§ 5. Mesures sur les espaces complètement réguliers
Si T est un espace topologique, et F un espace de Banach, la notation désigne l'espace des fonctions continues bornées sur T à valeurs dans F, muni de la norme de la convergence uniforme. Si F = R, cette notation est abrégée en , ou s'il n'y a pas d'ambiguïté, et l'on désigne par ou le cône des fonctions positives dans . L'espace des mesures complexes bornées sur T sera noté , l'espace des mesures réelles bornées ou , et le cône des mesures positives bornées ou .
1. Mesures et fonctions continues bornées
Rappelons (Top. gén., chap. IX, 3e éd., § 1, n° 5, déf. 4) qu'un espace topologique T est dit complètement régulier s'il est uniformisable et séparé. Cela équivaut à dire (loc. cit., prop. 3) que T est homéomorphe à un sous-espace d'un espace compact. Si T est complètement régulier, toute fonction semi-continue inférieurement positive f sur T est l'enveloppe supérieure de l'ensemble filtrant croissant des éléments de majorés par f, toute fonction semi-continue supérieurement positive et bornée g est l'enveloppe inférieure de l'ensemble filtrant décroissant des éléments de qui majorent g (loc. cit., § 1, n° 7, prop. 7). Nous aurons aussi besoin du lemme suivant:
Lemme 1. — Soient T un espace complètement régulier, K une partie compacte de T et U une partie ouverte de T contenant K.
a) Il existe une partie ouverte de tel que .
b) Soit une fonction continue définie sur à valeurs dans un intervalle de (resp. dans ). Il existe une fonction continue et bornée sur , à valeurs dans (resp. dans ) qui prolonge et s’annule dans .
Il suffit de traiter le cas où est un sous-espace d’un espace compact . Soit une partie ouverte de tel que ; désignons par un ensemble ouvert dans contenant tel que , par une fonction continue sur , à valeurs dans (resp. dans ) prolongeant et nulle sur (Top. gén., chap. IX, 3\textsuperscript{e} éd., § 4, n° 1, prop. 1). On satisfait à a) en prenant , et à b) en prenant pour la restriction de à .
Proposition 1
Soit un espace complètement régulier.
a) Soient une mesure positive sur , et une fonction numérique définie dans et semi-continue inférieurement (resp. semi-continue supérieurement finie à support compact). On a alors
(resp. ) désignant l’ensemble des fonctions continues bornées telles que (resp. ).
b) Soient une mesure complexe sur , et une fonction numérique définie dans et semi-continue inférieurement. On a alors
parcourant l’ensemble des fonctions complexes, continues, bornées et -intégrables telles que .
La première des formules (1) est évidente, car est un ensemble filtrant croissant de fonctions continues dont l’enveloppe supérieure est , et on peut appliquer la prop. 5 du § 1, n° 6. La même proposition entraînera la seconde formule, si nous montrons que contient une fonction continue bornée -intégrable. Soient donc le support de et la borne supérieure de ; comme est compact, est fini (Top. gén., chap. IV, 3\textsuperscript{e} éd., § 6, n° 2, th. 3). Soit un ensemble ouvert contenant et tel que ; il existe (lemme 1) une fonction continue à valeurs dans , égale à sur et nulle hors de ; on a alors et .
Passons à b). Il suffit évidemment de montrer que l’on a .
Soient deux nombres réels et tels que . D’après (1), il existe une fonction telle que et ; désignons par la borne supérieure de . D’après la définition de (§ 1, n° 2, déf. 4), il existe une partie compacte de telle que . Il existe alors une fonction continue complexe sur telle que et que (chap. III, 2\textsuperscript{e} édit., § 1, n° 6). Choisissons un ensemble ouvert contenant et tel que (§ 1, n° 9, prop. 13 et 14); prolongeons j en une fonction complexe k continue sur T, nulle hors de U (lemme 1); pour tout , posons
(3)
On a évidemment , et dans K, donc , et par conséquent . Montrons d'autre part que g est une fonction continue: comme a est assujetti seulement à la condition , cela entraînera que le second membre de (2) majore le premier, d'où la proposition. Or soit F (resp. F') l'ensemble des tels que (resp. ). Ces ensembles étant fermés, et leur réunion étant T, il nous suffit de montrer que et sont continues: or cette propriété est évidente pour , et elle l'est pour aux points où ; d'autre part, si est tel que , on a aussi , et l'inégalité entraîne que g est continue au point t.
