Bourbaki

§ 4. Limites projectives de mesures

Dans tout ce paragraphe, on note II un ensemble non vide, muni d’une relation de préordre, notée i≤ji \leq j, et filtrant pour cette relation. Rappelons (Top. gén., 4e éd., chap. I, § 4, n° 4) qu’un système projectif d’espaces topologiques indexé par II est une famille (Ti,pij)(T_i, p_{ij}) où TiT_i est un espace topologique et pijp_{ij} une application continue de TjT_j dans TiT_i pour i≤ji \leq j, où piip_{ii} est l’application identique de TiT_i et où l’on a pik=pij∘pjkp_{ik} = p_{ij} \circ p_{jk} pour i≤j≤ki \leq j \leq k. Soient TT un espace topologique et (pi)i∈I(p_i)_{i \in I} une famille d’applications continues pi:T→Tip_i : T \to T_i. On dit que la famille (pi)i∈I(p_i)_{i \in I} est cohérente si l’on a pi=pij∘pjp_i = p_{ij} \circ p_j pour i≤ji \leq j, et qu’elle est séparante si pour x,yx, y distincts dans TT, il existe i∈Ii \in I tel que pi(x)≠pi(y)p_i(x) \neq p_i(y). Lorsque T=lim⁡←TiT = \lim_{\leftarrow} T_i et que pip_i est l’application canonique de TT dans TiT_i, la famille (pi)i∈I(p_i)_{i \in I} est cohérente et séparante.

1. Compléments sur les espaces compacts et les limites projectives

Proposition 1

Soient XX et YY deux espaces topologiques et ff une application continue de XX dans YY. Soit (Kα)α∈A(K_\alpha)_{\alpha \in A} une famille filtrante décroissante de parties compactes de XX, d’intersection KK. On a alors f(K)=⋂α∈Af(Kα)f(K) = \bigcap_{\alpha \in A} f(K_\alpha).

En effet, soit yy un point de ⋂α∈Af(Kα)\bigcap_{\alpha \in A} f(K_\alpha); pour tout α∈A\alpha \in A, l’ensemble Lα=Kα∩f−1(y)L_\alpha = K_\alpha \cap f^{-1}(y) est compact et non vide. La famille (Lα)α∈A(L_\alpha)_{\alpha \in A} est filtrante décroissante, donc son intersection LL est non vide. Or on a L=K∩f−1(y)L = K \cap f^{-1}(y), d’où y∈f(K)y \in f(K). On a donc prouvé l’inclusion f(K)⊃⋂α∈Af(Kα)f(K) \supset \bigcap_{\alpha \in A} f(K_\alpha) et l’inclusion inverse est évidente.

Proposition 2

Soient donnés un système projectif (Ti,pij)(T_i, p_{ij}) d’espaces topologiques indexé par II, un espace topologique TT et une famille cohérente et séparante d’applications continues pi:T→Tip_i : T \to T_i. Alors :

a) Pour toute partie compacte KK de TT, on a K=⋂i∈Ipi−1(pi(K))K = \bigcap_{i \in I} p_i^{-1}(p_i(K)).

b) Soient KK et LL deux parties compactes disjointes de TT. Il existe i∈Ii \in I tel que pj(K)p_j(K) et pj(L)p_j(L) soient disjoints pour j≥ij \geq i.

a) Soit xx un point de ⋂i∈Ipi−1(pi(K))\bigcap_{i \in I} p_i^{-1}(p_i(K)); pour tout i∈Ii \in I, l’ensemble KiK_i formé des points yy de KK tels que pi(y)=pi(x)p_i(y) = p_i(x) est une partie fermée non vide de KK. Pour i≤ji \leq j, on a Ki⊃KjK_i \supset K_j, et comme KK est compact, l’ensemble ⋂i∈IKi\bigcap_{i \in I} K_i est donc non vide. Soit yy un point de ⋂i∈IKi\bigcap_{i \in I} K_i; on a y∈Ky \in K et pi(y)=pi(x)p_i(y) = p_i(x) pour tout i∈Ii \in I, d’où y=xy = x; finalement, on a x∈Kx \in K, ce qui démontre l’inclusion K⊃⋂i∈Ipi−1(pi(K))K \supset \bigcap_{i \in I} p_i^{-1}(p_i(K)); l’inclusion opposée est évidente.

