§ 3. Mesures et fonctions additives d'ensemble
Dans ce paragraphe, on désignera respectivement par et par l'ensemble des parties compactes d'un espace topologique séparé , et la tribu borélienne de .
1. Mesures et fonctions additives de compacts
Théorème 1
Soient T un espace topologique, et I une application de dans . Pour qu’il existe une mesure sur T telle que pour tout , il faut et il suffit que I satisfasse aux conditions suivantes:
Cite 1 · Cité par 5
Cite Corollaire, IX § 1
Cité par Exercice 1, § 3, Remarque 1, Remarque 2, Théorème 2, Proposition 3, IX § 4
1) Si K et L sont des parties compactes de T telles que , on a (« I est croissante »).
2) Si K et L sont des parties compactes de T, on a .
3) Si K et L sont des compacts disjoints de T, on a (« I est additive »).
4) Pour toute famille filtrante décroissante de parties compactes de T, on a .
5) Pour tout , il existe un voisinage V de x tel que
La mesure est alors unique.
L’unicité de résulte du cor. de la prop. 2 du § 1, n° 2. Les conditions ci-dessus sont nécessaires, les trois premières de façon évidente, la dernière du fait que est un encombrement localement borné, et la condition 4) d’après le cor. de la prop. 5 du § 1, n° 6.
Pour montrer que ces conditions sont suffisantes, nous commencerons par traiter le cas où T est compact.
Lemme 1
Supposons que T soit compact, et posons . Pour tout , posons
Cite 2
Il est clair que J est une fonction d’ensemble croissante, qui prolonge I, et que l’on a pour tout .
Soient K et S deux ensembles compacts dans T ; nous allons montrer d’abord que l’on a:
En considérant les restrictions de I à et de J à , on se ramène aussitôt au cas où . Comme T est normal, K est l’intersection de la famille filtrante décroissante de ses voisinages compacts, et la condition 4) entraîne l’existence, pour tout , d’un voisinage compact H de K tel que . Soit L l’adhérence de ; L est compact, on a , et , donc (condition 2)), d’où la relation . Comme est arbitraire, on a . Cela prouve la formule (2), ainsi que l’inclusion .
Prouvons maintenant que est un clan. Comme est évidemment stable par passage au complémentaire, il suffit de montrer que si et désignent des éléments de , on a , ou encore que l’on a
Désignons par un nombre , et, pour , soient un compact contenu dans , un compact contenu dans , tels que
Posons ; les relations , , entraînent . Alors, si est une partie compacte de , la relation (2) (appliquée à ) entraîne , d’où
Ajoutons les inégalités obtenues en faisant et et tenons compte de l’inégalité , et du fait que et sont trois compacts disjoints contenus dans . Il vient, en désignant par la réunion de ces trois compacts
d’où aussitôt la formule (3) cherchée vu l’arbitraire de . Ceci étant acquis, les inégalités précédentes entraînent ; si et sont disjoints, est réunion de et de , et on en déduit . L’inégalité inverse étant évidente, est bien additive sur , et le lemme est établi.
Achevons la démonstration du théorème dans le cas où est compact. Soit l’espace vectoriel des fonctions -étagées sur muni de la convergence uniforme (chap. IV, 2e éd., § 4, n° 9, déf. 4); nous désignerons encore par la forme linéaire positive sur associée à la fonction additive (loc. cit., prop. 18). Comme , est continue et de norme . Soit alors l’adhérence de pour la topologie de la convergence uniforme; on vérifie aussitôt que se prolonge par continuité en une forme linéaire positive sur , encore notée . Comme contient (loc. cit., n° 10, prop. 19) la restriction de à est une mesure positive . Il nous reste à montrer que l’on a pour toute partie compacte de . Or nous avons , où désigne l’ensemble des éléments de qui majorent (§ 1, n° 6, prop. 5). Comme pour , il suffit évidemment de montrer que . Or soit , comme dans la démonstration du lemme 1, un voisinage compact de K tel que , et soit une fonction continue dans T, comprise entre 0 et 1, égale à 1 sur K et à 0 hors de H (Top. gén., chap. IX, 3e éd., § 4, n° 1, prop. 1). On a
Passons maintenant au cas général. Pour tout ensemble compact L dans T, soit la restriction de I à . D’après le cas particulier qui vient d’être traité, il existe une mesure sur L, unique, telle que pour tout ensemble compact . Soit alors un compact contenu dans L; on a pour tout compact , donc ; l’application est une prémesure. La condition 5) exprime que est une mesure, et la relation pour tout compact est évidente.
