§ 6. Promesures et mesures sur un espace localement convexe
Dans tout ce paragraphe, on ne considère que des espaces vectoriels sur le corps des nombres réels. Par espace localement convexe, on entend un espace vectoriel topologique séparé et localement convexe sur R. Le dual topologique d’un espace localement convexe E sera noté E′; pour x∈E et x′∈E′, on posera ⟨x,x′⟩=x′(x).
1. Promesures sur un espace localement convexe
Soit E un espace localement convexe. On note F(E) l’ensemble des sous-espaces vectoriels fermés de codimension finie de E, ordonné par la relation ⊃. Pour tout V∈F(E), on note pV l’application canonique de E sur E/V. Soient V et W deux éléments de F(E) tels que V⊃W; on note pVW l’application de E/W dans E/V déduite par passage aux quotients de l’application identique de E. La famille Q(E)=(E/V,pVW) est un système projectif d’espaces localement convexes, indexé par F(E). On l’appelle le système projectif des quotients de dimension finie deE.
On peut montrer que la limite projective du système projectif Q(E) est canoniquement isomorphe au dual algébrique E′∗ de E′, muni de la topologie faible σ(E′∗,E′).
Définition 1
Soit E un espace localement convexe. On appelle promesure sur E tout système projectif de mesures (§4, no 2, déf. 1) sur le système projectif des quotients de dimension finie de E.
En d’autres termes, une promesure μ sur E est une famille (μV)V∈F(E), où μV est une mesure (positive) bornée sur l’espace de dimension finie E/V, et où μV=pVW(μW) lorsque V ⊃ W. Toutes les mesures μV ont la même masse totale que l’on appelle la masse totale de la promesure μ.
Pour qu’un sous-espace V de E appartienne à F(E), il faut et il suffit qu’il existe un nombre fini d’éléments x1′,…,xn′ de E’ tels que V se compose des x∈E satisfaisant à ⟨x,xi′⟩=0 pour 1≤i≤n (Esp. vect. top., chap. II, 2e éd., § 6, n° 3, cor. 2 du th. 1 et n° 5, cor. 2 de la prop. 7). De plus, il existe sur un espace vectoriel de dimension finie une seule topologie séparée d’espace vectoriel topologique (loc. cit., chap. I, § 2, n° 3, th. 2). Par suite, la notion de promesure sur E ne dépend que du dual E’ de E.
Soit λ une mesure bornée sur E. Pour tout V∈F(E), notons λ~V l’image de λ par l’application canonique pV de E sur E/V. On a pV=pVW∘pW pour deux éléments V et W de F(E) tels que V ⊃ W; par suite, la famille λ~=(λ~V)V∈F(E) est une promesure sur E. Nous dirons que λ~ est la promesure associée à la mesure λ. On voit immédiatement que λ et λ~ ont même masse totale.
Proposition 1
Soit E un espace localement convexe. L’application λ↦λ~ est une bijection de l’ensemble des mesures bornées sur E sur l’ensemble des promesures (μV)V∈F(E) sur E satisfaisant à la condition suivante*:
Pour tout ε>0, il existe une partie compacte K de E telle que l’on ait μV(E/V−pV(K))≤ε pour tout V∈F(E).
On sait que l’intersection des noyaux des formes linéaires continues sur E est égale à 0 (Esp. vect. top., chap. II, 2e éd., § 4, n° 2, cor. 1 de la prop. 2); on a par suite ⋂V∈F(E)V={0} et la famille (pV)V∈F(E) est cohérente et séparante. La proposition résulte alors du th. 1 du § 4, n° 2.
En particulier, l’application λ↦λ~ est injective. Si μ est une promesure sur E, et s’il existe une mesure bornée λ sur E telle que μ=λ~, nous dirons par abus de langage que μ est une mesure. Si E est de dimension finie, toute promesure μ=(μV)V∈F(E) est une mesure: en effet, on a {0}∈F(E), E/{0}=E et pV,{0}=pV, d’où μV=pV(μ{0}) pour tout V∈F(E); autrement dit, on a μ=λ~ avec λ=μ{0}.
Proposition 2
Soient T un ensemble dénombrable, et E l’espace des fonctions réelles sur T, muni de la topologie de la convergence simple. Toute promesure sur E est une mesure.
Pour tout t∈T, soit εt la forme linéaire f↦f(t) sur E. On sait (Esp. vect. top., chap. II, 2e éd., § 6, n° 6, cor. 2 de la prop. 8) que la famille (εt)t∈T est une base de l’espace vectoriel E’. On note par ailleurs Φ l’ensemble des parties finies de T, et pour tout J∈Φ, on note EJ l’ensemble des fonctions sur T nulles en tout point de J. Soit F∈F(E); comme l’orthogonal F0 de F est un sous-espace de dimension finie de E’, il existe J∈Φ telle que F0 soit contenu dans le sous-espace G de E’ engendré par les εt pour t∈J. Comme F0⊂G, on a
EJ=G0⊂F00=F
et la famille dénombrable(EJ)J∈Φ est cofinale dans F(E). La prop. résulte alors du th. 2 du § 4, n° 3.
2. Image d'une promesure
Soient E et E1 deux espaces localement convexes, et u une application linéaire continue de E dans E1. Pour tout V1∈F(E1), le sous-espace V=u−1(V1) de E appartient à F(E), et u définit par passage aux quotients une application linéaire uV1 de E/V dans E1/V1. Soient V1 et W1 dans F(E1) tels que V1⊃W1; posons V=u−1(V1) et W=u−1(W1). On a V⊃W et un diagramme commutatif
Eu↓E1pWpW1E/W↓uW1E1/W1
E/W↓E1/W1pVWpV1W1E/V↓uV1E1/V1.
Soit alors μ=(μV)V∈F(E) une promesure sur E. Pour tout V1∈F(E1), posons
(1)
νV1=uV1(μu−1(V1)).
La commutativité du diagramme précédent montre que la famille ν=(νV1)V1∈F(E1) est une promesure sur E1. On dit que νest l'image deμparu, et on la note u(μ).
Soient λ une mesure bornée sur E et u(λ) la mesure sur E1 image de λ par u. Si la promesure μ est associée à λ, la promesure u(μ) est associée à u(λ). Cela résulte de la commutativité du diagramme précédent.
Soit V∈F(E). Il est immédiat que la promesure sur E/V image de la promesure μ par l'application canonique pV:E→E/V est associée à la mesure μV.
Soit u1 une application linéaire continue de E1 dans un espace localement convexe E2. On établit sans peine la relation (u1∘u)(μ)=u1(u(μ)) (« transitivité de l'image des promesures »).