n° 4.2.

b) Pour tout i∈Ii \in I, posons Mi=pi−1(pi(K))∩LM_i = p_i^{-1}(p_i(K)) \cap L; c'est une partie fermée de l'espace compact LL, on a Mi⊃MjM_i \supset M_j pour i≤ji \leq j et, d'après a), on a ⋂i∈IMi=K∩L=∅\bigcap_{i \in I} M_i = K \cap L = \varnothing. Par suite, il existe un indice ii tel que Mi=∅M_i = \varnothing. Pour j≥ij \geq i, on a pj−1(pj(K))∩L=Mj⊂Mi=∅p_j^{-1}(p_j(K)) \cap L = M_j \subset M_i = \varnothing, d'où pj(K)∩pj(L)=∅p_j(K) \cap p_j(L) = \varnothing.

2. Systèmes projectifs de mesures

Définition 1

Soit T=(Ti,pij)\mathscr{T} = (T_i, p_{ij}) un système projectif d'espaces topologiques indexé par II. On appelle système projectif (resp. système sous-projectif) de mesures sur T\mathscr{T} une famille (μi)i∈I(\mu_i)_{i \in I} où μi\mu_i est une mesure bornée sur TiT_i pour tout i∈Ii \in I, et où l'on a μi=pij(μj)\mu_i = p_{ij}(\mu_j) (resp. μi≥pij(μj)\mu_i \geq p_{ij}(\mu_j)) pour i≤ji \leq j.

Proposition 3

Soient donnés un système projectif d'espaces topologiques T=(Ti,pij)\mathscr{T} = (T_i, p_{ij}) indexé par II, un espace topologique TT, une famille cohérente et séparante d'applications continues pi:T→Tip_i : T \to T_i (pour i∈Ii \in I) et un système sous-projectif (μi)i∈I(\mu_i)_{i \in I} de mesures sur T\mathscr{T}. Pour toute partie compacte KK de TT, on pose

J(K)=inf⁡i∈Iμi∗(pi(K)). J(K) = \inf_{i \in I} \mu_i^*(p_i(K)).

Il existe alors une mesure bornée π\pi sur TT, et une seule, telle que π∗(K)=J(K)\pi^*(K) = J(K) pour tout compact KK de TT. On a μi≥pi(π)\mu_i \geq p_i(\pi) pour tout i∈Ii \in I et π\pi est la plus grande des mesures sur TT satisfaisant à cette condition.

Prouvons d'abord que J(K)J(K) est la limite de μi(pi(K))\mu_i(p_i(K)) selon le filtre des sections F\mathfrak{F} de l'ensemble préordonné filtrant II: il suffit pour cela (Top. gén., chap. IV, 3e éd., § 5, n° 2, th. 2) de montrer que l'on a μi∗(pi(K))≥μj∗(pj(K))\mu_i^*(p_i(K)) \geq \mu_j^*(p_j(K)) pour i≤ji \leq j; or, si l'on pose μij′=pij(μj)\mu_{ij}' = p_{ij}(\mu_j), on a μij′≤μi\mu_{ij}' \leq \mu_i et pj(K)⊂pij−1(pi(K))p_j(K) \subset p_{ij}^{-1}(p_i(K)), d'où

μj∗(pj(K))≤μj∗(pij−1(pi(K)))=(μij′)∗(pi(K))≤μi∗(pi(K)). \mu_j^*(p_j(K)) \leq \mu_j^*(p_{ij}^{-1}(p_i(K))) = (\mu_{ij}')^*(p_i(K)) \leq \mu_i^*(p_i(K)).

