§ 2. Mesures vectorielles
1. Définition d’une mesure vectorielle.
La définition d’une mesure donnée au chap. III, § 2, n° 2 se généralise comme suit :
Définition 1
Soit F un espace localement convexe séparé sur . On appelle mesure vectorielle sur T à valeurs dans F toute application linéaire continue de l’espace dans F.
La déf. 1 peut encore s’exprimer de la façon suivante : une mesure vectorielle sur T à valeurs dans F est une application linéaire de dans F telle que, pour toute partie compacte K de T, la restriction de à soit continue pour la topologie de la convergence uniforme. Si , on écrit encore ou au lieu de . Les mesures à valeurs dans (c’est-à-dire les mesures définies au chap. III, § 2, no 2) sont parfois appelées mesures réelles ou mesures scalaires sur T.
Exemple 1
L’application identique de est une mesure vectorielle sur T à valeurs dans .
Exemple 2
Soient H un espace hilbertien complexe, l’algèbre normée des endomorphismes continus de H. Soit A une sous-algèbre de , commutative, fermée, autoadjointe et contenant l’identité ; on démontre qu’il existe un espace compact X et un isomorphisme de l’algèbre normée A sur l’algèbre des fonctions complexes continues dans X, munie de la norme . L’isomorphisme réciproque, restreint à , est une mesure sur X, à valeurs dans , telle que .
Remarque 1
Pour qu’une application linéaire de dans F soit une mesure vectorielle, il faut et il suffit que, pour toute partie compacte K de T, l’image par de la boule unité de soit bornée dans F. La notion de mesure vectorielle à valeurs dans F est donc la même pour toutes les topologies localement convexes séparées sur F admettant les mêmes ensembles bornés, et en particulier pour toutes les topologies compatibles avec la dualité entre F et (Esp. vect. top., chap. IV, § 2, no 4, th. 3).
Remarque 2
Soient un espace localement compact, un espace localement convexe séparé sur , une application linéaire continue de dans , une application linéaire continue de dans . Si est une mesure vectorielle sur à valeurs dans , est une mesure vectorielle sur à valeurs dans . En particulier, si est une fonction numérique finie et continue dans , est une mesure vectorielle sur à valeurs dans , que l’on note ; si est une seconde fonction numérique finie et continue dans , on a .
Remarque 3
Comme l’espace est limite inductive des espaces de Banach , et en particulier est tonnelé (, chap. III, § 1, no 1, cor. de la prop. 1 et no 2, prop. 2), pour qu’une application linéaire de dans soit une mesure vectorielle, il faut et il suffit que, pour tout , soit une mesure scalaire sur (, chap. IV, § 4, no 1, prop. 1 et no 2, cor. de la prop. 7).
Remarque 4
Compte tenu de la remarque 1, la prop. 1 du chap. III, § 3, no 1 et sa démonstration sont encore valables pour les mesures vectorielles. On peut donc encore définir le support d’une mesure vectorielle sur comme le complémentaire du plus grand ensemble ouvert tel que la restriction de à soit nulle.
2. Intégration par rapport à une mesure vectorielle.
Soit une mesure vectorielle sur , à valeurs dans . Pour tout , l’application est une mesure scalaire sur , dépendant linéairement de . Si est une fonction numérique définie dans , nous dirons, par abus de langage, que le couple possède une propriété si, pour tout , le couple possède la propriété . Par exemple, on dira que est essentiellement intégrable pour si, pour tout , la fonction est essentiellement intégrable pour . Il revient au même de dire que est essentiellement intégrable pour chacune des mesures et (chap. V, § 3, no 5, cor. 1 de la prop. 6).
Proposition 1
Soient une mesure vectorielle sur à valeurs dans , une fonction numérique sur , essentiellement intégrable pour . L’application
Si on désigne cette application par , il est immédiat que pour tout . Tout revient à voir que . Posons ; en vertu du th. de Lebesgue-Nikodym, on peut alors écrire et , où et sont deux fonctions numériques localement -intégrables et bornées (chap. V, § 5, no 5, th. 2); en outre, on a et , et les relations analogues lorsque est remplacé par (resp. ) et par (resp. ). Cela étant, il est immédiat que est essentiellement -intégrable (chap. V, § 3, no 5, cor. 1 de la prop. 6), et la relation à démontrer se réduit à , qui est évidente.