3. Transformée de Fourier d'une promesure
Soient E un espace localement convexe et μ=(μV)V∈F(E) une promesure sur E. Pour toute forme linéaire continue x′ sur E, on note μx′ la mesure sur R image par x′ de la promesure μ sur E. La transformée de Fourier de μ est la fonction Fμ sur E′ définie par
(2)
(Fμ)(x′)=∫Reitdμx′(t).
Soit λ une mesure bornée sur E. La transformée de Fourier de λ est la fonction sur E′ définie par
(Fλ)(x′)=∫Eei⟨x,x′⟩dλ(x).
Soit μ la promesure associée à λ. Pour tout x′∈E′, la mesure μx′ sur R est l’image par x′:E→R de la mesure λ sur E; des formules (2) et (3), on déduit aussitôt Fμ=Fλ.
Soient μ une promesure quelconque sur E, u une application linéaire continue de E dans un espace localement convexe E1. Notons tu l’application linéaire de E1′ dans E′ transposée de u et v la promesure u(μ) sur E1. Pour tout x1′∈E1′, on a tu(x1′)=x1′∘u, d’où
νx1′=x1′(v)=x1′(u(μ))=(x1′∘u)(μ)=μtu(x1′).
On a par suite
F(u(μ))=(Fμ)∘tu.
En particulier, prenons pour u l’application canonique pV de E sur E/V (pour V∈F(E)). La promesure pV(μ) sur E/V est associée à la mesure μV, et tpV est un isomorphisme du dual de E/V sur le sous-espace V0 de E′ orthogonal à V. Si nous identifions (E/V)′ à V0 par tpV, on a
(Fμ)(x′)=∫E/Vei⟨x,x′⟩dμV(x)
pour tout x′∈V0. On a E′=⋃V∈F(E)V0, de sorte que la formule précédente caractérise la fonction Fμ sur E′. Enfin, si l’on fait x′=0 dans (5), on voit que la masse totale de μ est égale à (Fμ)(0).
Proposition 3
Soit E un espace localement convexe. L’application μ↦Fμ de l’ensemble des promesures sur E dans l’ensemble des fonctions sur E’ est injective.
La formule (5) permet de se ramener au cas où E est de dimension finie; comme tout espace de dimension finie est isomorphe à un espace Rn, nous pouvons même supposer qu’il existe un entier n⩾0 tel que E=Rn. Nous avons donc à prouver que si μ est une mesure bornée (non nécessairement positive) sur Rn et si
∫Rnei⟨x,y⟩dμ(x)=0
pour toute forme linéaire y sur Rn, on a μ=0.
Pour tout entier m⩾0, soit Gm le sous-groupe m.Zn de Rn. On note Cm l’espace vectoriel des fonctions continues f sur Rn telles que f(x+a)=f(x) pour x∈Rn et a∈Gm. D’après la prop. 8 de Top. gén., chap. X, 2e éd., § 4, n° 4, toute fonction de Cm est limite uniforme de combinaisons linéaires finies de fonctions du type x↦e2πi⟨x,q⟩ avec q∈m−1.Zn. On a donc μ(f)=0 pour toute fonction f∈Cm.
Soit f une fonction continue à support compact sur Rn. Pour tout entier m≥0, posons fm(x)=∑q∈Gmf(x+q). Il est immédiat que pour tout x∈Rn, la série précédente n’a qu’un nombre fini de termes, et que fm appartient à Cm. De plus, on voit facilement que la suite (fm) tend uniformément vers f sur tout compact, et qu’il existe une constante C≥0 telle que ∣fm∣≤C pour tout m. On a par suite μ(f)=limm→∞μ(fm) d’après la prop. 12 du § 5, n° 6. Comme on a fm∈Cm, on a μ(fm)=0, d’où finalement μ(f)=0. On a donc μ=0.
Remarque. — Lorsque E est de dimension finie, tout caractère de E est de la forme x↦ei⟨x,x′⟩ avec x′∈E′ (Théor. spect., chap. II, § 1, n° 9, cor. 3 de la prop. 12). La prop. 3 résulte dans ce cas du théorème d’unicité pour la transformation de Fourier (loc. cit., § 1, n° 6, cor. de la prop. 6).
valable pour tout nombre réel s>0 (Fonct. var. réelle, chap. VII, § 1, n° 3, prop. 3). En faisant le changement de variable x=(2u)1/2, il vient d’après (9)
Pour n=0, cette relation se réduit à Γ(21)=π1/2, c’est-à-dire à la formule (21)
de Fonct. var. réelle, chap. VII, § 1, n° 3. Le cas général s’en déduit par récurrence sur n en tenant compte de la relation Γ(x+1)=x⋅Γ(x) (loc. cit., § 1, n° 1).
Enfin, la formule (8) résulte de ce que la fonction x↦x2n+1e−x2/2 est impaire.
comme on a cosu=2eiu+e−iu pour tout nombre complexe u, on en déduit
(2π)−1/2∫Re−x2/2eixydx=(2π)−1/2∫Re−x2/2cosxydx.
Pour tout entier n⩾0, posons
gn(x)=(−1)n(2π)−1/2(2n)!(xy)2ne−x2/2.
D’après (7), on a
∫R∣gn(x)∣dx=n!1(2∣y∣2)n
∫Rgn(x)dx=n!1(−2y2)n,
d’où
n=0∑∞∫R∣gn(x)∣dx=e∣y∣2/2<+∞.
Comme on a par ailleurs
(2π)−1/2e−x2/2cosxy=n=0∑∞gn(x),
on peut intégrer terme à terme cette égalité, d’où
(2π)−1/2∫Re−x2/2cosxydx=n=0∑∞∫Rgn(x)dx=e−y2/2
d’après (14). La formule (11) résulte alors de (12).
5. Promesures et mesures gaussiennes
Proposition 4
Soit E un espace localement convexe. Pour toute forme quadratique positive Q sur E', il existe une promesure ΓQ sur E et une seule, telle que FΓQ=e−Q/2. La masse totale de ΓQ est égale à 1.
L’unicité de ΓQ résulte de la proposition 3 du n° 3. La masse totale de ΓQ est égale à (FΓQ)(0)=e−Q(0)/2=1. Nous démontrons l’existence par étapes.
A) E est de dimension finie n et Q est non dégénérée.
