Bourbaki

§ 1. Espaces de Riesz et espaces complètement réticulés

1. Définition des espaces de Riesz

Rappelons que, sur un ensemble E, une structure d’espace vectoriel sur le corps R\mathbf{R} et une structure d’ordre sont dites compatibles si elles satisfont aux deux axiomes suivants: (EO₁) La relation x≤yx \leq y entraîne x+z≤y+zx + z \leq y + z quel que soit z∈Ez \in E. (EO₂) La relation x≥0x \geq 0 entraîne λx≥0\lambda x \geq 0 pour tout scalaire λ>0\lambda > 0.

L’espace E, muni de ces deux structures, est appelé espace vectoriel ordonné (Esp. vect. top., chap. II, 2e éd., § 2, n° 5).

L’axiome (EO₁) signifie que la structure d’ordre et la structure de groupe additif sur E sont compatibles, autrement dit que E, muni de ces deux structures, est un groupe ordonné (Alg., chap. VI, § 1, n° 1).

L’axiome (EO₁) entraîne que les relations x≤yx \leq y et x+z≤y+zx + z \leq y + z sont équivalentes. De même, il résulte de (EO₂) que, pour tout scalaire λ>0\lambda > 0, les relations x≤yx \leq y et λx≤λy\lambda x \leq \lambda y sont équivalentes, car on a λ−1>0\lambda^{-1} > 0 et par suite la relation λx≤λy\lambda x \leq \lambda y entraîne λ−1(λx)≤λ−1(λy)\lambda^{-1}(\lambda x) \leq \lambda^{-1}(\lambda y). On peut donc dire que, dans un espace vectoriel ordonné, les translations et les homothéties de rapport >0> 0 sont des automorphismes de la structure d’ordre ; on exprime encore ce fait en disant que l’ordre est invariant par toute translation et toute homothétie de rapport >0> 0. En outre, la symétrie x↦−xx \mapsto -x est un isomorphisme de la structure d’ordre de E sur la structure d’ordre opposée.

Définition 1

On dit qu’un espace vectoriel ordonné est un espace de Riesz si la structure d’ordre est une structure d’ensemble réticulé* (c’est-à-dire si deux éléments quelconques x,yx, y de E admettent une borne supérieure sup (x,y)(x, y) et une borne inférieure inf (x,y)(x, y)).

Exemple

L’espace RA\mathbf{R}^A de toutes les fonctions numériques (finies) définies dans un ensemble quelconque AA est un espace de Riesz (pour la relation d’ordre « quel que soit t∈A,x(t)≤y(t)»t \in A, x(t) \leq y(t) »); en effet, deux fonctions numériques quelconques x,yx, y définies dans AA admettent une borne supérieure (resp. inférieure) égale à l’application t↦sup⁡(x(t),y(t))t \mapsto \sup(x(t), y(t)) (resp. à l’application t↦inf⁡(x(t),y(t))t \mapsto \inf(x(t), y(t))).

On peut encore dire qu’un espace de Riesz est un espace vectoriel EE muni d’une structure d’ordre telle que, d’une part, cette structure et la structure de groupe additif de EE définissent sur EE une structure de groupe réticulé (Alg., chap. VI, § 1, n° 9), et que d’autre part l’axiome (EOII_{\text{II}}) soit vérifié.

Toutes les propriétés des groupes réticulés sont donc applicables aux espaces de Riesz; nous allons rappeler les principales (cf. Alg., chap. VI, § 1, n°s 9 à 12) en indiquant aussi les conséquences qui découlent de l’axiome (EOII_{\text{II}}).