Définition 2
Soient une mesure vectorielle sur à valeurs dans , une fonction numérique sur , essentiellement intégrable pour . On appelle intégrale de par rapport à et on note ou ou encore l’élément de * défini par
Remarquons que si , l’élément ainsi défini coïncide avec l’élément noté de même au no 1, car le second membre de (1) est alors par définition. En outre, si on applique en particulier la déf. 2 au cas où , on voit que pour tout , est essentiellement intégrable pour la mesure réelle , et que le second membre de (1) peut s’écrire .
Supposons essentiellement intégrable pour , et soit . Posons ; en vertu du th. de Lebesgue-Nikodym, on peut écrire , où est localement -intégrable et , et la démonstration de la prop. 1 montre que . On a par suite
Il est clair que l’ensemble des fonctions numériques finies essentiellement intégrables pour est un espace vectoriel sur ; nous désignerons par cet espace muni de la topologie localement convexe la moins fine rendant continues toutes les formes linéaires , où parcourt . On notera qu’en général l’espace localement convexe est non séparé.
Exemple
Prenons pour l’application identique de sur lui-même. Comme le dual de est l’espace des mesures scalaires sur , les fonctions sont celles qui sont essentiellement intégrables pour toute mesure scalaire (cf. exerc. 1), et l’intégrale est la forme linéaire sur . On ne peut avoir pour toute mesure que si , comme on le voit en prenant , où est arbitraire dans ; autrement dit l’application est une injection de dans le dual algébrique de , qui prolonge l’application identique de . La relation est donc équivalente à .
Soit une application linéaire continue de dans un espace localement convexe séparé , et notons encore son prolongement par bitransposition en une application linéaire de dans (§ 1, no 1). Avec cette convention :
Proposition 2
Toute fonction numérique essentiellement intégrable pour est essentiellement intégrable pour , et on a
En général, si , l’intégrale appartient à mais non à (voir Exemple ci-dessus). Cependant :
Proposition 3
Si l’image par de l’ensemble des telles que est faiblement relativement compacte dans , alors on a pour toute fonction numérique bornée essentiellement intégrable pour .
Soit l’ensemble des telles que , et soit : par hypothèse, est faiblement relativement compact dans , et il suffit donc de montrer que est contenu dans l’adhérence (dans ) de pour la topologie ; comme est convexe et équilibré, il suffit de prouver que le polaire de dans est contenu dans celui de (Esp. vect. top., chap. IV, § 1, n° 3, prop. 3). Or, pour qu’une forme linéaire appartienne à , il faut et il suffit que
Corollaire 1
Si, pour toute partie compacte de , l’image par de l’ensemble des telles que est relativement faiblement compacte dans , alors on a pour toute fonction bornée et à support compact, et pour toute fonction .
La première assertion se déduit immédiatement de la prop. 3 : si est bornée et à support compact, et si est un voisinage ouvert relativement compact du support de , la restriction de au sous-espace est une mesure sur qui vérifie les conditions de la prop. 3, et on a (chap. V, § 7, no 1, th. 1), donc .
Soit maintenant quelconque dans ; pour toute partie compacte de et tout entier , soit la fonction numérique sur définie comme suit : si , ; si et , ; enfin, si et , . Il est clair que pour tout , est limite de suivant le filtre produit du filtre de Fréchet par le filtre des sections de l’ensemble ordonné (filtrant croissant) des parties compactes de . Comme , il résulte du th. de Lebesgue et de la prop. 8 du chap. V, § 2, no 2, appliqués à chaque mesure scalaire , que converge vers dans suivant le filtre précédent. Par suite, l’intégrale est adhérente dans (pour la topologie ) à l’ensemble des . Mais la première partie du corollaire montre que , et d’autre part, pour tout , on a , ce qui montre que est borné dans , et par suite dans (Esp. vect. top., chap. IV, § 2, no 4, th. 3). Le lemme 1 du § 1, no 2 montre donc que .
Corollaire 2
Si F est semi-réflexif, on a* *pour toute fonction numérique f essentiellement intégrable pour m.
3. Mesures vectorielles majorables.
Soit une semi-norme semi-continue inférieurement sur . Nous désignerons par l’ensemble des tels que pour tout . C’est le polaire dans de l’ensemble des tels que ; pour tout , on a .
Définition 3
Soit m une mesure vectorielle sur T à valeurs dans F. Si q est une semi-norme semi-continue inférieurement sur F, on dit que m est q-majorable s’il existe une mesure positive telle que* pour tout ; la borne supérieure des mesures | | lorsque parcourt (chap. III, § 2, n° 4, th. 3) se note alors . On dit que est majorable si elle est -majorable pour toute semi-norme continue sur .
