Bourbaki

Annexe

Graphes

1. Définitions

Définition 1

On appelle graphe combinatoire (ou simplement graphe, lorsqu’aucune confusion n’en résulte) un couple Γ=(A,S)\Gamma = (A, S), où SS est un ensemble, et AA une partie de P(S)\mathfrak{P}(S) formée d’ensembles à deux éléments.

Soit Γ=(A,S)\Gamma = (A, S) un graphe. Les éléments de AA s’appellent les arêtes et ceux de SS les sommets de Γ\Gamma; on dit que deux sommets x,yx, y sont liés si {x,y}\{x, y\} est une arête. Un sommet est dit terminal s’il est lié à un sommet au plus, et point de ramification s’il est lié à trois sommets au moins.

Conformément aux définitions générales (Ens. R, § 8), un isomorphisme du graphe Γ\Gamma sur un graphe Γ′=(A′,S′)\Gamma' = (A', S') est une bijection ff de SS sur S′S' qui transforme AA en A′A'. Un graphe Γ′=(A′,S′)\Gamma' = (A', S') est appelé un sous-graphe de Γ\Gamma si l’on a S′⊂SS' \subset S et A′⊂AA' \subset A; on dit que Γ′\Gamma' est un sous-graphe plein de Γ\Gamma si l’on a S′⊂SS' \subset S et A′=A∩P(S′)A' = A \cap \mathfrak{P}(S'); il est clair que toute partie de SS est l’ensemble des sommets d’un sous-graphe plein de Γ\Gamma et d’un seul.

Pour faciliter la lecture des raisonnements, on représentera un graphe par un dessin composé de points correspondants aux sommets, deux points étant joints par un trait si et seulement si les sommets qu’ils représentent sont liés dans le graphe. Par exemple, la figure

!Un graphe avec quatre sommets a, b, c, d et e, et deux arêtes {a, b}, {b, c}, {c, d}, {c, e}.

représente un graphe dont les sommets sont a,b,c,d,ea, b, c, d, e et les arêtes {a,b},{b,c},{c,d}\{a, b\}, \{b, c\}, \{c, d\} et {c,e}\{c, e\}.

2. Composantes connexes d’un graphe

Soit Γ=(A,S)\Gamma = (A, S) un graphe. Si aa et bb sont deux sommets, on appelle chemin joignant aa à bb toute suite (x0,…,xn)(x_0, \ldots, x_n) de sommets de Γ\Gamma, avec x0=a,xn=bx_0 = a, x_n = b, les sommets xix_i et xi+1x_{i+1} étant liés pour 0≤i<n0 \leq i < n; l’entier n≥0n \geq 0 est la longueur du chemin considéré. On dit que le chemin (x0,…,xn)(x_0, \ldots, x_n) est injectif si l’on a xi≠xjx_i \neq x_j pour i≠ji \neq j; si un chemin (x0,…,xn)(x_0, \ldots, x_n) joignant aa à bb est de longueur minimale dans l’ensemble de ces chemins, il est nécessairement injectif : sinon, il existerait ii et jj avec 0≤i<j≤n0 \leq i < j \leq n et xi=xjx_i = x_j et la suite

(x0,…,xi,xj+1,…,xn) (x_0, \ldots, x_i, x_{j+1}, \ldots, x_n)

serait un chemin de longueur <n< n joignant aa à bb.

La relation « il existe un chemin joignant aa à bb » entre deux sommets aa et bb de Γ\Gamma est une relation d’équivalence RR dans l’ensemble SS des sommets. Les classes d’équivalence pour RR s’appellent les composantes connexes de Γ\Gamma; on dit que Γ\Gamma est connexe s’il existe dans SS au plus une composante connexe, c’est-à-dire si deux sommets quelconques de Γ\Gamma peuvent être joints par au moins un chemin.

