§ 2. Opérations sur les mesures
Comme dans le paragraphe précédent, désigne un espace topologique séparé, et une mesure sur . On rappelle que toutes les mesures sont supposées positives, sauf mention du contraire.
1. Mesure induite sur un sous-espace mesurable
Soit une partie de , et soit la restriction de l’application à l’ensemble des parties compactes de ; il est clair que est une prémesure sur . D’autre part, soient et un voisinage ouvert de dans tel que ; on a
Lorsque n’est pas -mesurable, les encombrements et ne sont pas nécessairement égaux et la mesure ne présente pas d’intérêt.
Définition 1
Soit une partie -mesurable de . On appelle mesure induite par sur le sous-espace , et on note ou , la restriction de à l’ensemble des parties compactes de .
Proposition 1
Soit une partie -mesurable de . L’encombrement est égal à l’encombrement induit par sur (§ 1, n° 1). Autrement dit, on a pour toute fonction . Soient et le prolongement par 0 de à . On a n° 2.2.
, L parcourant l’ensemble des parties compactes de T (, n° 2, prop. 2); de même, on a , K parcourant l’ensemble des parties compactes de X. Tout revient donc à montrer que pour tout compact L de T, K parcourant l’ensemble des compacts de . Or soit une suite croissante d’ensembles compacts contenus dans , telle que soit localement -négligeable (, n° 8, prop. 11); étant nulle hors de X, est nulle hors de , et donc égale localement presque partout à l’enveloppe supérieure de la suite . Cela entraîne , d’où le résultat cherché.
Remarque 1
La relation permet d’utiliser sans ambiguïté la notation ; nous le ferons dans toute la suite. La prop. 1 précédente et la prop. 2 du , n° 2 montrent que les mesures notées jusqu’à présent, pour K compact, sont bien des mesures induites au sens de la déf. 1. De même, si T est localement compact, et si X est un sous-espace localement compact de T, la prop. 1 ci-dessus et la prop. 1 du chap. V, 2e éd., , n° 1 montrent que la déf. 1 coïncide avec celle du chap. IV, 2e éd., , n° 7.
Remarque 2
La déf. 1 s’étend au cas où est une mesure complexe sur T. Pour montrer dans ce cas que la prémesure est une mesure, il suffit de remarquer que pour tout compact K de X (, n° 2).
D’après la prop. 1, une partie Y de X est -mesurable (resp. localement -négligeable) si et seulement si elle est -mesurable (resp. localement -négligeable). Si Y est -mesurable, et donc -mesurable, les mesures induites et sont évidemment égales en vertu de la prop. 1 (« transitivité des mesures induites »).
Remarque 3). — Soit X une partie -mesurable de T. D’après la prop. 10 du , n° 8, appliquée à il existe un concassage de T tel que l’on ait ou pour tout . Si l’on modifie la topologie de T suivant le procédé du scholie du , n° 8, l’espace X’ obtenu en munissant X de la topologie induite par T’ est localement compact, et l’on sait associer à (resp. à ) une mesure (resp. ) sur T’ (resp. X’) qui admet la même intégrale supérieure essentielle que (resp. que ): ceci entraîne . Comme les ensembles localement négligeables, les applications mesurables, les fonctions essentiellement intégrables à valeurs dans les espaces de Banach, sont les mêmes pour et , pour et pour , la théorie de l’intégration par rapport à une mesure induite se trouve ramenée à celle qui a été traitée au chap. V, 2e éd., , dans le cas particulier des espaces localement compacts. Nous laisserons au lecteur le soin de transcrire les résultats.
2. Mesures définies par des densités numériques
Définition 2
On dit qu’une fonction définie dans T, à valeurs dans ou dans un espace de Banach, est localement -intégrable si est -mesurable, et si tout point admet un voisinage tel que .
Cette définition coïncide avec celle qui a été donnée au chap. V, 2e éd., § 5, n° 1, dans le cas où est localement compact.
Soit une fonction positive localement -intégrable; l’application est une prémesure (chap. V, 2e éd., § 7, n° 1, cor. 2 du th. 1), que nous noterons .
Proposition 2
Si est une fonction localement -intégrable positive, on a, pour toute fonction , la relation
En effet, on a pour tout ensemble compact dans
en utilisant la définition de et la prop. 3 du chap. V, 2e éd., § 5, n° 3. La prop. 2 s’en déduit en passant à la borne supérieure sur .
