§ 3. Intégrales de fonctions vectorielles continues
Dans tout ce paragraphe, on note un espace localement compact, un espace localement convexe sur ou . On note le dual de (espace des formes linéaires continues sur ), le dual algébrique de (espace de toutes les formes linéaires sur ); pour , , , on écrit , .
On rappelle que si est séparé, s’identifie à un sous-espace de en identifiant un élément à la forme linéaire sur , et que , muni de la topologie faible , s’identifie canoniquement au complété de muni de la topologie affaiblie .
1. Définition de l’intégrale d’une fonction vectorielle
Rappelons qu’une application de dans est dite faiblement continue si, pour tout , l’application de dans (autrement dit l’application , notée aussi ) est continue. Nous dirons qu’une application de dans est scalairement à support compact si, pour tout , l’application a un support compact. Nous désignerons par l’espace des applications de dans qui sont faiblement continues et scalairement à support compact ; il est clair que l’on a , mais ces deux espaces ne sont pas nécessairement identiques (voir ci-dessous, Exemple 2); ils le sont toutefois lorsque est de dimension finie.
On notera que dans la définition d’une fonction faiblement continue (resp. scalairement à support compact), la topologie de n’intervient que par l’intermédiaire du dual de ; on ne change donc pas l’ensemble de ces fonctions quand on remplace la topologie de par toute topologie localement convexe pour laquelle le dual est le même.
Si et sont deux espaces vectoriels en dualité, on notera qu’il revient au même de dire qu’une application de dans est continue pour ou qu’elle est faiblement continue.
Soit une application de dans , faiblement continue et scalairement à support compact, et soit une mesure sur ; pour tout , on a ; posons
Il est clair que est une forme linéaire sur , donc un élément de .
Définition 1
Pour toute fonction , on appelle intégrale de par rapport à et on note ou , ou , ou , l’élément de défini par
Lorsque est séparé, on notera que l’on n’a pas nécessairement , même lorsque (exerc. 1 ; cf. n° 3).
Exemple 1
Supposons que soit de dimension finie sur et séparé, de sorte que si est une base de , l’application
est un isomorphisme de sur . On sait alors que toute forme linéaire sur est continue, autrement dit est identique au dual algébrique de , et s’identifie canoniquement à . Soit la base duale de dans ; pour qu’une application de dans soit faiblement continue et scalairement à support compact, il faut et il suffit que les fonctions soient continues à support compact; on a alors pour
tout , et
Exemple 2
Prenons pour E l’espace des mesures sur X, muni de la topologie vague (, n° 9); le dual de E s’identifie alors canoniquement à l’espace (Esp. vect. top., chap. I, 2e éd., , n° 2, prop. 3). L’application de X dans E est continue (, n° 9, prop. 13), mais son support n’est pas compact si X n’est pas compact; toutefois elle est scalairement à support compact, car pour toute fonction , la fonction a par définition un support compact. En outre, on a
Exemple 3
Si E est séparé, pour tout point et toute fonction , on a
Remarque 1
Si E est un espace localement convexe, N l’adhérence de dans E, de sorte que est l’espace localement convexe séparé associé à E, on sait que les duals et sont identiques; pour qu’une fonction appartienne à , il faut et il suffit que (où est l’homomorphisme canonique) appartienne à , et l’on alors . On peut donc se limiter à ne considérer que des espaces localement convexes séparés.
Remarque 2
Soit E un espace localement convexe sur , et soit l’espace localement convexe sur sous-jacent à E; on sait que l’application qui à toute forme linéaire (complexe) continue sur E fait correspondre la forme linéaire continue (réelle) sur , est un -isomorphisme du dual sur le dual de (Esp. vect. top., chap. II, 2e éd., , n° 1). De même le dual algébrique de l’espace vectoriel réel s’identifie canoniquement à l’espace réel sous-jacent au dual algébrique de . On en déduit que si est une mesure réelle et une application de , la formule (1) est encore valable lorsque l’on considère comme prenant ses valeurs dans et que les formes bilinéaires canoniques figurant aux deux membres sont respectivement relatives à la dualité entre et au premier membre, à la dualité entre et au second.