Remarque 1
Soit f une fonction semi-continue inférieurement positive, et soit l'ensemble des fonctions continues bornées positives nulles hors d'un ouvert -intégrable et majorées par f. On peut montrer que f est l'enveloppe supérieure de et que .
Remarque 2
Si la mesure est bornée, la formule est évidemment valable pour toute fonction f, semi-continue supérieurement, positive et bornée.
Proposition 2
Soient et deux mesures complexes sur un espace complètement régulier T, telles que l'on ait pour toute fonction , intégrable pour et . On a alors .
Reprenons la démonstration de la seconde partie de la proposition 1, en posant . Nous pouvons imposer à l'ouvert U d'être intégrable pour et . La fonction g est alors intégrable pour ces deux mesures, et la relation entraîne ; on a donc pour toute fonction f semi-continue inférieurement positive, d'où finalement , en prenant .
Proposition 3
Soit une mesure positive sur un espace complètement régulier T, et soit . L'espace des fonctions , dont le support est contenu dans un ouvert -intégrable, est dense dans .
D'après la prop. 15 du § 1, n° 10, il nous suffit de montrer que si K est compact dans T, et si g est le prolongement par 0 à T d'une fonction de , comprise entre 0 et 1, il existe une fonction , à support contenu dans un ouvert -intégrable, et telle que soit arbitrairement petit. Or soient un nombre , U un voisinage ouvert de K tel que , V un voisinage ouvert de K tel que , f une fonction à valeurs dans , continue, égale à g sur K et à 0 hors de V (lemme 1). La fonction est alors majorée par ; on a donc , ce qui établit la proposition.
Remarque 3). — On a un énoncé analogue pour les fonctions à valeurs dans un espace de Banach F : le sous-espace de est dense dans .
Proposition 4
Pour qu'une mesure complexe bornée sur un espace complètement régulier T soit positive, il faut et il suffit qu'on ait pour toute fonction .
La nécessité est évidente. Pour établir la suffisance, reprenons la démonstration de la proposition précédente, en prenant et ; les notations étant les mêmes, la relation et l'inégalité entraînent ; comme est un élément de compris entre 0 et 1 arbitraire, la mesure est positive; l'ensemble compact K étant arbitraire, cela signifie que est positive.
2. Mesures bornées et formes linéaires sur
Proposition 5
Soient T un espace complètement régulier, et I une forme linéaire complexe continue sur l'espace normé . Pour qu'il existe une mesure complexe bornée sur T telle que pour tout , il faut et il suffit que la condition suivante soit vérifiée : (M) Pour tout nombre , il existe une partie compacte K de T telle que les relations entraînent . La mesure est alors unique.
L'unicité résulte de la prop. 2 du n° 1. Montrons que la condition (M) est nécessaire. Soit une mesure complexe bornée; soit K un ensemble compact tel que (§ 1, n° 2, Remarque 3). Les hypothèses entraînent , donc .
Passons à la démonstration de la suffisance. Soit X le compactifié de Stone-Čech de T (Top. gén., chap. IX, 3e éd., § 1, n° 6). Pour toute fonction , posons ; nous définissons ainsi une forme linéaire continue sur , c'est-à-dire une mesure complexe sur l'espace compact X. Soient un nombre , K un ensemble compact satisfaisant à (M); la fonction étant semi-continue inférieurement et positive dans X, la formule (2) nous donne les relations suivantes, où désigne l'ensemble des fonctions telles que :
Soit une suite de parties compactes de T, telle que chaque satisfasse à (M) pour , et soit ; S est borélien dans X, contenu dans T, et on a pour tout n, de sorte que T est -mesurable et que est concentrée sur T. Soit une fonction continue et bornée sur T; comme X est le compactifié de Stone–Čech de T, f se prolonge par continuité en une fonction g ∈ C^b(X; \mathbf{C}). Soit alors μ la mesure induite par ν sur T; on a . Comme ν est concentrée sur T, les fonctions et g sont égales ν-presque partout, et on a donc , ce qui achève la démonstration.