Remarque 1
La condition 4) peut être remplacée, dans l’énoncé du théorème 1, par la condition suivante (« continuité à droite »): 4') Pour tout et tout , il existe un ensemble ouvert U contenant K, tel que pour tout compact .
Si est une mesure, la fonction satisfait en effet à 4') (, n° 9, prop. 13). Inversement, supposons que I satisfasse à 1) et 4'); montrons que I satisfait alors à 4). Avec les notations de l’énoncé du théorème 1, choisissons et un ensemble ouvert U contenant l’ensemble compact , et tels que 4') soit vérifiée. Il existe alors un indice tel que , et cela entraîne
Cite 2
Remarque 2
L’ensemble des conditions 2) et 3) peut être remplacé, dans l’énoncé du th. 1, par la condition suivante: Si K et L sont des compacts de T, on a
Cite 1
Cite Théorème 1
2. Fonctions d’ensemble intérieurement régulières
Définition 1
Soit T un espace topologique, et soit la tribu borélienne de T; soit I une application de dans . a) On dit que I est dénombrablement additive si, pour toute suite d’éléments de deux à deux disjoints, on a*
b) On dit que I est intérieurement régulière si, pour tout ensemble , on a
c) On dit que I est bornée (resp. localement bornée) si (resp. si tout point admet un voisinage ouvert tel que ).
Remarque 1
La condition a) entraîne évidemment que I est une application croissante de (ordonné par inclusion) dans .
Remarque 2
Supposons que I soit dénombrablement additive; soit une suite croissante d’ensembles boréliens, et soit . Les ensembles étant deux à deux disjoints, et leur réunion étant , on a . De même, si est une suite décroissante d’ensembles boréliens, et si , on a : il suffit d’appliquer ce qui précède aux ensembles .
Cité par 1
Cité par Proposition 2
Remarque 3
Soit une suite quelconque de parties boréliennes de . Si I est dénombrablement additive, on a . D’après la remarque précédente, il suffit d’établir cette inégalité pour une suite finie. On se ramène alors aussitôt au cas de deux ensembles et ; mais la relation (4) entraîne que
Remarque 4
Si I est une fonction dénombrablement additive et localement bornée, la remarque précédente entraîne aussitôt que pour tout compact .
Remarque 5
On peut montrer que si I est additive, c’est-à-dire satisfait à (4) pour les suites finies, et si I est intérieurement régulière, alors I est dénombrablement additive (exerc. 7). Le lecteur pourra d’ailleurs constater que seule l’additivité et la régularité intérieure sont utilisées dans la démonstration du th. 2 ci-dessous.
Cite 1
Cite Théorème 2
Théorème 2
Soit T un espace topologique, et soit I une fonction définie sur , à valeurs dans . Pour qu’il existe une mesure sur T, telle que pour tout , il faut et il suffit que I soit dénombrablement additive, localement bornée et intérieurement régulière. La mesure est alors unique.
Cite 4 · Cité par 1
Cite Définition 5, IX § 1, Remarque 3, IX § 1, Corollaire, IX § 1, Théorème 1
Cité par Remarque 5
Ces trois conditions sont nécessaires : l’application sur est en effet dénombrablement additive (§ 1, n° 5, cor. de la prop. 4), localement bornée d’après la définition des mesures (§ 1, n° 2, déf. 5) et intérieurement régulière d’après la Remarque 3 du § 1, n° 2.