Soient alors et un voisinage de tel que (déf. 2); on a alors , et est donc une mesure.
Définition 3
Soit une fonction positive localement -intégrable. La mesure : est appelée la mesure de densité par rapport à , ou la mesure produit de par la fonction . Toute mesure de la forme , où est positive et localement intégrable, est appelée mesure de base .
Remarques. — 1) La définition de s’étend au cas où est une fonction localement intégrable complexe; on a alors , ce qui entraîne aussitôt que est une mesure, et non une simple prémesure. On conserve l’expression « mesures de base » pour désigner les mesures complexes ainsi définies.
2) De même, si est une mesure complexe, on dira que est localement -intégrable si elle est localement -intégrable, et on définira la mesure : . On a (chap. V, 2e éd., § 5, n° 2, prop. 2). Nous laisserons de côté dans ce n° tout ce qui touche aux mesures non positives.
Proposition 3
Soit une mesure sur . Pour que soit de la forme , où est une fonction positive localement -intégrable, il faut et il suffit que tout ensemble compact -négligeable soit -négligeable. Si est une seconde fonction localement -intégrable telle que , on a localement -presque partout.
La condition est évidemment nécessaire (prop. 2). Inversement, supposons que tout ensemble compact -négligeable soit -négligeable. Introduisons un concassage de pour la mesure et posons . Il est clair que est un concassage pour et pour , et la prop. 9 du § 1, n° 8 entraîne donc les relations suivantes pour tout :
n° 2.3.
Considérons un compact qui soit -négligeable; alors est localement -négligeable, donc localement -négligeable, et enfin -négligeable par définition de . Il résulte alors du th. de Lebesgue–Nikodym (chap. V, 2e éd., § 5, n° 5, th. 2) que admet une densité par rapport à . Soit la fonction qui coïncide avec dans chacun des ensembles , et avec 0 dans ; la fonction est -mesurable (chap. IV, 2e éd., § 5, n° 10, prop. 16), et on a pour toute fonction , d’après les relations ci-dessus, et la prop. 3 du chap. V, 2e éd., § 5, n° 3,
Il en résulte d’abord que est localement -intégrable: si est un point de , et si est un voisinage de tel que , on a . Ensuite, la prop. 2 montre que les mesures et ont même intégrale supérieure essentielle. Elles sont donc égales (, n° 2, cor. de la prop. 2). L’unicité de étant évidente à partir du cas des espaces compacts, la proposition est établie.
Remarque 3). — La théorie de l’intégration par rapport à une mesure se ramène aussitôt à la théorie traitée au chap. V. Soit en effet un concassage de pour , donc pour , et soit l’espace localement compact défini dans le scholie du , n° 8; nous pouvons associer à (resp. à ) une mesure (resp. ) sur , de telle sorte que les fonctions mesurables, les fonctions essentiellement intégrables à valeurs dans un espace de Banach, les intégrales supérieures essentielles des fonctions positives, soient les mêmes pour et (resp. pour et ). La fonction est donc -mesurable; elle est localement -intégrable, car est localement compact, et un ensemble compact de ne rencontre qu’un nombre fini de compacts (). La relation prouve enfin que (chap. V, 2e éd., § 5, n° 3, prop. 3). Nous laissons au lecteur le soin de transcrire les résultats du chap. V, 2e éd., § 5.
3. Image d’une mesure
Définition 4
Soit une application de dans un espace topologique . On dit que est -propre si est -mesurable, et si tout point de admet un voisinage tel que .
Remarque 1
Lorsque et sont localement compacts, cette définition est équivalente à celle du chap. V, 2e éd., § 6, n° 1.
Remarque 2
Une application continue propre (Top. gén., 4e éd., chap. I, § 10, n° 1, déf. 1) de dans est -propre pour toute mesure . En effet, soit ; comme est compact (loc. cit., n° 2, th. 1), l’ensemble possède un voisinage ouvert tel que . Posons ; comme est fermée, est ouvert dans , contient , et on a d’où .
Remarque 3
Si est bornée, toute application -mesurable de dans est -propre.
Remarque 4
Si est une mesure complexe sur , on dira que est -propre si est propre pour la mesure positive .
Proposition 4
Soit une application -propre de dans un espace topologique . Il existe sur une mesure et une seule telle que soit égal à l’encombrement image (), autrement dit, telle que pour tout .