Proposition 1

Soient Γ=(A,S)\Gamma = (A, S) un graphe et (Sα)α∈L(S_\alpha)_{\alpha \in L} la famille de ses composantes connexes. On note Γα\Gamma_\alpha le sous-graphe plein de Γ\Gamma ayant SαS_\alpha pour ensemble de sommets.

(i) Pour tout α\alpha dans LL, le graphe Γα\Gamma_\alpha est connexe.

(ii) Si Γ′=(A′,S′)\Gamma' = (A', S') est un sous-graphe connexe de Γ\Gamma, il existe α\alpha dans LL tel que S′⊂SαS' \subset S_\alpha.

(iii) Pour α≠β\alpha \neq \beta, aucun élément de SαS_\alpha n’est lié dans Γ\Gamma à un élément de SβS_\beta (autrement dit, toute arête de Γ\Gamma est une arête de l’un des Γα\Gamma_\alpha).

(iv) Soit (Sλ′)λ∈M(S'_\lambda)_{\lambda \in M} une partition de SS telle que pour λ≠μ\lambda \neq \mu aucun élément de Sλ′S'_\lambda ne soit lié dans Γ\Gamma à un élément de Sμ′S'_\mu; alors chacun des ensembles Sλ′S'_\lambda est réunion de composantes connexes de Γ\Gamma.

(i) Soient α\alpha dans LL, et a,ba, b dans SαS_\alpha. Il existe donc un chemin c=(x0,…,xn)c = (x_0, \ldots, x_n) joignant aa à bb dans Γ\Gamma; pour tout ii tel que 0≤i≤n0 \leq i \leq n, le chemin (x0,…,xi)(x_0, \ldots, x_i) joint aa à xix_i dans Γ\Gamma, d’où xi∈Sαx_i \in S_\alpha; finalement, cc est un chemin dans Γα\Gamma_\alpha joignant aa à bb. Par suite, Γα\Gamma_\alpha est connexe.

(ii) Soient Γ′=(A′,S′)\Gamma' = (A', S') un sous-graphe connexe non vide de Γ\Gamma, aa un élément de S′S', SαS_\alpha la composante connexe de Γ\Gamma contenant aa. Pour tout bb dans S′S', il existe un chemin cc joignant aa à bb dans Γ′\Gamma', et a fortiori dans Γ\Gamma. Par suite, on a S′⊂SαS' \subset S_\alpha.

(iii) Étant donnés α\alpha et β\beta distincts dans LL, et des sommets a∈Sαa \in S_\alpha et b∈Sβb \in S_\beta, il n’existe aucun chemin joignant aa à bb, et en particulier aucune arête ne joint aa à bb.

(iv) Soient aa dans Sλ′S'_\lambda, et SαS_\alpha la composante connexe de Γ\Gamma contenant aa; pour tout bb dans SαS_\alpha, il existe un chemin (x0,…,xn)(x_0, \ldots, x_n) joignant aa à bb dans Γ\Gamma. Si ii est un entier tel que 0≤i<n0 \leq i < n et xi∈Sλ′x_i \in S'_\lambda, on a xi+1∈Sλ′x_{i+1} \in S'_\lambda puisque xix_i est lié à xi+1x_{i+1}; par récurrence, on a donc xi∈Sλ′x_i \in S'_\lambda pour 0≤i≤n0 \leq i \leq n et en particulier b=xnb = x_n est dans Sλ′S'_\lambda. On a donc Sα⊂Sλ′S_\alpha \subset S'_\lambda.

Corollaire 1

Pour que le graphe Γ=(A,S)\Gamma = (A, S) soit connexe, il faut et il suffit qu’il n’existe aucune partition (S′,S′′)(S', S'') de SS en deux ensembles non vides telle qu’aucun élément de S′S' ne soit lié dans Γ\Gamma à un élément de S′′S''.

