§ 1. Hyperplans, chambres et facettes
Dans ce paragraphe, on note E un espace affine réel de dimension finie d et T l’espace des translations de E (cf. Alg., chap. II, 3e éd., § 9 et Esp. vect. top., chap. II, § 2). Pour deux points a, b de E, on notera [ab] (resp. ]ab[, resp. ]ab]) le segment fermé (resp. ouvert, resp. ouvert en a et fermé en b), d’extrémités a, b. On munit T de son unique topologie d’espace vectoriel topologique séparé, cf. Esp. vect. top., chap. I, § 2, no 3; il est isomorphe à . On munit E de l’unique topologie telle que, pour tout , l’application : de T sur E soit un homéomorphisme.
On note un ensemble localement fini d’hyperplans de E (Top. gén., chap. I, § 1, no 5).
1. Notations
Soit H un hyperplan de E. Rappelons que E — H a deux composantes connexes, que l’on appelle les demi-espaces ouverts limités par H. Leurs adhérences s’appellent les demi-espaces fermés limités par H. Soient . On dit que et sont strictement du même côté de H s’ils sont contenus dans le même sous-espace ouvert limité par H, ou, ce qui revient au même, si le segment fermé d’extrémités et ne rencontre pas H. On dit que et sont de part et d’autre de H si appartient à l’un des demi-espaces ouverts limités par H, et à l’autre. Si et , on dit que et sont strictement du même côté de H s’il en est ainsi pour et , quel que soit .
Soit A une partie connexe non vide de E. Pour tout hyperplan H de E ne rencontrant pas A, on note l’unique demi-espace ouvert limité par H qui contient A. Si est un ensemble d’hyperplans de E dont aucun ne rencontre A, on pose
Si A est réduit à un point , on écrit et au lieu de et .
2. Facettes
L’ensemble des points de E qui n’appartiennent à aucun hyperplan H de l’ensemble est ouvert dans E puisque est localement fini. De manière plus précise, on a le résultat suivant:
Proposition 1
Soit a un point de E. Il existe un voisinage ouvert convexe de a qui ne rencontre aucun hyperplan H appartenant à et ne passant pas par a. De plus, il n’existe qu’un nombre fini d’hyperplans appartenant à et passant par a.
L’ensemble des hyperplans H tels que et est localement fini puisqu’il est contenu dans ; par suite, l’ensemble U des points de E n’appartenant à aucun des hyperplans de l’ensemble est ouvert; comme on a , il existe un voisinage ouvert convexe de a contenu dans U. Le reste de la proposition est évident.
Étant donnés deux points x et y de E, on notera R la relation « Pour tout hyperplan H , ou bien et , ou bien x et y sont strictement du même côté de H. »
Il est clair que R est une relation d’équivalence dans E.
Définition 1
On appelle facette de E relativement à toute classe selon la relation d’équivalence R définie ci-dessus.
Proposition 2
L’ensemble des facettes est localement fini.
C’est évident, puisque est localement fini.
Soient F une facette et a un point de F. Pour qu’un hyperplan H contienne F, il faut et il suffit que l’on ait ; l’ensemble de ces hyperplans est donc fini; il a pour intersection un sous-espace affine L de E, que l’on appellera le support affine de F; la dimension de L s’appellera la dimension de F.
Si est l’ensemble des hyperplans ne contenant pas F, on a
(2)
Nous allons montrer que l’adhérence de F est donnée par la formule
(3)
Il est clair que le membre de droite contient le membre de gauche. Inversement, soit . Le segment ouvert d’extrémités a et x est contenu dans L et dans chacun des pour , donc dans F. Il en résulte que x est adhérent à F, d’où la formule.
Proposition 3
Soient F une facette et L son support affine. (i) L’ensemble F est une partie ouverte et convexe du sous-espace affine L de E.
(ii) L’adhérence de F est réunion de F et de facettes de dimension strictement inférieure à celle de F.
(iii) Dans l’espace topologique L, l’ensemble F est l’intérieur de son adhérence.
Comme tout demi-espace ouvert et tout hyperplan sont des parties convexes de E, la formule (2) montre que F est intersection d’une famille de parties convexes, donc est convexe. Par ailleurs, soit a dans F, et soit U un voisinage ouvert convexe de a dans E ne rencontrant aucun des hyperplans appartenant à l’ensemble des tels que . Pour tout , on a alors , d’où , donc F est ouvert dans l’espace topologique L.
Soient b un point de , appartenant à la facette F’, et l’ensemble des hyperplans passant par b ; on pose . Pour tout H dans , on a et , d’où et donc ; par définition d’une facette, on a donc :
alors que (3) entraîne :
d’où . On ne peut avoir , car cela entraînerait d’après (2) et (4), contrairement à l’hypothèse et . Le support de F’ est l’ensemble ; on a , mais pour H dans , d’où et finalement , c’est-à-dire . Ceci prouve (ii).