Passons maintenant à l'étude des propriétés de la fonction JJ: 1) Il est clair que l'on a J(K)≤J(L)J(K) \leq J(L) lorsque K⊂LK \subset L. 2) Soient KK et LL deux parties compactes de TT. Pour tout i∈Ii \in I, on a pi(K∪L)⊂pi(K)∪pi(L)p_i(K \cup L) \subset p_i(K) \cup p_i(L), d'où

μi∗(pi(K∪L))≤μi∗(pi(K))+μi∗(pi(L)); \mu_i^*(p_i(K \cup L)) \leq \mu_i^*(p_i(K)) + \mu_i^*(p_i(L));

passant à la limite selon le filtre F\mathfrak{F}, on obtient J(K∪L)≤J(K)+J(L)J(K \cup L) \leq J(K) + J(L). 3) Supposons les compacts KK et LL disjoints. D'après la prop. 2 du n° 1, il existe i∈Ii \in I tel que pj(K)∩pj(L)=∅p_j(K) \cap p_j(L) = \varnothing pour j≥ij \geq i. Pour j≥ij \geq i, on a donc

μj∗(pj(K∪L))=μj∗(pj(K))+μj∗(pj(L)), \mu_j^*(p_j(K \cup L)) = \mu_j^*(p_j(K)) + \mu_j^*(p_j(L)),

d'où J(K∪L)=J(K)+J(L)J(K \cup L) = J(K) + J(L) en passant à la limite selon le filtre F\mathfrak{F}. 4) Soit (Kα)α∈A(K_\alpha)_{\alpha \in A} une famille filtrante décroissante de parties compactes de TT, d'intersection KK. D'après la prop. 1 du n° 1, on a pi(K)=⋂α∈Api(Kα)p_i(K) = \bigcap_{\alpha \in A} p_i(K_\alpha) et par suite μ_i^*(p_i(K)) = \inf_{\alpha \in A} \mu_i^*(p_i(K_\alpha)) pour tout i \in I (§ 1, n° 6, cor. de la prop. 5). On en déduit

J(K)=inf⁡i∈Iμi∗(pi(K))=inf⁡i∈Iinf⁡α∈Aμi∗(pi(Kα))=inf⁡α∈Ainf⁡i∈Iμi∗(pi(Kα))=inf⁡α∈AJ(Kα). J(K) = \inf_{i \in I} \mu_i^*(p_i(K)) = \inf_{i \in I} \inf_{\alpha \in A} \mu_i^*(p_i(K_\alpha)) = \inf_{\alpha \in A} \inf_{i \in I} \mu_i^*(p_i(K_\alpha)) = \inf_{\alpha \in A} J(K_\alpha).

5) Choisissons i dans I et posons c = μ_i^*(T_i). Alors c est fini et l’on a J(K) ≤ μ_i^*(p_i(K)) ≤ μ_i^*(T_i), soit J(K) ≤ c pour tout compact K de T.

Les propriétés précédentes permettent d’appliquer le th. 1 du § 3, n° 1; on en conclut qu’il existe une mesure bornée π sur T, et une seule, telle que π^*(K) = J(K) pour toute partie compacte K de T. Pour tout i ∈ I, notons ν_i la mesure sur T_i image de π par p_i. Soient i ∈ I, A une partie compacte de T_i et Ω l’ensemble des parties compactes de p_i^{-1}(A). D’après la Remarque 3 du § 1, n° 2, on a π^*(p_i^{-1}(A)) = \sup_{K \in \Omega} π^*(K); on a par ailleurs ν_i^*(A) = π^*(p_i^{-1}(A)) et J(K) = π^*(K) pour K ∈ Ω, d’où ν_i^*(A) = \sup_{K \in \Omega} J(K). Pour K ∈ Ω, on a p_i(K) ⊂ A, d’où J(K) ≤ μ_i^*(p_i(K)) ≤ μ_i^*(A) et finalement ν_i^*(A) ≤ μ_i^*(A). Comme A est un ensemble compact arbitraire dans T_i, on en conclut ν_i ≤ μ_i.