Supposons Γ\Gamma non connexe et soit S′S' une de ses composantes connexes; l’ensemble S′′=S−S′S'' = S - S' est non vide d’après la prop. 1, (i) et aucun élément de S′S' n’est lié dans Γ\Gamma à un élément de S′′S'' d’après la prop. 1, (iii).

Supposons Γ\Gamma connexe et soit (S′,S′′)(S', S'') une partition ayant la propriété de l’énoncé. D’après la prop. 1, (iv), l’ensemble S′S' contient au moins une composante connexe, d’où S′=SS' = S et S′′=∅S'' = \varnothing, ce qui est contradictoire.

Corollaire 2

Pour qu’une partie S′S' de SS soit réunion de composantes connexes, il faut et il suffit qu’aucun sommet appartenant à S′S' ne soit lié à un sommet appartenant à S−S′S - S'.

La condition est suffisante d’après la prop. 1, (iv). Elle est nécessaire d’après la prop. 1, (iii).

3. Forêts et arbres

Soit Γ=(A,S)\Gamma = (A, S) un graphe. On appelle circuit dans Γ\Gamma toute suite

(x1,…,xn) (x_1, \ldots, x_n)
de sommets distincts de Γ\Gamma, avec n≥3n \geq 3, xix_i lié à xi+1x_{i+1} pour 1≤i<n1 \leq i < n et xnx_n lié à x1x_1. On dit que Γ\Gamma est une forêt s’il n’existe aucun circuit dans Γ\Gamma; tout sous-graphe de Γ\Gamma est alors une forêt. Une forêt connexe s’appelle un arbre; les composantes connexes d’une forêt sont donc des arbres.

Proposition 2

Soit Γ=(A,S)\Gamma = (A, S) une forêt n’ayant qu’un nombre fini de sommets. (i) Si Γ\Gamma possède au moins un sommet, il admet un sommet terminal. (ii) Si Γ\Gamma possède au moins deux sommets, il existe une partition (S′,S′′)(S', S'') de l’ensemble des sommets en deux parties non vides telle que deux sommets distincts appartenant tous deux à S′S' ou tous deux à S′′S'' ne soient jamais liés.

Supposons qu’il existe au moins un sommet dans Γ\Gamma, et soit (x0,…,xn)(x_0, \ldots, x_n) un chemin injectif de longueur maximale dans Γ\Gamma. Le sommet x0x_0 ne peut être lié à un sommet yy distinct de x0,x1,…,xnx_0, x_1, \ldots, x_n sinon il existerait dans Γ\Gamma un chemin injectif de longueur n+1n + 1, à savoir (y,x0,…,xn)(y, x_0, \ldots, x_n). Le sommet x0x_0 n’est lié à aucun sommet xix_i avec 2≤i≤n2 \leq i \leq n, sinon (x0,x1,…,xi)(x_0, x_1, \ldots, x_i) serait un circuit dans la forêt Γ\Gamma. Donc x0x_0 est terminal.

On démontrera (ii) par récurrence sur le nombre mm de sommets de Γ\Gamma, le cas m=2m = 2 étant trivial. Supposons donc m≥3m \geq 3 et l’assertion (ii) prouvée pour les graphes à m−1m - 1 sommets. Soit aa un sommet terminal de Γ\Gamma (cf. (i)). Appliquons l’hypothèse de récurrence au sous-graphe plein de Γ\Gamma ayant pour sommets les sommets x≠ax \neq a de Γ\Gamma; il existe donc deux parties non vides et disjointes S1′S'_1 et S1′′S''_1 de SS avec S1′∪S1′′=S−{a}S'_1 \cup S''_1 = S - \{a\}, telles que deux sommets distincts de S1′S'_1 (resp. S1′′S''_1) ne soient jamais liés. Comme aa est lié à un sommet au plus de Γ\Gamma, on peut supposer par exemple qu’il n’est lié à aucun sommet de S1′′S''_1; la partition (S1′,S1′′∪{a})(S'_1, S''_1 \cup \{a\}) de SS répond alors à la question. C.Q.F.D.