Soient H dans et D le demi-espace ouvert limité par H et distinct de ; on a , et il est immédiat que est un demi-espace de L limité par l’hyperplan de L ; par suite, tout voisinage de b dans L rencontre , et comme est disjoint de d’après (3), on voit que le point b de ne peut être intérieur à dans l’espace topologique L. Comme F est ouvert dans L, on a (iii).
C.Q.F.D.
Corollaire
Soient F et F’ deux facettes. Si l’on a , les facettes F et F’ sont égales.
Cela résulte de (iii).
Proposition 4
Soient F une facette, et L un sous-espace affine de E, intersection d’hyperplans appartenant à ; on note l’ensemble des hyperplans qui ne contiennent pas L. Les conditions suivantes sont équivalentes :
(i) Il existe une facette F’ de support L rencontrant . (ii) Il existe une facette F’ de support L contenue dans . (iii) Il existe un point x dans qui n’appartient à aucun des hyperplans de . Si ces conditions sont remplies, est l’unique facette de support L contenue dans .
(i) (ii) : Comme est réunion de facettes (prop. 3, (ii)), toute facette qui rencontre rencontre une facette contenue dans , et lui est donc égale.
(ii) (iii) : Tout point de vérifie (iii) car tout hyperplan de contenant contient , donc .
(iii) (i) : Soit un point vérifiant (iii) et soit la facette contenant ; il est clair que rencontre . Soit ; on a si et évidemment si ; par suite, le support de est l’intersection des hyperplans de , et il est égal à .
Enfin, soit une facette de support , contenue dans , et soit un point de ; comme aucun hyperplan de ne passe par , la prop. 1 montre qu’il existe un voisinage ouvert convexe de ne rencontrant aucun hyperplan de . Comme est adhérent à , on a ; or est l’ensemble des hyperplans qui ne contiennent pas , et pour tout dans , on a et la formule (2) entraîne
C.Q.F.D.
3. Chambres
Définition 2
On appelle chambre de relativement à (ou simplement chambre s’il n’y a pas d’ambiguïté sur ) toute facette de relativement à qui n’est contenue dans aucun hyperplan appartenant à .
Soit l’ensemble ouvert dans formé des points qui n’appartiennent à aucun hyperplan de ; comme un hyperplan appartenant à ne peut rencontrer une facette sans la contenir, les chambres sont donc les facettes contenues dans ; toute chambre est une partie ouverte et convexe (donc connexe) de d’après la prop. 3, (i); comme les chambres forment une partition de , ce ne sont autres que les composantes connexes de . Toute partie convexe de est connexe, donc contenue dans une chambre qui est bien déterminée si est non vide. Il est clair que les chambres sont les facettes de support , et la prop. 3, (iii) montre que toute chambre est l’intérieur de son adhérence. Enfin, soient une chambre et une partie non vide de ; des formules (2) et (3), on déduit :
puisque l’on a pour tout .
Proposition 5
Soit une partie non vide de . On suppose qu’il existe une partie de ayant les deux propriétés suivantes : a) On peut associer à tout dans un demi-espace ouvert limité par de sorte que . b) L’ensemble ne rencontre aucun hyperplan qui appartient à .
Dans ces conditions, C est une chambre définie par dans E, et l’on a pour tout .
Les propriétés a) et b) montrent que C est une partie convexe de U; il existe donc une chambre avec . Comme on a , on a pour tout H dans , d’où puisque ; on a d’après (6), d’où . Finalement, on a .
Proposition 6
Tout point de E est adhérent à une chambre au moins.
Si E est réduit à un point, c’est évident. Sinon, soit , et soient les hyperplans de contenant a. Puisque est localement fini, il existe un voisinage V de a ne rencontrant aucun hyperplan de distinct de . Soit D une droite passant par a et qui n’est contenue dans aucun des ; si , et x est assez voisin de a, le segment ouvert est contenu dans V et ne rencontre aucun des . On a alors ; comme est connexe, il est contenu dans une chambre C, d’où .
Proposition 7
Soient L un sous-espace affine de E et une partie ouverte non vide de L.
(i) Il existe un point a de n’appartenant à aucun des hyperplans de qui ne contiennent pas L.
(ii) Si L est un hyperplan et si , il existe une chambre rencontrant .
(iii) Si L est un hyperplan et si , il existe un point a de n’appartenant à aucun hyperplan de .
On notera l’ensemble des hyperplans H avec et , et l’ensemble des hyperplans de l’espace affine L de la forme avec . Il est clair que est un ensemble localement fini d’hyperplans dans L, et la prop. 6 montre que rencontre une chambre définie par dans L. Si a est un point de , on aura pour tout , d’où (i).
