§ 2. Support d’une mesure
1. Restriction d’une mesure à un ensemble ouvert. Définition d’une mesure par des données locales
Soient X un espace localement compact, Y un ensemble ouvert dans X. Le sous-espace Y de X est localement compact, et toute fonction continue à valeurs dans un espace vectoriel topologique E, définie dans Y et à support compact, peut être prolongée par continuité à X tout entier, en lui donnant la valeur 0 dans ; on peut donc de cette manière identifier l’espace au sous-espace de formé des fonctions continues à support compact contenu dans Y. Si est une mesure sur X, il est clair que la restriction de à est une mesure sur Y, qu’on appelle restriction de au sous-espace ouvert Y, ou encore mesure induite sur Y par et que l’on note . Les restrictions à Y de , et sont respectivement , et en vertu du § 1, n°s 5 et 6. Si est réelle, les restrictions de et à Y sont respectivement et , en vertu de la formule (8) du § 1, n° 5.
On voit aussitôt que si Y et Z sont deux ensembles ouverts dans X tels que , et si et sont les restrictions de à Y et à Z, est aussi la restriction de au sous-espace ouvert Z de l’espace localement compact Y.
Au chap. IV, § 5, n° 7, nous généraliserons cette définition au cas où Y est un sous-espace localement compact de X.
On notera qu’une mesure sur n’est pas nécessairement la restriction d’une mesure sur (cf. chap. V, § 7, n° 2, prop. 6).
Par exemple, soit l’intervalle ouvert de ; l’application
On a toutefois la proposition suivante :
Proposition 1
Soit* un recouvrement ouvert de , et supposons donnée, sur chaque sous-espace , une mesure , de sorte que pour tout couple , les restrictions de et de à soient identiques. Dans ces conditions, il existe une mesure et une seule sur dont la restriction à soit égale à pour tout indice .
Cite 2 · Cité par 2
Cite Lemme 1, III § 1, Proposition 6, III § 1
Cité par Exercice 12, § 5, Proposition 8, VI § 2
Montrons en premier lieu que toute fonction peut s’écrire sous la forme d’une somme finie , où, pour chacune des fonctions , il existe un indice tel que . Si , il existe un nombre fini d’indices () tels que les forment un recouvrement de ; soient () des applications continues de dans telles que le support de soit compact et contenu dans pour , et que l’on ait dans (, n° 2, lemme 1); les fonctions répondent à la question. Ceci montre en premier lieu que s’il existe une mesure répondant à la question, elle est unique, car pour toute somme finie , où , on doit avoir . On aura en outre montré l’existence d’une forme linéaire sur dont la restriction à chaque sous-espace est , pourvu qu’on démontre la propriété suivante : si et sont deux suites finies de fonctions de telles que pour , pour , et
dans K, on a
Or, on a
d’où
De même
Mais comme le support de est contenu dans , on a , ce qui établit notre assertion.
Il reste à voir que est une mesure sur ; or, tout point de admet un voisinage compact contenu dans un des ; la conclusion résulte donc aussitôt de la définition de et de la prop. 6 du n° 3 du § 1.
Corollaire (principe de localisation)
Soient et deux mesures sur , et soit une famille d’ensembles ouverts de telle que, pour tout , les restrictions à de et soient égales; alors les restrictions de et à sont égales.
2. Support d’une mesure
Soit une mesure sur un espace localement compact , et soit l’ensemble des ensembles ouverts tels que la restriction de à soit nulle; il résulte aussitôt du principe de localisation (n° 1, cor. de la prop. 1) que, si est la réunion des ensembles , appartient lui-même à , et est par suite le plus grand des ensembles de .
Définition 1
On appelle support d’une mesure sur un espace localement compact et on note l’ensemble fermé complémentaire du plus grand des ensembles ouverts de dans lesquels la restriction de est nulle.
Dire qu’un point n’appartient pas au support de signifie qu’il existe un voisinage ouvert de tel que la restriction de à V soit nulle ; dire que appartient au support de signifie donc que pour tout voisinage de , il existe une fonction , dont le support est contenu dans , et qui est telle que .
Exemple 1
Pour qu’une mesure sur soit nulle, il faut et il suffit que son support soit vide.
Exemple 2
Le support de la mesure de Lebesgue sur est la droite tout entière ; en effet, il n’est pas vide et est invariant par toute translation.
