§ 1. Mesures sur un espace localement compact
1. Fonctions continues à support compact
Définition 1
Soient X un espace topologique, E un espace vectoriel sur R, ou l’espace . On appelle support d’une application f de X dans E et l’on note Supp (f) le plus petit ensemble fermé S dans X tel que dans (en d’autres termes, S est l’adhérence dans X de l’ensemble des tels que ).
Soient X un espace localement compact, E un espace vectoriel topologique sur R ou sur C ; rappelons que l’on note l’espace vectoriel des applications continues de X dans E ; lorsque ou on supprimera la mention de E dans cette notation s’il n’en résulte pas de confusion. Nous noterons le sous-espace de formé des applications continues à support compact ; pour toute partie A de X, nous noterons (resp. ) le sous-espace de (resp. ) formé des applications f telles que . Si ou , on écrit (resp. ) au lieu de ou (resp. ou ) si aucune confusion n’en résulte ; on désigne par le cône convexe pointé formé des fonctions de .
Pour toute partie compacte K de X, l’espace s’identifie à un sous-espace de l’espace de fonctions continues (savoir le sous-espace des applications continues de K dans E nulles dans la frontière de K). Lorsqu’on munit de la topologie de la convergence uniforme dans K, est un sous-espace fermé de . En particulier, lorsque E est un espace de Fréchet (resp. un espace de Banach), il en est de même de , car si la topologie de est définie par les semi-normes (resp. la norme ), la topologie de est définie par les semi-normes (resp. la norme , notée ).
L’espace est réunion de la famille filtrante croissante des sous-espaces , où parcourt l’ensemble des parties compactes de ; en outre, si sont deux parties compactes de , l’injection canonique est continue pour les topologies définies ci-dessus. Si est localement convexe, on peut donc définir sur la topologie limite inductive des topologies localement convexes des (Esp. vect. top., chap. II, 2e éd., § 4, n° 4); sauf mention expresse du contraire, c’est toujours de cette topologie qu’il s’agira lorsque nous considérerons comme un espace vectoriel topologique.
Proposition 1
Soient un espace localement compact, un espace localement convexe séparé.
(i) L’espace localement convexe est séparé. Pour toute partie compacte de , la topologie induite par celle de sur est la topologie de la convergence uniforme dans , et chacun des sous-espaces est fermé dans .
(ii) Si est produit d’un nombre fini d’espaces localement convexes (), l’application est un isomorphisme de l’espace sur l’espace produit .
(iii) Si est somme d’une famille d’espaces localement compacts , l’application est un isomorphisme de l’espace sur l’espace somme directe topologique de la famille .
(i) Notons que, sur , la topologie de la convergence uniforme dans est compatible avec la structure d’espace vectoriel de , car pour toute , de support (compact) , l’ensemble est compact, donc borné dans (Esp. vect. top., chap. III, § 3, n° 1, prop. 1). Comme cette topologie est localement convexe et induit sur chacun des la topologie de la convergence uniforme dans , il en est de même de la topologie limite inductive sur (Esp. vect. top., chap. II, 2e éd., § 4, n° 4, Remarque); en outre est plus fine que et est séparée, donc est séparée. Enfin, supposons qu’une fonction soit adhérente à ; par définition, il existe une partie compacte de telle que . D’après ce qui précède, est adhérent à dans l’espace , donc appartient à .
(ii) Le critère de continuité dans une limite inductive (Esp. vect. top., chap. II, 2e éd., § 4, n° 4, prop. 5) montre aussitôt que l’application est continue et qu’il en est de même de l’application réciproque (pour cette dernière, il suffit de remarquer que si, pour toute fonction , on désigne par l’application de dans telle que , pour , chacune des applications est continue).
(iii) Toute partie compacte de ne rencontre que les d’une sous-famille finie de , et il est immédiat que si l’on pose pour , l’application est un isomorphisme de sur . Inversement, pour toute fonction , soit l’application de dans telle que et pour ; il est immédiat que l’application de dans est continue. L’assertion (iii) résulte de ces remarques et du critère de continuité dans les limites inductives (Esp. vect. top., chap. II, 2e éd., § 4, n° 4, prop. 5).
Proposition 2
Soient un espace localement compact, un espace localement convexe séparé. (i) Si est un espace de Fréchet, l’espace est tonnelé. (ii) Si est paracompact, alors, pour tout ensemble borné de , il existe une partie compacte de telle que .