L’unicité est évidente (, cor. de la prop. 2). Pour établir l’existence, nous traiterons d’abord le cas où est portée par un ensemble compact , tel que la restriction de à soit continue. Alors est compact; soit l’application continue de dans induite par , et soient la mesure image sur , la mesure sur définie par (, Exemple 2). On a, pour tout ,
(on a utilisé successivement la formule (3) du , la prop. 2 du chap. V, 2e éd., , la définition de , et le fait que est portée par ). Autrement dit, on a .
Passons maintenant au cas général; d’après les prop. 10 et 9 du , est somme d’une famille sommable de mesures à support compact, telles que la restriction de au support de soit continue pour tout . Le cas particulier traité plus haut permet d’associer à chaque mesure sur une mesure sur telle que . On a alors, pour ,
L’encombrement est localement borné, puisque est -propre; la famille est donc sommable (, prop. 7), et sa somme satisfait à l’énoncé.
Définition 5
Si est une application -propre de dans un espace topologique , l’unique mesure sur telle que pour tout est appelée la mesure image de par , et notée .
Exemple
Soient un sous-espace compact de , l’injection canonique de dans , une mesure sur ; étant continue, et étant bornée, est -propre. La formule (3) du montre que la « mesure sur définie par » est la mesure image .
Remarque 5). — Si est une mesure réelle, et si est -propre, est propre pour les mesures et ; on posera alors . Si est une mesure complexe, et si est -propre, elle est propre pour les mesures réelles et ; on posera alors
Proposition 5
Soit une application -propre de dans un espace topologique , et soit une application de dans un espace topologique (séparé ou non). Pour que soit -mesurable, il faut et il suffit que soit -mesurable.
Reprenons la démonstration de la prop. 4, et commençons par le cas particulier traité au début, avec les mêmes notations ; g est mesurable pour la mesure si et seulement si est -mesurable (, no 5, Exemple) ; or cela équivaut à dire que est -mesurable (chap. V, 2e éd., , no 2, prop. 3), et finalement que est -mesurable (, no 5, Exemple). Passons ensuite au cas général, avec les mêmes notations que dans la démonstration de la prop. 4 ; est -mesurable si et seulement si est -mesurable pour tout (, no 7, prop. 8), donc si et seulement si est -mesurable pour tout (cas particulier précédent) et enfin si et seulement si est -mesurable (, no 7, prop. 8).
Corollaire
Soient et deux espaces topologiques, une application -propre de dans , une application -propre de dans . L’application est alors -propre et (« transitivité des images de mesures »).
En effet, est -mesurable (prop. 5). Posons ; l’encombrement image est évidemment égal à . Comme il est localement borné, est -propre. Les mesures et ont alors même intégrale supérieure essentielle, et sont donc égales.
Proposition 6
Soit une application -propre de dans un espace topologique , et soit une partie -mesurable de . Posons , et désignons par l’application de dans qui coïncide avec dans . L’ensemble est alors -mesurable, et sont -propres, et on a
L’ensemble est -mesurable d’après la prop. 5 appliquée à ; l’application est évidemment -mesurable d’après la définition des mesures induites (no 1), et il en résulte que est mesurable. Soit un élément de ; en désignant par des exposants zéros les prolongements par 0 dans et dans , on a
d’où . Comme l’encombrement est localement borné, il en est de même de et est donc -propre. Les mesures et ont même intégrale supérieure essentielle, et sont donc égales. L’autre relation s’établit de manière analogue.
Proposition 7
Soit un sous-espace d’un espace topologique , et soit l’injection de dans .
a) Si est une mesure sur , et si est -propre, la mesure est concentrée sur , et on a .
b) Si est une mesure sur , telle que soit -mesurable, est -propre, et on a .
a) Posons ; la relation , appliquée à , montre que est concentrée sur . La relation est un cas particulier de la relation (2), en prenant .
b) Soit une fonction positive définie dans ; si l’on pose , on a (prop. 1); il en résulte que est -propre. D’autre part, (resp. ) est l’intégrale supérieure essentielle de par rapport à (resp. ). Ces deux mesures sont donc égales.