Corollaire
Avec les notations de la prop. 5, supposons qu’il existe une mesure positive bornée μ sur T telle que pour tout ; alors il existe une mesure complexe θ sur T telle que pour tout .
3. Convergence étroite des mesures bornées
Soit T un espace complètement régulier; la forme bilinéaire sur met ces deux espaces en dualité séparante. Il est clair en effet que la dualité est séparante en du fait que les mesures () appartiennent à ; elle est séparante en d’après la prop. 2 du n° 1.
Définition 1
La topologie faible sur associée à la dualité précédente entre et est appelée la topologie de la convergence étroite (ou la topologie étroite) sur .
La topologie étroite est séparée, d’après les remarques précédant la définition. Nous emploierons souvent l’adverbe « étroitement » pour signifier « au sens de la topologie étroite ». Sauf mention du contraire, sera muni de la topologie étroite dans toute la suite de ce paragraphe.
Tout élément de est combinaison linéaire d’éléments de . Pour qu’un filtre sur converge étroitement vers une mesure bornée λ, il faut et il suffit qu’on ait
Remarque 1
Si T est localement compact, la topologie étroite est plus fine que la topologie induite sur par la topologie vague, et ces deux topologies ne coïncident que si T est compact. En effet, si T n’est pas compact, l’application converge vaguement vers 0 suivant le filtre des complémentaires des parties relativement compactes de T, mais ne converge pas étroitement vers 0, car la fonction 1 appartient à (pour les relations entre convergence vague et convergence étroite, voir la prop. 9).
Remarque 2
Il résulte aussitôt de la prop. 4 que est fermé dans .
Remarque 3
Si T est complètement régulier, l’application de T dans est un homéomorphisme (Top. gén., chap. IX, 3e éd., § 1, n° 5).
Proposition 6
Soit T un espace complètement régulier. a) Soit f une fonction numérique semi-continue inférieurement définie dans T; la fonction est alors semi-continue inférieurement dans .
(1) Cette relation n’a été établie plus haut (§ 2, n° 1, prop. 1) que dans le cas où f et ν sont positives. L’extension à la situation présente, où f et ν sont complexes et bornées, est immédiate par linéarité.
b) Soit une fonction semi-continue supérieurement et bornée définie dans ; la fonction est alors semi-continue supérieurement dans .
On voit en effet, d’après la prop. 1, b) du n° 1, que est l’enveloppe supérieure d’une famille de fonctions de la forme avec , donc continues pour la topologie étroite. Ceci établit a). Pour prouver b), il suffit de choisir une constante majorant , et d’écrire ; la fonction est continue, et la fonction est semi-continue inférieurement dans d’après ce qui précède.
Proposition 7
Soit un espace complètement régulier. Soit une mesure positive bornée sur , et soit une fonction positive bornée sur , telle que l’ensemble des points de où n’est pas continue soit localement -négligeable. L’application de dans est alors continue au point .
Pour tout , posons . On a évidemment , avec l’égalité en tout point de où est continue (donc -presque partout). D’autre part, est semi-continue inférieurement, est semi-continue supérieurement et bornée ( gén., chap. IV, 3e éd., § 6, n° 2, prop. 4). On a donc les relations suivantes d’après la prop. 6,
On conclut en remarquant que , car et sont égales localement -presque partout.
Proposition 8
Soient un espace complètement régulier, un sous-espace de , i l’injection canonique de dans . Désignons par l’ensemble des mesures positives bornées sur concentrées sur , muni de la topologie induite par . L’application de dans est alors un homéomorphisme de sur .