Supposons que soit un espace de Fréchet. Pour toute partie compacte de , est alors un espace de Fréchet, donc tonnelé, et l’on sait qu’une limite inductive d’espaces tonnelés est tonnelée (Esp. vect. top., chap. III, § 1, n° 2, cor. 2 de la prop. 2), d’où (i).
Si est paracompact, on sait (Top. gén., chap. I, 3e éd., § 9, n° 10, th. 5) que est somme d’une famille d’espaces localement compacts dénombrables à l’infini; donc (prop. 1, (iii)), est somme directe topologique de la famille de sous-espaces (). En vertu de la caractérisation des ensembles bornés dans une somme directe topologique (Esp. vect. top., chap. III, 2e éd.), tout ensemble borné dans est contenu dans la somme d’un nombre fini de sous-espaces , et il suffira de prouver que tout ensemble borné dans est contenu dans un sous-espace , où est compact dans . On est ainsi ramené au cas où est dénombrable à l’infini, autrement dit réunion d’une suite d’ouverts relativement compacts tels que (Top. gén., chap. I, 3e éd., § 9, no 9, prop. 15). Alors est limite inductive stricte de la suite d’espaces , d’où l’assertion (ii) (Esp. vect. top., chap. III, § 2, no 4, prop. 6).
Nous dirons qu’une partie de est strictement compacte si elle est compacte, et s’il existe une partie compacte de telle que . Il résulte aussitôt de la prop. 2 que si est un espace localement compact paracompact et si est séparé, tout ensemble compact dans est strictement compact. On peut donner des exemples d’espaces localement compacts (non paracompacts) tels qu’il existe dans des ensembles compacts mais non strictement compacts (exerc. 3 et 4).
En vertu du th. d’Ascoli (Top. gén., chap. X, 2e éd., § 2, no 5, cor. 3 du th. 2), rappelons qu’une partie strictement compacte de , contenue dans , est caractérisée par les conditions suivantes : 1° elle est fermée ; 2° elle est équicontinue ; 3° pour tout , l’ensemble est relativement compact dans .
Corollaire
Soient un espace localement compact et paracompact ; si est un espace localement convexe quasi-complet, l’espace est quasi-complet.
En effet, il suffit, en vertu de la prop. 2, (ii), de remarquer que pour toute partie compacte de , est un sous-espace fermé de , qui est quasi-complet, toute partie bornée de étant formée de fonctions prenant leurs valeurs dans une même partie bornée de .
2. Propriétés d’approximation
Lemme 1
Soient un espace localement compact, une partie compacte de , un recouvrement fini de par des ensembles ouverts dans X. Alors il existe n applications continues de X dans , telles que le support de soit contenu dans pour , et que l’on ait pour tout , et pour tout .
En effet, soit l’espace compact obtenu en adjoignant à X un point à l’infini (Top. gén., chap. I, 3e éd., § 9, n° 8, th. 4); les ensembles et () forment un recouvrement ouvert de . Soit une partition continue de l’unité subordonnée à ce recouvrement de (Top. gén., chap. IX, 2e éd., § 4, n° 3, prop. 3); les fonctions d’indice répondent aux conditions du lemme.
Lemme 2
Soient X un espace localement compact, K une partie compacte de X, E un espace localement convexe, q une semi-norme continue sur E, un ensemble équicontinu d’applications de X dans E, de supports contenus dans K. Alors, pour tout , il existe une partition continue de l’unité sur X, possédant les propriétés suivantes : (i) Pour , on a . (ii) Si est un point quelconque de pour , on a, pour toute fonction et pour tout :
Soit un espace localement compact; pour tout espace de Banach (réel ou complexe), nous désignerons par l’espace vectoriel des applications continues et bornées de dans ; on sait que la topologie de la convergence uniforme dans est compatible avec la structure d’espace vectoriel (réel, resp. complexe) de , et est définie par la norme
Proposition 3
Soient un espace localement compact, l’espace compact obtenu par adjonction à d’un point à l’infini (Top. gén., chap. I, 3e éd., § 9, n° 8, th. 4), un espace de Banach. L’adhérence de dans l’espace normé est l’espace vectoriel des fonctions continues dans , à valeurs dans et tendant vers 0 au point .