C.Q.F.D.

Théorème 1 (Prokhorov)

Soient T=(Ti,pij)\mathscr{T} = (T_i, p_{ij}) un système projectif d’espaces topologiques indexé par I, T un espace topologique et (pi)i∈I(p_i)_{i \in I} une famille cohérente et séparante d’applications continues pi:T→Tip_i : T \to T_i. Enfin soit (μi)i∈I(\mu_i)_{i \in I} un système projectif de mesures sur T\mathscr{T}.

Pour qu’il existe une mesure bornée μ sur T telle que pi(μ)=μip_i(\mu) = \mu_i pour tout i∈Ii \in I, il faut et il suffit que soit vérifiée la condition suivante: (P) pour tout ε>0\varepsilon > 0, il existe une partie compacte K de T telle que μi∗(Ti−pi(K))≤ε\mu_i^*(T_i - p_i(K)) \leq \varepsilon pour tout i∈Ii \in I.

S’il en est ainsi, la mesure μ est déterminée de manière unique et l’on a

(2)

μ∗(K)=inf⁡iμi∗(pi(K)) \mu^*(K) = \inf_i \mu_i^*(p_i(K))
pour tout ensemble compact K dans T.

Démontrons d’abord l’unicité de μ. Soit μ une mesure bornée sur T telle que pi(μ)=μip_i(\mu) = \mu_i pour tout i∈Ii \in I. Soit K une partie compacte de T; d’après la prop. 2 du n° 1, l’ensemble K est intersection de la famille filtrante décroissante (pi−1(pi(K)))i∈I(p_i^{-1}(p_i(K)))_{i \in I} de parties fermées de T. D’après le cor. de la prop. 5 du § 1, n° 6, on a donc

μ∗(K)=inf⁡i∈Iμ∗(pi−1(pi(K)))=inf⁡i∈Iμi∗(pi(K)), \mu^*(K) = \inf_{i \in I} \mu^*(p_i^{-1}(p_i(K))) = \inf_{i \in I} \mu_i^*(p_i(K)),
ce qui établit la formule (2). Comme deux mesures qui coïncident sur l’ensemble des compacts sont égales (§ 1, n° 2, cor. de la prop. 2), on en déduit l’unicité de μ.

D’après la prop. 3, il existe sur T une mesure bornée π telle que π∗(K)=inf⁡i∈Iμi∗(pi(K))\pi^*(K) = \inf_{i \in I} \mu_i^*(p_i(K)) pour toute partie compacte K de T. D’après la formule (2), l’existence d’une mesure bornée μ\mu sur TT telle que pi(μ)=μip_i(\mu) = \mu_i pour tout i∈Ii \in I équivaut donc à la relation:

(P') On a pi(π)=μip_i(\pi) = \mu_i pour tout i∈Ii \in I.

Pour i≤ji \leq j, on a μi=pij(μj)\mu_i = p_{ij}(\mu_j), d’où μi∗(Ti)=μj∗(Tj)\mu_i^*(T_i) = \mu_j^*(T_j); comme II est filtrant, il existe un nombre fini c≥0c \geq 0 tel que μi∗(Ti)=c\mu_i^*(T_i) = c pour tout i∈Ii \in I. D’après la prop. 3, la mesure μi−pi(π)\mu_i - p_i(\pi) est positive, donc est nulle si et seulement si sa masse totale est nulle, c’est-à-dire si μi(Ti)=pi(π)∗(Ti)\mu_i(T_i) = p_i(\pi)^*(T_i). Comme on a pi(π)∗(Ti)=π∗(T)p_i(\pi)^*(T_i) = \pi^*(T), la condition (P') équivaut donc à π∗(T)=c\pi^*(T) = c, c’est-à-dire (§1§ 1, n° 2, Remarque 3) à la propriété:

(P'') On a sup⁡K∈Kπ∗(K)=c\sup_{K \in \mathfrak{K}} \pi^*(K) = c, où K\mathfrak{K} est l’ensemble des parties compactes de TT.