D’après le lemme 2 du n° 4, la mesure γ1 sur R admettant la densité t↦(2π)−1/2e−t2/2 est bornée, de masse totale 1. Posons γ=γ1⊗⋯⊗γ1 (n facteurs). Du lemme 2 du n° 4, on déduit
Comme Q est positive et non dégénérée, il existe une base (e1′,…,en′) de E' orthonormale pour Q (Alg., chap. IX, § 7, n° 1). Notons f l’isomorphisme x↦(e1′(x),…,en′(x)) de E sur Rn et ΓQ la mesure f−1(γ) sur E. Soit x′=a1e1′+⋯+anen′ dans E'; on a x′(f−1(t1,…,tn))=∑j=1ntjaj pour t1,…,tn réels, d’où
Soit N le sous-espace vectoriel de E' formé des x′ tels que Q(x′)=0. Notons M l’orthogonal de N dans E et j l’injection canonique de M dans E. L’application linéaire tj:E′→M′ est surjective, de noyau N, et il existe donc sur M' une forme quadratique positive non dégénérée q telle que Q=q∘tj. D’après ce qui précède, il existe sur M une mesure bornée Γ telle que FΓ=e−q/2. Si l’on pose ΓQ=j(Γ), on a
FΓQ=(FΓ)∘tj=exp(−q∘tj/2)=e−Q/2
d’après la formule (4) du n° 3.
C) Cas général.
Soit V∈F(E). Notons pV l’application canonique de E sur E/V et QV la forme quadratique positive Q∘tpV sur (E/V)′; enfin, soit μV la mesure sur E/V de transformée de Fourier e−QV/2 (cf. B)). Si W∈F(E) est contenu dans V, on a pV=pVW∘pW, d'où QV=QW∘tpVW; d'après la formule (4) du n° 3, la mesure pVW(μW) a pour transformée de Fourier la fonction (e−QW/2)∘tpVW=e−QV/2, donc est égale à μV. La famille (μV)V∈F(E) est donc une promesure μ sur E. La formule (5) du n° 3 montre que Fμ est égale à e−Q/2.
Définition 2
Soit E un espace localement convexe. Pour toute forme quadratique positive Q sur E′, on appelle promesure gaussienne de variance Q sur E, et l'on note ΓQ, la promesure sur E dont la transformée de Fourier est égale à e−Q/2. On dit qu'une promesure μ sur E est gaussienne s'il existe une forme quadratique positive Q sur E′ telle que μ=ΓQ.
Par abus de langage, on dira qu'une mesure bornée μ sur E est gaussienne de variance Q si la promesure associée μ~ est égale à ΓQ.
Remarque 1
Soit E un espace vectoriel de dimension finie, et soit μ une mesure positive de masse 1 sur E, telle que toute forme linéaire sur E appartienne à L2(E,μ). On définit un élément m de E et une forme quadratique positive V sur E′ par les formules
⟨m,x′⟩=∫E⟨x,x′⟩dμ(x),V(x′)=∫E⟨x−m,x′⟩2dμ(x).
Dans la terminologie traditionnelle du Calcul des Probabilités, m s'appelle la moyenne et V la variance de μ; on dit que μ est centrée si m=0.
Soient alors a un élément de E et Q une forme quadratique positive sur E′. Notons Γa,Q l'image de la mesure ΓQ par la translation x↦x+a. On voit facilement que Γa,Q est une mesure positive de masse 1 sur E, de transformée de Fourier x′↦ei⟨a,x′⟩−21Q(x′) et de moyenne a. De plus, la prop. 6 entraîne que Q est la variance de Γa,Q. Traditionnellement, on dit que Γa,Q est la mesure gaussienne de moyenne a et variance Q, et que ΓQ=Γ0,Q est la mesure gaussienne centrée de variance Q. Comme nous n'aurons à considérer que des mesures gaussiennes centrées, nous omettons ce qualificatif.
Soit Q une forme quadratique sur le dual E′ d'un espace localement convexe E. S'il existe une promesure sur E de transformée de Fourier e−Q/2, la forme quadratique Q est nécessairement positive : la fonction e−Q/2 est en effet bornée sur E′; donc, pour tout x′∈E′, la fonction t↦e−t2Q(x′)/2=e−Q(tx′)/2 sur R est bornée, d'où Q(x′)⩾0.
Remarque 3
Le dual de R est canoniquement isomorphe à R et les formes quadratiques positives sur R sont les fonctions de la forme t↦at2 avec a⩾0. Pour tout a⩾0, il existe donc une mesure bornée γa sur R et une seule dont la transformée de Fourier soit égale à la fonction t↦e−at2/2; on dit par abus de langage que γa est la mesure gaussienne sur R de variance a.
La transformée de Fourier de γ0 est la constante 1, d'où γ0=ε0 (masse unité à l'origine de R). Supposons a>0 et notons ua l'application linéaire x↦a1/2x; on a Fγa=Fγ1∘tua d'où γa=ua(γ1). Le lemme 2 montre que γ1 est la mesure de densité x↦(2π)−1/2e−x2/2 par rapport à la mesure de Lebesgue; on en déduit facilement
(15)dγa(x)=(2πa)−1/2e−x2/2adx.
L'image d'une promesure gaussienne par une application linéaire continue est une promesure gaussienne. De manière précise, on a le résultat suivant:
Proposition 5
Soient E et E₁ deux espaces localement convexes et u une application linéaire continue de E dans E₁. Soient Q une forme quadratique positive sur E' et Q₁ la forme quadratique positive Q o t u sur E₁'. On a u(Γ_Q) = Γ_{Q₁}. Posons μ = u(Γ_Q). D’après la formule (4) du n° 3, on a
Fμ=(FΓQ)otu=e−Q/2otu=e−Q1/2=FΓQ1
d’où μ = Γ_{Q₁} d’après la prop. 3 du n° 3.
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Soient E un espace localement convexe et Q une forme quadratique positive sur E'. Pour tout x' ∈ E', l’image de Γ_Q par x' est la mesure gaussienne de variance Q(x') sur R.
Soient E un espace localement convexe et μ une mesure gaussienne sur E, de variance Q. Pour tout entier n ≥ 0, et tout x' ∈ E', on a les relations (16)
Si ces formules sont vraies pour un élément x' de E', elles sont vraies pour tous ses multiples t.x' (avec t réel). On peut donc se contenter de les établir lorsque Q(x') est égal à 0 ou 1. a) Supposons Q(x') = 0. La mesure x'(μ) est égale à γ₀ = ε₀, donc x' est nulle μ-presque partout; les formules (16) à (19) sont alors évidentes. b) Supposons Q(x') = 1, d’où x'(μ) = γ₁. On a
et (16) résulte immédiatement de (6) (n° 4, lemme 1). De même, les formules (17) et (18) résultent de (7) et (8). Enfin, (19) s’obtient en faisant n = 1 dans (17).
Nous pouvons maintenant démontrer une réciproque du cor. de la prop. 5.
Proposition 7
Soient E un espace localement convexe et μ une promesure sur E. On suppose que x'(μ) est une mesure gaussienne sur R pour tout x' ∈ E'. Alors μ est une promesure gaussienne sur E.