Soit en effet une fonction adhérente à ; pour tout il existe une fonction , telle que ||f(x) - g(x)|| \leq \varepsilon pour tout x \in X ; si K est le support de g, on a donc ||f(x)|| \leq \varepsilon pour tout x \in C K, donc f(x) tend vers 0 lorsque x tend vers \omega. Inversement, si f possède cette propriété, pour tout \varepsilon > 0 il existe un ensemble compact K \subset X tel que ||f(x)|| \leq \varepsilon pour tout x \in C K. En vertu du lemme 1, il existe une application continue h de X dans [0, 1], à support compact, égale à 1 dans K ; on a donc ||f(x)h(x)|| \leq \varepsilon dans C K et f(x) = f(x)h(x) dans K ; comme fh est à support compact et que ||f(x) - f(x)h(x)|| \leq 2\varepsilon pour tout x \in X, la proposition est démontrée.
Nous noterons \mathscr{C}^0(X ; E) le sous-espace de \mathscr{C}^b(X ; E) formé des fonctions tendant vers 0 au point à l’infini \omega ; c’est donc le complété de l’espace normé \mathscr{K}(X ; E).
Proposition 4
Soient X un espace localement compact, E un espace localement convexe ; alors l’espace \mathscr{K}(X ; E) est partout dense dans \mathscr{C}(X ; E) pour la topologie de la convergence compacte.
En effet, pour tout ensemble compact K \subset X, il existe une fonction h \in \mathscr{K}(X ; \mathbf{R}) égale à 1 dans K, en vertu du lemme 1 ; pour toute fonction f \in \mathscr{C}(X ; E), la fonction hf, qui appartient à \mathscr{K}(X ; E), est égale à f dans K, d’où notre assertion.
Proposition 5
Soient X un espace localement compact, E un espace localement convexe réel (resp. complexe). Pour toute partie compacte K de X, l’espace vectoriel \mathscr{K}(X, K ; \mathbf{R}) \otimes_{\mathbf{R}} E (resp. \mathscr{K}(X, K ; \mathbf{C}) \otimes_{\mathbf{C}} E) (identifié à un ensemble d’applications de X dans E, cf. Alg., chap. II, 3e éd., § 7, n° 7, cor. de la prop. 15) est dense dans \mathscr{K}(X, K ; E) ; l’espace vectoriel \mathscr{K}(X ; \mathbf{R}) \otimes_{\mathbf{R}} E (resp. \mathscr{K}(X ; \mathbf{C}) \otimes_{\mathbf{C}} E) est dense dans \mathscr{K}(X ; E).
La seconde assertion étant conséquence évidente de la première, il suffit de prouver celle-ci. Or, appliquons le lemme 2 en prenant \Phi réduit à un élément f de \mathscr{K}(X, K ; E) ; on a alors, pour tout x \in X
où les \varphi_j appartiennent à \mathscr{K}(X, K ; \mathbf{R}) ; comme l’application est canoniquement identifiée à l’élément
3. Définition d’une mesure
Définition 2
On apelle mesure (ou mesure complexe) sur un espace localement compact X, toute forme linéaire continue sur .
Si est une mesure sur un espace localement compact X, la valeur de cette mesure pour une fonction s’appelle l’intégrale de par rapport à ; outre les notations générales et , on emploie aussi, pour la désigner, les notations et ; pour l’emploi de la lettre x, voir Ens., chap. I, § 1, n° 1.
En vertu du critère de continuité dans les limites inductives (Esp. vect. top., chap. II, 2e éd., § 4, n° 4, prop. 5), dire que est une mesure sur X signifie encore que est une forme linéaire sur satisfaisant à la condition suivante: pour toute partie compacte K de X, il existe un nombre telle que, pour toute fonction dont le support est contenu dans K, on ait (4)
Proposition 6
Soient X un espace localement compact; (K_\alpha) une famille de parties compactes de X dont les intérieurs forment un recouvrement de X. Pour qu’une forme linéaire sur soit une mesure sur X, il faut et il suffit que, pour tout , il existe un nombre tel que l’on ait (5)
La condition étant évidemment nécessaire, il suffit de prouver que (5) entraîne (4) pour toute partie compacte K de X. Or K est recouvert par un nombre fini d’ensembles ouverts (1 ); appliquant à K et aux le lemme 1 du n° 2, il existe des fonctions continues dans X, telles que ,
pour tout et pour . Pour toute fonction , on peut donc écrire , et on a
Nous désignerons par , ou simplement si aucune confusion n’en résulte, l’espace vectoriel des mesures sur , autrement dit le dual de . On sait que pour tout ensemble de parties bornées de , on a défini sur la , qui est localement convexe (Esp. vect. top., chap. IV, § 2, n° 3). Nous désignerons l’espace vectoriel topologique obtenu en munissant de la par , ou .