Rappelons d’abord qu’on pose x+=sup⁡(x,0)x^+ = \sup(x, 0) (partie positive de xx), x−=(−x)+=sup⁡(−x,0)x^- = (-x)^+ = \sup(-x, 0) (partie négative de xx), ∣x∣=sup⁡(x,−x)|x| = \sup(x, -x) (valeur absolue de xx); on a x=x+−x−x = x^+ - x^- et ∣x∣=x++x−|x| = x^+ + x^-; ces deux relations équivalent ici à

x+=12(∣x∣+x),x−=12(∣x∣−x). x^+ = \frac{1}{2}(|x| + x), \quad x^- = \frac{1}{2}(|x| - x).
La relation x≤yx \leq y équivaut à « x+≤y+x^+ \leq y^+ et x−≥y−x^- \geq y^- ». Quels que soient xx et yy, on a l’inégalité du triangle
(1)(1)
∣x+y∣≤∣x∣+∣y∣. |x + y| \leq |x| + |y|.

En raison de l’invariance de l’ordre par toute homothétie de rapport >0> 0, on a

(2)(2)
sup⁡(λx,λy)=λsup⁡(x,y)pour tout λ≥0. \sup(\lambda x, \lambda y) = \lambda \sup(x, y) \quad \text{pour tout } \lambda \geq 0.
En particulier
(3)(3)
(λx)+=λx+,(λx)−=λx−pour tout λ≥0. (\lambda x)^+ = \lambda x^+, \quad (\lambda x)^- = \lambda x^- \quad \text{pour tout } \lambda \geq 0.
Au contraire, pour λ<0\lambda < 0, on a (λx)+=(−λx)−=∣λ∣x−(\lambda x)^+ = (-\lambda x)^- = |\lambda| x^- et (λx)−=(−λx)+=∣λ∣x+(\lambda x)^- = (-\lambda x)^+ = |\lambda| x^+; on en conclut que, pour tout λ∈R\lambda \in \mathbf{R} et tout x∈Ex \in E, on a
(4)(4)
∣λx∣=∣λ∣⋅∣x∣. |\lambda x| = |\lambda| \cdot |x|.
L’invariance de l’ordre par translation montre que pour tout z∈Ez \in E (5) sup⁡(x+z,y+z)=z+sup⁡(x,y)\sup(x + z, y + z) = z + \sup(x, y) d’où en particulier (6) sup⁡(x,y)=x+(y−x)+=12(x+y+∣x−y∣)\sup(x, y) = x + (y - x)^+ = \frac{1}{2}(x + y + |x - y|).

On a les relations (7) inf⁡(x,y)=−sup⁡(−x,−y)\inf(x, y) = -\sup(-x, -y) (8) sup⁡(x,y)+inf⁡(x,y)=x+y.\sup(x, y) + \inf(x, y) = x + y.

Si x,y,zx, y, z sont ⩾0\geqslant 0, on a (Alg., chap. VI, 2e éd., § 1, n° 12, prop. 11) (9) inf⁡(x+y,z)⩽inf⁡(x,z)+inf⁡(y,z).\inf(x + y, z) \leqslant \inf(x, z) + \inf(y, z).

Si A et B sont deux parties de E ayant chacune une borne supérieure, A + B admet également une borne supérieure, et on a (10) sup⁡(A+B)=sup⁡A+sup⁡B.\sup(A + B) = \sup A + \sup B.

Deux éléments x,yx, y de E sont dits étrangers si inf⁡(∣x∣,∣y∣)=0\inf(|x|, |y|) = 0; d’après (8), cette relation équivaut à sup⁡(∣x∣,∣y∣)=∣x∣+∣y∣\sup(|x|, |y|) = |x| + |y|, et aussi, d’après (6), à ∣∣x∣−∣y∣∣=∣x∣+∣y∣||x| - |y|| = |x| + |y|; 0 est le seul élément étranger à lui-même; pour tout x∈Ex \in E, x+x^+ et x−x^- sont étrangers et peuvent être caractérisés comme les seuls éléments étrangers y⩾0,z⩾0y \geqslant 0, z \geqslant 0 tels que x=y−zx = y - z. Si yy est étranger à xx, tout z∈Ez \in E tel que ∣z∣⩽∣y∣|z| \leqslant |y| est étranger à xx. Si yy et zz sont étrangers à xx, il en est de même de ∣y∣+∣z∣|y| + |z|, en vertu de l’inégalité (9); en particulier, n∣y∣n|y| est étranger à xx pour tout entier n>0n > 0, d’où on déduit que λy\lambda y est étranger à xx pour tout scalaire λ\lambda, puisqu’il existe un entier nn tel que ∣λ∣⩽n|\lambda| \leqslant n, d’où ∣λy∣⩽n∣y∣|\lambda y| \leqslant n|y|. Si une partie A de E est formée d’éléments étrangers à xx, et si A admet une borne supérieure, cette borne supérieure est encore étrangère à xx (Alg., chap. VI, § 1, n° 12, cor. de la prop. 13).