Exemple 3
Sur l’intervalle de , considérons un ensemble dénombrable partout dense, rangé en une suite , et soit la mesure définie par la masse placée au point pour tout (§ 1, n° 3, Exemple 1). Le support de est tout entier ; en effet, soient un point quelconque de , un voisinage de , une fonction numérique continue et dans , égale à 1 au point , et dont le support est contenu dans (§ 1, n° 2, lemme 1) ; l’ensemble des tels que est ouvert dans , donc contient un point , et par suite .
Proposition 2
Le support d’une mesure est identique au support de la mesure ; si est réelle, son support est réunion des supports des mesures et *.
Cite 1 · Cité par 1
Cite V § 5. Mesures définies par des densités numériques
Cité par Corollaire 1, V § 5
En effet, si la restriction de à un ouvert est nulle, il en est de même de la restriction de (resp. de et de lorsque est réelle), et réciproquement.
On notera que les supports de et peuvent être non vides et identiques (cf. chap. V, § 5, exerc. 6).
Proposition 3
Si et sont deux mesures sur un espace localement compact , telles que , on a *.
En effet, si la restriction de à un ensemble ouvert est nulle, il en est de même de celle de .
Proposition 4
Le support de la somme de deux mesures est contenu dans la réunion de leurs supports*.
En effet, si les restrictions de deux mesures à un ensemble ouvert sont nulles, il en est de même de la restriction de leur somme.
Si et sont deux mesures positives, le support de est égal à la réunion des supports de et de : en effet, si est un point de cette réunion, un voisinage quelconque de , il existe une fonction continue , de support contenu dans , et telle que l’un des deux nombres , soit ; a fortiori, on a
Proposition 5
Le support de la restriction d’une mesure à un ensemble ouvert est la trace sur du support de .
Cité par 1
Cité par Proposition 14
La proposition est évidente à partir des définitions.
Proposition 6
L’ensemble des mesures sur un espace localement compact , dont le support est contenu dans un ensemble fermé , est un sous-espace vectoriel vaguement fermé de .
Cité par 3
Cité par Corollaire, Proposition 13, Exercice 6, § 5
En effet, c’est l’intersection des hyperplans vaguement fermés d’équation , où parcourt l’ensemble des fonctions de dont le support ne rencontre pas .
Supposons non compact : étant donné un filtre sur l’espace des mesures sur , nous dirons que le support d’une mesure s’éloigne indéfiniment suivant si, pour toute partie compacte de , il existe un ensemble tel que, pour toute mesure , on ait .
Proposition 7
Si est un filtre sur tel que le support de s’éloigne indéfiniment suivant , converge vaguement vers 0 suivant .
Cité par 1
Cité par Exercice 1, § 2
En effet, soit une fonction quelconque de , et soit son support. Par hypothèse, il existe un ensemble tel que pour toute mesure , ; on a par suite pour toute , ce qui démontre la proposition.
3. Caractérisation du support d’une mesure
Par définition, si le support d’une fonction ne rencontre pas le support d’une mesure , on a ; mais on a la propriété plus précise suivante:
Proposition 8
Soit une mesure sur un espace localement compact . Pour toute fonction qui est nulle dans , on a .
Cite 1 · Cité par 5
Cite Lemme 1, III § 1
Cité par Proposition 10, Proposition 12, Théorème 1, Corollaire 3, Proposition 3, IV § 2
Posons , . Etant donné un nombre , soit l’ensemble des tels que ; est un ensemble ouvert contenant par hypothèse ; donc est un voisinage de l’ensemble compact . Il existe par suite une application continue de dans , égale à 1 dans et dont le support est contenu dans (§ 1, n° 2, lemme 1). Comme le support de ne rencontre pas , on a . D’autre part, on a dans , et dans , donc dans , d’après le choix de . Remarquons enfin qu’il existe un nombre tel que pour toute fonction dont le support est contenu dans ; comme le support de est contenu dans , on a
Corollaire 2
Soit une mesure positive sur ; si
Cite 1 · Cité par 4
Cite Corollaire 1
Cité par Proposition 11, Corollaire 3, Corollaire 3, Proposition 4, III § 3
Corollaire 3
Soit une mesure bornée sur ; si est telle que dans , on a . En effet, on a , et si est une application continue de dans égale à 1 dans et à support compact, on a dans , donc
Cite 2 · Cité par 2
Cite III § 1. Mesures sur les espaces localement compacts, Corollaire 2
Cité par Corollaire 1, Proposition 4, III § 3
Proposition 9
Soit une mesure positive sur ; si est une fonction de telle que , est nulle dans . Soit un point de tel que ; montrons que n’appartient pas à . En effet, il existe alors un voisinage compact de et un nombre tels que dans . Soit alors une fonction continue à support dans , et montrons que ; en effet, si l’on pose , on a , d’où .