Si et sont toutes deux -majorables, il est immédiat que est aussi -majorable et que l'on a
Lorsque est un espace normé, dont la norme est notée , dire que est majorable signifie donc que les mesures , où , sont majorées par une même mesure positive ; on note alors la borne supérieure de cette famille de mesures.
Si , la mesure , correspondant à la norme euclidienne sur , coïncide avec la mesure notée au chap. III, § 2, n° 4.
Proposition 4
Soient une famille finie d'espaces localement convexes séparés, leur produit, () une semi-norme semi-continue inférieurement sur , la semi-norme sur définie par . Si () est une mesure vectorielle sur à valeurs dans et -majorable, la mesure à valeurs dans est -majorable.
En effet, le dual s'identifie à , de façon que si , , on ait . Si pour tout , on a en particulier pour , et la réciproque est évidente, ce qui montre que l'ensemble est le produit des . Comme par hypothèse on a pour , on en conclut que
Corollaire
Si l’espace F est de dimension finie, toute mesure vectorielle m à valeurs dans F est majorable. Pour qu’une fonction numérique soit essentiellement intégrable pour m, il faut et il suffit qu’elle soit essentiellement intégrable pour désignant une norme quelconque sur F).
Proposition 5
Soit q une semi-norme semi-continue inférieurement sur F. Soit m une mesure q-majorable, et soit f une fonction essentiellement intégrable pour m et telle que . Alors on a
Proposition 6
Soient F un espace localement convexe séparé quasi-complet, m une mesure majorable sur T à valeurs dans F. Si f est une fonction numérique essentiellement intégrable pour toutes les mesures q(m) (q parcourant l’ensemble des semi-normes continues sur F), alors f est essentiellement intégrable pour m, et l’on a .
Nous utiliserons le résultat auxiliaire suivant. Soit une famille filtrante croissante de mesures positives sur T. Désignons par l’espace vectoriel des fonctions numériques finies sur T, essentiellement -intégrables pour tout , muni de la topologie définie par les semi-normes (). Soit le sous-espace vectoriel de engendré par les produits où g parcourt l’ensemble des fonctions numériques finies continues dans T et K l’ensemble des parties compactes de T.
Lemme 1
Lorsqu’on munit et de la topologie induite par celle de : a) tout élément de est adhérent à une partie bornée de ;
b) tout élément de est adhérent à une partie bornée de .
Pour démontrer a), on peut se restreindre au cas d’un élément de la forme (, K compact dans T). Il est immédiat (en vertu du th. d’Urysohn) que est adhérente à l’ensemble B des fonctions de la forme , où décrit l’ensemble des applications continues de T dans , égale à 1 dans K et à 0 dans le complémentaire d’un voisinage compact fixe H de K. De plus, l’ensemble B est borné, car pour toute fonction ayant les propriétés précédentes.
Démontrons maintenant b) : on peut se restreindre au cas d’un élément de . Pour tout et tout , il existe une partie compacte de T telle que la restriction de à soit continue et que . Il est clair que est adhérente à l’ensemble C des (où ). En vertu du th. d’Urysohn, l’ensemble C est contenu dans ; de plus, il est borné, car on a quels que soient et .
Démontrons maintenant la prop. 6 : pour toute fonction et toute semi-norme continue sur F, on a
4. Mesures vectorielles de base .
Définition 4
Soit une mesure positive sur . On dit qu'une mesure vectorielle sur , à valeurs dans , est une mesure de base s'il existe une application de dans , scalairement localement -intégrable et telle que pour toute fonction . On dit alors que est une densité de par rapport à , et on écrit .
Il est immédiat que si et sont deux densités de par rapport à , est scalairement localement -négligeable (chap. V, § 5, no 4, cor. 2 de la prop. 5); rappelons que cela n'entraîne pas en général que soit nulle localement presque partout (cf. § 1, exerc. 12 et no 1, Remarque 2).
Soit une mesure de base , de densité . Pour qu'une fonction numérique soit essentiellement intégrable pour , il faut et il suffit que soit scalairement essentiellement -intégrable (chap. V, § 3, no 5, th. 1).
Proposition 7
Soit une application scalairement localement intégrable par rapport à une mesure positive sur , telle que, pour toute fonction , l'on ait . Alors l'application de dans est une mesure vectorielle sur , de base et de densité par rapport à .
En effet (no 1, Remarque 3), il suffit de montrer que, si on pose , est une mesure scalaire pour tout . Mais comme , on a , d'où notre assertion.