Remarque 6). — Soit une application -propre de dans un espace topologique . On ramène la théorie de l’intégration par rapport à la mesure image à la théorie traitée au chap. V, 2e éd., § 6, de la manière suivante. Soit (resp. ) un concassage de (resp. de ) pour (resp. pour ), et posons . Nous pouvons supposer que la restriction de à chacun des est continue ( prop. 10). Soient les espaces localement compacts construits comme dans le scholie du et soient et les mesures sur ces espaces associées à et . La topologie de étant somme des topologies des sous-espaces et de la topologie discrète sur , est une application continue de dans et la relation (pour ) montre que est -propre et que . D’autre part, l’application identique de sur est -propre, et on a . Il en résulte que est une application -propre de dans , et que l’image de par est (cor. de la prop. 5). Nous laissons au lecteur le soin de transcrire les résultats du chap. V, 2e éd., § 6.
4. Relèvement de mesures
Proposition 8
Soient et deux espaces topologiques, une application de dans .
a) Soit une mesure bornée sur . Pour qu’il existe sur une mesure , telle que soit -propre et que , il faut et il suffit qu’il existe, pour tout nombre , un ensemble compact tel que la restriction de à soit continue et que .
b) Supposons que soit injective; soient et deux mesures sur , telles que soit propre pour et , et que . On a alors .
La condition énoncée en a) est nécessaire. En effet, si est -propre et , la relation entraîne que est bornée. La prop. 2 du , appliquée à la fonction 1, entraîne l’existence d’une partie compacte de telle que . Comme est -mesurable, il existe un ensemble compact tel que la restriction de à soit continue, et que . On a alors (n° 3, prop. 4)
Pour montrer que la condition est suffisante, nous traiterons d’abord un cas particulier.
Lemme 1
Soient U et V deux espaces compacts, h une application continue de U sur V. L’application de dans est alors surjective.
En effet, soit a l’application linéaire de dans ; comme h est surjective, a est une isométrie de sur un sous-espace H de . Soit une mesure positive sur V; alors est une forme linéaire continue sur H, qui est prolongeable en une forme linéaire sur de même norme, en vertu du th. de Hahn–Banach (Esp. vect. top., chap. II, 2e éd., § 3, n° 2, cor. 1 du th. 1); est alors une mesure sur U, et on a pour tout , de sorte que . Enfin on a , et , de sorte que est positive (chap. V, 2e éd., § 5, n° 5, prop. 9).
Démontrons alors la suffisance de la condition énoncée dans a). Cette condition entraîne l’existence d’une suite de parties compactes de T, telle que la restriction de à chacun des soit continue, et qu’on ait, pour tout n, . La suite peut-être supposée croissante. Posons et désignons par la mesure sur , en convenant que .
La restriction étant continue, il existe une mesure sur telle que (lemme 1). Soit l’image de par l’injection canonique de dans T, et soit g un élément de . En utilisant successivement le fait que est concentrée sur , la prop. 4 du § 1, n° 5, la prop. 2 du § 1, n° 2, la prop. 4 du n° 3 et enfin la prop. 7 du n° 3, il vient
En prenant dans cette formule, on voit que la famille est sommable et que sa somme est une mesure bornée (§ 1, n° 7, prop. 7). D’après la prop. 5 du n° 3, l’application est -mesurable pour tout n, car est continue, donc -mesurable; il en résulte que est -mesurable (§ 1, n° 7, prop. 8), donc -propre puisque est bornée. Les relations ci-dessus prouvent alors que les mesures et ont même intégrale supérieure essentielle, et sont donc égales (§ 1, n° 2, cor. de la prop. 2).
Supposons enfin que soit injective, et démontrons b). Soit f un élément de ; comme est injective, il existe une fonction telle que , et on a, d’après la prop. 4 du n° 3, en posant ,
Les deux mesures et ont donc même intégrale supérieure essentielle, ce qui entraîne leur égalité (§ 1, n° 2, cor. de la prop. 2).
Remarque
Supposons que soit injective. Soit une mesure complexe telle que soit -propre, et que ; on a alors . En effet, on se ramène, en séparant les parties réelles et imaginaires, au cas où θ est réelle. On a alors π(θ⁺) = π(θ⁻), donc θ⁺ = θ⁻ (prop. 8) et finalement θ = 0.
Voici un cas important où la condition a) de la prop. 8 est toujours vérifiée.
Proposition 9
Soient T un espace souslinien (Top. gén., chap. IX, 3e éd., § 6, n° 2, déf. 2), X un espace séparé, π une application continue de T sur X, et ν une mesure bornée sur X. Il existe alors une mesure bornée μ sur T telle que π(μ) = ν.