Proposition 7
Pour tout ensemble de parties bornées de qui est un recouvrement de , l’espace est séparé et quasi-complet.
Cela résulte de ce que est tonnelé (Esp. vect. top., chap. III, § 3, n° 7, cor. 2 du th. 4).
Exemples de mesures. — I. Mesures atomiques. Soient un espace localement compact, un point de ; l’application de dans vérifie évidemment la condition (4) avec pour toute partie compacte de contenant , donc est une mesure sur , qu’on désigne par ; on dit que c’est la mesure de Dirac au point , ou encore la mesure définie par la masse unité placée au point .
Plus généralement, soit une application de dans , telle que, pour toute partie compacte de , on ait . Alors, pour toute fonction , la somme
On dit qu’une mesure sur est atomique s’il existe une application de dans telle que pour toute partie compacte de , et telle que soit égale à la mesure définie comme ci-dessus. Si est l’ensemble des tels que , la condition imposée à entraîne que pour toute partie compacte de , est dénombrable. On dit aussi que est définie par les masses placées aux points . Si l’on suppose que est fini pour tout ensemble compact , on a évidemment ; il revient au même de dire que est un sous-espace fermé et discret de , car tout point de possède alors un voisinage compact ne contenant qu’un nombre fini de points de , et inversement, s’il en est ainsi, toute partie compacte de peut être recouverte par un nombre fini de tels voisinages. Lorsque est fermé et discret, toute mesure atomique définie par une fonction telle que dans est appelée mesure discrète sur (cf. § 2, n° 5).
II. Mesure de Lebesgue. Pour toute fonction , il existe un intervalle compact de en dehors duquel est nulle. L’intégrale
Pour tout intervalle (borné ou non) de , on appelle de même mesure de Lebesgue sur la mesure , forme linéaire sur (l’intégrale ayant un sens puisqu’il existe un intervalle compact contenu dans en dehors duquel est nulle).
III. Soit une application continue d’un intervalle compact dans , admettant une dérivée continue dans . Soit , qui est un sous-espace compact de ; l’application
Remarque
La donnée d’une mesure sur un espace localement compact définit sur (avec la topologie de ) une structure . Soient un second ensemble, une application bijective de sur ; conformément aux définitions générales (Ens. R, § 9), la structure obtenue en transportant à la structure de au moyen de , se définit de la façon suivante. On transporte par la topologie de à ; les fonctions de sont alors les fonctions telles que appartienne à , et la mesure sur est définie par .
En particulier, un automorphisme de la structure est un homéomorphisme de sur lui-même tel que l’on ait
pour toute fonction ; on dit encore alors que la mesure est invariante par l’homéomorphisme .
Exemple
La mesure de Lebesgue sur est invariante par toute translation du groupe additif . En effet, pour toute fonction et tout nombre réel , on a, par la formule du changement de variables (Fonct. var. réelle, chap. II, § 2, n° 1, formule (1))
Pour une généralisation, voir chap. VII.
4. Produit d’une mesure par une fonction continue
Soient un espace localement compact, une application continue de dans . Il est clair que est une application linéaire de dans lui-même; montrons que cette application est continue. En effet, pour toute partie compacte de , et toute fonction , on a ; en outre, si , on a , d’où notre assertion (Esp. vect. top., chap. II, 2e éd., § 4, n° 4, prop. 5). La transposée de cette application linéaire continue (Esp. vect. top., chap. II, 2e éd., § 6, n° 4) est donc une application linéaire de dans lui-même, que l’on note (ou si cela n’entraîne pas confusion). Si , on a donc, pour toute fonction ,
(6)
ou encore
(ce que l’on abrège sous la forme ). On dit que est le produit de la mesure par la fonction , ou encore la mesure de densité par rapport à (cf. chap. V, § 5). Si sont deux applications continues de dans , deux mesures sur , on a
On a en outre (1 désignant ici la fonction constante égale à 1 dans ); muni de la loi de composition externe et de sa structure additive, l’ensemble est donc un module sur l’anneau .
5. Mesures réelles. Mesures positives
Soit un espace localement compact. L’espace vectoriel réel est un sous-espace de l’espace vectoriel réel sous-jacent à l’espace vectoriel complexe ; en outre, l’application est un isomorphisme de l’espace vectoriel topologique produit sur l’espace vectoriel topologique réel (n° 1, prop. 1).