Supposons que L soit un hyperplan; tout hyperplan contenant L lui est égal, et par suite, on peut distinguer deux cas:
a) : alors , et l’on a pour tout ; donc a appartient à une chambre définie par dans E, d’où (ii).
b) : on a alors , d’où (iii).
4. Murs et faces
Définition 3
Soit C une chambre de E. On appelle face de C toute facette contenue dans l’adhérence de C et dont le support est un hyperplan. On appelle mur de C tout hyperplan qui est le support d’une face de C.
Tout mur de C appartient à . La prop. 4 montre qu’un hyperplan est un mur de C si et seulement si l’on a . De plus, tout mur de C est le support d’une seule face de C.
Proposition 8
Tout hyperplan H appartenant à est le mur d’au moins une chambre.
D’après la prop. 7, (iii), il existe un point de n’appartenant à aucun hyperplan de ; d’après la prop. 6, il existe une chambre telle que ; la prop. 4 montre alors que est un mur de .
Proposition 9
Soient une chambre et l’ensemble des murs de . On a et toute partie de telle que contient . Pour qu’une partie de soit une facette, il faut et il suffit que ce soit une facette de relativement à la famille .
a) Soit une partie de telle que . Considérons un hyperplan appartenant à mais non à ; soit l’ensemble des hyperplans appartenant à . On a , d’où , et ne rencontre pas . D’après la prop. 4 (implication (i) (iii)), l’hyperplan n’est pas un mur de . Par conséquent, tout mur de appartient à .
b) On suppose toujours . Soit un hyperplan appartenant à , qui ne soit pas un mur de , et posons . D’après la prop. 4 (implication (iii) (i)), l’ensemble convexe ne rencontre pas , d’où et . Par récurrence sur le cardinal de , on en conclut que, si est une partie finie de ne contenant aucun mur de , on a .
c) Soit un point de ; on a évidemment . Soit un point de ; comme le segment fermé est compact, l’ensemble des hyperplans qui rencontrent est fini. Comme et sont strictement du même côté de tout mur de , aucun mur de n’appartient à ; d’après b), on a donc . Comme , on a . On a donc prouvé que , ce qui démontre la première partie de la proposition.
d) Pour prouver la dernière assertion de la proposition, il suffit évidemment de montrer qu’une partie de qui est une facette de relativement à , est une facette de relativement à , ou encore que tout hyperplan qui rencontre contient . Soit donc un hyperplan rencontrant et ne le contenant pas. Comme est ouvert dans son support affine, il n’est pas tout entier d’un même côté de . Il en résulte que n’est pas tout entier d’un même côté de et par suite l’hyperplan ne peut pas appartenir à , ce qui achève la démonstration.
Remarque 1
Il résulte de la formule (6) et de la prop. 9 que l’adhérence d’une chambre est l’intersection des demi-espaces fermés limités par un mur de et qui contiennent .
Remarque 2
Soit une facette dont le support est un hyperplan ; on va montrer qu’il existe deux chambres dont soit une face. Soit l’ensemble des hyperplans appartenant à ; posons et notons et les demi-espaces ouverts limités par . L’ensemble est ouvert et contient , et comme tout point de est adhérent à et à , les ensembles et sont non vides; ce sont des chambres. De plus, l’hyperplan L rencontre ; la prop. 4 montre que L est un mur de et F, qui rencontre , est une face de ; de même, F est une face de . Enfin, soit C une chambre dont F soit une face, et supposons par exemple ; d’après la prop. 4, l’ensemble rencontre F, donc est égal à et l’on a
5. Dièdres
Rappelons (Alg., chap. II, 3e éd., § 9, no 3) que deux sous-espaces affines P et P' de E sont dits parallèles s’il existe un vecteur t dans T tel que . Il est clair que la relation « P et P' sont parallèles » est une relation d’équivalence dans l’ensemble des sous-espaces affines de E.
Lemme 1
Deux hyperplans non parallèles ont une intersection non vide.
Soient H et H' deux hyperplans non parallèles, et ; il existe deux hyperplans M et M' dans l’espace vectoriel T tels que et ; comme H et H' ne sont pas parallèles, on a , d’où ; il existe alors et tels que , et le point appartient à .
Lemme 2
Soient H et H' deux hyperplans distincts dans E, et f, f' deux fonctions affines sur E telles que H (resp. H') se compose des points a de E tels que (resp. ). Enfin soit L un hyperplan dans E. On suppose l’une des hypothèses suivantes remplies :
a) Les hyperplans H, H' et L sont parallèles.
b) Les hyperplans H et H' ne sont pas parallèles, et .
Il existe alors des nombres réels non tous deux nuls tels que L se compose des qui annulent la fonction affine .