Les hypothèses entraînent évidemment que X est souslinien.
Considérons la fonction d’ensemble sur . La relation entraîne ; si est une suite croissante de parties de T, et si , on a du fait que est un encombrement. Enfin, soient , et ε un nombre > 0; choisissons un ouvert G de X contenant , et tel que (§ 1, n° 9, prop. 13); l’ouvert de T contient A, et on a . La fonction c est donc une capacité continue à droite sur T (Top. gén., chap. IX, 3e éd., § 6, n° 9, déf. 9) et le théorème de capacitabilité (loc. cit., th. 5) entraîne l’égalité , K parcourant l’ensemble des parties compactes de T. La proposition 8 entraîne alors l’existence de la mesure μ cherchée.
5. Produit de deux mesures
Soient S et T deux espaces topologiques, munis respectivement de deux prémesures (positives) λ et μ, et soit X l’espace produit S × T. Soit K une partie compacte de X; désignons par A et B les projections de K sur S et T respectivement, et posons
Nous définissons ainsi une prémesure sur X. En effet, soit L une partie compacte de X contenant K, et soient C et D ses deux projections; on a , et par conséquent, en utilisant la transitivité des mesures induites et la prop. 12 du chap. V, 2e édit., § 8, n° 5
Définition 6
La prémesure ν définie par (3) est appelée la prémesure produit de λ et μ, et notée .
Cette définition s’étend évidemment au cas où λ et μ sont des prémesures complexes, et on a alors (chap. III, 2e éd., § 4, n° 2, prop. 3 et chap. IV, 2e éd., § 5, n° 7, lemme 3).
Nous conserverons les notations du chap. III, 2e éd., § 4 et du chap. V, 2e éd., § 8, relatives aux produits de mesures et aux intégrales itérées. En particulier, si f et g sont deux fonctions définies respectivement dans S et dans T, à n° 2.5.
valeurs dans ou dans , la fonction sur sera notée .
Proposition 10
Soit la prémesure produit de et ; on a, pour toute fonction et toute fonction ,
La prémesure est la seule prémesure sur qui satisfasse à (4).
Nous avons en effet, lorsque (resp. ) parcourt l’ensemble des parties compactes de (resp. de )
d’après la prop. 8 du chap. V, § 8, n° 3.
Soit une seconde prémesure sur satisfaisant à (4), et soient et deux parties compactes de et respectivement, et deux éléments de et de respectivement. On a la relation entre les prolongements par 0, et donc (§ 1, n° 2, prop. 2)
En particulier, si l’on prend , , on voit que possède la propriété caractéristique de la mesure produit (chap. III, 2e éd., § 4, n° 1, th. 1). On a donc ; comme toute partie compacte de est contenue dans un ensemble de la forme , la transitivité des mesures induites entraîne que .
Corollaire 1
Si et sont des mesures, est une mesure.
En effet, soit un point de , et soient et deux voisinages de respectivement, tels que ; l’ensemble est un voisinage de , et on a d’après (4); l’encombrement est donc localement borné, et la prémesure est une mesure.
Ce résultat s’étend aussitôt aux mesures complexes.
Corollaire 2
Si est une partie de localement négligeable pour , est localement -négligeable.
Corollaire 3
Supposons que (resp. ) soit somme d’une famille sommable (resp. ) de mesures sur (resp. ). La famille est alors sommable, et sa somme est .
En effet, soit l’encombrement ; si , , on a évidemment . La démonstration du cor. 1 montre alors que est localement borné, de sorte que la famille est sommable (§ 1, n° 7, prop. 7). Sa somme est alors telle que (§ 1, n° 7, prop. 7), et la prop. 10 entraîne .
6. Intégration par rapport au produit de deux mesures
Dans tout ce n°, et désignent deux mesures sur et respectivement, et désigne la mesure produit sur . En outre, si est une fonction positive sur , on notera la fonction sur pour tout , et on notera la fonction sur .