Pour toute mesure (complexe) , la restriction de à est une application -linéaire continue de dans ; cette restriction détermine d’ailleurs , car si avec dans , on a . Réciproquement, soit une application -linéaire continue de dans ; il est clair que l’application
est une mesure (complexe) sur . On peut donc identifier toute mesure sur à sa restriction à .
Soit une mesure sur . On appelle mesure conjuguée de la mesure définie par pour toute fonction ; il est clair en effet que est une forme -linéaire et qu’elle est continue dans ; on a évidemment , et pour deux mesures et deux scalaires dans ,
Plus généralement, pour toute fonction et toute mesure sur , on a
(7)
comme il résulte aussitôt de la définition (n° 4).
On dit qu’une mesure sur est réelle si ; d’après ce qui précède, il revient au même de dire que pour toute fonction , est un nombre réel. Si l’on identifie une mesure réelle à sa restriction à , on peut donc dire que l’ensemble des mesures réelles sur est le dual de l’espace localement convexe réel ; c’est un espace vectoriel réel que l’on note (ou parfois lorsque cela ne crée pas de confusion). La mesure de Lebesgue sur est une mesure réelle, ainsi que la mesure de Dirac pour tout point . Si et si est une mesure réelle, il en est de même de en vertu de (7).
Soit une mesure (complexe) sur . En vertu de la définition précédente, les mesures et sont réelles; on les appelle respectivement partie réelle et partie imaginaire de et on les note respectivement et ; ces mesures sont encore caractérisées par le fait que, pour toute fonction , on a
On a évidemment
L’espace des fonctions numériques continues dans et à support compact est évidemment un espace de Riesz pour la relation d’ordre . Nous dirons qu’une mesure réelle sur est positive si, pour toute fonction appartenant à , on a ; c’est donc une forme linéaire positive sur l’espace de Riesz (chap. II, § 2, n° 1, déf. 1). Inversement:
Théorème 1
Toute forme linéaire positive sur l’espace de Riesz est une mesure réelle (positive) sur .
En effet, soit une forme linéaire positive sur , et soit une partie compacte de . Il existe une application continue de dans , à support compact, telle que dans (n° 2, lemme 1). Pour toute fonction , on a donc , et par suite , ce qui démontre le théorème.
On désigne par le cône pointé des mesures positives sur (ou ce qui revient au même, le cône des formes linéaires positives sur l’espace de Riesz ).
Théorème 2
Toute mesure réelle sur un espace localement compact est différence de deux mesures positives.
En vertu du th. 1 et du chap. II, § 2, n° 2, th. 1, tout revient à prouver qu’une mesure réelle sur est une forme linéaire relativement bornée sur l’espace de Riesz . Or, soit une fonction continue dans , à support compact ; la relation dans entraîne que et que le support de est contenu dans . Par hypothèse, il existe un nombre tel que l’on ait pour toute fonction ; on a donc , ce qui prouve le théorème.
L’espace des mesures réelles sur est donc identique à l’espace des formes linéaires relativement bornées sur l’espace de Riesz ; rappelons que dans , la relation d’ordre signifie que est une mesure positive, ou encore que, pour toute fonction , on a .
Théorème 3
L’espace des mesures réelles sur un espace localement compact est complètement réticulé.
Cela résulte du chap. II, § 2, n° 2, th. 1.
Conformément aux notations du chap. II, § 2, on posera, pour toute mesure réelle sur ,
on a , et . En outre, pour toute fonction , on a
et
d’où en particulier, pour toute fonction
Cette inégalité est encore vraie si ; en effet, en multipliant par un nombre complexe de valeur absolue 1 (ce qui ne modifie pas les deux membres), on peut supposer que . Alors .
6. Valeur absolue d’une mesure complexe
Soit une mesure complexe sur un espace localement compact ; pour toute fonction , le nombre réel positif
est fini, car la relation entraîne et , donc notre assertion résulte de la formule (4) du n° 3. Montrons que se prolonge d’une seule manière en une mesure positive sur ; compte tenu du n° 5, th. 1, et du chap. II, § 2, n° 1, prop. 3, il suffira de montrer que si sont deux fonctions de , on a . Or, si et étant deux fonctions de , on a quel que soit le nombre complexe de valeur absolue 1, donc
Mais on peut supposer choisi de sorte que
comme est arbitrairement voisin de () cela prouve que . Considérons d’autre part une fonction telle que . La fonction égale à aux points où , à 0 ailleurs (), est continue dans , car () est continue en tout point où et on a pour tout , ce qui prouve la continuité de aux points où (), puisqu’en ces points on a aussi . Il est clair que () et , donc ; comme est arbitrairement voisin de , on a , ce qui achève de prouver notre assertion.
