§ 1. Convolution.
1. Définition et exemples.
Rappelons (chap. V, § 6, nos 1 et 4 ; chap. VI, § 2, no 10) que, si X et Y sont des espaces localement compacts, μ une mesure sur X, et si φ est une application de X dans Y, φ est dite μ-propre si : a) φ est μ-mesurable ; b) pour chaque partie compacte K de Y, π−1(K) est essentiellement μ-intégrable. Alors la mesure image ν=φ(μ) sur Y existe et possède la propriété suivante : pour qu'une fonction f sur Y, à valeurs dans un espace de Banach ou dans R, soit essentiellement intégrable pour ν, il faut et il suffit que f∘φ le soit pour μ, et l'on a alors
∫Yf(y)dν(y)=∫Xf(φ(x))dμ(x).
Définition 1
Soient X1,…,Xn des espaces localement compacts, μi une mesure sur Xi (1≤i≤n) ; soient X le produit des Xi, μ celui des μi. Soit φ une application de X dans un espace localement compact Y. On dit que la suite (μi) est φ-convolvable, ou que μ1,…,μn sont φ-convolvables, si φ est μ-propre ; en ce cas, l'image ν=φ(μ) de μ par φ s'appelle le produit de convolution des μi pour φ, et se note ∗φ(μi)1≤i≤n, ou ∏i=1nμi, ou μ1∗μ2∗…∗μn.
Les deux dernières notations ne sont à employer, bien entendu, que lorsqu’il ne peut y avoir aucun doute sur φ.
Soit f une fonction sur Y, à valeurs dans un espace de Banach ou dans R. Pour que f soit essentiellement intégrable pour μ1∗μ2∗…∗μn, il faut et il suffit que la fonction
(x1,…,xn)→f(φ(x1,…,xn))
soit essentiellement intégrable pour μ1⊗μ2⊗…⊗μn, et l’on a alors
(1)
∫fd(μ1∗μ2∗…∗μn)=∫f(φ(x1,…,xn))dμ1(x1)…dμn(xn)
formule qui peut être considérée comme définissant μ1∗…∗μn quand on y prend f∈H(Y).
Les définitions entraînent aussitôt que les μi sont convolables si et seulement si les ∣μi∣ le sont. On a alors
∣φ(μ1⊗…⊗μn)∣≤φ(∣μ1⊗…⊗μn∣)=φ(∣μ1∣⊗…⊗∣μn∣) (chap. VI, § 2, no 10), c’est-à-dire
(2)
∣∗iμi∣≤∗i∣μi∣.
Si les μi sont convolables positives, et si νi est une mesure sur Xi; telle que 0≤νi≤μi, les νi sont convolables et
∗iνi≤∗iμi.
Supposons μ1,μ2,…,μn convolables, et μ1′,μ2,…,μn convolables (μ1′ étant une mesure sur X1). D’après le chap. V, § 6, no 3, prop. 6, μ1+μ1′,μ2,…,μn sont convolables et (μ1+μ1′)∗μ2∗…∗μn=μ1∗μ2∗…∗μn+μ1′∗μ2∗…∗μn.
Exemple 1
Pour φ quelconque, les mesures εxi, où xi∈Xi pour 1≤i≤n, sont toujours convolables et ont pour produit de convolution εy, avec y=φ(x1,x2,…,xn). Par suite, si chacune des μi est à support fini, les μi sont convolables et μ1∗…∗μn est à support fini. En particulier, soit M un monoïde muni d’une topologie localement compacte ; si on prend pour φ la loi de composition dans M, les mesures à support fini sur M forment, pour la convolution, une algèbre qui n’est autre que l’algèbre du monoïde M (sur R, ou sur C, suivant qu’on considère les mesures réelles ou complexes).
Exemple 2
Soit M un monoïde muni de la topologie discrète ; supposons que, pour tout m∈M, il n’y ait qu’un ensemble fini de couples (m′,m′′)∈M×M tels que m′m′′=m; cela revient à dire que la loi de composition dans M est une application propre de M×M dans M; alors les mesures sur M forment, pour la convolution, une algèbre qui n’est autre que l’algèbre large du monoïde M; signalons les deux cas suivants :
a) M=N, la loi de composition étant l’addition. À toute mesure μ sur N, associons la série formelle
S(μ)=n=0∑∞μ({n})tn
en une indéterminée t. Alors S(μ∗μ′)=S(μ)S(μ′). Une remarque analogue s’applique aux séries formelles à un nombre quelconque d’indéterminées.
b) M=N∗, la loi de composition étant la multiplication. À toute mesure μ sur N∗, associons la série de Dirichlet formelle
D(μ)=n=1∑∞μ({n})n−s.