Lemme 2
Soit une fonction positive -mesurable sur ; pour toute partie compacte de , soit la fonction sur . La fonction est alors -mesurable et on a :
Notons d’abord que l’inclusion entraîne ; on a d’autre part pour tout . La formule (5) est donc une conséquence immédiate de la définition de l’encombrement donnée au § 1, n° 2. Si est une partie compacte de et une partie compacte de , on a par construction, et la prop. 7 du chap. V, 2e éd., § 8, n° 3 entraîne la relation
Par ailleurs, toute partie compacte de est contenue dans un ensemble compact de la forme ; passant à l’enveloppe supérieure sur et dans la formule précédente, on obtient donc
Enfin, la prop. 7 du chap. V, 2e éd., § 8, n° 3, entraîne que la restriction de à tout compact de est -mesurable; cela équivaut à dire que est -mesurable.
Proposition 11
Soit une fonction semi-continue inférieurement définie dans . a) La fonction est semi-continue inférieurement dans pour tout . b) La fonction est semi-continue inférieurement dans , et l’on a :
La propriété a) est évidente, car l’application de dans est composée de et de l’application continue de dans . Pour établir b), nous utiliserons un lemme:
Lemme 3
Soient un espace topologique (séparé ou non), une fonction semi-continue inférieurement définie dans ; alors est limite d’une suite croissante de fonctions semi-continues inférieurement dans , telle que chaque fonction soit une combinaison linéaire, à coefficients positifs, de fonctions caractéristiques d’ensembles ouverts.
Etant donnés deux entiers et , notons la fonction caractéristique de l’intervalle de . Pour tout , posons ; il est immédiat que la suite est croissante et admet pour limite. La suite des fonctions est donc croissante et converge vers , et on a où est l’ensemble ouvert de .
Passons à la démonstration de b). La fonction étant l’enveloppe supérieure de la famille filtrante croissante des fonctions , où parcourt l’ensemble des parties compactes de (lemme 2), il nous suffit de montrer que les fonctions sont semi-continues inférieurement; la formule (9) se déduit alors de (6) en passant à l’enveloppe supérieure sur (§ 1, no 6, prop. 5).
Soit donc l’ensemble des fonctions semi-continues inférieurement positives sur telles que soit semi-continue inférieurement pour tout compact de . D’après la prop. 5 du § 1, no 6, la borne supérieure de tout ensemble filtrant croissant d’éléments de appartient à . D’après le lemme 3, il nous suffit donc de prouver que la fonction caractéristique d’un ouvert de appartient à . De plus, d’après la définition de la topologie produit sur , l’ouvert est réunion d’une famille filtrante croissante d’ouverts de la forme
où les sont ouverts dans et les ouverts dans ; d’après les remarques faites plus haut, il nous suffit de montrer que la fonction caractéristique d’un tel ouvert appartient à . Soient alors , et l’intersection de la famille (éventuellement vide) formée des ouverts contenant ; on voit immédiatement que pour tout et tout , d’où par intégration pour tout . Par conséquent est semi-continue inférieurement, et la proposition est établie.
Corollaire 1
Soit une fonction numérique positive définie dans ; on a
Soit en effet une fonction semi-continue inférieurement sur majorant ; on a, d’après la prop. 11,
L’inégalité (10) s’obtient en passant à l’enveloppe inférieure sur .
Corollaire 2
Soit une fonction numérique définie dans et -négligeable. La fonction est alors -négligeable pour -presque tout .
Proposition 12
Soit une fonction positive -mesurable définie dans . Supposons que soit -modérée (resp. que soit modérée). Alors a) L’ensemble des tels que la fonction ne soit pas -mesurable est négligeable (resp. localement négligeable) pour . b) L’application est -mesurable, et on a*
Nous commencerons par établir b) lorsque est -modérée. D’après le lemme 2, cette partie de l’énoncé est valable lorsqu’il existe une partie compacte de telle que soit nulle en dehors de ; on a en effet dans ce cas pour tout compact de contenant , et la formule (11) se réduit à (6). En particulier, b) est établie pour une fonction nulle hors d’un compact de . D’autre part, le corollaire 1 de la prop. 11 entraîne que b) est vraie lorsque est -négligeable. Comme toute fonction -modérée est somme d’une fonction -négligeable et d’une suite de fonctions à support compact ( n° 9, cor. 3 de la prop. 14), l’assertion b) est vraie lorsque est -modérée.
De même, l’assertion b) est évidente lorsque est portée par une partie compacte de (lemme 2). Supposons que soit modérée; il existe alors une suite de mesures à support compact sur , telle que ( n° 9, cor. 5 de la prop. 14), d’où (n° 5, cor. 3 de la prop. 10). L’assertion b), étant valable pour chacune des mesures , est aussi valable pour .