Lorsque est une mesure réelle, il résulte de la formule (9) que l’on a ; mais d’autre part, en vertu de la fin du n° 5, on a, pour et , , donc par définition , autrement dit .
On désigne encore la mesure positive par pour une mesure complexe quelconque , et on dit que est la valeur absolue de . La définition de s’écrit donc
(12)
Il est clair que pour tout scalaire et toute mesure sur X, on a (14)
D’autre part, si et sont deux mesures sur X, une fonction de , une fonction de telle que , on a
Proposition 8
Si est une mesure sur X, on a, pour toute fonction , (18)
En effet, si et si est tel que , on a, en vertu de (13), , ce qui prouve (18).
7. Définition d’une mesure par prolongement
Soit X un espace localement compact; si V est un sous-espace vectoriel dense dans , il est clair que deux mesures sur X qui coïncident dans V sont égales, et que toute forme linéaire sur V continue pour la topologie induite par celle de se prolonge (d’une seule manière) en une mesure sur X. Un critère plus maniable pour les mesures positives est le suivant:
Proposition 9
Soit V un sous-espace vectoriel de possédant la propriété suivante: (P) Pour toute partie compacte K de X, il existe une fonction telle que et que pour tout . Dans ces conditions, toute forme linéaire positive sur V pour l’ordre induit par celui de (chap. II, § 2, n° 1, déf. 1) se prolonge en une mesure positive sur X (qui est unique lorsque V est dense dans ).
Pour toute fonction , de support K, il existe une fonction telle que : il y a en effet une fonction dans V telle que pour tout ; si l’on pose , on a donc , et la fonction répond à la question. Il suffit par suite d’appliquer le th. 1 du n° 5 et la prop. 1 d’Esp. vect. top., chap. II, 2e éd., § 3, n° 1.
8. Mesures bornées
Soit X un espace localement compact. Comme la topologie induite sur par celle de est moins fine que la topologie limite inductive sur , une mesure sur X n’est pas nécessairement continue pour la topologie de la convergence uniforme dans X.
Définition 3
On dit qu’une mesure sur un espace localement compact X est bornée si elle est continue dans pour la topologie de la convergence uniforme.
Il revient au même de dire qu’il existe un nombre fini M tel que pour toute fonction , on ait (19) (où est définie par la formule (3) du n° 2).
Dire que est une mesure bornée signifie donc que appartient au dual de l’espace normé par ; nous désignerons ce dual par (ou simplement si cela n’entraîne pas de confusion). On sait que est muni d’une norme, étant le plus petit des nombres pour lesquels l’inégalité (19) a lieu pour toute fonction , ou encore
La définition de par la formule (20) s’étend à toute mesure sur et on dit encore, par abus de langage, que est la norme de ; pour que soit bornée, il faut et il suffit que soit fini.
Si est compact, toute mesure sur est bornée.
Exemple 1
La mesure définie par la masse unité en un point est bornée, et on a .
Exemple 2
La mesure de Lebesgue sur n’est pas bornée : en effet, pour tout entier , il existe une fonction , à valeurs dans et égale à 1 dans l’intervalle (n° 2, lemme 1); on a donc et
Exemple 3
Sur la droite numérique , l’application
Comme les relations et sont équivalentes, il résulte de (20) que pour toute mesure sur , on a
Proposition 10
Pour toute mesure sur , on a*
En effet, compte tenu de la formule (12) qui définit la valeur absolue d’une mesure, le second membre de (22) s’écrit
Corollaire 1
Pour toute mesure sur , les normes de et de sont égales ; pour que soit bornée, il faut et il suffit que le soit.
Corollaire 2
Pour toute mesure sur un espace compact , on a
Cette formule sera généralisée au chap. IV, § 4, n° 7.
Sur un espace compact , pour toute mesure (complexe) sur , le nombre complexe est appelé la masse totale de . Lorsque est positive, sa masse totale est donc égale à sa norme. Lorsque est une mesure positive sur un espace compact , de masse totale égale à 1, on dit encore que sa valeur pour une fonction continue est la moyenne de par rapport à la mesure .