2. Propriétés de l’intégrale vectorielle
Proposition 1
L’application
Soit une application linéaire continue de dans un espace localement convexe ; on sait que la transposée est une application linéaire du dual de dans le dual de ; nous désignerons par l’application , transposée de (au sens algébrique); lorsque et sont séparés, et identifiés canoniquement à des sous-espaces de et respectivement, prolonge l’application . Avec ces notations :
Proposition 2
Soit une application linéaire continue de dans un espace localement convexe ; pour toute fonction , la fonction appartient à , et l’on a
Proposition 3
Pour toute fonction et toute fonction , la fonction appartient à , et l’on a
Proposition 4
Soient une mesure positive sur , S son support, une fonction de . On suppose E séparé, et on munit l’espace de la topologie faible .
(i) L’intégrale appartient à l’adhérence dans du cône convexe engendré par .
(ii) Si est bornée, l’intégrale appartient à l’ensemble , où est l’enveloppe convexe fermée de dans .
Si E est complexe, munissons E de sa structure d’espace vectoriel réel sous-jacente, ce qui, comme on l’a vu, ne modifie pas la formule (1).
(i) On sait que est l’intersection des demi-espaces fermés dans contenant , et déterminés par des hyperplans fermés passant par 0 ; il suffit donc de démontrer que, pour , la relation pour tout entraîne
mais comme
cela résulte du § 2, n° 3, cor. 2 de la prop. 8.
(ii) On sait que est l’intersection des demi-espaces fermés dans qui contiennent ; il suffit donc de démontrer que, pour , la relation pour tout entraîne
mais cela résulte du § 2, n° 3, cor. 3 de la prop. 8.
Corollaire
Soient une mesure positive sur , une application appartenant à , l’enveloppe fermée convexe de dans . Il existe un nombre tel que l’on ait .
Si est une mesure quelconque sur , il existe des nombres tels que .
Supposons d’abord positive ; par hypothèse, le support K de est compact ; si est la restriction de à un voisinage ouvert relativement compact de K, est bornée, et l’on a en vertu de la prop. 4, (ii). Le deuxième résultat s’en déduit puisqu’une mesure complexe quelconque s’écrit , où les sont positives.
Proposition 5
Supposons l’espace compact, et soit une application continue de dans un espace localement convexe séparé . L’enveloppe fermée convexe de dans (pour ) est égale à l’ensemble des vecteurs pour toutes les mesures positives de masse 1 sur .
Soit C l’enveloppe fermée convexe de dans ; comme est compact et complet, C est compact. On sait déjà (prop. 4) que l’on a pour toute mesure appartenant à l’ensemble convexe des mesures positives sur de masse totale égale à 1. D’autre part, est convexe et compact pour la topologie vague ( cor. 3 de la prop. 15), et est l’adhérence (pour cette topologie) de l’ensemble convexe des mesures positives de masse 1 et de support fini ( cor. 3 du th. 1). Or, l’image de par l’application est l’enveloppe convexe de dans . D’autre part, cette application est continue pour la topologie vague sur et la topologie sur puisque par définition; donc l’image de est un ensemble convexe compact contenant et contenu dans ; comme , cette image est égale à .
Proposition 6
Pour toute application continue et à support compact* de dans un espace localement convexe séparé , toute semi-norme continue sur et toute mesure sur telle que , on a
Soit l’ensemble des tels que ; est fermé, convexe et contient 0, donc on a (Esp. vect. top. chap. IV, cor. 2 de la prop. 4). Il suffit donc de prouver que pour tout on a
3. Critères pour que l’intégrale appartienne à .
Proposition 7
Soient* un espace localement convexe séparé , et . Si est contenu dans une partie convexe complète de , on a .
Soit le support de , qui est compact par hypothèse. Comme est nulle dans , est égal à ou à , donc est compact puisque est continue et séparé ; l’enveloppe convexe fermée de dans est alors précompacte (pour la structure uniforme induite par celle de ) (Esp. vect. top., chap. II, 2\textsuperscript{e} éd., § 4, n\textsuperscript{o} 1, prop. 3). Mais comme est une partie fermée de l’espace complet , est complet, donc compact ; a fortiori, est compact pour la topologie affaiblie ; mais comme celle-ci est induite par , est l’enveloppe convexe fermée de dans pour la topologie ; on conclut donc par le cor. de la prop. 4 du n\textsuperscript{o} 2.
Corollaire 1
Soit* un espace localement convexe séparé ; pour toute fonction , appartient au complété de .
Comme les duals de et de sont identiques, il suffit d’appliquer la prop. 6 en considérant que prend ses valeurs dans .