Passons à l’existence. Il est clair que la restriction de I à satisfait aux conditions 1), 2), 3) et 5) de l’énoncé du th. 1; montrons que 4) est également satisfaite. Soit K une partie compacte de T, intersection d’une famille filtrante décroissante d’ensembles compacts, et soit un nombre ; I étant localement bornée, il existe un voisinage ouvert (donc borélien) V de K tel que , et il existe alors un indice tel que ; quitte à changer de notation, nous pouvons supposer que pour tout . D’après la régularité intérieure de I, il existe un ensemble compact tel que
I(L) ≥ I(V − K) − ε; comme L ne rencontre pas K, il existe un indice α tel que L ∩ K_α = ∅, et on a alors I(V − K_α) ≥ I(L) ≥ I(V − K) − ε. Comme on a K_α ⊂ V, il en résulte I(K_α) ≤ I(K) + ε et la condition 4) est vérifiée.
D’après le th. 1, il existe une mesure μ telle que μ^•(K) = I(K) pour tout K ∈ . La régularité intérieure des fonctions d’ensembles μ^• et I sur entraîne alors μ^•(A) = I(A) pour tout A ∈ et l’existence est prouvée. L’unicité de μ résulte de l’assertion d’unicité du th. 1.
3. Espaces radoniens
Définition 2
Soit T un espace topologique. On dit que T est un espace radonien (resp. fortement radonien) si T est séparé et si toute fonction définie sur la tribu borélienne de T, à valeurs dans , dénombrablement additive et bornée (resp. localement bornée) est intérieurement régulière.
Cite 1
Cite Proposition 3
Par exemple, nous verrons plus loin (prop. 3) que tout espace polonais est fortement radonien. En particulier, tout espace localement compact à base dénombrable est fortement radonien.
Il existe des espaces radoniens qui ne sont pas fortement radoniens.
Proposition 1
Tout espace de Lindelöf (1) radonien est fortement radonien.
Cite 3 · Cité par 1
Cite Proposition 7, IX § 1, Proposition 9, IX § 1, IX App. 0. Compléments sur les espaces hilbertiens
Cité par Proposition 3
Soit T un espace de Lindelöf radonien, et soit I une fonction d’ensemble, positive, dénombrablement additive et localement bornée, sur la tribu . Les ensembles ouverts V tels que I(V) < +∞ forment un recouvrement de T, dont on peut extraire un recouvrement dénombrable . Posons pour tout ; posons et pour ; désignons enfin par la fonction d’ensemble sur , qui est évidemment dénombrablement additive et bornée. Les ensembles formant une partition de T, on a . L’espace T étant radonien, il existe pour chaque une mesure bornée sur T telle qu’on ait pour tout ; on a donc aussi . Comme I est localement bornée, la famille est sommable (§ 1, n° 7, prop. 7); si désigne , on a pour tout , et il en résulte que I est intérieurement régulière. Autrement dit, T est fortement radonien.
Rappelons qu’une partie A d’un espace topologique T est dite universellement mesurable si A est -mesurable pour toute mesure sur T. Cela revient à dire que A est -mesurable pour toute mesure sur T à support compact (§ 1, n° 8, prop. 9).
(1) Rappelons (Top. gén. chap. IX, Appendice I) qu’on appelle espace de Lindelöf tout espace topologique T tel que de tout recouvrement ouvert de T, on puisse extraire un recouvrement dénombrable.
Proposition 2
Soient un espace topologique et un sous-espace de .
Cite 2 · Cité par 2
Cite IX § 6. Promesures et mesures sur un espace localement convexe, Remarque 2
Cité par Exercice 17, § 3, Proposition 3
a) Supposons que soit radonien. Pour toute fonction définie sur , positive, dénombrablement additive et bornée, on a alors
De plus, est universellement mesurable dans .
b) Inversement, supposons que soit radonien, et que soit universellement mesurable dans ; alors est radonien.