Pour tout x′∈E′, soit Q(x′) la variance de la mesure gaussienne x′(μ) sur R. On a x′(μ)=γQ(x′), d'où
(Fμ)(x′)=∫Reit.1dγQ(x′)(t)=e−Q(x′).12/2
d’après la définition de Fμ (n° 3, formule (2)). Autrement dit, on a Fμ=e−Q/2, et il reste à prouver que Q est une forme quadratique positive sur E′.
Pour tout sous-espace vectoriel fermé V de E, de codimension finie, notons pV l’application canonique de E sur E/V, μV la mesure pV(μ) sur E/V et posons QV=Q∘tpV. Comme on a E′=⋃V∈F(E)Im(tpV) et que tpV est injectif, il suffit de prouver que QV est une forme quadratique positive sur (E/V)′. Soient u∈(E/V)′ et x′=tpV(u). On a
u(μV)=u(pV(μ))=x′(μ)=γQ(x′);
la prop. 6 entraîne alors
QV(u)=Q(x′)=∫Rt2dγQ(x′)(t)=∫E/Vu(x)2dμV(x),
donc QV est une forme quadratique positive sur (E/V)′.
6. Exemples de promesures gaussiennes
1) Soit E un espace hilbertien réel. L’application x′↦∥x′∥2 est une forme quadratique positive sur E′. La promesure gaussienne correspondante s’appelle la promesure gaussienne canonique sur E. On peut montrer que cette promesure n’est pas une mesure si E est de dimension infinie.
Soit A un opérateur linéaire continu dans E. L’application x′↦∥tA.x′∥2 est une forme quadratique positive sur E′. La promesure correspondante μA sur E est une mesure si et seulement si A est un opérateur de Hilbert–Schmidt.
2) Noyaux de type positif. On note T un ensemble et E=RT l’espace vectoriel des fonctions réelles dans T, muni de la topologie de la convergence simple. Pour tout t∈T, on note εt la forme linéaire f↦f(t) sur E. La famille (εt)t∈T est une base de E′ (Esp. vec. top., chap. II, 2e éd., § 6, n° 6, cor. 2 de la prop. 8).
On appelle noyau de type positif (réel) sur T toute fonction à valeurs réelles K sur T×T satisfaisant aux relations
(20)
K(t,t′)=K(t′,t)pour t,t′ dans T,
(21)
i,j=1∑pcicjK(ti,tj)⩾0
quels que soient l’entier positif p, les éléments t1,…,tp de T et les nombres réels c1,…,cp. S’il en est ainsi, la formule
(22)
q(t∈T∑ctεt)=t,t′∈T∑ctct′K(t,t′)
définit une forme quadratique positive sur E'. Inversement, si q est une forme quadratique positive sur E', la formule
K(t,t′)=21[q(εt+εt′)−q(εt)−q(εt′)]
définit un noyau de type positif K sur T. On obtient ainsi deux bijections réciproques entre l'ensemble des noyaux de type positif sur T, et celui des formes quadratiques positives sur E'.
Soient K un noyau de type positif sur T, et q la forme quadratique associée sur E'. La promesure gaussienne sur E de variance q s'appelle aussi la promesure gaussienne sur E de covariance K. Si T est dénombrable, la prop. 2 du n° 1 entraîne que cette promesure est une mesure.
3) Soit T un ensemble dénombrable. On définit un noyau de type positif δ sur T en posant
δ(t,t′)={10si t=t′si t=t′.
La forme quadratique correspondante est donnée par q(∑t∈Tctεt)=∑t∈Tct2. Pour tout t∈T, notons μt la mesure gaussienne de variance 1 sur R; on montre facilement que la mesure gaussienne sur RT de covariance δ est égale à ⨂t∈Tμt.
4) Soit n⩾1 un entier. Une matrice carrée C=(cij) d'ordre n est dite symétrique positive si elle est symétrique et si l'on a ∑i,j=1ncijxixj⩾0 quels que soient x1,…,xn réels; il revient au même de dire que l'application (i,j)↦cij est un noyau de type positif sur l'ensemble {1,2,…,n}. On parlera donc de la mesure gaussienne γC sur Rn, de covariance C; elle est caractérisée par la formule
pour x1,…,xn réels. De la prop. 6 du n° 5 (formule (19)), on déduit
∫RntjtkdγC(t1,…,tn)=cjk(1⩽j,k⩽n).
De la prop. 5 du n° 5, on déduit la formule
u(γC)=γUCtU,
où u est une application linéaire de Rn dans Rm de matrice U. Par ailleurs, on voit facilement (cf. début de la démonstration de la prop. 4 du n° 5) que, si In désigne la matrice unité d'ordre n, la mesure γIn admet la densité
(2π)−n/2exp(−21(t12+⋯+tn2))
par rapport à la mesure de Lebesgue λn sur Rn.
Nous allons montrer que si la matrice C est inversible, d’inverse D=(djk), on a
En effet, si C est inversible, la forme quadratique q sur Rn définie par
q(x1,…,xn)=j,k=1∑ncjkxjxk
est non dégénérée. En utilisant l’existence d’une base de Rn orthonormale pour q, on démontre l’existence d’une matrice U carrée d’ordre n telle que C=U⋅tU, d’où γC=u(γIn) d’après (27) (on note u l’automorphisme de Rn de matrice U). Soit Q la forme quadratique sur Rn définie par
Q(t1,…,tn)=t12+⋯+tn2;
on a
γIn=(2π)−n/2e−Q/2⋅λn,
d’où
u(γIn)=(2π)−n/2e−(Q∘u−1)/2⋅u(λn).
Il est immédiat que la forme quadratique Q∘u−1 sur Rn prend la valeur ∑j,k=1ndjktjtk au point (t1,…,tn), et la prop. 15 du chap. VII, § 1, n° 10 montre que l’on a
u(λn)=(detU)−1⋅λn=(detD)1/2⋅λn.
La formule (28) résulte alors de là.
7. Mesure de Wiener
Dans ce n°, nous notons T l’intervalle ]0,1] de R et H l’espace de Hilbert des fonctions réelles de carré intégrable par rapport à la mesure de Lebesgue sur T, où l’on note (f∣g) le produit scalaire. On note aussi C l’espace des fonctions continues réelles sur T, tendant vers 0 au point 0; on munit C de la norme ∥f∥=supt∈T∣f(t)∣. L’intervalle compact [0,1]=T∪{0} est le compactifié d’Alexandroff de l’intervalle localement compact mais non compact T; par suite, l’ensemble des fonctions continues à support compact sur T est dense dans C et le dual de C s’identifie à l’espace M1 des mesures bornées (non nécessairement positives) sur T (chap. III, 2e éd., § 1, n° 8, déf. 3).