Notons encore l’application de dans ; est injective (§ 2, n° 4, prop. 8), et applique dans (§ 2, n° 3, prop. 7). Si , on a (§ 2, n° 3, prop. 7, b)). Par conséquent, est une bijection de sur , et la bijection réciproque de est l’application sur . D’autre part, est continue: en effet, si , on a , et appartient à . Tout revient donc à montrer que l’on a, pour toute mesure et toute fonction ,
ou encore
Soit la fonction sur qui coïncide avec dans , avec dans , et soient et respectivement la régularisée semi-continue supérieurement de , et la régularisée semi-continue inférieurement de (Top. gén., chap. IV, 3e éd., § 6, n° 2). Les relations entraînent aussitôt que et coïncident toutes deux avec et dans . La prop. 6 donne alors
L'énoncé de la prop. 8 ne vaut que pour des mesures positives: l’application de dans est injective et continue, mais n’est en général pas un homéomorphisme de sur son image. Prenons par exemple ; les mesures () convergent étroitement vers 0 dans lorsque tend vers 0, mais ne convergent pas étroitement vers 0 dans (la fonction caractéristique de ]0, appartient à ) (cf. cependant le cor. du th. 1 du n° 5).
Proposition 9
Soit T un espace localement compact, et soit un filtre sur qui converge vaguement vers une mesure bornée . Pour que converge étroitement vers , il faut et il suffit que l’on ait suivant .
La condition est évidemment nécessaire. Pour montrer qu’elle est suffisante, désignons par le compactifié d’Alexandroff de (Top. gén., chap. I, 4e éd., § 9, n° 8) et par l’injection canonique de dans . D’après la prop. 8, tout revient à montrer que converge étroitement vers dans suivant . Comme , il existe un ensemble tel que les masses totales des mesures de soient bornées par un nombre ; il nous suffit donc de vérifier que l’on a
4. Application: propriétés topologiques de l’espace
Remarquons d’abord que, si est complètement régulier, est un espace vectoriel topologique séparé, donc complètement régulier. Par suite, est complètement régulier.
Proposition 10
Soit T un espace polonais; l’espace est alors polonais pour la topologie étroite.
Nous commencerons par traiter le cas où T est polonais et compact. L’ensemble U des mesures positives de masse est alors compact (chap. III, 2e éd., § 1, n° 9, cor. 2 de la prop. 15), et la topologie induite sur U par la topologie étroite (qui coïncide ici avec la topologie vague) est aussi induite par la topologie de la convergence simple dans un ensemble total de (loc. cit., n° 10, prop. 17). Or, il existe dans un ensemble total dénombrable (Top. gén., chap. X, 2e éd., § 3, n° 3, th. 1); par suite, U est un espace compact métrisable. L’ensemble V des mesures positives de masse est ouvert dans U, donc est un espace localement compact polonais. Or l’application de sur V est un homéomorphisme, l’application étant l’homéomorphisme réciproque.
Passons au cas où T est polonais; on peut supposer que T est l’intersection d’une suite décroissante d’ouverts dans un espace compact métrisable X (Top. gén., chap. IX, 3e éd., § 6, n° 1, cor. 1 du th. 1); l’espace est alors homéomorphe au sous-espace W de constitué par les mesures concentrées sur T (n° 3, prop. 8), et il nous suffit de montrer que W est l’intersection d’une suite d’ouverts dans l’espace polonais (loc. cit., cor. 1 du th. 1). Or, soit l’ensemble des mesures concentrées sur ; l’application sur est semi-continue supérieurement (n° 3, prop. 6), et l’ensemble des mesures telles que est donc ouvert pour tout et tout . On achève alors la démonstration en remarquant que .
Corollaire 1
Si T est un espace métrisable de type dénombrable, est métrisable de type dénombrable pour la topologie étroite.
En effet, soit le complété de T pour une métrique définissant la topologie de T; l’espace est polonais, et est homéomorphe au sous-espace de l’espace polonais , constitué par les mesures concentrées sur T (n° 3, prop. 8). Or tout sous-espace d’un espace polonais est métrisable de type dénombrable (Top. gén., chap. IX, 3e éd., § 2, n° 8, cor. de la prop. 11).