Démontrons a). Désignons par le second membre de (6); pour tout , il existe un ensemble contenant , et tel que . Si l’on pose , on a alors , . Si , choisissons une partie borélienne de telle que (Top. gén., chap. IX, 3e éd., § 6, n° 3) et posons . Ce nombre ne dépend pas du choix de , car si est un second ensemble, borélien dans , tel que , alors et ne diffèrent que par un ensemble borélien contenu dans , et on a d’après la construction de . On a évidemment pour tout ensemble compact . Soit une suite de parties boréliennes de , deux à deux disjointes, et, pour chaque , soit une partie borélienne de telle que . Quitte à remplacer par , on peut supposer que les ensembles sont deux à deux disjoints. Posons et ; on a ; est donc une fonction dénombrablement additive et bornée sur . Comme est radonien par hypothèse, il existe une mesure bornée sur telle que pour tout ; on a par conséquent , par définition de . La formule (6) est donc établie.
Montrons que est universellement mesurable. Soit une mesure bornée sur ; le raisonnement précédent s’applique à la fonction d’ensemble sur , et il existe donc une suite de parties compactes de telles que l’on ait (avec les notations ci-dessus)
Posons ; est borélien dans , on a , , donc ces trois ensembles ne diffèrent que par des ensembles -négligeables, et est -mesurable. Cela achève la démonstration de a).
Passons à b). Supposons que soit radonien, et que soit universellement mesurable dans . Soit une fonction positive, dénombrablement additive et bornée sur ; la fonction sur est alors positive, dénombrablement additive et bornée, et il existe donc une mesure bornée sur telle que pour tout . Or est -mesurable; la relation précédente montre que pour tout compact de disjoint de , et est donc concentrée sur . Par conséquent, pour tout ensemble borélien de , on a , où est la mesure induite par sur . Il en résulte enfin que pour tout ensemble (\emph{Top. gén.}, chap. IX, 3\textsuperscript{e} éd., § 6, no 3, Remarque), et est bien intérieurement régulière.
Corollaire
Si est un espace radonien, tout sous-ensemble borélien de est radonien.
Cité par 1
Cité par Exercice 17, § 3
En effet, est universellement mesurable dans .
Proposition 3
Tout espace souslinien (en particulier tout espace polonais ou lusinien) est fortement radonien.
Soit un espace souslinien; étant un espace de Lindelöf (Top. gén., chap. IX, 3\textsuperscript{e} éd., Appendice I, cor. de la prop. 1), il suffit de montrer que est radonien (prop. 1). Soit une fonction définie sur , positive, dénombrablement additive et bornée. Nous prolongerons à en posant, pour toute partie de
Montrons que ce prolongement est une capacité sur (Top. Gén., chap. IX, 3\textsuperscript{e} éd., § 6, no 9). Il est clair que la relation entraîne . Soit une suite croissante de parties de , et soit . L’ensemble des parties boréliennes qui contiennent étant stable pour les intersections dénombrables, il existe pour chaque un ensemble borélien tel que et (cf. démonstration de la prop. 2). Posons ; est borélien, et on a , donc . D’autre part, la suite est croissante. Soit : la relation entraîne d’où aussitôt l’égalité . Par suite, est une capacité.
Si est une suite décroissante d’ensembles fermés dans , on a évidemment . Il en résulte que tout sous-ensemble souslinien de est capacitable pour (Top. gén., chap. IX, 3\textsuperscript{e} éd., § 4, no 9, prop. 15). En particulier, tout sous-ensemble borélien de est capacitable (loc. cit., no 3, prop. 10). Autrement, dit, on a
parcourant l’ensemble des compacts contenus dans ; on a prouvé que est intérieurement régulière.
Remarque
Soient un espace lusinien (en particulier un espace polonais), et une application continue bijective de dans un espace (régulier) . On sait (Top. gén., chap. IX, 3e éd., § 6, n° 7, prop. 14) que l’application est une bijection de la tribu borélienne de sur la tribu borélienne de . Les espaces et sont lusiniens, donc fortement radoniens (prop. 3). Il en résulte immédiatement que l’application est une bijection de l’ensemble des mesures bornées sur sur l’ensemble des mesures bornées sur .
Cite 1
Cite Proposition 3
Exercices
See the exercises for § 3.