Proposition 8
Soient une mesure positive sur , une mesure sur à valeurs dans , de base et de densité par rapport à . Soit une semi-norme semi-continue inférieurement sur .
a) Si, pour toute partie compacte de , l'intégrale supérieure est finie, alors est -majorable.
b) Si est -majorable, alors est de base ; si de plus est -mesurable en tant qu'application de dans , alors est localement -intégrable, et on a .
a) Pour toute partie finie de , désignons par la borne supérieure des mesures où parcourt ; si on a (chap. V, § 5, no 4, prop. 5).
Pour toute partie ouverte relativement compacte de , soit la restriction de à ; montrons d'abord que lorsque parcourt l'ensemble filtrant des parties finies de , la famille est majorée dans . En effet, pour toute fonction de , on a
b) Comme les mesures sont de base , il en est de même de leur borne supérieure (chap. V, § 5, no 5, th. 2). Si est -mesurable pour la topologie sur , il résulte aussitôt des définitions que l'application de dans l'espace produit est -mesurable ; comme la famille est filtrante croissante, est -mesurable, et pour toute partie compacte de , on a
(chap. V, § 2, no 2, prop. 9). Mais cela prouve que est localement -intégrable et que pour tout ; d’où, par définition, .
Remarque
Supposons qu’il existe dans un ensemble dénombrable dense pour ; alors la fonction est toujours -mesurable, car on a (chap. IV, § 5, no 4, cor. 1 du th. 2). On a alors, pour toute partie compacte de ,
Proposition 9
Soit un espace de Banach de dimension finie. Toute mesure sur à valeurs dans est une mesure de base . Si , on a localement presque partout pour . Pour que soit de base , il faut et il suffit que soit de base , et si , on a .
Soient une base de et la base duale de . Pour tout indice , on a , donc (chap. V, § 5, no 5, th. 2) , où est bornée et -mesurable. Si on pose , on a donc . Si , la prop. 8 montre que , d’où localement presque partout pour (chap. V, § 5, no 4, cor. 2 de la prop. 5). La dernière assertion résulte aussitôt de la prop. 8.
Remarque
Si , est une fonction continue positivement homogène dans . Si on pose , on a, par définition (chap. V, § 5, no 9),
5. Le théorème de Dunford-Pettis.
Soit une mesure positive sur T. On dit qu'une mesure vectorielle sur T, à valeurs dans F, est scalairement de base si, pour tout , la mesure scalaire est de base . Si une mesure vectorielle à valeurs dans F est de base , elle est scalairement de base : en effet, si , on a pour tout . Mais il existe des mesures vectorielles qui sont scalairement de base sans être de base (exerc. 17), et d'autre part il existe des mesures vectorielles qui ne sont scalairement de base pour aucune mesure positive ; on notera toutefois que toute mesure majorable à valeurs dans un espace normé est scalairement de base , en vertu du th. de Lebesgue-Nikodym.
Exemple
Prenons pour l’application identique de . Dire que est scalairement de base signifie que toute mesure réelle sur T est de base . En particulier, la mesure ponctuelle doit être de base , ce qui exige que pour tout , et entraîne en particulier que toute partie compacte de T est dénombrable.
Nous allons dans ce no démontrer un résultat qui généralise une des conséquences du th. de Lebesgue-Nikodym, à savoir que le dual de est (chap. V, § 5, no 8, th. 4), et qui donne une condition suffisante pour qu’une mesure vectorielle scalairement de base soit de base .
Soit l’application canonique de sur . Nous dirons qu’un sous-espace vectoriel G de possède la propriété de relèvement s’il existe une application linéaire de G dans (dite relèvement de G) telle que soit l’identité sur G et que pour tout et tout .
On démontre que si est la mesure de Lebesgue sur , l’espace tout entier possède la propriété de relèvement (exerc. 18).
Lemme 2
Tout sous-espace G de type dénombrable de l’espace de Banach possède la propriété de relèvement.
Par hypothèse il existe une partie dénombrable dense H de G, qui soit un sous-espace vectoriel sur le corps des nombres rationnels ; soit une base (dénombrable) de sur . Pour tout entier , soit un élément de tel que , et soit l’application -linéaire de dans définie par ; il est clair que est l’identité sur . En outre, pour tout , on a sauf aux points d’un ensemble localement négligeable . Soit la réunion des pour , qui est encore localement négligeable. Pour tout , désignons par la fonction telle que si et si . Il est clair que est une application -linéaire de dans , telle que soit l’identité sur et que pour tout et tout . Comme est un espace de Banach pour la norme (chap. IV, § 5, no 4, th. 2), se prolonge en une application -linéaire continue, notée encore , de dans , qui est évidemment un relèvement de .