Corollaire 2
Si T est un espace souslinien (resp. lusinien) complètement régulier, l’espace est souslinien (resp. lusinien).
Considérons en effet un espace polonais P et une application continue de P sur T (Top. gén., chap. IX, 3e éd., § 6, n° 2, déf. 2). Soit l’application continue de dans ; l’espace est polonais d’après la prop. 10, et est surjective ( n° 4, prop. 9); l’espace est donc sous-linien. De même, si T est lusinien, peut être supposée injective (loc. cit., n° 4, prop. 11); alors est injective ( n° 4, prop. 8), et est donc lusinien (loc. cit., n° 4, prop. 11).
Soit T un espace souslinien complètement régulier (rappelons qu’il suffit pour cela que T soit souslinien et régulier (loc. cit., Appendice, cor. de la prop. 2)), et soit H une partie compacte de ; alors H est compacte et souslinienne, donc métrisable pour la topologie étroite (loc. cit., Appendice, cor. 2 de la prop. 3).
5. Critère de compacité pour la convergence étroite
Définition 2
Soit T un espace topologique, et soit H une partie de ; on dit que H satisfait à la condition de Prokhorov si* a) on a b) pour tout nombre , il existe un ensemble compact de T tel que l’on ait
On peut montrer que, si T est complètement régulier, l’ensemble des conditions a) et b) est équivalent à la condition suivante: il existe une fonction réelle sur T, telle que l’ensemble des points t de T satisfaisant à soit compact pour tout (ce qui entraîne en particulier que est semi-continue inférieurement), et telle que l’on ait . De plus, lorsque T est localement compact, on obtient un énoncé équivalent en imposant à d’être continue (cf. exerc. 10).
Proposition 11
Soit T un espace complètement régulier, et soit H une partie de qui satisfait à la condition de Prokhorov; son adhérence dans satisfait alors à la condition de Prokhorov.
En effet, les fonctions sont semi-continues inférieurement dans d’après la prop. 6 du n° 3.
L’intérêt de la condition de Prokhorov vient du théorème suivant, dont on étudiera la réciproque plus loin (th. 2).
Théorème 1 (Prokhorov)
Soit T un espace complètement régulier, et soit H une partie de qui satisfait à la condition de Prokhorov; H est alors relativement compacte dans pour la topologie étroite.
Nous pouvons supposer que T est un sous-espace d’un espace compact X; soit i l’injection canonique de T dans X. Nous pouvons supposer d’autre part que H est fermée dans , d’après la prop. 11. Il nous suffit alors de montrer que tout ultrafiltre sur H converge dans .
Nous commencerons par le cas où . Les masses totales des mesures μ ∈ H étant bornées par hypothèse, i(μ) converge vaguement suivant U, dans , vers une mesure (chap. III, 2e éd., § 1, n° 9, cor. 2 de la prop. 15); d’après la prop. 8 du n° 3, tout revient à prouver que v est concentrée sur T. Or, soit ε un nombre > 0, et soit une partie compacte de T satisfaisant à la formule (6). Comme est ouvert dans X, on a d’après la prop. 6 du n° 3 appliquée dans X les inégalités
Passons au cas général; pour toute mesure sur T, posons , , , ; comme on a , il suffit de montrer que les applications () convergent étroitement suivant U. Mais l’ensemble des mesures , où parcourt H, satisfait à la condition de Prokhorov en vertu de la relation , et il est contenu dans ; il est donc relativement compact dans d’après le cas particulier, et le théorème en résulte aussitôt.
Corollaire
Soit T un sous-espace d’un espace complètement régulier X, et soit H une partie de , qui satisfait à la condition de Prokhorov. Si i désigne l’injection canonique de T dans X, la restriction à H de l’application de dans est un homéomorphisme de H sur son image.
Il suffit de traiter le cas où H est fermée (prop. 11), donc compacte; cela résulte alors du fait que est continue et injective.