Or, pour K∈KK \in \mathfrak{K}, on a

π∗(K)=inf⁡i∈Iμi∗(pi(K))=c−sup⁡i∈Iμi∗(Ti−pi(K)) \pi^*(K) = \inf_{i \in I} \mu_i^*(p_i(K)) = c - \sup_{i \in I} \mu_i^*(T_i - p_i(K))
et cette formule entraîne immédiatement l’équivalence de (P) et (P'').

C.Q.F.D.

Soit (Ti,pij)(T_i, p_{ij}) un système projectif d’espaces topologiques. Posons T=lim⁡←TiT = \lim_{\leftarrow} T_i et notons pip_i l’application canonique de TT dans TiT_i. Généralisant la déf. 2 du chap. III, §4§ 4, n° 5, on dira qu’une mesure bornée μ\mu sur TT est limite projective d’un système projectif (μi)i∈I(\mu_i)_{i \in I} de mesures si l’on a μi=pi(μ)\mu_i = p_i(\mu) pour tout i∈Ii \in I. Le th. 1 fournit un critère d’existence des limites projectives de mesures. Lorsque les espaces TiT_i sont compacts, et les applications pijp_{ij} surjectives, TT est compact et l’on a pi(T)=Tip_i(T) = T_i pour tout i∈Ii \in I; la condition (P) est donc remplie, et l’on retrouve dans ce cas la prop. 8, (iv) du chap. III, §4§ 4, n° 5.

Remarque

Soit (μi)i∈I(\mu_i)_{i \in I} un système projectif de mesures sur le système projectif d’espaces T=(Ti,pij)\mathscr{T} = (T_i, p_{ij}). On suppose donné un espace topologique T′T' et des applications continues pi′:T′→Tip'_i : T' \to T_i; on suppose que la famille (pi′)i∈I(p'_i)_{i \in I} est cohérente, mais non nécessairement séparante. Si la condition de Prokhorov (P) est satisfaite par la famille (pi′)i∈I(p'_i)_{i \in I}, il existe une mesure μ′\mu' (non nécessairement unique) sur T′T' avec pi′(μ′)=μip'_i(\mu') = \mu_i pour tout i∈Ii \in I.

Posons T=lim⁡←TiT = \lim_{\leftarrow} T_i et p′=(pi′)i∈Ip' = (p'_i)_{i \in I}, et notons pip_i l’application canonique de TT dans TiT_i; la condition de Prokhorov est satisfaite par TT et les pip_i, car on a pi(p′(K′))=pi′(K′)p_i(p'(K')) = p'_i(K') et p′(K′)p'(K') est compact dans TT pour toute partie compacte K′K' de T′T'. D’après le th. 1, il existe une mesure bornée μ\mu sur TT telle que pi(μ)=μip_i(\mu) = \mu_i pour tout i∈Ii \in I. Soit K′K' un ensemble compact dans T′T'; on a μ∗(p′(K′))=inf⁡i∈Iμi∗(pi′(K′))\mu^*(p'(K')) = \inf_{i \in I} \mu_i^*(p'_i(K')), d’où

μ∗(T−p′(K′))=sup⁡i∈Iμi∗(Ti−pi′(K′)). \mu^*(T - p'(K')) = \sup_{i \in I} \mu_i^*(T_i - p'_i(K')) .
Soit ε>0\varepsilon > 0; comme la condition de Prokhorov (P) est satisfaite par les pi′p'_i, on peut donc trouver un compact K′K' de T′T' tel que μ∗(T−p′(K′))≤ε\mu^*(T - p'(K')) \leq \varepsilon. La prop. 8 du §2§ 2, n° 4 établit alors l’existence d’une mesure bornée μ′\mu' sur T′T' avec μ=p′(μ′)\mu = p'(\mu'), d’où μi=pi(μ)=pi(p′(μ′))=pi′(μ′)\mu_i = p_i(\mu) = p_i(p'(\mu')) = p'_i(\mu') pour tout i∈Ii \in I.