Définition 5
Soient un espace localement convexe séparé, son dual muni de la topologie . On désigne par l’espace vectoriel des applications de dans , telles que soit scalairement -mesurable et égale scalairement localement presque partout (pour ) à une application de dans une partie équicontinue de . On désigne par l’espace quotient de par l’espace des applications scalairement localement -négligeables de dans .
Lorsque vérifie les hypothèses du § 1, no 5, prop. 13, les fonctions de sont -mesurables pour la topologie faible , mais ne sont pas nécessairement mesurables pour la topologie forte sur , même si est un espace de Banach (, exerc. 17). Dans les mêmes conditions, les applications scalairement localement -négligeables de dans sont identiques aux applications localement -négligeables de dans (, no 1, Remarque 2).
Lorsque est un espace normé de type dénombrable, les éléments de sont les applications de dans , telles que soit scalairement -mesurable et que soit bornée en mesure ; on peut alors définir sur l’espace une structure d’espace normé, en le munissant de la norme (chap. IV, § 6, no 3).
Lemme 3
Soient F un espace localement convexe séparé, f un élément de . Pour tout , on a , et l’application linéaire de F dans est continue ; si en outre F est un espace normé, on a .
Il est clair par définition que est -mesurable et bornée en mesure ; en remplaçant éventuellement f par une fonction appartenant à la même classe de , on peut supposer en outre que , où V est un voisinage convexe équilibré de 0 dans F (ce qui ne modifie que sur un ensemble localement négligeable, dépendant de z). Alors la relation entraîne pour tout , ce qui prouve la continuité de . La dernière assertion est évidente.
Lemme 4
Soient F un espace localement convexe séparé, f un élément de . Pour toute fonction numérique , la fonction gf est scalairement essentiellement -intégrable et l’on a .
En effet, pour tout , appartient à , d’où la première assertion. En outre, on peut supposer, sans modifier , que , où V est un voisinage convexe équilibré de 0 dans F. Alors la relation entraîne pour tout , d’où , ce qui prouve que .
Théorème 1
Soit F un espace localement convexe séparé, contenant une partie dénombrable partout dense. Pour toute fonction et tout , soit ; l’application définit, par passage au quotient, une bijection linéaire de sur l’espace des applications linéaires continues de F dans . Si F est un espace normé, cette bijection est une isométrie.
Vu le lemme 3, la première assertion sera démontrée si l’on prouve que pour toute application continue u de F dans , il existe une fonction , telle que pour tout z \in F, et que la classe de f dans L_{F_s}^\infty est déterminée de façon unique par cette condition. Le second point est immédiat, car si pour tout est scalairement localement négligeable. D'autre part, il existe un relèvement de dans (lemme 2). Pour tout , l'application est une forme linéaire continue sur , c'est-à-dire un élément de . La fonction est scalairement -mesurable puisque pour tout ; on a ; enfin, pour tout et tout appartenant à l'image réciproque par de la boule unité de , on a
ce qui montre que pour tout .
Si de plus est un espace normé, ce qui précède montre que . Mais d'autre part (lemme 3), on a
et cette inégalité subsiste lorsqu'on modifie arbitrairement dans un ensemble localement négligeable. On en conclut que .
Corollaire 1
Soit un espace localement convexe séparé contenant une partie dénombrable partout dense. Pour toute fonction , tout et toute fonction , soit . L'application définit, par passage au quotient, une bijection linéaire de sur l'espace des formes bilinéaires continues dans . Si est un espace normé, cette bijection est une isométrie.
En effet, on peut supposer que est une partie équicontinue de . Il est clair alors que est séparément continue, et avec les notations du th. 1 et de l'Appendice, on a (compte tenu de ce que est le dual de (chap. V, § 5, no 8, th. 4)) . Le corollaire résulte alors du th. 1 ci-dessus et de l'Appendice, no 1, prop. 1 et corollaire.
Corollaire 2 (théorème de Dunford-Pettis)
Soit F un espace localement convexe séparé contenant une partie dénombrable partout dense. Pour toute fonction , et toute fonction , soit (lemme 4). L’application définit, par passage au quotient, une bijection linéaire de sur l’espace des applications linéaires de dans telles que l’image par de la boule unité de soit une partie équicontinue de . Si F est un espace normé (auquel cas est l’espace des applications linéaires continues de dans le dual fort de ), la bijection est une isométrie.
Compte tenu de ce que est le dual de , cela résulte du corollaire précédent et de l’Appendice, n° 1, prop. 1 et corollaire.