Rappelons que ce résultat vaut aussi pour une partie quelconque de (n° 3, prop. 8).
Théorème 2
Soit T un espace localement compact, ou un espace polonais, et soit H une partie relativement compacte de ; H satisfait alors à la condition de Prokhorov.
On peut se borner au cas où H est fermé, donc compact. Les masses totales des mesures sont évidemment bornées, car l’application est continue, et tout revient à prouver l’assertion b) de la déf. 2.
Supposons d’abord que T soit localement compact. Soit ε un nombre > 0. Associons à toute mesure un ensemble compact dans T tel que , puis un voisinage ouvert relativement compact de . La fonction étant semi-continue supérieurement dans (n° 3, prop. 6), l’ensemble des mesures telles que est un voisinage de dans H. Il existe donc une partie finie de H telle que les ensembles () recouvrent H. Si l’on désigne alors par K l’ensemble compact , on a pour tout .
Supposons ensuite que T soit polonais. Nous ne restreindrons pas la généralité en supposant que T est l’intersection d’une suite décroissante d’ensembles ouverts d’un espace compact X (Top. gén., chap. IX, 3e éd., § 6, n° 1, cor. du th. 1). Soit l’injection de dans , et soit l’ensemble des mesures de la forme pour ; comme est compact dans , il existe donc un ensemble compact tel qu’on ait pour toute mesure , d’après le résultat précédent appliqué à l’espace localement compact . On a donc aussi , et finalement pour toute mesure . Posons alors ; l’ensemble est compact et contenu dans , et on a, pour toute mesure ,
6. Convergence étroite des mesures et convergence compacte des fonctions
Proposition 12
Soit un espace complètement régulier, et soit la boule unité de l’espace normé . Soit une forme linéaire sur . Pour qu’il existe une mesure complexe bornée sur telle que pour tout , il faut et il suffit que la restriction de à soit continue pour la topologie de la convergence compacte. La mesure est alors unique.
Montrons que la condition de l’énoncé est nécessaire. Soient une mesure complexe bornée sur , un nombre , et une partie compacte de telle que . Soit ; nous noterons le voisinage de dans pour la topologie de la convergence compacte, formé des fonctions telles que . On a, pour tout
Réciproquement, considérons une forme linéaire sur , dont la restriction à soit continue pour la topologie de la convergence compacte. Pour tout nombre , il existe alors un nombre et une partie compacte de tels que les relations entraînent . La prop. 5 du n° 2 entraîne alors l’existence d’une mesure complexe bornée , unique, telle que pour tout .
Proposition 13
Soient un espace localement compact, et une partie bornée de l’espace normé . L’application de dans est alors continue lorsqu’on munit de la topologie étroite, et de la topologie de la convergence compacte.
Soient , et un nombre réel tel que l’on ait , et pour tout . Désignons par un nombre , et choisissons une partie compacte de telle que et un voisinage ouvert relativement compact S de K. L’ensemble U des mesures satisfaisant aux inégalités
Remarque
Soient T un espace complètement régulier, M une partie de qui satisfait à la condition de Prokhorov, H une partie bornée de . Un raisonnement très voisin de celui qui vient d’être fait permet de prouver que l’application de dans est continue lorsqu’on munit M de la topologie étroite et H de la topologie de la convergence compacte.
Corollaire
Soient T un espace complètement régulier, X un espace topologique, f une fonction à valeurs complexes définie dans , continue et bornée. Pour toute mesure bornée sur T, soit la fonction sur X définie par pour tout . a) La fonction est continue et bornée pour toute mesure bornée . b) Supposons T localement compact. L’application de dans est alors continue, si l’on munit de la topologie étroite, et de la topologie de la convergence compacte. Pour tout , notons la fonction continue et bornée sur T; l’application de X dans a une image bornée, et elle est continue si l’on munit de la topologie de la convergence compacte (Top. gén., chap. X, 2e éd., § 3, n° 4, th. 3). Comme on a , la fonction est continue d’après la prop. 12. Supposons T localement compact; la prop. 13 montre que l’application de dans est continue; l’assertion b) résulte de là (loc. cit.).