Corollaire 3
Pour toute mesure réelle sur un espace localement compact , on a
Il suffit d’utiliser la formule (22) et l’expression (9) de lorsque est une mesure réelle et .
L’ensemble des mesures réelles bornées est donc le dual de l’espace normé ; on le note , ou s’il n’en résulte pas de confusion. L’injection canonique
est une isométrie en vertu de (24).
Proposition 11
Si et sont deux mesures positives sur , on a* .
En effet, les fonctions telles que forment un ensemble filtrant S pour la relation . Pour une mesure positive sur , il résulte donc de (22) et du th. de la limite monotone, que l’on a ; la conclusion de la proposition en résulte aussitôt.
Corollaire 1
Si et sont deux mesures positives sur telles que , on a ; en particulier, si est bornée, l’est aussi. En effet, on a .
Corollaire 2
Pour toute mesure réelle sur , on a
Proposition 12
Si est une mesure bornée sur et une application continue et bornée de dans , la mesure est bornée et l’on a . En effet, pour toute fonction , on a
9. Topologie vague sur l’espace des mesures
Soit un espace localement compact. Sur l’espace , on peut considérer la topologie de la convergence simple dans , que nous appellerons topologie vague sur . Comme , la topologie vague sur est définie par les semi-normes , où est une suite finie quelconque de fonctions de (ou de ). Dire qu’un filtre sur converge vaguement vers une mesure signifie que, pour toute fonction , on a . Pour toute fonction , l’application est une forme linéaire vaguement continue dans l’espace .
Proposition 13
Soient un espace localement compact, et, pour tout , soit la mesure de Dirac au point . L’application est un homéomorphisme de sur un sous-espace de l’espace des mesures sur , muni de la topologie vague. En outre, si désigne l’espace compact obtenu en adjoignant à un point à l’infini , tend vers 0 lorsque tend vers .
Pour toute fonction , on a ; comme est continue, cela prouve que l’application est continue. Si sont deux points distincts de , il existe une fonction telle que (n° 2, lemme 1), ce qui prouve que ; donc l’application est injective. En outre, pour toute fonction , tend vers 0 par définition lorsque tend vers , donc se prolonge par continuité à en prenant la valeur 0 au point . Cette application prolongée est encore injective, puisque pour tout . C’est donc un homéomorphisme de l’espace compact sur un sous-espace de , puisque est séparé pour la topologie vague ( gén., chap. I, 3 éd., § 9, n° 4, cor. 2 du th. 2).
Proposition 14
Dans l’espace des mesures sur un espace localement compact , le cône des mesures positives est complet pour la structure uniforme déduite de la topologie vague (et par suite vaguement fermé dans ).
En effet, considérons un filtre de Cauchy pour la structure uniforme vague sur ; par définition, existe pour toute fonction , et en vertu du principe de prolongement des inégalités, on a pour toute fonction ; est par suite une mesure positive sur (n° 5, th. 1).
On notera que l’espace (ou ) lui-même n’est pas nécessairement complet pour la structure uniforme vague (Esp. vect. top., chap. IV, § 1, exerc. 11).
Corollaire
Si et sont deux parties vaguement fermées de , est vaguement fermé dans (donc aussi dans ).
C’est en effet une propriété générale des cônes saillants faiblement complets dans les espaces localement convexes (Esp. vect. top., chap. II, 2 éd., § 6, n° 8, cor. 2 de la prop. 11).
Proposition 15
Soit une partie de . Les propriétés suivantes sont équivalentes*: a) est vaguement bornée. b) est vaguement relativement compacte.
c) est équicontinue.
d) *Pour toute partie compacte de , il existe un nombre tel que, pour toute et toute fonction , on ait .
Comme est un espace tonnelé (n° 1, prop. 2), l’équivalence des propriétés a), b) et c) résulte d’*Esp. vect. top.*, chap. IV, § 2, n° 2, th. 1.
Il est clair que d) entraîne a). Enfin, si est équicontinue, l’ensemble des restrictions des mesures à est aussi équicontinu, d’où la condition d), puisque est un espace normé.
\* Nous verrons au chap. IV, § 4, n° 6, que les conditions de la prop. 15 équivalent encore au fait que pour toute partie compacte de , il existe une constante telle que pour toute mesure .*
Corollaire 1
Soit une mesure positive sur ; l’ensemble des mesures telles que est vaguement compact.
Corollaire 2
L’ensemble des mesures telles que ( nombre fini quelconque) est vaguement compact.