Alors D(μ∗μ′)=D(μ)D(μ′)
Exemple 3
Soient X,Y,Z des espaces localement compacts, φ une application continue de X×Y dans Z. Si x∈X et si μ est une mesure sur Y, dire que εx et μ sont φ-convolables revient à dire que l’application φ(x,.) de Y dans Z est μ-propre. Et l’on a alors εx∗μ=φ(x,.)(μ).
2. Associativité.
Le lemme suivant complète la prop. 7 du chap. V, § 8, no 3 :
Lemme 1
Pour 1≤i≤n, soient Xi,Yi deux espaces localement compacts, μi une mesure sur Xi, φi une application continue de Xi dans Yi. Soient X=∏iXi, Y=∏iYi, μ=⨂iμi, et φ l’application de X dans Y, produit des φi. Si φ est μ-propre et si μi=0 pour tout i, les φi sont μi-propres et φ(μ)=⨂iφi(μi).
On peut supposer les μi positives et n=2. Soit f1∈K+(Y1). Puisque μ2=0, il existe f2∈K+(Y2) telle que f2∘φ2 ne soit pas μ2-négligeable. La fonction (x1,x2)→f1(φ1(x1))f2(φ2(x2)) est essentiellement μ-intégrable et continue, donc μ-intégrable. Donc il existe x2∈X2 tel que f2(φ2(x2))=0 et que la fonction x1→f1(φ1(x1))f2(φ2(x2)) soit μ1-intégrable. Donc f1∘φ1 est μ1-intégrable, ce qui prouve que φ1 est μ1-propre. On raisonne de même pour φ2. On a φ(μ)=⨂iφi(μi) d’après la prop. 7 du chap. V, § 8, no 3.
Le lemme suivant complète la prop. 4 du chap. V, § 6, no 3.
Lemme 2
Soient T,T′,T′′ trois espaces localement compacts, μ une mesure sur T, π une application μ-mesurable de T dans T′, π′ une application continue de T′ dans T′′, et π′′=π′∘π. Si π′′ est μ-propre, π est μ-propre, π′ est π(μ)-propre, et π′′(μ)=π′(π(μ)).
Soit K′ une partie compacte de T′. Alors K′′=π′(K′) est compact, donc π′′−1(K′′) est essentiellement μ-intégrable, donc π−1(K′)⊂π′′−1(K′′) est essentiellement μ-intégrable, de sorte que π est μ-propre. Alors π′ est π(μ)-propre et π′′(μ)=π′(π(μ)) d’après le chap. V, § 6, no 3, prop. 4.
Proposition 1
Soient Xij (1≤i≤m,1≤j≤ni), Yi (1≤i≤m), Z des espaces localement compacts ; pour chaque i, soit φi une application de Xi=∏jXij dans Yi ; soit φ l’application de X=∏iXi dans Y=∏iYi, produit des φi ; soit ψ une application de Y dans Z.
(i) Soient μij des mesures respectivement données sur les Xij, telles que, pour chaque i, les μij (1≤j≤ni) soient φi-convolables et que les mesures ∗i∣μij∣ soient ψ-convolables ; alors les μij, pour 1≤i≤m,1≤j≤ni, sont (ψ∘φ)-convolables et l’on a
∗i,jμij=∗i(∗jμij).
(ii) Supposons ψ et les φi continues, et soient μij des mesures toutes =0, respectivement données sur les Xij, et (ψ∘φ)-convolables ; alors, pour chaque i, les μij (1≤j≤ni) sont φi-convolables, les mesures ∗i∣μij∣ sont ψ-convolables, et l’on a la formule (3).
Il suffit d’envisager le cas où toutes les mesures considérées sont ≥0.