Démontrons a); notons l’ensemble des tels que ne soit pas -mesurable; pour toute partie compacte de , notons de même l’ensemble des tels que ne soit pas -mesurable. Si et sont des ensembles compacts dans et respectivement, est mesurable par rapport à la mesure , et la prop. 2 du chap. V, 2e éd., § 8, n° 2 montre que l’ensemble est localement négligeable pour ; comme est arbitraire, est localement -négligeable.
Supposons que soit nulle hors d’un ensemble compact de la forme ; alors , et est contenu dans ; il en résulte que est -négligeable. De même, si est -négligeable, le corollaire 2 de la prop. 11 entraîne que est -négligeable. Le cas où est -modérée se traite alors comme ci-dessus, en combinant les deux cas précédents.
Supposons que soit portée par une partie compacte de ; alors, on a encore , et est donc localement -négligeable. Toute mesure modérée étant somme d’une suite de mesures à support compact (, n° 9, cor. 5 de la prop. 14), ce résultat s’étend aussitôt au cas où est modérée en utilisant la prop. 8 du , n° 7.
Remarque
Soient un concassage de pour et ; définissons de manière analogue et pour la mesure sur . On note l’espace localement compact somme des sous-espaces de et de l’espace discret ; l’espace est défini de manière analogue, et l’on pose . L’espace localement compact est somme de la famille de sous-espaces compacts de , et d’un sous-espace qui est une partie localement -négligeable de (on notera que n’est pas un espace discret en général). On a vu dans le Scholie du , n° 8 qu’il existe une mesure sur telle que les fonctions mesurables, l’intégrale supérieure essentielle des fonctions positives, les fonctions essentiellement intégrables et leurs intégrales soient les mêmes pour et . Associons la mesure sur à et la mesure sur à , conformément au Scholie cité; on voit immédiatement que l’on a pour et ; on a donc d’après la prop. 10 du n° 5. Comme la topologie de est plus fine que celle de , toute fonction -modérée est -modérée. Ce procédé permet d’étendre sans nouvelle démonstration le th. de Lebesgue–Fubini (chap. V, 2e éd., § 8, n° 4, th. 1) à la situation présente.
7. Un résultat sur la désintégration des mesures
Proposition 13
Soient un espace topologique, une mesure modérée sur , une application -propre de dans un espace topologique , et . On suppose que tout sous-espace compact de est métrisable. Il existe alors une application de dans ayant les propriétés suivantes: a) pour tout , la mesure est portée par ; b) pour toute fonction universellement mesurable positive sur , la fonction est universellement mesurable sur et l’on a
(1) On dit qu’une application d’un espace topologique dans un espace topologique est universellement mesurable si elle est -mesurable pour toute mesure sur (cf. chap. V, 2e éd., § 3, n° 4).
c) l’ensemble des tels que est localement -négligeable. De plus, si est une application de dans satisfaisant aux conditions a) et b), l’ensemble des tels que est localement -négligeable. Nous aurons besoin d’un résultat auxiliaire:
Lemme 4
Soient un espace topologique, une mesure sur et une application -mesurable de dans un espace topologique (séparé ou non). Il existe une application universellement mesurable de dans , égale à localement -presque partout. La démonstration est identique à celle de la prop. 7 du chap. V, 2e éd., § 3, n° 4, compte tenu de la prop. 10 du § 1, n° 8. Passons à la démonstration de la prop. 13. A) On suppose que est compact et métrisable et que est continue et surjective: L’espace est alors compact et métrisable (Top. gén., chap. IX, 3e éd., § 2, n° 10). D’après le th. 1 du chap. VI, § 3, n° 1, il existe une application vaguement -mesurable et scalairement essentiellement -intégrable de dans telle que et que soit de masse totale 1 et portée par pour tout . Soit un concassage de pour , tel que la restriction de à chacun des ensembles soit continue (§ 1, n° 8, prop. 10 et 11); on notera l’application de dans égale à sur et à 0 sur . Il est clair que l’on a et que satisfait à la condition a) de l’énoncé; la formule (12) résulte de la prop. 5 du chap. V, 2e éd., § 3, n° 2. Soit une mesure sur ; l’application est vaguement -mesurable et scalairement essentiellement -intégrable, donc aussi -adéquate (chap. V, 2e éd., § 3, n° 1, prop. 2, b)). Soit une fonction positive