Pour tout entier n≥1n \geq 1, on note AnA_n le graphe dont les sommets sont les entiers 1,2,…,n1, 2, \ldots, n et les arêtes les parties {i,j}\{i, j\} avec i−j=±1i - j = \pm 1:

123⋯n−1n∘−−∘−−∘−−⋯−−∘−−∘ \begin{array}{cccccc} 1 & 2 & 3 & \cdots & n-1 & n \\ \circ -- \circ -- \circ -- \cdots -- \circ -- \circ \end{array}

On dit qu’un graphe Γ\Gamma est une chaîne de longueur m⩾0m \geqslant 0 s’il est isomorphe à Am+1A_{m+1}; ceci équivaut à l’existence dans Γ\Gamma d’un chemin injectif (x0,…,xm)(x_0, \ldots, x_m) contenant tous les sommets, les sommets xix_i et xjx_j n’étant pas liés lorsque ∣j−i∣>1|j - i| > 1.

Proposition 3

Pour qu’un graphe soit une chaîne, il faut et il suffit que le nombre de ses sommets soit fini et non nul, et qu’il soit un arbre sans point de ramification.

Supposons que le graphe Γ\Gamma soit une chaîne (x0,…,xm)(x_0, \ldots, x_m) avec les propriétés énumérées avant l’énoncé de la prop. 3. Il est clair qu’un sommet de Γ\Gamma est lié à deux sommets au plus. Pour i<ji < j, le chemin (xi,…,xj)(x_i, \ldots, x_j) extrait du chemin (x0,…,xm)(x_0, \ldots, x_m) joint xix_i à xjx_j; donc Γ\Gamma est connexe. Enfin, soit (xp1,…,xpn)(x_{p_1}, \ldots, x_{p_n}) un circuit dans Γ\Gamma; soit pkp_k le plus petit parmi les entiers distincts p1,…,pnp_1, \ldots, p_n. Il existe ii et jj distincts tels que xpkx_{p_k} soit lié à xpix_{p_i} et xpjx_{p_j}: cela résulte de la définition d’un circuit. Comme on a pk<pip_k < p_i et pk<pjp_k < p_j, on a nécessairement pi=pj=pk+1p_i = p_j = p_k + 1, ce qui est contradictoire puisque p1,…,pnp_1, \ldots, p_n sont distincts. Il n’y a donc aucun circuit dans Γ\Gamma.

Réciproquement, soit Γ\Gamma un arbre sans point de ramification, à un nombre fini non nul de sommets, et soit (x0,…,xm)(x_0, \ldots, x_m) un chemin injectif de longueur maximale dans Γ\Gamma. Notons TT l’ensemble des sommets autres que x0,…,xmx_0, \ldots, x_m. Un sommet b∈Tb \in T ne peut être lié à un sommet xix_i; il y a en effet trois possibilités :

a) i=0i = 0, mais alors (b,x0,…,xm)(b, x_0, \ldots, x_m) serait un chemin injectif de longueur m+1m + 1 dans Γ\Gamma; b) i=mi = m, mais alors (x0,…,xm,b)(x_0, \ldots, x_m, b) serait un chemin injectif de longueur m+1m + 1 dans Γ\Gamma; c) 0<i<m0 < i < m, mais alors xix_i serait lié aux trois sommets distincts xi−1,xi+1x_{i-1}, x_{i+1} et bb.

Comme Γ\Gamma est connexe, TT est vide d’après le cor. 1 de la prop. 1. Par ailleurs, s’il existait i,ji, j tels que j−i>1j - i > 1 et que xi,xjx_i, x_j soient liés, on aurait un circuit (xi,xi+1,…,xj)(x_i, x_{i+1}, \ldots, x_j) dans Γ\Gamma. Donc Γ\Gamma est une chaîne.

Exercises

Transcribed from the printed volume. Not translated.