Plaçons-nous dans les hypothèses de (i). L’application φ est propre pour ⨂i,jμij et φ(⨂i,jμij)=⨂iφi(⨂jμij)=⨂i(∗jμij) (chap. V, § 8, prop. 7). L’application ψ∘φ est propre pour ⨂i,jμij et (ψ∘φ)(⨂i,jμij)=ψ(⨂i(∗jμij))=∗i(∗jμij) (chap. V, § 6, prop. 4). Donc les μij (1≤i≤m,1≤j≤ni) sont (ψ∘φ)-convolables et l’on a la formule (3).
Plaçons-nous dans les hypothèses de (ii). Le lemme 2 prouve d’abord que φ est propre pour ⨂i,jμij. Le lemme 1 prouve alors que, pour tout i, φi est propre pour ⨂jμij et que
φ(i,j⨂μij)=i⨂(∗jμij).
D’après le lemme 2, ψ est propre pour ⨂i(∗jμij). D’où la proposition.
Corollaire
Soient Xi,Xi′ (1≤i≤n), Y, Y′ des espaces localement compacts ; soient φ,φ′ des applications continues de X=∏iXi dans Y et de X′=∏iXi′ dans Y′, respectivement ; soient fi des applications continues de Xi dans Xi′ (1≤i≤n) et g une application continue de Y dans Y′, telles que φ′∘f=g∘φ, f étant l’application de X dans X′ produit des fi. Soient μi des mesures respectivement données sur les Xi et toutes =0. Alors les deux assertions suivantes sont équivalentes :
(i) fi est μi-propre pour tout i, et les mesures fi(∣μi∣) sont φ′-convolables ;
(ii) les μi sont φ-convolables, et g est propre pour ∗φ(∣μi∣). De plus, lorsque ces assertions sont vérifiées, on a
(4)
∗φ′(fi(μi))=g(∗φμi)=∗g∘φ(μi).
En effet, soit h=φ′∘f=g∘φ. D’après la prop. 1, les conditions (i) et (ii) sont chacune équivalentes à la condition suivante : (iii) les μi sont h-convolables. S’il en est ainsi, on a
∗φ′(fi(μi))=∗hμi=g(∗φμi).
3. Cas des mesures bornées.
Proposition 2
Soient X1,…,Xn,Y des espaces localement compacts, μi une mesure bornée sur Xi (1≤i≤n), μ le produit des μi, φ une application μ-mesurable de ∏iXi dans Y. Alors les μi sont φ-convolables et ∥∗i=1nμi∥≤∏i=1n∥μi∥. Si les μi sont en outre positives, on a ∥∗i=1nμi∥=∏i=1n∥μi∥.
En effet, μi′=∣μi∣ est bornée et ∥μi′∥=∥μi∥ (chap. VI, § 2, no 9, prop. 13). On a ∣μ1⊗…⊗μn∣=μ1′⊗…⊗μn′ (chap. VI, § 2, no 10), donc μ1⊗…⊗μn est bornée et
∥μ1⊗…⊗μn∥=∥μ1∥…∥μn∥ (chap. V, § 8, no 2, cor. 6 de la prop. 5). Donc
φ est
μ-propre (chap. V, § 6, no 1, Remarque 1), c’est-à-dire que les
μi sont
φ-convolables. On a
∥∗i=1nμi′∥=∥μ1′⊗…⊗μn′∥ (chap. V, § 6, no 2, th. 1) et par suite
∥∗i=1nμi′∥=∥μ1′∥…∥μn′∥. Enfin,
∣∗iμi∣≤∗iμi′ (no 1, formule (2)), donc
∥∗μi∥≤∥∗μi′∥=i=1∏n∥μi∥.
Proposition 3
Soient X1,…,Xn,Y des espaces localement compacts, φ une application continue de ∏i=1nXi dans Y. Alors l’application (μ1,…,μn)→∗φμi de ∏i=1nM1(Xi) dans M1(Y) est multilinéaire continue.
Ceci résulte de la prop. 2 et de ce qu’on a dit au no 1.
4. Propriétés concernant les supports.
Proposition 4
Soient X1,…,Xn,Y des espaces localement compacts, μi une mesure sur Xi (1≤i≤n), Si son support, φ une application continue de ∏iXi dans Y telle que la restriction de φ à ∏iSi soit propre. Alors les μi sont φ-convolables.
En effet, soit K une partie compacte de Y. Le support de μ=μ1⊗…⊗μn est S=∏iSi (chap. III, § 5, no 2, prop. 2).
