
+k=2∑n(log(x+k−1)−log(k−1))≤xk=2∑nlogk−1k.
Posons, pour tout n≥2 (5)
un(x)=xlogn−1n−log(x+n−1)+log(n−1)
et
gn(x)=−logx+k=2∑nuk(x).
Pour 0<x≤1, on a donc
gn(x)−xlogn−1n≤g(x)≤gn(x).
Comme logn−1n tend vers 0 lorsque n tend vers +∞, on déduit de (6) que si la solution g existe, elle est nécessairement égale, dans ]0,1], à la limite de gn(x).
Or, on tire aussitôt de la relation (5) que, pour tout x fixe et >0, on a
lorsque n tend vers +∞, ce qui prouve que la série de terme général un(x) converge tout x>0. Chacune des fonctions un(x) étant convexe dans ]0,+∞[, ainsi que −logx, la fonction g(x)=−logx+∑n=2∞un(x) est convexe dans cet intervalle (I, p. 35; prop. 2 et prop. 4); enfin, on a un(1)=0, d’où g(1)=0, et
un(x+1)=un+1(x)+x(logn−1n−lognn+1)
d’où
g(x+1)=−log(x+1)+xlog2+n=3∑∞un(x)=logx+g(x);
autrement dit, g satisfait à l’équation (3) de VII, p. 2.
Définition 1
On désigne par Γ(x) la fonction >0 définie dans l’intervalle ]0,+∞[, satisfaisant à l’équation
Γ(x+1)=xΓ(x),
telle que Γ(1)=1 et que logΓ(x) soit convexe dans ]0,+∞[.
2. Propriétés de la fonction gamma
Proposition 2
Pour tout x>0, on a
Γ(x)=n→∞limx(x+1)…(x+n)nx⋅n!
(formule de Gauss), et
Γ(x)=e−γxx1n=1∏∞1+nxex/n
où γ désigne la constante d’Euler, et le produit infini du second membre de (9) est absolument et uniformément convergent dans tout intervalle compact de R ne contenant aucun entier <0 (formule de Weierstrass).
La fonction Γ(x) est indéfiniment dérivable dans ]0,+∞[, et on a
Γ(x)Γ′(x)=−γ−x1+n=1∑∞(n1−x+n1)
et
Dk(logΓ(x))=n=0∑∞(x+n)k(−1)k(k−1)!pour k≥2,
les séries qui figurent aux seconds membres de (10) et (11) étant absolument et uniformément convergentes dans tout intervalle compact ne contenant aucun entier ≤0.
En effet, la démonstration de la prop. 1 de VII, p. 2, montre que
Γ(x)=n→∞limx(x+1)…(x+n−1)nx(n−1)!
d’où la formule de Gauss, puisque x+nn tend vers 1 lorsque n tend vers +∞. On peut aussi écrire
logn−1n=n−11+(logn−1n−n−11),
donc (avec les notations de la prop. 1)
exp(un(x))=ex(logn−1n−n−11)1+n−1xex/n−1
et la série de terme général logn−1n−n−11 est absolument convergente et a pour somme −γ, où γ désigne la constante d’Euler (V, p. 32), d’où la formule de Weierstrass.
Pour ∣x∣≤a, on a ∣1/(x+n)k∣≤1/(n−a)k dès que n>a, donc la série du second membre de (11) est absolument et uniformément convergente dans tout intervalle compact de R ne contenant aucun entier ≤0, quel que soit l’entier k≥2; le même raisonnement s’applique à la série du second membre de (10), puisque n1−x+n1≤n(n−a)a pour ∣x∣≤a et n>a. Comme ces séries s’obtiennent en dérivant terme à terme la série
logΓ(x)=−γx−logx+n=1∑∞(nx−log(1+nx))
qui converge pour tout x>0, la série de terme général nx−log(1+nx) est absolument et uniformément convergente dans tout intervalle compact contenu dans (0,+∞), et on a bien les relations (10) et (11) de VII, p. 4, pour tout x>0 (II, p. 2, th. 1). D’ailleurs, pour tout x∈R, nx−log(1+nx) est défini dès que n est assez grand, donc le th. 1 de II, p. 2, montre encore que le produit infini du second membre de (9) (VII, p. 3) est absolument et uniformément convergent dans tout intervalle compact ne contenant aucun entier ≤0.