Enfin, on a le lemme de décomposition (Alg., chap. VI, § 1, n° 10, th. 1): Si (xi)i∈I,(yj)j∈J(x_i)_{i \in I}, (y_j)_{j \in J} sont deux suites finies d’éléments ⩾0\geqslant 0 de E, telles que ∑i∈Ixi=∑j∈Jyj\sum_{i \in I} x_i = \sum_{j \in J} y_j, il existe une suite finie (zij)(i,j)∈I×J(z_{ij})_{(i,j) \in I \times J} d’éléments ⩾0\geqslant 0 de E telle que xi=∑j∈Jzijx_i = \sum_{j \in J} z_{ij} pour tout i∈Ii \in I et yj=∑i∈Izijy_j = \sum_{i \in I} z_{ij} pour tout j∈Jj \in J.

2. Génération d’un espace de Riesz par ses éléments positifs

Soit E un espace vectoriel ordonné; l’ensemble P des éléments ⩾0\geqslant 0 de E est un cône convexe de sommet 0, c’est-à-dire (Esp. vect. top., chap. II, 2e éd., § 2, n° 4) un ensemble tel que P+P⊂PP + P \subset P et λP⊂P\lambda P \subset P pour tout λ>0\lambda > 0. Inversement, si, dans un espace vectoriel E sur R\mathbf{R}, P est un cône convexe de sommet 0, tel que P∩(−P)={0}P \cap (-P) = \{0\} (autrement dit, un cône convexe pointé et saillant), on sait (loc. cit.) que la relation y−x∈Py - x \in P est une relation d’ordre (qu’on note x⩽yx \leqslant y) compatible avec la structure d’espace vectoriel de E. Pour que la structure d’ordre ainsi définie sur E définisse une structure d’espace de Riesz, il faut et il suffit que:

1° P engendre E, c’est-à-dire que tout z∈Ez \in E soit de la forme y−xy - x, où xx et yy appartiennent à P; 2° P vérifie l’une des deux conditions suivantes: a) deux éléments quelconques de P admettent dans P une borne supérieure; b) deux éléments quelconques de P admettent dans P une borne inférieure (Alg., chap. VI, § 1, n° 8, prop. 8).

3. Espaces complètement réticulés

Définition 2

On dit qu’un espace de Riesz E est complètement réticulé si toute partie majorée non vide de E admet une borne supérieure dans E.

Il est immédiat que toute partie minorée non vide d’un espace complètement réticulé E admet une borne inférieure dans E.

Exemple 1

Si A est un ensemble quelconque, l’espace RA\mathbf{R}^A des fonctions numériques définies dans A est complètement réticulé, la borne supérieure dans RA\mathbf{R}^A d’une famille majorée étant son enveloppe supérieure (Top. gén., chap. IV, § 5, n° 5).