Pour toute fonction f∈H, on définit une fonction Pf sur T par
(Pf)(t)=∫0tf(x)dx=(f∣It),
où It est la fonction caractéristique de l’intervalle ]0,t]. L’inégalité de Cauchy–Schwarz entraîne les inégalités
∣(Pf)(t)∣≤∥f∥2⋅t1/2
∣(Pf)(t)−(Pf)(t′)∣≤∥f∥2⋅∣t−t′∣1/2;
par suite, Pf appartient à C, et l’application linéaire P de H dans C est continue de norme ≤1.
Identifions l’espace de Hilbert H à son dual (Esp.vect.top., chap. V, § 1, n° 6, th. 3), et notons Π:M1→H la transposée de P:H→C. Pour toute mesure μ∈M1 et toute fonction f∈H, on a
Or It.It′ est la fonction caractéristique de l’intervalle ]0,t]∩]0,t′], d’où immédiatement
∫TIt(x)It′(x)dx=inf(t,t′).
On en conclut
(Πμ∣Πν)=∫T∫Tinf(t,t′)dμ(t)dν(t′).
D’après le résultat précédent, on définit une forme quadratique positive W sur M1 par la formule
W(μ)=∫T∫Tinf(t,t′)dμ(t)dμ(t′)=∥Πμ∥22.
En particulier, si t1,…,tn sont des éléments de T, et c1,…,cn des nombres réels, on a
W(j=1∑ncjεtj)=j,k=1∑ncjckinf(tj,tk)
et comme W est positive, la fonction (t,t′)↦inf(t,t′) est un noyau de type positif sur T.
Théorème 1 (Wiener)
Soit w l’image par P:H→C de la promesure gaussienne canonique sur l’espace de Hilbert H. Alors w est une mesure gaussienne de variance W sur C.
Par construction, on a W(μ)=∥tP(μ)∥22; la prop. 5 du n° 5 montre que w est une promesure gaussienne de variance W. Il reste à prouver que w est une mesure sur C.
A) Construction d’un espace mesuré auxiliaire (Ω,m): Pour tout entier n≥0, on note Dn l’ensemble des nombres de la forme k/2n avec k=1,2,3,…,2n. On pose D=⋃n≥0Dn (ensemble des nombres dyadiques contenus dans T) et Ω=RD. Pour tout t∈D, on note X(t) la forme linéaire f↦f(t) sur Ω.
Pour t,t′ dans D, posons M(t,t′)=inf(t,t′); on a vu que M est un noyau de type positif sur D. Comme l’ensemble D est dénombrable, on peut définir la mesure gaussienne m sur Ω de covariance M (n° 6, Exemple 2).
On notera que 2t+t′ appartient à D. On sait (n° 6, Exemple 2) que la famille (X(t))t∈D est une base du dual topologique Ω′ de Ω; il existe donc une forme bilinéaire symétrique M^ sur Ω′×Ω′ caractérisée par M^(X(t),X(t′))=inf(t,t′). Par construction, la variance de la mesure gaussienne m sur Ω est la forme quadratique ξ↦M^(ξ,ξ) sur Ω′. Posons en particulier
ξ=X(2t+t′)−2X(t)+X(t′);
un calcul facile donne
M^(ξ,ξ)=4∣t−t′∣.
D’après la prop. 6 du n° 5 (formule (16)), on a
∫Ω∣ξ∣3dm=π−1/223/2Γ(2)M^(ξ,ξ)3/2;
le lemme résulte immédiatement des formules (40) et (41).
B) Construction d'une application u de Ω dans C: Pour tout entier n⩾0, on note En le sous-espace de C formé des fonctions qui sont affines dans chacun des intervalles [2nk−1,2nk] pour 1⩽k⩽2n. Une fonction affine dans un intervalle compact I de R atteint ses bornes aux extrémités de I; par suite, on a
∥f∥=1⩽k⩽2nsupf(2nk)
pour f∈En.
Pour toute fonction g∈Ω et tout entier n⩾0, il existe une fonction un(g) et une seule qui appartienne à En et coïncide avec g en tout point de Dn; on posera Tng=un+1(g)−un(g). Comme Dn est fini, l'application Tn de Ω dans C est continue, donc m-mesurable.
D'après le lemme 4, l'application Tn de Ω dans l'espace de Banach C appartient à L33(Ω,m) et l'on a N3(Tn)≤(8π)1/61(2−1/6)n, d'où ∑n=0∞N3(Tn)<+∞.
D'après la prop. 6 du chap. IV, 2e éd., § 3, n° 3, il existe un ensemble Ω0⊂Ω tel que Ω−Ω0 soit m-négligeable et que la série ∑n=0∞Tn(g) converge absolument dans C pour tout g∈Ω0. On définit alors une application m-mesurable u de Ω dans C par
Comme un(g) et g coïncident sur Dm⊂Dn pour 0≤m≤n, il est immédiat que la restriction de u(g) à D est égale à g pour tout g∈Ω0.
C) Construction d'une mesure gaussienne sur C:
Soit w′ la mesure bornée sur C, image de m par l'application m-mesurable u:Ω→C. Nous allons montrer que w′ est une mesure gaussienne sur C, de variance W, d'où w=w′. On notera D le sous-espace vectoriel de M1 engendré par les mesures εt pour t parcourant D.
Soit I=(0,1]. L’espace M1 des mesures bornées sur T=]0,1] sera identifié au sous-espace de M(I) formé des mesures qui ne chargent pas 0. On munit M(I) de la topologie vague. L’application t↦εt de I dans M(I) est continue (chap. III, 2e éd., § 1, n° 9, prop. 13); comme D est dense dans I, l’adhérence D de D contient toutes les mesures ponctuelles. Soit A l’ensemble des mesures v∈D telles que ∥v∥≤∥u∥; la mesure μ est adhérente à A (chap. III, 2e éd., § 2, n° 4, cor. 1 du th. 1). L’ensemble A est relativement compact dans M(I) (chap. III, 2e éd., § 1, n° 9, prop. 15) et les parties compactes de M(I) sont métrisables (Esp. vect. top., chap. IV, § 5, n° 1, prop. 2, et Top. gén., chap. X, 2e éd, § 3, n° 3, th. 1). Il existe donc une suite de mesures μn∈A convergeant vers μ dans M(I). Comme C est identifié au sous-espace des fonctions continues sur I nulles à l’origine, on a μ(f)=limn→∞μn(f) pour tout f∈C. Par ailleurs, comme C(I)⊗C(I) est dense dans l’espace normé C(I×I) (chap. III, 2e éd., § 4, n° 1, lemme 1), les relations limn→∞μn=μ et ∥μn∥≤∥μ∥ entraînent limn→∞(μn⊗μn)=μ⊗μ (chap. III, 2e éd., § 1, n° 10, prop. 17); comme les mesures μn et μ ne chargent pas 0, on a
W(μn)=∫I∫Iinf(t,t′)dμn(t)dμn(t′)
W(μ)=∫I∫Iinf(t,t′)dμ(t)dμ(t′),
d'où limn→∞W(μn)=W(μ).