Donc φ−1(K)∩(∏iXi−S) est μ-négligeable. D’autre part, φ−1(K)∩S est compact. Donc φ−1(K) est μ-intégrable.
Proposition 5
Soient X1,…,Xn,Y des espaces localement compacts, μi une mesure sur Xi (1≤i≤n), μ le produit des μi, φ une application μ-propre de ∏iXi dans Y, et Si le support de μi.
a) *Le support de ∗μi est contenu dans l’adhérence de φ(∏iSi).
b) Si φ est continue et si les μi sont positives, le support de ∗μi est l’adhérence de φ(∏iSi).
Soit S=∏iSi le support de μ. Le support de ∗μi est contenu dans φ(S) d’après le chap. V, § 6, no 2, cor. 3 de la prop. 2.
n° 1
Si φ est continue et si les μi sont positives, le support de ∗iμi est φ(S) (loc. cit., cor. 4 de la prop. 2).
Corollaire
Si φ est continue, et si les μi sont à support compact, les μi sont convolables et ∗iμi est à support compact.
5. Expression vectorielle du produit de convolution.
Proposition 6
Soient X,Y,Z des espaces localement compacts, φ une application continue de X×Y dans Z, et λ,μ des mesures sur X,Y. Pour que λ et μ soient φ-convolables, il faut et il suffit que l’application (x,y)→εφ(x,y)=εx∗εy de X×Y dans M(Z) soit scalairement (λ⊗μ)-intégrable pour la topologie σ(M(Z),K(Z)), et l’on a alors
λ∗μ=∫X×Y(εx∗εy)dλ(x)dμ(y).
Dire que λ et μ sont φ-convolables signifie que, pour toute f∈K(Z), f∘φ est (λ⊗μ)-intégrable, c’est-à-dire que, pour toute f∈K(Z), la fonction (x,y)→⟨f,εφ(x,y)⟩ est (λ⊗μ)-intégrable, c’est-à-dire encore que l’application (x,y)→εφ(x,y) de X×Y dans M(Z) est scalairement (λ⊗μ)-intégrable pour σ(M(Z),K(Z)). S’il en est ainsi, on a
⟨λ∗μ,f⟩=∫f(φ(x,y))dλ(x)dμ(y)=∫X×Y⟨εφ(x,y),f⟩dλ(x)dμ(y),
d’où λ∗μ=∫X×Yεφ(x,y)dλ(x)dμ(y).
Proposition 7
Soient X,Y,Z des espaces localement compacts, φ une application continue de X×Y dans Z, et λ,μ des mesures sur X,Y. On suppose que, pour tout x∈X, εx et μ sont φ-convolables. Pour que λ et μ soient φ-convolables, il faut et il suffit que l’application x→εx∗∣μ∣ de X dans M(Z) soit scalairement λ-intégrable pour la topologie σ(M(Z),K(Z)), et l’on a alors λ∗μ=∫X(εx∗μ)dλ(x).
Supposons que λ et μ soient φ-convolables. Pour toute f∈K(Z), f∘φ est (∣λ∣⊗∣μ∣)-intégrable, donc la fonction x→∫Yf(φ(x,y))d∣μ∣(y)=⟨f,εx∗∣μ∣⟩ (qui par hypothèse est définie pour tout x∈X) est λ-intégrable; donc x→εx∗∣μ∣ est scalairement λ-intégrable pour σ(M(Z),K(Z)), et l’on a
⟨f,λ∗μ⟩=∫Xdλ(x)∫Yf(φ(x,y))dμ(y)=∫X⟨f,εx∗μ⟩dλ(x),
d’où λ∗μ=∫X(εx∗μ)dλ(x). Réciproquement, supposons que l’application x→εx∗∣μ∣ de X dans M(Z) soit scalairement λ-intégrable pour σ(M(Z),K(Z)). Soit f∈K+(Z). Alors la fonction (x,y)→f(φ(x,y)) est continue et l’on a (chap. V, § 8, prop. 1)
∬∗f(φ(x,y)) d∣λ∣(x)d∣μ∣(y)=∫∗d∣λ∣(x)∫∗f(φ(x,y))d∣μ∣(y)
=∫∗⟨f,εx∗∣μ∣⟩d∣λ∣(x)<+∞.
Donc f∘φ est (λ⊗μ)-intégrable, de sorte que λ et μ sont φ-convolables.
Exercices
See the exercises for § 1.