Exemple 2

Soit F un ensemble quelconque; l’espace B(F)\mathscr{B}(F) des fonctions numériques bornées dans F, muni de la structure d’ordre induite par celle de RF\mathbf{R}^F, est complètement réticulé. Par contre, si F est un espace topologique, l’espace C(F)\mathscr{C}(F) des fonctions numériques continues dans F (muni de la structure d’ordre induite par celle de RF\mathbf{R}^F) est un espace de Riesz qui en général n’est pas complètement réticulé (cf. exerc. 13). Considérons par exemple le cas où F=RF = \mathbf{R}; soient I l’intervalle ]0, 1[, φI\varphi_I la fonction caractéristique de I, et soit H l’ensemble des fonctions continues x(t)x(t) telles que x⩽φIx \leqslant \varphi_I; il est clair que H est majoré dans C(F)\mathscr{C}(F). La fonction φI\varphi_I est l’enveloppe supérieure des x∈Hx \in H, mais non leur borne supérieure dans C(F)C(F), puisque φ1\varphi_1 est semi-continue inférieurement et non continue. Montrons qu’en fait HH n’a pas de borne supérieure dans C(F)C(F); il suffit de prouver que, si uu est une fonction continue telle que u≥φ1u \geq \varphi_1, il existe une fonction continue v≠uv \neq u telle que u≥v≥φ1u \geq v \geq \varphi_1. Or, on a u(0)≥1u(0) \geq 1, donc il existe un nombre α>0\alpha > 0 tel que u(t)>0u(t) > 0 pour −α≤t≤0-\alpha \leq t \leq 0; si ww est une fonction continue nulle hors de l’intervalle ]−α,0[]-\alpha, 0[, et telle que 0<w(t)<u(t)0 < w(t) < u(t) dans cet intervalle, la fonction v=u−wv = u - w répond à la question.

Proposition 1

Pour qu’un espace vectoriel ordonné E soit complètement réticulé, il faut et il suffit que E soit un espace de Riesz, et vérifie l’une des deux conditions suivantes*:

a) tout ensemble non vide AA, formé d’éléments ≥0\geq 0 de EE, majoré et filtrant pour la relation ≤\leq, admet une borne supérieure dans EE;

b) tout ensemble non vide AA, formé d’éléments ≥0\geq 0 de EE et filtrant pour la relation ≥\geq, admet une borne inférieure dans EE.

Les conditions sont évidemment nécessaires. Inversement, supposons que EE soit un espace de Riesz satisfaisant à la condition a). Soit BB une partie majorée non vide de EE; l’ensemble CC des bornes supérieures des parties finies de EE est filtrant pour la relation ≤\leq; soit aa un de ses éléments, et CaC_a l’ensemble des x∈Cx \in C qui sont ≥a\geq a; si nous prouvons que CaC_a admet une borne supérieure, cette borne sera aussi la borne supérieure de BB. Or, Ca−aC_a - a est un ensemble d’éléments ≥0\geq 0, majoré et filtrant pour la relation ≤\leq; il a donc une borne supérieure bb, et par suite a+ba + b est la borne supérieure de CaC_a.

D’autre part, la condition b) entraîne a): en effet, si FF est un ensemble non vide d’éléments ≥0\geq 0 de EE, majoré et filtrant pour ≤\leq, et si cc est un majorant de FF, c−Fc - F est un ensemble d’éléments ≥0\geq 0, filtrant pour ≥\geq; s’il admet une borne inférieure mm, c−mc - m est la borne supérieure de FF.

Proposition 2

Soit E un espace de Riesz, muni d’une topologie séparée compatible avec sa structure d’espace vectoriel ordonné (Esp. vect. top., chap. II, 2e éd., § 2, n° 7). Si, pour tout ensemble H⊂EH \subset E majoré et filtrant pour la relation ≤\leq, le filtre des sections de HH est convergent, E est complètement réticulé*.

En effet, on sait que la limite du filtre des sections de HH est la borne supérieure de HH dans EE (Esp. vect. top., chap. II, 2e éd., § 2, n° 7, prop. 18).

4. Sous-espaces et espaces produits d’espaces complètement réticulés

Soient E un espace complètement réticulé, H un sous-espace vectoriel de E. La structure d’ordre induite sur H par celle de E est compatible avec la structure d’espace vectoriel de H, mais l’espace vectoriel ordonné H ainsi défini n’est pas nécessairement un espace complètement réticulé.