Cité par 1
Cité par Proposition 3, IV § 2
Proposition 10
Soit une mesure sur un espace localement compact ; pour toute fonction , le support de la mesure est l’adhérence de l’ensemble des points tels que .
En effet, posons ; soit un point n’appartenant pas à ; il existe un voisinage ouvert de tel qu’en tout point de , soit nulle ; si a son support dans , est nulle dans , donc (prop. 8) ; autrement dit, la restriction de à est nulle.
Inversement, supposons que la restriction de à un voisinage ouvert d’un point soit nulle, et montrons qu’il n’existe aucun point de où soit . En effet, s’il existait un tel point , il existerait un voisinage compact de , contenu dans , et en tout point duquel on aurait ; mais alors toute fonction , dont le support est contenu dans , peut s’écrire , où a son support dans ; on aurait par suite , contrairement à l’hypothèse .
On notera que est contenu dans l’intersection du support de et du support de , sans être nécessairement égal à cette intersection. Par exemple, si , si est la mesure de Dirac au point 0 et si , on a bien que l’intersection des supports de et de soit réduite au point 0, donc non vide.
Corollaire
Pour que la mesure soit nulle, il faut et il suffit que soit nulle dans le support de .
Proposition 11
Toute mesure à support compact est bornée.
Cite 2 · Cité par 2
Cite III § 1. Mesures sur les espaces localement compacts, Corollaire 2
Cité par Proposition 13, Exercice 16, § 4
En effet, est aussi une mesure à support compact, donc on peut se borner au cas où ; si est une application continue de dans , à support compact, égale à 1 dans , on a, pour toute fonction , dans , donc (cor. 2 de la prop. 8) , ce qui prouve la proposition (§ 1, n° 8).
4. Mesures ponctuelles. Mesures à support fini
Proposition 12
Soient () des points distincts dans un espace localement compact . Toute mesure sur dont le support est contenu dans l’ensemble des est une combinaison linéaire des mesures ().
En effet, une telle mesure est nulle pour toute fonction satisfaisant aux relations (n° 3, prop. 8); comme ces relations s’écrivent , est combinaison linéaire des (Alg., chap. II, 3e éd., § 7, n° 5, cor. 1 du th. 7).
En particulier, toute mesure dont le support est vide ou réduit à un seul point x est de la forme , où est un nombre complexe; on dit qu’une telle mesure est une mesure ponctuelle; toute mesure dont le support est fini est donc une somme de mesures ponctuelles.
Théorème 1
Toute mesure sur un espace localement compact est vaguement adhérente à l’espace vectoriel des mesures dont le support est fini et contenu dans .
Il suffit de prouver que est orthogonale au sous-espace de orthogonal à (Esp. vect. top., chap. II, 2e éd., § 6, n° 3, cor. 2 du th. 1), c’est-à-dire que les relations , où parcourt le support de , entraînent ; mais cela n’est autre que la prop. 8 du n° 3.
Corollaire 1
Toute mesure bornée sur est vaguement adhérente à l’ensemble convexe des mesures dont le support est fini et contenu dans celui de , et dont la norme est . En outre, si tend vaguement vers en restant dans , tend vers .
Pour prouver la première assertion, il suffit d’établir que la mesure appartient à l’ensemble polaire de l’ensemble , polaire de dans (Esp. vect. top, chap. II, 2e éd., § 6, n° 3, th. 1); cela signifie que, pour , les relations pour tout , entraînent ; or, c’est là une conséquence du cor. 3 de la prop. 8 du n° 3.
Pour prouver la seconde assertion, notons que l’on a
Corollaire 2
Toute mesure bornée sur est vaguement adhérente à l’ensemble des mesures dont le support est fini et contenu dans celui de et dont la norme est égale à .