Corollaire 3
Si est compact, l’ensemble des mesures positives sur telles que est vaguement compact.
En effet, c’est l’intersection de l’ensemble vaguement compact (cor. 2) des mesures telles que , et des ensembles vaguement fermés définis respectivement par les relations et (n° 8, cor. 2 de la prop. 10).
Corollaire 4
Dans l’espace , l’application est semi-continue inférieurement pour la topologie vague.
C’est une conséquence immédiate du cor. 2.
On notera que l’application de dans lui-même n’est pas nécessairement continue pour la topologie vague (exerc. 4).
Proposition 16
Soient une partie compacte de , une partie vaguement bornée de ; alors la forme bilinéaire est continue dans lorsqu’on munit de la topologie de la convergence uniforme et de la topologie vague.
En effet, il existe un nombre tel que, pour toute fonction et toute mesure , on ait
10. Convergence compacte dans
Rappelons que la topologie de la convergence compacte sur est la topologie de la convergence uniforme dans les parties compactes de . Nous appellerons topologie de la convergence strictement compacte sur la topologie de la convergence uniforme dans les parties strictement compactes (n° 1) de .
Proposition 17
Sur l’espace , on considère les topologies suivantes ; : la topologie de la convergence simple dans un ensemble total dans ; : la topologie vague; : la topologie de la convergence strictement compacte; : la topologie de la convergence compacte. Chacune de ces topologies est moins fine que la suivante. En outre: (i) Les parties bornées sont les mêmes pour et . (ii) Si est une partie vaguement bornée de , les topologies induites sur par les topologies sont identiques. Une partie vaguement bornée de est équicontinue (n° 9, prop. 15), donc la première assertion résulte d’Esp. vect. top., chap. III, § 3, n° 6, prop. 7, et la seconde de Top. gén., chap. X, 2e éd., § 2, n° 4, th. 1.
Rappelons que lorsque est paracompact, la topologie de la convergence strictement compacte coïncide avec la topologie de la convergence compacte (n° 1, prop. 2).
Proposition 18
Sur le cône , les topologies induites par les topologies suivantes coïncident:
: la topologie de la convergence simple dans un sous-espace vectoriel V de dense dans et vérifiant la propriété (P) (n° 7, prop. 9);
: la topologie vague;
: la topologie de la convergence strictement compacte.
Comme tout filtre est intersection des ultrafiltres plus fins que lui (Top. gén., chap. I, 3e éd., § 6, n° 5, prop. 7), il suffit de montrer que si est un ultrafiltre sur , qui converge vers une mesure pour la topologie , il converge aussi vers pour . Soit donc K une partie compacte de X ; par hypothèse, il existe une fonction qui est dans X et qui prend des valeurs dans K ; par suite, toute fonction peut s’écrire , où , et si , on a . Par hypothèse, il existe un ensemble tel que, pour toute mesure , on ait
Par suite, pour toute fonction , on a
pour toute mesure ; cela prouve que l’ensemble H des mesures , où parcourt , est vaguement borné. Si est l’ultrafiltre induit par sur , l’image de par l’application est la base d’un ultrafiltre sur H, et comme H est relativement compact pour la topologie de la convergence strictement compacte (prop. 17 et n° 9, prop. 15), est convergent vers une mesure pour cette topologie. Autrement dit, quels que soient et la partie compacte L de il existe une partie N de appartenant à , telle que, pour toute fonction et tout couple de mesures appartenant à N, on ait , ou encore
Or, nous avons vu plus haut que l’application est un automorphisme de l’espace de Banach . Nous avons donc montré que est un filtre de Cauchy sur pour la topologie de la convergence strictement compacte. A fortiori, c’est un filtre de Cauchy pour la convergence vague, et la prop. 14 du n° 9 montre qu’il est vaguement convergent vers une mesure ; en outre, comme V est dense dans , l’hypothèse entraîne que ; enfin, comme est un filtre de Cauchy pour la topologie de la convergence strictement compacte, il converge aussi vers pour cette topologie (Top. gén., chap. X, 2e éd., § 1, n° 5, prop. 5).
C.Q.F.D.
Corollaire
Si X est paracompact, les topologies induites sur par la topologie vague et par la topologie de la convergence compacte coïncident.
Par contre, les topologies induites sur par la topologie de la convergence compacte et la topologie de la convergence strictement compacte peuvent être distinctes lorsque X n’est pas paracompact (exerc. 3).
Exercices
See the exercises for § 1.