De façon précise, il peut se faire que H ne soit pas un espace de Riesz (exerc. 2), ou que H soit un espace de Riesz non complètement réticulé : ce dernier cas est celui du sous-espace C(R)\mathscr{C}(\mathbf{R}) de l’espace B(R)\mathscr{B}(\mathbf{R}) (n° 3, exemple 2).

En outre, lorsque H est un espace de Riesz (complètement réticulé ou non) il se peut que la borne supérieure dans H de deux éléments de H soit distincte de leur borne supérieure dans E (exerc. 3 b)). Enfin, il est possible que H soit complètement réticulé, que les bornes supérieures de toute partie finie de H soient les mêmes dans E et dans H, mais qu’il existe des parties infinies de H, majorées dans H, et dont les bornes supérieures dans E et dans H soient distinctes (exerc. 13 f)).

Soit (Ei)i∈I(E_i)_{i \in I} une famille quelconque d’espaces vectoriels ordonnés. Rappelons que, dans l’espace produit E=∏i∈IEiE = \prod_{i \in I} E_i, la relation d’ordre produit des relations d’ordre des espaces facteurs est la relation « quel que soit i∈I, xi≤yii \in I,\ x_i \leq y_i » (Ens., chap. III, § 1, n° 4). On vérifie aussitôt que cette relation est compatible avec la structure d’espace vectoriel de E ; E, muni de cette structure, est appelé l’espace produit des espaces ordonnés EiE_i.

Proposition 3

Soit (Ei)i∈I(E_i)_{i \in I} une famille d’espaces vectoriels ordonnés. Pour que l’espace produit E=∏i∈IEiE = \prod_{i \in I} E_i soit un espace de Riesz (resp. un espace complètement réticulé), il faut et il suffit que chacun des espaces EiE_i soit un espace de Riesz (resp. un espace complètement réticulé).

Bornons-nous à examiner le cas des espaces complètement réticulés. Supposons que tous les EiE_i soient complètement réticulés ; soient A une partie majorée non vide de E, a=(ai)a = (a_i) un majorant de A. Pour tout i∈Ii \in I, priA\mathrm{pr}_i A est majoré par aia_i, et admet donc une borne supérieure bib_i dans EiE_i ; il est clair que b=(bi)b = (b_i) est la borne supérieure de A dans E.

Réciproquement, supposons E complètement réticulé. Soit AκA_\kappa une partie majorée de EκE_\kappa, Aκ′A'_\kappa la partie de E formée des x=(xi)x = (x_i) tels que xκ∈Aκx_\kappa \in A_\kappa et xi=0x_i = 0 pour i≠κi \neq \kappa. Il est immédiat que Aκ′A'_\kappa est majorée dans E, donc admet une borne supérieure b=(bi)b = (b_i); d’après la définition de la relation d’ordre produit, on a nécessairement bi=0b_i = 0 pour i≠κi \neq \kappa, et bκb_\kappa est borne supérieure de AκA_\kappa, ce qui achève la démonstration.

Définition 3

Soient E un espace vectoriel ordonné, V et W deux sous-espaces vectoriels supplémentaires de E. On dit que E est somme directe ordonnée de V et W si l’application canonique (x,y)↦x+y(x, y) \mapsto x + y de l’espace vectoriel ordonné V×WV \times W sur l’espace vectoriel ordonné E est un isomorphisme.

Proposition 4

Pour qu’un espace vectoriel ordonné E soit somme directe ordonnée de deux sous-espaces vectoriels supplémentaires V, W, il faut et il suffit que les relations x∈V, y∈W, x+y≥0x \in V,\ y \in W,\ x + y \geq 0 entraînent x≥0x \geq 0 et y≥0y \geq 0.