Il reste à prouver que la transformée de Fourier de w′ est égale à e−W/2. Soit μ∈M1; choisissons les mesures μn∈D comme dans le lemme 6. La mesure w′ est bornée et l'on a ∣ei⟨f,μn⟩∣=1 pour tout n; le lemme 5 et le théorème de convergence de Lebesgue (chap. IV, 2e éd., § 4, n° 3, th. 2) entraînent alors
∫Cei⟨f,μ⟩dw′(f)=n→∞lim∫Cei⟨f,μn⟩dw′(f)
=n→∞lime−W(μn)/2=e−W(μ)/2.
C.Q.F.D.
La mesure w sur C, dont la transformée de Fourier est égale à e−W/2 s'appelle la mesure de Wiener sur C.
Remarque
Pour tout intervalle semi-ouvert J=]a,b] contenu dans T, posons l(J)=b−a (longueur de J) et notons AJ la forme linéaire f↦f(b)−f(a) sur C. On peut montrer que la mesure de Wiener est caractérisée par la propriété suivante: Soient J1,…,Jn des intervalles semi-ouverts contenus dans T et deux à deux disjoints. L'image de la mesure w par l'application linéaire f↦(AJ1(f),…,AJn(f)) de C dans Rn est égale à γa1⊗⋯⊗γan avec ai=l(Ji)1/2 pour 1≤i≤n.
8. Continuité de la transformée de Fourier
Proposition 8
Soient E un espace localement convexe, μ une promesure sur E et Φ la transformée de Fourier de μ. On a les inégalités
Munissons E’ d’une topologie compatible avec sa structure d’espace vectoriel. Pour que Φ soit continue, il faut et il suffit que sa partie réelle ℜΦ soit continue à l’origine, et alors Φ est uniformément continue. Cela résulte de l’inégalité (54).
Soit F un espace localement convexe. On munit le dual F’ de F d’une topologie compatible avec la dualité entre F et F’ et l’on identifie F au dual de F’. Par suite, la transformée de Fourier d’une mesure bornée μ sur F’ est la fonction Fμ sur F définie par
(Fμ)(x)=∫F′ei⟨x,x′⟩dμ(x′).
Proposition 9
Si F est tonnelé, la transformée de Fourier de toute mesure bornée sur F’ est une fonction uniformément continue sur F. Soient μ une mesure bornée sur F’ et Φ sa transformée de Fourier. Soit ε>0. Il existe une partie compacte K de F’ tel que μ(F′−K)≤ε. Or K est compact pour la topologie faible σ(F′,F), donc équicontinu car F est tonnelé (Esp. vect. top., chap. IV, § 2, n° 2, th. 1). Il existe donc un voisinage symétrique U de 0 dans F dont le polaire U0 contient K. Soit x dans εU; on a
Le second membre de cette inégalité tend vers 0 avec ε; donc ℜΦ est continue en 0 et la prop. résulte du cor. de la prop. 8.
9. Le lemme de Minlos
Soient T un espace vectoriel de dimension finie et μ une mesure bornée sur T′; nous identifions T au dual de T′ de sorte que la transformée de Fourier Φ de μ est une fonction sur T. On suppose données deux formes quadratiques positives h et q sur T et un nombre ε>0. Pour tout nombre réel r>0, on note Cr l’ensemble des x′∈T′ tels que l’on ait ⟨x,x′⟩2≤r2h(x) pour tout x∈T.
On a noté Tr(q/h) la trace de q par rapport à h (cf. Annexe, n° 1). La formule (55) est triviale lorsque Tr(q/h) est infini. Nous supposons désormais Tr(q/h) fini, donc que h(x)=0 entraîne q(x)=0 pour tout x∈T.
Soient a1,…,an des éléments de T, et D l’ensemble des x′∈T′ tels que
j=1∑n⟨aj,x′⟩2>1.
Pour tout t réel ≥0, on a 3(1−e−t/2)≥0 et l’on a même
3(1−e−t/2)≥3(1−e−1/2)≥3(1−(49)−1/2)=1
pour t>1, car e>49. Appliquant ces inégalités à t=∑j=1n⟨aj,x′⟩2, on obtient
μ(D)≤3∫T′(1−exp(−21j=1∑n⟨aj,x′⟩2))dμ(x′).
Soit γ la mesure sur R, de densité t↦(2π)−1/2e−t2/2 par rapport à la mesure de Lebesgue. D’après le lemme 2 du n° 4, on a
pour tout x′∈T′. La fonction de x′,t1,…,tn à intégrer au second membre est continue et majorée en module par 2, et les mesures μ et γ sont bornées; on peut donc intégrer les deux membres de (57) par rapport à dμ(x′) et interchanger les intégrations par rapport à μ et γ; on obtient
∫T′(1−exp(−21j=1∑n⟨aj,x′⟩2))dμ(x′)
=∫…∫(Φ(0)−Φ(j=1∑ntjaj))dγ(t1)…dγ(tn).
Comme q est une forme quadratique sur T, il existe des nombres réels qjk tels que
q(j=1∑ntjaj)=j,k∑qjktjtk
pour t1,…,tn réels; on a en particulier qjj=q(aj) pour 1≤j≤n. Par ailleurs, l’intégrale ∫Rtndγ(t) vaut respectivement 1, 0, 1 pour n=0,1,2 (n° 4, lemme 1). On en déduit immédiatement
Or, le premier membre de (58) et Φ(0) sont des nombres réels; on peut donc remplacer Φ par ℜΦ au second membre de (58). L’inégalité Φ(0)−ℜΦ≤ε+q et les formules (56), (58) et (59) entraînent alors
μ(D)≤3(ε+j=1∑nq(aj)).
Fixons le nombre r>0. Comme la forme quadratique h est positive, il existe une base (e1,…,en) de T et un entier m compris entre 0 et n tels que
h(j=1∑ntjej)=j=1∑mtj2,
pour t1,…,tn réels (Annexe, n° 1, prop. 2). Il est alors immédiat que Cr se compose des x′∈T′ tels que
j=1∑m⟨ej,x′⟩2≤r2,j=m+1∑n⟨ej,x′⟩2=0.