3. Cas des systèmes projectifs dénombrables

Théorème 2

On suppose que l’ensemble préordonné filtrant* II possède une partie cofinale dénombrable. Soient T=(Ti,pij)\mathscr{T} = (T_i, p_{ij}) *un système projectif d’espaces topologiques,

T = \lim_{\leftarrow} T_i et p_i l'application canonique de T dans T_i. Tout système projectif (\mu_i)_{i \in I} de mesures sur \mathscr{T} admet alors une limite projective.

Nous traiterons d'abord le cas où I = \mathbf{N} et nous poserons q_n = p_{n, n+1}. Soit \varepsilon > 0. Par récurrence, on définit une suite d'ensembles compacts L_n \subset T_n comme suit; L_0 est une partie compacte de T_0 telle que \mu_0^\bullet(T_0 - L_0) \leq \varepsilon/2, et pour n \geq 0, l'ensemble compact L_{n+1} est contenu dans q_n^{-1}(L_n) et tel que

μn+1∙(qn−1(Ln)−Ln+1)≤ε/2n+2. \mu_{n+1}^\bullet(q_n^{-1}(L_n) - L_{n+1}) \leq \varepsilon/2^{n+2}.
Cette construction est possible en vertu de la Remarque 3 du § 1, n° 2. On a
μn+1∙(Tn+1−Ln+1)=μn+1∙(Tn+1−qn−1(Ln))+μn+1∙(qn−1(Ln)−Ln+1)≤μn+1∙(Tn+1−qn−1(Ln))+ε/2n+2=μn∙(Tn−Ln)+ε/2n+2 \begin{align*} \mu_{n+1}^\bullet(T_{n+1} - L_{n+1}) &= \mu_{n+1}^\bullet(T_{n+1} - q_n^{-1}(L_n)) + \mu_{n+1}^\bullet(q_n^{-1}(L_n) - L_{n+1}) \\ &\leq \mu_{n+1}^\bullet(T_{n+1} - q_n^{-1}(L_n)) + \varepsilon/2^{n+2} \\ &= \mu_n^\bullet(T_n - L_n) + \varepsilon/2^{n+2} \end{align*}
car \mu_n = q_n(\mu_{n+1}); par récurrence sur p, on en déduit
μp∙(Tp−Lp)≤ε(1−1/2p+1)≤ε. \mu_p^\bullet(T_p - L_p) \leq \varepsilon(1 - 1/2^{p+1}) \leq \varepsilon.
Comme T est un sous-espace fermé de \prod_{n \in \mathbf{N}} T_n et que l'espace produit \prod_{n \in \mathbf{N}} L_n est compact, la partie L = T \cap \prod_{n \in \mathbf{N}} L_n = \bigcap_{n \in \mathbf{N}} p_n^{-1}(L_n) de T est compacte. Soit n \in \mathbf{N}; on a p_n(L) = \bigcap_{m \geq n} p_{nm}(L_m) (Top. gén., chap. I, 4e éd., § 9, n° 6, prop. 8) et p_{nm}(L_m) \supset p_{nm'}(L_{m'}) pour m' \geq m \geq n, d'où
μn∙(Tn−pn(L))=lim⁡m→∞μn∙(Tn−pnm(Lm)). \mu_n^\bullet(T_n - p_n(L)) = \lim_{m \to \infty} \mu_n^\bullet(T_n - p_{nm}(L_m)).
Mais, pour m \geq n, la mesure \mu_n est image de \mu_m par p_{nm}, d'où
μn∙(Tn−pnm(Lm))=μm∙(Tm−pnm−1(pnm(Lm)))≤μm∙(Tm−Lm)≤ε; \mu_n^\bullet(T_n - p_{nm}(L_m)) = \mu_m^\bullet(T_m - p_{nm}^{-1}(p_{nm}(L_m))) \leq \mu_m^\bullet(T_m - L_m) \leq \varepsilon;
en passant à la limite sur m, on obtient \mu_n^\bullet(T_n - p_n(L)) \leq \varepsilon. Autrement dit, la condition de Prokhorov (P) est satisfaite, et il existe une mesure bornée \mu sur T telle que \mu_n = p_n(\mu) pour tout n \in \mathbf{N} (n° 2, th. 1).