Remarque
Il est clair que les applications sont continues pour toute -topologie sur ( recouvrement de F par des parties bornées). Réciproquement, si on suppose en outre F tonnelé, toute application linéaire continue de dans muni d’une -topologie transforme la boule unité de en une partie bornée de , qui est par suite équicontinue (Esp. vect. top., chap. III, § 3, n° 6, th. 2).
Corollaire 3
Soient F un espace localement convexe séparé contenant une partie dénombrable partout dense, m une mesure vectorielle sur T à valeurs dans le dual faible de F. Si l’image par m de l’ensemble B des fonctions g de telles que est contenu dans une partie équicontinue convexe et fermée de , alors m est de base et il existe une densité f de m par rapport à telle que pour tout .
L’hypothèse entraîne que m est continue lorsqu’on munit de la topologie induite par celle de (définie par la semi-norme ) ; elle se prolonge donc en une application linéaire continue de dans le complété G du dual faible de F ; mais comme est une partie compacte de G et que l’image par de l’ensemble B des tels que est contenue dans l’adhérence de dans G, on a , donc applique dans . Comme la relation entraîne , on a si est -négligeable, et on peut donc appliquer le cor. 2 à l’application de dans F' obtenue par passage au quotient à partir de u ; d'où le corollaire.
Corollaire 4
Soient F un espace normé de type dénombrable, m une mesure sur T à valeurs dans le dual fort F', majo- rable pour la norme de F'. Alors m est une mesure de base |m|, et si m = f.|m|, on a |f(t)| = 1 localement presque partout pour |m|. En effet, par hypothèse, pour tout z ∈ F tel que |z| ≤ 1, on a |\langle z, m(g) \rangle| \leq |m|(|g|) pour toute fonction g ∈ J(T), et par suite |m(g)| \leq |m|(|g|) (Esp. vect. top., chap. IV, § 5, n° 2, prop. 4). Comme toute boule dans F' est équicontinue, le cor. 3 s'applique et montre que m est de base |m| ; en outre, si m = f.|m|, f est |m|-mesurable pour σ(F', F) (§ 1, n° 5, prop. 13), et on a |m| = |f|.|m| (n° 4, prop. 8), ce qui démontre le corollaire (chap. V, § 5, n° 4, cor. 2 de la prop. 5).
Si on applique ce corollaire au cas où F est de dimension finie, on retrouve comme cas particulier la première partie de la prop. 9.
6. Dual de l'espace (F espace de Banach de type dénombrable).
Proposition 10
Soit F un espace de Banach de type dénombrable. Pour toute fonction et toute fonction , la fonction numérique est essentiellement µ-intégrable et on a
Pour toute partie compacte K de T et tout , il existe une partie compacte K' de K telle que et que la restriction de f (resp. g) à K' soit une application continue de K' dans F (resp. dans ) ; par suite est faiblement compact, donc équicontinu dans F' (Esp. vect. top., chap. IV, § 5, n° 1). Or, la restriction de la forme bilinéaire canonique sur F × F' au produit de F et d'une partie équicontinue de F' est continue pour la topologie produit de la topologie de F et de σ(F', F) (Top. gén., chap. X, 2e éd., § 2, n° 2, cor. 4 de la prop. 1); on en conclut que la restriction de à K' est continue, et par suite que est -mesurable. De plus, on a
localement presque partout, et par suite est essentiellement -intégrable et on a l'inégalité (3) (chap. IV, § 5, n° 6, th. 5 et chap. V, § 2, n° 2, prop. 5).
Reste à montrer que est une isométrie surjective. Soit une forme linéaire continue sur . L'application est une forme bilinéaire continue sur , car
D'après le cor. 1 du th. 1 du n° 5, il existe une application g de T dans F', appartenant à , telle que pour tout , et que pour toute fonction de classe dans , et tout . Autrement dit, les formes linéaires et coïncident sur le sous-espace de engendré par les éléments de la forme (). Comme ce sous-espace est dense dans (chap. IV, § 3, n° 5, prop. 10), on a donc , ce qui prouve déjà que est surjective. On a en outre d'après (3) , d'où , et ceci termine la démonstration.
7. Intégration d'une fonction vectorielle par rapport à une mesure vectorielle.
Proposition 11
Soient F, G, H trois espaces de Banach, une application bilinéaire continue de dans H. Soit m une mesure vectorielle majorable sur T, à valeurs dans G. Il existe alors une application linéaire continue et une seule de dans
H telle que, pour tout et pour toute fonction numérique intégrable pour , on ait . En outre, on a
pour toute fonction .