En effet, comme x≥0x \geq 0 et y≥0y \geq 0 entraînent x+y≥0x + y \geq 0 dans E, la condition de l’énoncé exprime que (x,y)→x+y(x, y) \to x + y transforme l’ensemble des éléments ≥0\geq 0 de V×WV \times W en l’ensemble des éléments ≥0\geq 0 de E.

5. Bandes dans un espace complètement réticulé

Définition 4

Dans un espace complètement réticulé E, on dit qu’un sous-espace vectoriel B de E est une bande s’il satisfait aux conditions suivantes : 1) les relations x∈B, y∈Ex \in B,\ y \in E et ∣y∣≤∣x∣|y| \leq |x| entraînent y∈By \in B; 2) pour toute partie non vide X de B, majorée dans E, la borne supérieure sup X de X dans E appartient à B.

Exemple

Dans l’espace RA\mathbf{R}^A des fonctions numériques finies définies dans un ensemble A, l’ensemble des fonctions nulles en tous les points d’une partie M de A est une bande.

Remarque

Dans l’espace RA\mathbf{R}^A, le sous-espace B(A)\mathscr{B}(A) des fonctions numériques bornées dans A satisfait à la condition 1) de la déf. 4; en outre, pour toute partie X de B(A)\mathscr{B}(A) majorée dans B(A)\mathscr{B}(A), l’enveloppe supérieure de X appartient à B(A)\mathscr{B}(A). Mais, si A est infini, une partie de B(A)\mathscr{B}(A) peut être majorée dans RA\mathbf{R}^A sans être majorée dans B(A)\mathscr{B}(A), et par suite B(A)\mathscr{B}(A) n’est pas une bande dans RA\mathbf{R}^A.

Il résulte aussitôt de la déf. 4 que, si B est une bande dans E, pour toute partie non vide X de B, minorée dans E, inf X appartient à B. Toute bande B dans E, munie de la structure d’espace vectoriel ordonné induite par celle de E, est un espace complètement réticulé, et pour toute partie X⊂BX \subset B, majorée dans B, la borne supérieure de X dans B est identique à sa borne supérieure dans E.

Toute intersection d’une famille de bandes dans un espace complètement réticulé E est encore une bande. Pour toute partie M⊂EM \subset E, il existe une plus petite bande contenant M (puisque E est lui-même une bande); on dira que cette bande est la bande engendrée par M.

Les propriétés des bandes dans un espace complètement réticulé reposent sur la proposition suivante:

Proposition 5

Soient E un espace complètement réticulé, A une partie non vide de E formée d’éléments ⩾0\geqslant 0, telle que : 1) A+A⊂AA + A \subset A; 2) les relations x∈A, 0⩽y⩽xx \in A,\ 0 \leqslant y \leqslant x entraînent y∈Ay \in A. Soit M l’ensemble des bornes supérieures dans E des parties de A majorées dans E. Dans ces conditions, tout élément x⩾0x \geqslant 0 de E peut s’écrire sous la forme y+zy + z, où y∈My \in M est la borne supérieure des éléments v∈Av \in A tels que v⩽xv \leqslant x, et où z est un élément ⩾0\geqslant 0 étranger à tous les éléments de M.

En effet, on a y⩽xy \leqslant x. Tout revient à montrer que z=x−yz = x - y est étranger à tout élément t∈At \in A (n° 1), ou encore que u=inf⁡(z,t)u = \inf (z, t) est nul. Par hypothèse, on a u∈Au \in A et u⩽x−yu \leqslant x - y, donc u+y⩽xu + y \leqslant x; pour tout v∈Av \in A tel que v⩽xv \leqslant x, on a par définition v⩽yv \leqslant y, donc u+v⩽u+y⩽xu + v \leqslant u + y \leqslant x; comme u+v∈Au + v \in A par hypothèse, on a aussi u+v⩽yu + v \leqslant y par définition de y; enfin, comme u+yu + y est la borne supérieure dans E des éléments u+vu + v tels que v∈Av \in A et v⩽xv \leqslant x, on a u+y⩽yu + y \leqslant y, d’où u⩽0u \leqslant 0, ce qui achève la démonstration.