Le lemme étant trivial lorsque , nous pouvons supposer qu’il existe un point a de L avec . Posons et
on a puisque ; de plus, comme , il existe tel que , d’où , et donc est non nul. L’ensemble des points où s’annule la fonction affine est alors un hyperplan dans E; on a , d’où .
a) Supposons H et H' parallèles : tout point de annule g et f, donc aussi puisque , et appartient donc à H'; mais comme H et H' sont parallèles et distincts, ils sont disjoints, d’où , et le lemme 1 montre que est parallèle à H. Comme on a et , on a donc .
b) Supposons H et H' non parallèles : d’après le lemme 1, il existe un point c dans ; nous munirons E de la structure d’espace vectoriel obtenue en prenant c comme origine. Alors est un sous-espace vectoriel de codimension 2 dans E, et comme on a , le sous-espace vectoriel M de E engendré par et a est un hyperplan; comme on a et , on a , d’où .
C.Q.F.D.
Proposition 10
Soit C une chambre, soient H et H' deux murs de C, et soit L un hyperplan rencontrant . On suppose que H est distinct de H' et que l’une des conditions suivantes est satisfaite :
a) Les hyperplans H, H' et L sont parallèles.
b) Les hyperplans H et H' ne sont pas parallèles, et . Alors L rencontre C.
Soit b (resp. ) un point de la face de C de support H (resp. H'); il est immédiat que tout point du segment distinct de b et appartient à C.
Introduisons une fonction affine nulle en tout point de H et telle que pour x dans ; introduisons de même une fonction affine ayant la propriété analogue par rapport à H'. Appliquant le lemme 2, on peut trouver des nombres et et une fonction affine g ayant les propriétés indiquées. On a et pour tout point x de , on a et , d’où . Par ailleurs, on a et , et comme , on a . Les points b et sont strictement de part et d’autre de l’hyperplan L, et il existe un point c de L appartenant à et distinct de b et , donc appartenant à C.
6. Exemples : cônes simpliciaux et simplexès
a) Soient a un point de E, et une base de T; tout point de E s’écrit alors d’une manière et d’une seule sous la forme
avec réels. On notera la fonction affine sur E qui, pour tout écrit sous la forme (7), prend la valeur . On notera l’hyperplan formé des x tels que , et l’ensemble des hyperplans . Pour toute partie J de l’ensemble , on posera ; pour toute suite de nombres tous égaux à 0, 1 ou — 1, on notera l’ensemble des tels que soit de signe (Top. gén., chap. IV, § 3, no 2) pour tout i dans I. Il est immédiat que les facettes définies par dans E sont les ensembles et que ces ensembles sont deux à deux distincts; le support de est égal à si J est l’ensemble des tels que ; en particulier, les chambres sont les ensembles de la forme où chacun des nombres est égal à 1 ou — 1.
L’ensemble formé des avec pour tout est une chambre, qu’on appellera le cône simplicial ouvert de sommet défini par la base . Son adhérence se compose des points tels que pour tout lorsque ; sinon, cette adhérence est vide. Pour toute partie de , soit l’ensemble des points de tels que pour et pour . Alors est une facette de support , et c’est un cône simplicial ouvert de sommet dans l’espace affine ; de plus, on a . En particulier, les murs de sont les hyperplans pour , et la face de contenue dans est égale à .
On ne change aucun des ensembles et si l’on remplace la base par une base avec pour tout .
b) Supposons maintenant donné un système affinement libre de points de , soit . On sait que tout point de s’écrit d’une manière et d’une seule sous la forme avec réels et (Alg., chap. II, 3e éd., § 9, no 3). On définit des fonctions affines , la fonction faisant correspondre à tout point mis sous la forme précédente le nombre . Nous noterons l’hyperplan de défini par et l’ensemble des hyperplans ; enfin, nous poserons . On appelle simplexe ouvert de sommets l’ensemble des points de tels que pour tout ; c’est une des chambres définies par dans . L’adhérence de est l’ensemble des points de tels que pour tout ; c’est l’enveloppe convexe de l’ensemble fini et l’on voit facilement que les points extrémaux de sont .
Pour toute partie de , distincte de , posons et soit l’ensemble des points de tels que pour et pour . L’ensemble est un simplexe ouvert dans l’espace affine ayant pour sommets les points pour ; on a et pour ; de plus est une facette de support . En particulier, les murs de sont et est la face contenue dans .
Pour toute partie non vide de , soit l’ensemble des points de tels que pour et pour . Les ensembles sont les chambres définies par dans et l’on a . On voit facilement que est compact; par contre, si est une partie de distincte de , de cardinal , la chambre contient la suite des points définis pour par
et ceci prouve que n’est pas relativement compacte.