S’il existe une telle application, sa valeur pour une fonction étagée sur les ensembles -intégrables est bien déterminée : on sait en effet qu’on peut écrire alors , où les sont -intégrables et disjoints, et les (chap. IV, § 4, no 8, lemme 1). La valeur de doit donc être égale à . Or, on a (no 3, prop. 6)
ce qui montre d’abord que l’élément de ne dépend pas de l’expression de sous la forme , et par suite qu’on peut l’écrire . On vérifie aussitôt que l’application ainsi définie est linéaire dans l’espace des fonctions étagées sur les ensembles -intégrables : il suffit en effet d’écrire deux fonctions de sous la forme et pour la même famille finie d’ensembles -intégrables , deux à deux disjoints (ce qui est possible en vertu du lemme 1 du chap. IV, § 4, no 8). L’inégalité (5) montre alors que est continue dans , et comme ce sous-espace est partout dense dans (chap. IV, § 4, no 9, cor. 1 de la prop. 16 et chap. V, § 2, no 2, prop. 6), on en déduit l’existence et l’unicité de ainsi que l’inégalité (4).
On dit que est l’intégrale de par rapport à (relativement à l’application bilinéaire ) ; lorsque l’on note la valeur de l’application bilinéaire au point , on écrira au lieu de .
Bourbaki XXV.
Avec les notations du no 6, l'intégrale n'est autre que avec et .
Corollaire
Si* et sont deux mesures majorables sur , à valeurs dans , on a et pour tout scalaire .
La seconde assertion est immédiate. La première signifie que pour toute fonction qui est à la fois -intégrable et -intégrable, on a
Remarque
Lorsque est de la forme , où et est une mesure réelle sur , on a
8. Mesures complexes.
Définition 5
On appelle mesure complexe sur* toute forme linéaire continue sur l'espace vectoriel complexe .
L'espace des mesures complexes sur est donc le dual de l'espace localement convexe séparé .
Si est une mesure complexe sur , sa restriction à est une mesure vectorielle sur à valeurs dans (considéré comme espace vectoriel sur ) ; est déterminée par cette restriction, puisque si , la partie réelle et la partie imaginaire de sont dans , et . Inversement, pour toute mesure vectorielle sur à valeurs dans , la formule définit une mesure complexe et une seule dont la restriction à soit . Nous identifierons donc désormais une mesure complexe à sa restriction à ; une telle mesure est de la forme , où et sont deux mesures réelles sur , qui sont appelées respectivement partie réelle et partie imaginaire de . Le support de est l’adhérence de la réunion des supports de et . On sait que est majorable (no 3, cor. de la prop. 4) ; nous appellerons valeur absolue de la mesure positive correspondant à la valeur absolue sur . On a (no 4, Remarque suivant la prop. 9), et ; en outre, est une mesure de base , et on peut écrire , où et localement presque partout pour (no 4, prop. 9). Les supports de et de sont les mêmes.
Pour toute application de dans un espace de Banach complexe , essentiellement intégrable par rapport à , on peut définir (no 7) l’intégrale de par rapport à (correspondant à l’application -bilinéaire de dans ), qu’on notera ; il résulte aussitôt de la propriété d’unicité de la prop. 11 que l’on a (avec les notations précédentes)
Pour que soit -intégrable (resp. essentiellement -intégrable), il faut et il suffit que soit intégrable (resp. essentiellement intégrable) par rapport à chacune des quatre mesures , en vertu des inégalités entre et des relations (chap. V, § 3, no 5, cor. 1 de la prop. 6).
Si est essentiellement -intégrable (resp. -intégrable), est essentiellement -intégrable (resp. -intégrable), et il résulte de la prop. 11 que
Soient F et G deux espaces de Banach complexes, une application linéaire continue de F dans G. Si est une application essentiellement -intégrable (resp. -intégrable) de T dans F, est essentiellement -intégrable (resp. -intégrable) et on a
Soient une mesure complexe sur T et une fonction complexe localement -intégrable. Pour toute fonction , la fonction est -intégrable et l’application est une mesure complexe notée et appelée mesure de densité par rapport à . Si , il est clair que ; comme en outre localement presque partout pour , pour que soit essentiellement intégrable pour , il faut et il suffit que soit essentiellement -intégrable, et on a
Si et sont deux mesures complexes sur , une fonction à valeurs dans un espace de Banach complexe , essentiellement intégrable (resp. intégrable) à la fois pour et , alors, quels que soient les nombres complexes et , est essentiellement intégrable (resp. intégrable) pour , et on a
Cela résulte en effet du cor. de la prop. 11 du no 7.