Théorème 1 (F. Riesz)

Soit A une partie d’un espace complètement réticulé E. L’ensemble A' des éléments étrangers à tous les éléments de A est une bande; la bande A'' des éléments étrangers à tous les éléments de A' est identique à la bande engendrée par A, et E est somme directe ordonnée des bandes A' et A''.

Les propriétés des éléments étrangers, rappelées au n° 1, et la définition d’une bande, montrent aussitôt que A' est une bande, donc aussi A''. D’après la prop. 5 et la définition d’une bande, tout élément x⩾0x \geqslant 0 de E peut s’écrire x=y+zx = y + z, où y∈A′y \in A' et z∈A′′z \in A'', yy et zz étant ⩾0\geqslant 0; comme tout élément de E est différence de deux éléments ⩾0\geqslant 0, on a E=A′+A′′E = A' + A''; d’autre part, 0 étant le seul élément étranger à lui-même, on a A′∩A′′={0}A' \cap A'' = \{0\}, ce qui prouve que E est somme directe de A' et A''; enfin, comme les composants dans A' et A'' d’un élément ⩾0\geqslant 0 de E sont ⩾0\geqslant 0, E est somme directe ordonnée de A' et A'' (n° 4, prop. 4).

Reste à montrer que A′′A'' est identique à la bande B engendrée par A. Or, E est somme directe de B et de la bande B' formée des éléments étrangers à tous les éléments de B ; comme A⊂BA \subset B, on a B′⊂A′B' \subset A'; mais d’autre part B⊂A′′B \subset A'', et E est aussi somme directe de A′A' et A′′A''; on a donc nécessairement B=A′′B = A'', B′=A′B' = A'.

Le th. 1 et la prop. 5 permettent de donner une autre définition de la bande engendrée par un ensemble d’éléments de E :

Proposition 6

Soient E un espace complètement réticulé, M une partie de E, B la bande engendrée par M. Soit M1M_1 l’ensemble des éléments ⩾0\geqslant 0 de E dont chacun est majoré par un élément de la forme ∑i∣xi∣\sum_i |x_i|, où xi∈Mx_i \in M; soit M2M_2 l’ensemble des bornes supérieures des parties majorées de M1M_1; l’ensemble M2M_2 est identique à l’ensemble des éléments ⩾0\geqslant 0 de B.

On a évidemment M2⊂BM_2 \subset B par définition d’une bande; d’autre part, si B’ est la bande des éléments étrangers à tous les éléments de M1M_1, le th. 1 montre que E est somme directe ordonnée de B et B’. Mais la prop. 5 prouve que tout élément ⩾0\geqslant 0 de E est somme d’un élément de M2M_2 et d’un élément de B’, d’où la proposition.

Corollaire

Soit a un élément d’un espace complètement réticulé E. Soient BaB_a la bande engendrée par a, Ba′B'_a la bande des éléments étrangers à a. Pour tout élément x⩾0x \geqslant 0 de E, le composant de x dans BaB_a (pour la décomposition de E en somme directe ordonnée de BaB_a et Ba′B'_a) est égal à sup⁡n∈N(inf⁡(n∣a∣,x))\sup_{n \in \mathbf{N}} (\inf (n|a|, x)).

Cela résulte de la prop. 6 appliquée à M={a}M = \{a\}, et de la prop. 4.

On notera que les bandes engendrées par a et ∣a∣|a| sont identiques. Si a et b sont deux éléments étrangers de E, A et B les bandes engendrées par a et b respectivement, tout élément de A est étranger à tout élément de B; en effet, b appartient à la bande A’ des éléments étrangers à a, d’où B⊂A′B \subset A'; et d’après le th. 1, tout élément de A est étranger à tout élément de A’.

Exercices

See the exercises for § 1.

Transcribed from the printed volume. Not translated.