La fonction Γ(x), définie pour x>0, peut se prolonger à tout l’ensemble des points x distincts des entiers ≤0 de façon à satisfaire à l’équation (7) de VII, p. 3, dans cet ensemble : il suffit, pour −(n+1)<x<−n, de poser
Γ(x)=x(x+1)…(x+n)1Γ(x+n+1).
D’après la prop. 2 de VII, p. 3, les formules (8), (9), (10) et (11) de VII, p. 3 et 4 sont encore valables dans cet ensemble. La formule (9) (VII, p. 3) montre que Γ(x)∼1/x lorsque x tend vers 0, d’où, d’après (7) de VII, p. 3,
Γ(x)∼n!(x+n)(−1)n
lorsque x tend vers −n (n entier ≥0). La fonction 1/Γ(x) peut donc être prolongée par continuité à R tout entier, en lui donnant la valeur 0 aux entiers ≤0; on a alors, pour tout x∈R
Γ(x)1=n→∞limnx⋅n!x(x+1)…(x+n)
et
Γ(x)1=exγx⋅xn=1∏∞(1+nx)e−x/n
et on montre comme dans la prop. 2 de VII, p. 3 que le produit infini du second membre de (13) est absolument et uniformément convergent dans tout intervalle compact de R.
Comme Γ(x)>0 pour x>0, l’équation (7) de VII, p. 3, montre que l’on a Γ(x)<0 pour −(2n−1)<x<−(2n−2) et Γ(x)>0 pour
−2n<x<−(2n−1)
(n entier ≥1); Γ(x) a pour limite à droite +∞ aux points −2n,−∞ aux points −(2n+1), pour limite à gauche −∞ aux points −2n,+∞ aux points −(2n+1) (pour tout n∈N). La formule (11) de VII, p. 4, montre que, pour k=2, le second membre est toujours ≥0 lorsqu’il est défini, donc
Γ′′(x)Γ(x)−(Γ′(x))2≥0,
et par suite Γ′′(x) a le signe de Γ(x); Γ est donc convexe pour x>0 et pour −(2n+2)<x<−(2n+1), concave pour −(2n+1)<x<−2n (n∈N); on en déduit que, dans les intervalles où Γ est convexe, Γ′(x) croît de −∞ à +∞, et dans les intervalles où Γ est concave, Γ′(x) décroît de +∞ à −∞. D’où la courbe représentative de Γ (fig. 1).
3. Les intégrales eulériennes
Nous dirons pour abréger qu’une fonction f définie dans un intervalle I⊂R et >0 dans cet intervalle, est logarithmiquement convexe dans I si logf est convexe dans I. La définition de Γ(x) montre donc que cette fonction est logarithmiquement convexe dans ]0,+∞[.
Il est clair que le produit de deux fonctions logarithmiquement convexes dans I est logarithmiquement convexe dans I. En outre:
Lemme 1
Soient* f et gdeux fonctions>0et deux fois dérivables dans un intervalle ouvertI. Sifetgsont logarithmiquement convexes dansI, f+gest logarithmiquement convexe dansI.
En effet, la relation D2(logf(x))≥0 s’écrit f(x)f′′(x)−(f′(x))2≥0. Nous sommes ramenés à montrer que les relations a≥0,a′≥0,ac−b2≥0,a′c′−b′2≥0 entraînent (a+a′)(c+c′)−(b+b′)2≥0; or, les relations a≥0,ac−b2≥0 équivalent au fait que la forme quadratique ax2+2bxy+cy2 est ≥0 dans R2, et il est clair que si
ax2+2bxy+cy2≥0eta′x2+2b′xy+c′y2≥0
dans R2, on a aussi (a+a′)x2+2(b+b′)xy+(c+c′)y2≥0 dans R2.
Lemme 2
Soit une fonction numérique finie et >0, définie et continue dans le produit I×J de deux intervalles ouverts dans R et telle que, pour tout t∈J, la fonction x↦f(x,t) soit logarithmiquement convexe et deux fois dérivable dans I. Dans ces conditions, si pour tout x∈I, l’intégrale g(x)=∫Jf(x,t)dt est convergente, g est logarithmiquement convexe dans I.