Il résulte en outre des définitions que l’on a
On appelle mesure conjuguée d’une mesure complexe la mesure complexe définie par pour . Si , où et sont des mesures réelles, on a et ; si , on a . Si est une fonction essentiellement -intégrable (resp. -intégrable) à valeurs complexes, est essentiellement -intégrable (resp. -intégrable) et on a
Proposition 12
Soient une mesure complexe sur , et des exposants conjugués (chap. IV, § 6, no 4). La forme bilinéaire est définie et continue dans le produit ; on a , et est la norme de la forme linéaire continue sur , déduite par passage au quotient de la forme linéaire .
En outre, si , toute forme linéaire continue sur l’espace vectoriel complexe est du type , où est une fonction de , dont la classe dans est bien déterminée.
Comme , où localement presque partout, la première assertion résulte aussitôt de l’inégalité de Hölder (chap. IV, § 6, n° 4, th. 2) ; la seconde découle de la prop. 3 du chap. IV, § 6, n° 4. Enfin, si u est une forme linéaire continue sur , sa restriction au sous-espace (réel) de est une application -linéaire continue de dans ; si , elle est donc du type , où et appartiennent à (chap. V, § 5, n° 8, th. 4) ; d’où la dernière assertion en posant .
9. Mesures complexes bornées.
Pour toute mesure complexe sur , on pose
Lemme 5
Soient m une mesure complexe sur T, f une fonction m-intégrable complexe. On a* , lorsque h parcourt l’ensemble des fonctions de telles que pour tout .
Si , on a et . Posons lorsque , et
ce qui démontre le lemme.
Proposition 13
Soient m une mesure complexe, et . Pour que m soit bornée, il faut et il suffit que soit bornée, et on a alors .
On a , où est -mesurable telle que pour tout . Si est bornée, on a, pour toute fonction
donc est bornée et . Si est bornée, on a, pour toute , et compte tenu du lemme 5
donc est bornée et . D'où la proposition.
Corollaire
Soit m une mesure complexe bornée. Toute fonction est alors m-intégrable, et on a* .
En effet, est -mesurable, et en posant , on a
donc est -intégrable (chap. IV, § 5, no 6, th. 5) et
10. Image d'une mesure complexe ; mesure complexe induite ; produit de mesures complexes.
Soit une mesure complexe sur , et soit une application de dans un espace localement compact . Nous dirons que est m-propre si est -propre (chap. V, § 6, n° 1, déf. 1); il est alors immédiat que pour toute fonction , la fonction est essentiellement -intégrable et que l’on a
donc l’application est continue dans , autrement dit c’est une mesure complexe sur , notée et appelée image de par . En outre, il résulte de (8) que l’on a . Si et sont deux mesures complexes sur et si est à la fois -propre et -propre, alors est -propre quels que soient les scalaires complexes , et on a .
Soit un sous-espace localement compact de . Pour toute fonction , la fonction sur , définie par si et si , est -intégrable (chap. V, § 1, n° 1); il est immédiat que l’application est une mesure complexe sur , appelée mesure induite sur par et notée . Si , il est clair que , où est la restriction à de la fonction , qui est localement intégrable pour (chap. V, § 7, n° 1); en outre, comme localement presque partout pour (chap. V, § 7, n° 1, cor. 1 de la prop. 1), on a .
Soient et deux espaces localement compacts, (resp ) une mesure complexe sur (resp. ). Posons et . La fonction est localement intégrable sur pour la mesure positive (chap. V, § 8, n° 2, cor. 5 de la prop. 5), et on vérifie aussitôt que lorsqu’on remplace (resp. ) par une fonction (resp. ) égale à (resp. ) localement presque partout pour (resp. ), est égale à localement presque partout pour . La mesure complexe sur ne dépend donc que de et ; on la note et on l’appelle la mesure produit de m et de m'. Comme localement presque partout pour (chap. V, § 8, no 2, cor. 8 de la prop. 5), on a .
Le lecteur vérifiera aisément que toutes les propositions démontrées au chap. V relativement à l'image d'une mesure positive, à la mesure induite par une mesure positive ou au produit de mesures positives, à l'exception de celles où interviennent des intégrales supérieures ou des intégrales supérieures essentielles, restent valables lorsqu'on remplace les mesures positives par des mesures complexes quelconques.
Enfin, on définit comme au § 1 la notion de fonction scalairement essentiellement m-intégrable pour une mesure complexe m ; pour qu'une fonction f ait cette propriété, il faut et il suffit que f soit scalairement essentiellement intégrable par rapport à et à , où et sont les parties réelle et imaginaire de m, et on a alors . Nous laissons au lecteur le soin de transcrire pour les mesures complexes les résultats du § 1.
Exercices
See the exercises for § 2.