7. Application: transformation de Laplace
Dans ce n°, on note M un monoïde commutatif, dont la loi de composition est notée additivement, muni d’une topologie d’espace localement compact pour laquelle l’application de dans est continue. On note 0 l’élément neutre de . On appelle caractère de toute fonction continue complexe bornée dans satisfaisant aux relations
pour dans . Si et sont deux caractères, il en est de même de . L’ensemble des caractères de est un monoïde noté ; on le munira de la topologie de la convergence compacte, pour laquelle l’application de dans est continue. L’élément neutre de est la fonction constante 1.
Pour toute mesure complexe bornée sur , on appelle transformée de Laplace de la fonction sur définie par
D’après le th. 3 de Top. gén., 2e éd., chap. X, § 3, n° 4, l’application de dans est continue et bornée. Le corollaire de la prop. 13 du n° 6 entraîne alors le résultat suivant:
Proposition 14
Pour toute mesure complexe bornée sur , la fonction sur est continue et bornée. Si l’on munit de la topologie étroite et de la topologie de la convergence compacte, l’application de dans est continue.
L’ensemble des caractères de qui tendent vers 0 à l’infini sera noté ; cet ensemble est stable par multiplication. Nous dirons qu’un sous-monoïde de est plein si est stable pour l’application , si sépare les points de (Top. gén., chap. X, 2e éd., § 4, n° 1, déf. 1) et si quel que soit , il existe un élément de tel que .
Supposons de plus que soit un groupe commutatif non compact. Soit une fonction dans qui tend vers 0 à l’infini; il en est alors de même de la fonction dans , alors que tout caractère de satisfait à . Il en résulte que est vide, et que ne contient aucun sous-monoïde plein. Le théorème 3 ci-dessous ne s’applique donc pas aux groupes localement compacts, mais non compacts.
Théorème 3
Soit un sous-monoïde plein de . a) Si et sont deux mesures complexes bornées sur , telles que et aient même restriction à , on a . b) Soit un filtre sur , tel que ait une limite suivant pour tout . Alors le filtre converge vaguement vers une mesure positive bornée , et l’on a pour tout . c) Sous les hypothèses de b), supposons de plus que 1 soit adhérent à , et que la
(1) Rappelons qu’un sous-monoïde d’un monoïde contient par définition l’élément neutre de (Alg. chap. I, 4e édition, § 1).
fonction sur soit continue au point 1. Alors converge étroitement vers , et pour tout .
Nous noterons l’algèbre des fonctions continues complexes tendant vers 0 à l’infini sur et le sous-espace de engendré par ; alors est une sous-algèbre de stable par l’application ; comme est un sous-monoïde plein de , le cor. 2 de la prop. 7 de Top. gén., chap. X, § 4, n° 4 entraîne que est dense dans .
Démontrons a): on a par hypothèse pour tout ; comme et sont des formes linéaires continues sur , cela entraîne pour , et en particulier pour toute fonction continue à support compact, d’où .
Plaçons-nous sous les hypothèses de b). Le nombre est réel positif; soit un nombre réel ; comme on a pour , la relation entraîne que l’ensemble des mesures telles que appartient à . Comme s’identifie au dual de l’espace normé (chap. III, 2e éd., § 1, n° 8 & § 1, n° 2, prop. 3), l’espace est compact pour la topologie . D’autre part (Esp. vect. top., chap. III, § 3, n° 5, prop. 5), cette topologie coïncide sur avec la topologie de la convergence simple dans une partie totale quelconque de . En particulier, comme est dense dans , et qu’il en est de même de l’espace des fonctions continues à support compact (chap. III, 2e éd., § 1, n° 2, prop. 3), la topologie de la convergence simple dans coïncide sur avec la topologie vague, et est compact pour cette topologie. Il en résulte aussitôt que converge vaguement vers une mesure , et que pour tout .