Montrons d’abord que, pour tout intervalle compact K⊂J, la fonction gK(x)=∫Kf(x,t)dt est logarithmiquement convexe. En effet, si K=[a,b], la suite des fonctions
gn(x)=nb−ak=0∑n−1f(x,a+knb−a)
converge simplement vers gK(x) dans I (II, p. 7, prop. 5), donc loggn converge simplement vers loggK; d’après le lemme 1 de VII, p. 6, loggn est convexe dans I, donc (I, p. 35, prop. 4) il en est de même de loggK.
D’autre part, g est limite simple des gK suivant l’ordonné filtrant des intervalles compacts contenus dans I (II, p. 15), donc logg est limite simple des loggK; ces dernières fonctions étant convexes dans I, il en est de même de logg (I, p. 35, prop. 4).
On montre facilement que les lemmes 1 et 2 sont encore valables lorsque l’on n’y suppose plus les fonctions deux fois dérivables (VII, p. 20, exerc. 5).
Lemme 3
Soit φ une fonction continue et >0 dans un intervalle ouvert J contenu dans ]0,+∞[. Si I est un intervalle ouvert tel que l’intégrale g(x)=∫Jtx−1φ(t)dt soit convergente pour tout x∈I, g est logarithmiquement convexe dans I.
En effet, logtx−1=(x−1)logt est une fonction de x qui est convexe et deux fois dérivable pour tout t>0, donc le lemme 2 est applicable.
Proposition 3
Pour tout x>0, on a
Γ(x)=∫0∞e−ttx−1dt
(seconde intégrale eulérienne).
En effet, la fonction g(x)=∫0∞e−ttx−1dt est définie pour tout x>0 (V, p. 19); le lemme 3 de VII, p. 7, montre donc qu’elle est logarithmiquement convexe dans ]0, +∞[. D’autre part, en intégrant par parties, on a
Autrement dit, g est une solution de l’équation (1) de VII, p. 1; enfin,
g(1)=∫0∞e−tdt=1;
la proposition résulte donc de la prop. 1 de VII, p. 2.
Par le changement de variable e−t=u, on déduit de (14) (VII, p. 7) la formule
Γ(x)=∫01(logt1)x−1dt.
De même, par le changement de variable u=tx, il vient
xΓ(x)=∫0∞e−t/xdt
ou encore, en tenant compte de (7) (VII, p. 1)
Γ(1+x1)=∫0∞e−txdt
et en particulier, pour x=2
Γ(23)=21Γ(21)=∫0∞e−t2dt.
Proposition 4
Pour x>0 et y>0, l’intégrale
B(x,y)=∫01tx−1(1−t)y−1dt
(première intégrale eulérienne) a pour valeur
B(x,y)=Γ(x+y)Γ(x)Γ(y).
En effet, l’intégrale est convergente pour x>0 et y>0 (V, p. 19). D’après le lemme 3 de VII, p. 7, la fonction x↦B(x,y) est logarithmiquement convexe pour x>0. D’autre part, on a
Il en résulte que f(x)=B(x,y)Γ(x+y) satisfait à l’identité (1) de VII, p. 1. D’autre part cette fonction est logarithmiquement convexe, comme produit de deux fonctions logarithmiquement convexes. Enfin, on a f(1)=B(1,y)Γ(y+1), et B(1,y)=∫01(1−t)y−1dt=1/y, d’où f(1)=y1Γ(y+1)=Γ(y). La fonction f(x)/Γ(y) est donc égale à Γ′(x) d’après la prop. 1 de VII, p. 2, ce qui démontre (18).
Par le changement de variable t=u+1u, la formule (18) devient
∫0∞(1+t)x+ytx−1dt=Γ(x+y)Γ(x)Γ(y)
et par le changement de variable t=sin2φ,
∫0π/2sin2x−1φcos2y−1φdφ=21Γ(x+y)Γ(x)Γ(y).
Si, dans cette dernière formule, on fait x=y=21, il vient
Γ(21)=π
d’où, en vertu de (17)
∫0∞e−t2dt=21π.
D’après la relation (7) de VII, p. 3, on a pour Γ(x), au voisinage de 0, le développement asymptotique