Passons au cas général: il existe dans I une suite cofinale croissante (i_n)_{n \in \mathbf{N}}. L'application t \mapsto (p_{i_n}(t))_{n \in \mathbf{N}} est un homéomorphisme de T sur la limite projective du système projectif (T_{i_n}, p_{i_n i_m}) (Top. gén., chap. I, 4e éd., § 4, n° 4). D'après la première partie de la démonstration, il existe donc une mesure bornée \mu sur T telle que \mu_{i_n} = p_{i_n}(\mu) pour tout n \in \mathbf{N}. Soit i \in I; il existe n \in \mathbf{N} avec i \leq i_n, d'où

pi(μ)=piin(pin(μ))=piin(μin)=μi. p_i(\mu) = p_{i i_n}(p_{i_n}(\mu)) = p_{i i_n}(\mu_{i_n}) = \mu_i.
C.Q.F.D.

Le théorème 2 est souvent utilisé dans la situation suivante: soient D un ensemble dénombrable et (X_t)_{t \in D} une famille d'espaces topologiques. Soit \mathfrak{F} l'ensemble des parties finies de D, ordonné par inclusion. Pour J dans \mathfrak{F}, posons

X_J = \prod_{t \in J} X_t, et pour J \subset J', soit pJJ′p_{JJ'} la projection canonique de XJ′X_{J'} sur le produit partiel XJX_J. On pose aussi X=∏t∈DXtX = \prod_{t \in D} X_t et l'on note pJp_J la projection canonique de XX sur le produit partiel XJX_J. On montre facilement (cf Ens., chap. III, 2e éd., § 7, n° 2, Remarque 3) que la famille (pJ)J∈g(p_J)_{J \in \mathfrak{g}} définit un homéomorphisme de XX sur lim⁡←XJ\lim_{\leftarrow} X_J. Un système projectif de mesures μ\mu est alors une famille de mesures bornées μJ\mu_J sur XJX_J telles que μJ=pJJ′(μJ′)\mu_J = p_{JJ'}(\mu_{J'}) pour J⊂J′J \subset J'. Il existe une mesure bornée μ\mu sur XX et une seule telle que μJ=pJ(μ)\mu_J = p_J(\mu) pour toute partie finie JJ de DD (« Théorème de Kolmogoroff »). On dit parfois que μ\mu est la mesure sur ∏t∈DXt\prod_{t \in D} X_t admettant les marges μJ\mu_J.

En particulier, supposons donnée, pour tout t∈Dt \in D, une mesure νt\nu_t de masse totale 1 sur XtX_t. Posons μJ=⨂t∈Jνt\mu_J = \bigotimes_{t \in J} \nu_t pour toute partie finie JJ de DD. Soient J⊂J′J \subset J' deux parties finies de DD et K=J′−JK = J' - J; si l'on identifie XJ′X_{J'} à XJ×XKX_J \times X_K, on a μJ′=μJ⊗μK\mu_{J'} = \mu_J \otimes \mu_K, et comme la mesure μK\mu_K est de masse totale 1, la projection de μJ⊗μK\mu_J \otimes \mu_K sur XJX_J est égale à μJ\mu_J. La mesure sur XX admettant les marges μJ\mu_J se note ⨂t∈Dνt\bigotimes_{t \in D} \nu_t et s'appelle le produit de la famille (νt)t∈D(\nu_t)_{t \in D}. Lorsque les espaces XtX_t sont compacts, on retrouve la construction du chap. III, 2e éd., § 4, n° 6.

Exercices

See the exercises for § 4.

Transcribed from the printed volume. Not translated.