Pour tout entier l≥1, soit Dl l’ensemble des x′∈T′ satisfaisant à l’inégalité
j=1∑m⟨r−1ej,x′⟩2+j=m+1∑n⟨lej,x′⟩2>1.
On voit facilement que la suite (Dl)l≥1 est croissante de réunion T′−Cr, d’où
μ(T′−Cr)=l→∞limμ(Dl).
Mais d’après (60), on a
μ(Dl)≤3(ε+j=1∑mr−2q(ej)+j=m+1∑nl2q(ej));
pour j=m+1,…,n, on a h(ej)=0, donc q(ej)=0. De plus, on a Tr(q/h)=∑j=1mq(ej) (Annexe, n° 1, prop. 2). La relation (55) résulte alors de (61) et (62).
C.Q.F.D
10. Mesures sur le dual d’un espace nucléaire
Soit F un espace localement convexe. Soit Ts la topologie faible σ(F′,F) sur F′ et Tc la topologie de la convergence uniforme sur les parties compactes convexes de F. D’après le théorème de Mackey, (Esp. vect. top., chap. IV, § 2, n° 3, th. 2) les topologies Ts et Tc sur F′ sont compatibles avec la dualité entre F et F′; il en est donc de même de toute topologie localement convexe T sur F′ intermédiaire entre Ts et Tc. Si T est une telle topologie, et si FT′ désigne l’espace F′ muni de T, on identifiera F au dual de FT′. Les promesures sur F′ sont donc les mêmes pour toutes les topologies T du type précédent, et si μ est une telle promesure, sa transformée de Fourier est une fonction sur F.
On appelle topologie de Sazonov sur F la topologie localement convexe S définie par les semi-normes continues N satisfaisant à la condition suivante: N2est une forme quadratique positive sur F et il existe une forme quadratique positive continue H sur F telle queTr(N2/H)<+∞. La topologie S est moins fine que la topologie donnée sur F; on dit que F est nucléaire si ces topologies sont identiques. Cette classe d’espaces sera étudiée plus tard en détail.
Théorème 2 (Minlos). — Soient F un espace localement convexe, T une topologie localement convexe sur F′ intermédiaire entre Ts et Tc et μ une promesure sur FT′. On suppose que transformée de Fourier Φ de μ est continue sur F pour la topologie de Sazonov. Alors μ est une mesure sur FT′.
Soit ε>0. Comme Φ est continue pour la topologie de Sazonov de F, il existe deux formes quadratiques positives continues Q et H sur F, telles que Tr(Q/H)<+∞ et que l’on ait
Φ(0)−ℜΦ(x)≤ε/6
pour tout x∈F tel que Q(x)≤1. D’après la prop. 8 du n° 8, on a ∣ℜΦ(x)∣≤Φ(0) pour tout x∈F, d’où
Φ(0)−ℜΦ(x)≤ε/6+2Φ(0)Q(x)
pour tout x∈F.
Posons r=(12Φ(0)Tr(Q/H)ε−1)1/2 et notons K l’ensemble des x′∈FT′ tels que ⟨x,x′⟩2≤r2H(x) pour tout x∈F. Comme H1/2 est une semi-norme continue sur F, l’ensemble K est équicontinu et fermé dans FT′; il est donc compact dans FT′ d’après le théorème d’Ascoli (Top. gén., chap. X, 2e éd., § 2, n° 5, cor. 1 du th. 2).
Soit V un sous-espace vectoriel fermé de codimension finie de FT′; alors, V est l’orthogonal d’un sous-espace vectoriel T de dimension finie de F. Soit μV la mesure sur T’ image de la promesure μ sur FT′ par l’application pV transposée de l’injection canonique de T dans F; sa transformée de Fourier est la restriction de Φ à T. Enfin, d’après le théorème de Hahn–Banach (Esp. vect. top., chap. II, 2e éd., § 3, n° 2, cor. 1 du th. 1), pV(K) est égal à l’ensemble Cr des x′∈T′ tels que ⟨x,x′⟩2≤r2H(x) pour tout x∈T. D’après l’inégalité (63), on peut appliquer la prop. 10 du n° 9 à la mesure μv sur T′, en prenant pour q la restriction de 2Φ(0)Q à T et pour h celle de H. On a Tr(q/h)≤2Φ(0)Tr(Q/H), d’où
μv(T′−Cr)≤3(6ε+2Φ(0)Tr(Q/H)r−2)=ε.
Comme pv définit par passage au quotient un isomorphisme de FT′/V sur T′, la prop. 1 du n° 1 montre alors que μ est une mesure sur FT′.
C.Q.F.D.
Corollaire
Soient F un espace nucléaire tonnelé, T une topologie localement convexe intermédiaire entre Ts et Tc sur F′, μ une promesure sur FT′ et Φ la transformée de Fourier de μ. Pour que μ soit une mesure, il faut et il suffit que Φ soit continue sur F.
La nécessité résulte de la prop. 9 du n° 8 et la suffisance du th. 2.
Remarque
Soient F un espace tonnelé et T une topologie localement convexe sur F′ intermédiaire entre Ts et Tc. Toute partie de F′ compacte pour T est compacte pour la topologie moins fine Ts. Réciproquement, soit K une partie de F′ compacte pour Ts. Comme F est tonnelé, K est équicontinue (Esp.vect.top., chap. IV, § 2, n° 2, th. 1); mais d’après le théorème d’Ascoli, toute partie équicontinue de F′ est relativement compacte pour Tc et afortiori pour T, donc K est contenu dans une partie de F′ compacte pour T. Il n’est pas difficile d’en conclure que l’application identique de FT′ sur FTs′ définit une bijection entre les ensembles de mesures de ces deux espaces.
Soit E un espace hilbertien réel, dans lequel le produit scalaire est noté (x∣y). Il existe un isomorphisme j de E sur son dual E′, caractérisé par la formule ⟨x,j(y)⟩=(x∣y) pour x,y dans E (Esp.vect.top., chap. V, § 1, n° 6, th. 3). Nous identifierons E et E′ au moyen de j. La transformée de Fourier d’une promesure μ sur E est donc une fonction Fμ sur E; lorsque μ est une mesure, on a
(Fμ)(x)=∫Eei(x∣y)dμ(y)(x∈E).