Corollaire 2
Si* est un espace localement convexe séparé quasi-complet, on a pour toute fonction .
On a remarqué au début de la démonstration de la prop. 7 que est compact et que son enveloppe convexe fermée dans est précompacte, donc bornée ; mais comme l’ensemble est fermé et borné, il est complet par hypothèse, et il suffit d’appliquer la prop. 7.
On verra au chap. VI, § 1, n\textsuperscript{o} 2, d’autres critères pour que appartienne à , qui s’appliquent en particulier aux fonctions de , et non plus seulement à celles de .
Le cor. 2 de la prop. 7 s’applique dans les deux cas suivants : 1\textsuperscript{o} est un espace de Banach ; 2\textsuperscript{o} est le dual d’un espace localement convexe séparé tonnelé , et on munit d’une -topologie, où est un recouvrement de par des parties bornées (Esp. vect. top., chap. III, § 3, n\textsuperscript{o} 7, cor. 2 du th. 4). Par exemple, on peut appliquer le cor. 2 de la prop. 7 lorsque est le dual faible d’un espace de Banach, ou un espace de mesures , muni de la topologie vague.
Si , si est la mesure de Lebesgue sur , et si est un espace de Banach, l’intégrale d’une fonction de n’est autre que l’intégrale
définie dans Fonct. var. réelle, chap. II, § 3, n\textsuperscript{o} 1 ; cela résulte de la formule (1) et de Fonct. var. réelle, chap. II, § 3, n\textsuperscript{o} 1, formule (10).
4. Propriétés de continuité de l’intégrale
Proposition 8
Supposons E séparé; soit une mesure sur X. L’application de dans (n° 3, cor. 1 de la prop. 7) est l’unique application linéaire continue telle que pour tout vecteur et toute fonction .
Pour prouver la continuité de l’application , il suffit de montrer que sa restriction à est continue pour toute partie compacte K de X (Esp. vect. top., chap. II, 2e éd., §4, n° 4, prop. 5). Notons que si la topologie de E est définie par une famille de semi-normes , celle de est définie par la famille des semi-normes
Or, soit h une application continue de X dans , à support compact et telle que dans K; on a, en vertu du n° 2, prop. 6, pour toute fonction ,
(les étant prolongées par continuité à ) ce qui démontre la continuité de . D’autre part, avec les notations de l’énoncé,
en vertu du n° 1, Exemple 1 et de la prop. 2 du n° 2 appliquée à l’injection canonique . En outre, le sous-espace de formé des combinaisons linéaires , où et , est dense dans (§ 1, n° 2, prop. 5), ce qui achève la démonstration.
Proposition 9
Supposons E séparé: soit f une application continue à support compact de X dans E. Lorsqu’on munit l’espace de la topologie de la convergence strictement compacte (§ 1, n° 10), l’application de dans est l’unique application linéaire continue telle que pour tout .
Pour tout , on a
d’où . On sait par ailleurs que l’ensemble des mesures ponctuelles est dense dans pour la topologie de la convergence strictement compacte (, n° 4, cor. 4 du th. 1). Tout revient donc à prouver la continuité de l’application linéaire . Pour cela, considérons l’application linéaire de dans , et montrons que l’image par d’une partie équicontinue de est contenue dans une partie strictement compacte de . En effet, si est le support de , les fonctions pour ont leur support contenu dans ; d’autre part, ces fonctions forment un ensemble équicontinu, et pour tout , l’ensemble des est borné ; notre assertion résulte donc du th. d’Ascoli (Top. gén., chap. X, 2e éd., § 2, n° 5, cor. 3 du th. 2). Cela étant, il résulte de la formule (1) du n° 1 que n’est autre que la restriction à de la transposée (au sens algébrique); sa continuité résulte donc de ce qui précède (Esp. vect. top., chap. IV, 2e éd.).
Corollaire
Les hypothèses et notations étant celles de la prop. 9, la restriction de l’application à l’ensemble des mesures positives, ou à une partie vaguement bornée B de , est vaguement continue.
En effet, il résulte du § 1, n° 10, prop. 17 et 18, que sur ou sur B la topologie induite par la topologie de la convergence strictement compacte est la même que la topologie induite par la topologie vague.
Par contre, l’application n’est pas nécessairement continue dans tout entier pour la topologie vague (exerc. 2).
Exercices
See the exercises for § 3.