Passons enfin à c). Comme les fonctions et sont continues au point , égales dans , et comme 1 est adhérent à , on a . Autrement dit, on a . La prop. 9 du n° 3 montre alors que est limite étroite du filtre . Tout élément de étant une fonction continue bornée sur , cela entraîne pour tout .
Corollaire
Soit un sous-monoïde plein de , tel que 1 soit adhérent à . Soit le sous-ensemble de constitué par les restrictions à des transformées de Laplace des mesures .
a) L’ensemble est fermé dans l’espace muni de la topologie de la convergence simple.
b) L’application est un homéomorphisme de sur , si l’on munit de la topologie étroite et de la topologie de la convergence simple.
c) La topologie de la convergence simple et la topologie de la convergence compacte coïncident dans .
Les assertions a) et b) sont des conséquences immédiates du th. 3 ; l’assertion c) résulte de b) et de la prop. 14, car la topologie de la convergence compacte est plus fine que celle de la convergence simple.
On prendra garde que n’est pas fermé dans l’ensemble de toutes les fonctions complexes bornées sur , muni de la topologie de la convergence simple. Prenons par exemple les notations de l’Exemple 2 ci-dessous (, identifié à ). Les transformées de Laplace des mesures () sont les fonctions sur ; lorsque tend vers , ces fonctions convergent simplement vers la fonction égale à 1 pour , à 0 pour , qui n’appartient pas à .
Exemple 1). — Prenons pour l’ensemble des entiers positifs, muni de la loi d’addition et de la topologie discrète. Soit le disque unité de (ensemble des nombres complexes de module ) muni de la topologie induite par et de la loi induite par la multiplication. Pour tout , notons le caractère de . Pour tout caractère de , notons le nombre complexe . On vérifie aussitôt que et sont des homéomorphismes réciproques entre et , et cela nous permettra, dans la suite, d’*identifier* et . L’ensemble des caractères tendant vers 0 à l’infini s’identifie alors à l’ensemble des nombres complexes de valeur absolue < 1. Enfin, l’intervalle ]] de est un sous monoïde plein de et 1 est adhérent à ]] .
Toute mesure sur s’écrit de manière unique sous la forme et est bornée si et seulement si ; on a alors pour . Cette fonction est continue sur ; il est d’usage de l’appeler la fonction génératrice de la suite sommable . Transcrit dans ce langage, le th. 3 nous donne le résultat suivant (compte tenu de la prop. 9 du n° 3):
Proposition 15
Soit un ensemble muni d’un filtre . Pour tout , soit une suite sommable de nombres positifs, et soit la fonction définie dans l’intervalle ]] de par . Pour qu’il existe une suite sommable de nombres positifs telle que l’on ait
il faut et il suffit que converge simplement dans ]], suivant , vers une fonction continue au point 1. On a dans ce cas pour tout .
On a des résultats analogues en prenant pour le monoïde , où désigne un entier > 1; l’espace s’identifie alors à , et l’on peut choisir ]^n comme sous-monoïde plein. Nous laisserons au lecteur le soin de transcrire le th. 3 dans ce cas.
Exemple 2). — Prenons pour l’ensemble , muni de la loi d’addition et de la topologie usuelle. Soit l’ensemble des nombres complexes de partie réelle positive, muni de la topologie induite par et de la loi induite par l’addition dans . Pour tout , désignons alors par le caractère de ; il est aisé de vérifier que est un isomorphisme de la structure de monoïde topologique de sur celle de ; nous identifierons à au moyen de . Il est clair que est un sous-monoïde plein de , et le th. 3 nous donne le résultat suivant.
Proposition 16
Soit un ensemble muni d’un filtre . Pour tout , soit une mesure positive bornée sur , et soit la fonction définie sur par . Pour que l’application converge étroitement suivant vers une mesure positive bornée , il faut et il suffit que converge simplement dans , suivant , vers une fonction continue au point 0. On a dans ce cas pour tout .
On a des résultats analogues pour les monoïdes additifs ( entier ); nous laisserons au lecteur la transcription du th. 3 dans ce cas.
Exercices
See the exercises for § 5.