Théorème 3 (Prokhorov–Sazonov)
Soient E un espace hilbertien et Es l’espace E muni de la topologie affaiblie. Soient μ une promesure sur E et Φ sa transformée de Fourier. Les conditions suivantes sont équivalentes:
a) La fonction Φ est continue sur E pour la topologie de Sazonov. b) Pour tout ε>0, il existe une forme quadratique positive nucléaire Q sur E telle que Φ(0)−ℜΦ≤ε+Q. c) La promesure μ est une mesure sur Es. b) ⇒a): cela résulte de la prop. 8 du n° 8 (cf. inégalité (54)). a) ⇒c): cela résulte du théorème 2 du n° 10.
c) ⇒b): supposons que μ soit une mesure sur Es. Soit ε>0. Pour tout entier n⩾1, l’ensemble Bn des x∈E de norme ⩽n est une partie fermée de Es et l’on a E=⋃n⩾1Bn. Il existe donc un entier n⩾1 tel que μ(E−Bn)<2ε. La formule
(65)Q(x)=21∫Bn(x∣y)2dμ(y)
définit une forme quadratique positive Q sur E. Posons C=2n2μ(Bn). Si (e1,…,ep) est une suite orthonormale finie dans E, on a
j=1∑p(ej∣y)2≤∥y∥2≤n2
pour tout y∈Bn d’après l’inégalité de Bessel. Par intégration, on en déduit
Par ailleurs, on a 1−cost≤inf(2,2t2) pour tout nombre réel t, d’où
Φ(0)−RΦ(x)=∫E(1−cos(x∣y))dμ(y)
≤∫Bn21(x∣y)2dμ(y)+∫E−Bn2dμ(y)
=Q(x)+ε
pour tout x∈E. Donc b) est vérifiée.
C.Q.F.D.
Corollaire 1
Soient E1 et E2 deux espaces de Hilbert, u une application de Hilbert–Schmidt de E1 dans E2 et μ une promesure sur E1. On suppose que la transformée de Fourier Φ de μ est continue sur E1. Alors la promesure ν=u(μ) est une mesure sur E2 muni de la topologie faible.
Avec les identifications de E1 et E2 à leurs duals introduites dans ce n°, la transformée de Fourier de ν est égale à Φ∘u∗ où u∗ est l’adjointe de u. Or u∗ est une application de Hilbert–Schmidt de E2 dans E1 (Annexe, n° 2), et la forme quadratique y↦∥u∗(y)∥2 sur E2 est donc nucléaire. Si (E2)S désigne E2 muni de la topologie de Sazonov, u∗ est donc une application linéaire continue de (E2)S dans E1 et Fν=Φ∘u∗ est continue sur (E2)S; le théorème 3 montre alors que ν est une mesure sur l’espace E2 muni de la topologie faible.
Corollaire 2
Soit Q une forme quadratique positive nucléaire sur l’espace hilbertien E. La promesure gaussienne ΓQ de variance Q sur E est une mesure sur Es.
La transformée de Fourier Φ de ΓQ est égale à e−Q/2. Or on a et≥1+t pour tout nombre réel t, d’où Φ(0)−ℜΦ≤Q/2. La condition b) du théorème 3 est donc vérifiée et ΓQ est une mesure sur Es.
Remarque 1
Soient E un espace hilbertien, Es l’espace E muni de la topologie faible et j l’application identique de E dans Es. On sait que j définit une bijection de l’ensemble des promesures sur E sur l’ensemble correspondant pour Es. Par ailleurs, si E est de type dénombrable, c’est un espace polonais et j définit une bijection de l’ensemble des mesures bornées sur E sur l’ensemble des mesures bornées sur Es (§ 3, n° 3, Remarque); on peut montrer (théorème de Phillips) que ce théorème subsiste si E n’est pas de type dénombrable. Par suite, le théorème 3 fournit des critères pour qu’une promesure sur E soit une mesure.
On peut montrer (Annexe, exerc. 7b) que la topologie de Sazonov sur un espace hilbertien E est définie par les semi-normes du type Q1/2 où Q est une forme quadratique positive nucléaire sur E.
12. Relations avec les fonctions de type positif
Définition 3
Soit G un groupe. On dit qu’une fonction Φ sur G à valeurs complexes est de type positif si l’on a les inégalités
j,k=1∑pcjckΦ(xjxk−1)≥0
quels que soient x1,…,xp dans G et les nombres complexes c1,…,cp.
Soient E un espace vectoriel de dimension finie, μ une mesure (positive) bornée sur E et Φ la transformée de Fourier de μ. La fonction Φ est continue et de type positif sur E′.
On peut démontrer une réciproque connue sous le nom de théorème de Bochner: toute fonction continue de type positif sur E′ est la transformée de Fourier d’une mesure (positive) bornée (1). Nous admettrons ce résultat dans la suite du n° 12.
(1) Cette question sera étudiée dans un chapitre à paraître du Livre de Théories Spectrales. Le lecteur pourra se reporter à ce sujet à LOOMIS, Abstract Harmonic Analysis, van Nostrand, New-York, 1953.
Théorème 4
Soit E un espace localement convexe. La transformation de Fourier est une bijection de l’ensemble des promesures sur E sur l’ensemble des fonctions de type positif sur E’ dont la restriction à tout sous-espace de dimension finie est continue.
On sait (n° 3, prop. 3) que la transformation de Fourier est injective. Soient μ=(μV)V∈F(E) une promesure sur E et Φ sa transformée de Fourier. Soit T un sous-espace de dimension finie de E’ et soit V l’orthogonal de T dans E. On peut identifier T au dual de E/V ; la restriction ΦT de Φ à T est la transformée de Fourier de la mesure bornée μV sur E/V. D’après la prop. 11, ΦT est continue et de type positif sur T. Vu l’arbitraire de T, il est clair que Φ est de type positif sur E’.
Réciproquement, soit Φ une fonction de type positif sur E’ dont la restriction à tout sous-espace de dimension finie de E soit continue. Pour tout V∈F(E), on identifie le dual de E/V à l’orthogonal V0 de V dans E’ ; la restriction ΦV de Φ à V0 est continue et de type positif, et d’après le théorème de Bochner, il existe donc une mesure (positive) bornée μV sur E/V dont la transformée de Fourier soit ΦV. Soient V et W dans F(E) avec W⊂V, et soit pVW l’application canonique de E/W sur E/V ; avec les identifications faites, tpVW est l’injection de V0 dans W0. D’après la formule (4) du n° 3, on a alors
F(pVW(μW))=(FμW)∘tpVW=ΦW∘tpVW=ΦV=FμV
d’où pVW(μW)=μV d’après la prop. 3 du n° 3. Par suite, la famille μ=(μV)V∈F(E) est une promesure sur E ; il est clair que Φ est la transformée de Fourier de μ.
Corollaire
Soit F un espace nucléaire tonnelé ; on munit F’ d’une topologie localement convexe T intermédiaire entre la topologie faible σ(F′,F) et la topologie de la convergence uniforme sur les parties compactes et convexes de F. La transformation de Fourier est une bijection de l’ensemble des mesures (positives) bornées sur F’ sur l’ensemble des fonctions continues de type positif sur F.