On peut supposer . Soit un voisinage ouvert de 0 pour la topologie vague; pour tout tel que , il existe, en vertu du cor. 1, une mesure dont le support est fini et contenu dans et qui est telle que , et que
Corollaire 3
Toute mesure bornée positive* sur est vaguement adhérente à l’ensemble convexe des mesures positives dont le support est fini et contenu dans celui de , et dont la norme est égale à .
Le même raisonnement que dans le cor. 2 montre qu’on peut se borner à prouver que est vaguement adhérente à l’ensemble convexe formé des mesures positives de support fini contenu dans et de norme . Il suffit encore d’établir que appartient à l’ensemble polaire de l’ensemble , polaire de dans (Esp. vect. top., chap. II, 2e éd., § 6, n° 3, th. 1); mais cela signifie que pour les relations pour tout entraînent , ce qui est une conséquence du n° 3, cor. 2 de la prop. 8.
Corollaire 4
Dans l’espace* , l’ensemble des mesures ponctuelles est total pour la topologie de la convergence strictement compacte (§ 1, n° 10).
Cite 3 · Cité par 1
Cite III § 1. Mesures sur les espaces localement compacts, Proposition 18, III § 1, Théorème 1
Cité par Proposition 9, III § 3
En effet, sur le cône , la topologie de la convergence strictement compacte est identique à la topologie vague (§ 1, n° 10, prop. 18), et toute mesure sur s’écrit , où les () sont des mesures positives; la conclusion résulte donc du th. 1.
Proposition 13
Soit* une mesure sur un espace localement compact . Pour qu’un point appartienne à , il faut et il suffit que la mesure ponctuelle soit vaguement adhérente à l’ensemble des mesures , où parcourt l’ensemble des fonctions continues à support compact telles que .
La condition est évidemment suffisante en vertu de la prop. 6 du n° 2. Pour voir qu’elle est nécessaire, supposons ; considérons un nombre fini de fonctions () de , et un nombre arbitraire ; il s’agit de prouver qu’il existe une fonction telle que et que l’on ait
pour . Soit U un voisinage ouvert relativement compact de tel que l’oscillation de chacune des () dans U soit . Par hypothèse, comme , il existe une fonction dont le support est contenu dans U et qui est telle que ; la mesure n’est pas nulle, car pour toute fonction égale à 1 dans U, on a . En outre, est bornée (n° 3, prop. 11); en multipliant par un scalaire, on peut supposer que . Cela étant, en posant , on peut écrire, pour et pour toute fonction
Comme a son support dans U, on peut l’identifier à sa restriction à U; l’hypothèse entraîne alors qu’il existe une fonction , de support contenu dans U, telle que et que l’on ait pour . La définition de U montre par ailleurs que pour tout ; comme et que , on a donc , et par suite, en posant ,
Cela démontre la proposition, puisque
Corollaire
Soit une mesure sur X. Pour qu’une mesure sur X soit vaguement adhérente à l’ensemble des mesures , où parcourt , il faut et il suffit que .
Cite 4
Cite Proposition 10, Proposition 13, Proposition 6, Théorème 1
En effet, en vertu du n° 3, prop. 10; le support de toute limite vague de mesures de la forme est donc aussi contenu dans (n° 2, prop. 6). Inversement, si , est limite vague de mesures de support fini contenu dans (th. 1), donc est vaguement adhérente à l’ensemble des mesures d’après la prop. 13.
5. Mesures discrètes
Proposition 14
Pour qu’une mesure sur un espace localement compact X soit une mesure discrète (§ 1, n° 3, Exemple 1), il faut et il suffit que soit un sous-espace fermé discret de X.
Soit une mesure discrète sur X, définie par les masses placées aux points d’un sous-espace fermé discret N de X; montrons que . En effet, pour tout et tout voisinage V de , il existe une fonction de support contenu dans V, égale à 1 au point et à 0 aux autres points de ; d’où . Au contraire, si , il existe un voisinage W de ne rencontrant pas ; pour toute fonction à support contenu dans , on a donc , ce qui prouve que .
Inversement, soit une mesure telle que soit un sous-espace fermé discret de . Pour tout , il existe un voisinage ouvert de ne contenant aucun point de distinct de ; la restriction de à est donc une mesure ponctuelle de support (n° 2, prop. 5), et par suite (n° 4, prop. 12) de la forme , où . Si l’on pose aux points de , et si l’on désigne par la mesure définie par les masses , le principe de localisation montre que .
On voit ainsi que sur un espace discret , toute mesure est discrète.
Exercices
See the exercises for § 2.