universellement mesurable sur ; d’après la prop. 5 du chap. V, 2e éd., § 3, n° 2, appliquée à l’application est -mesurable, donc universellement mesurable vu l’arbitraire de . B) On suppose qu’il existe une partie compacte de portant la mesure et telle que soit continue: Posons alors , et ; nous noterons la mesure et la mesure image sur . Comme est continue et surjective et que est compact et métrisable, il existe d’après A) une application de dans satisfaisant aux conditions suivantes: a') pour tout , la mesure est portée par ; b') pour toute fonction positive universellement mesurable sur , la fonction est universellement mesurable sur et l’on a
C) Existence dans le cas général:
La mesure sur étant modérée, nous pouvons choisir un recouvrement de formé d’ouverts -intégrables. Soit par ailleurs un -concassage de tel que la restriction de à chaque ensemble soit continue (, n° 8, prop. 10 et 11); on notera la mesure sur et son image par . D’après B), il existe, pour tout entier , une application de dans satisfaisant aux conditions suivantes: La mesure est portée par pour tout . Si est une fonction positive universellement mesurable sur , la fonction positive sur est universellement mesurable et l’on a
On a et ; il résulte immédiatement de la prop. 3 du n° 2 et du lemme 4 ci-dessus qu’il existe une suite de fonctions positives universellement mesurables sur telle que pour tout et .
Pour tout , nous noterons la mesure sur et l’encombrement sur . Soit une fonction positive universellement mesurable sur ; utilisant la prop. 2 du n° 2 et sommant sur dans (13), on obtient
il est clair par ailleurs que la fonction sur est universellement mesurable.
Pour tout , soit l’ensemble des tels que ; l’ensemble est universellement mesurable car il en est ainsi de l’application , et est localement -négligeable d’après la formule (14) appliquée à , puisque est fini. L’ensemble est donc universellement mesurable et localement -négligeable. Nous poserons pour . Par ailleurs, soit ; l’encombrement est localement borné puisque les ouverts recouvrent et que est fini; d’après la prop. 7 du , n° 7, il existe une mesure sur telle que et . Il est immédiat que l’application satisfait aux conditions a) et b) de l’énoncé.
D) Démonstration de c):
Soit une fonction universellement mesurable, positive et bornée sur ; nous allons montrer que la fonction universellement mesurable sur est une densité de la mesure par rapport à . Soit une partie compacte de T et soit . Pour tout , la mesure est portée par ; si appartient à , on a , d'où ; en revanche, si appartient à , on a , d'où . Appliquant la formule (12) à , on trouve alors
ce qui établit la relation .
Faisant , on voit que la fonction est une densité de la mesure par rapport à , donc est égale à 1 localement -presque partout sur .
E) Unicité: Soient (pour ) deux applications de dans satisfaisant aux conditions a) et b) de l'énoncé. Comme dans C), choisissons un -concassage de tel que soit continue pour tout , et posons .
Pour tout entier , choisissons un ensemble dénombrable de fonctions positives sur , nulles hors de , dont les restrictions à forment un ensemble dense dans l'espace normé (appliquer le th. 1 de Top. gén., chap. X, 2e éd., § 3, n° 3 à l'espace compact métrisable ). Nous poserons .
Soit ; d'après D), les fonctions et sont des densités de la mesure par rapport à , et il existe donc un ensemble localement -négligeable dans tel que pour . De plus, d'après (12), l'ensemble des tels que est localement -négligeable pour . Comme est dénombrable, l'ensemble est localement -négligeable; pour on a et , d'où d'après la prop. 9 du § 1, n° 8.
C.Q.F.D.
Remarque 1
Si est un espace souslinien, tout sous-espace compact de est souslinien, donc métrisable (Top. gén., 3e édit., chap. IX, Appendice I, cor. 2 de la prop 3), et toute mesure sur est modérée (§ 1, n° 9, Remarque 1). D'après la prop. 13, toute mesure sur admet donc une désintégration par rapport à toute application -propre.
Remarque 2
Avec les notations de la prop. 13, soit une fonction -mesurable positive. On peut prouver comme au chap. V, 2e éd., § 3, n° 2, prop. 5 que l'ensemble des tels que ne soit pas -mesurable est localement -négligeable, que est -mesurable, et que l'on a encore la relation (12).
Exercices
See the exercises for § 2.