Bourbaki

§ 4. Fonctions analytiques (cas ultramétrique)

Dans ce paragraphe, on suppose que la valeur absolue de K est ultramétrique. On désigne par (Ei)1≤i≤n(E_i)_{1 \leq i \leq n} une famille finie d’espaces normés sur K, et par E l’espace produit des EiE_i, muni de la norme:

∥x∥=sup⁡∥xi∥si x=(xi). \|x\| = \sup \|x_i\| \quad \text{si } x = (x_i).

On désigne par F un espace polynormé séparé sur K.

4.1. Séries convergentes

4.1.1. Soit f=∑afaf = \sum_a f_a une série formelle appartenant à P^(E1,…,En;F)\hat{P}(E_1, \ldots, E_n; F), (cf. Appendice). Si γ\gamma est une semi-norme continue sur F, et R=(Ri)R = (R_i) est un système de nn nombres réels >0> 0, on pose

∥f∥γ,R=sup⁡a∥fa∥γRα. \|f\|_{\gamma, R} = \sup_a \|f_a\|_\gamma R^\alpha.

Les définitions et les résultats du n° 3.1.1 (deuxième alinéa) et du n° 3.1.2 s’appliquent sans changement ; on définit en particulier les espaces

HR(E1,…,En;F)etH(E1,…,En;F). \mathscr{H}_R(E_1, \ldots, E_n; F) \quad \text{et} \quad \mathscr{H}(E_1, \ldots, E_n; F).

4.1.2. L’isomorphisme canonique jj de P^(E;F)\hat{P}(E; F) sur P^(E1,…,En;F)\hat{P}(E_1, \ldots, E_n; F) donne, par restriction, un isomorphisme d’espaces vectoriels topologiques de HR(E;F)\mathscr{H}_R(E; F) sur H(R,…,R)(E1,…,En;F)\mathscr{H}_{(R, \ldots, R)}(E_1, \ldots, E_n; F) pour tout R∈R+∗R \in \mathbf{R}_+^*; il donne également un isomorphisme de H(E;F)\mathscr{H}(E; F) sur H(E1,…,En;F)\mathscr{H}(E_1, \ldots, E_n; F). Plus précisément, si f=∑mfm∈P^(E;F)f = \sum_m f_m \in \hat{P}(E; F) et si j(f)=∑afaj(f) = \sum_a f_a, on a, pour toute semi-norme continue γ\gamma sur F :

∥fm∥γ=sup⁡∣α∣=m∥fα∥γ \|f_m\|_\gamma = \sup_{|\alpha|=m} \|f_\alpha\|_\gamma
∥f∥γ,R=∥j(f)∥γ,(R,…,R). \|f\|_{\gamma, R} = \|j(f)\|_{\gamma, (R, \ldots, R)}.

4.1.3. Soit f=∑afaf = \sum_a f_a un élément de H(E1,…,En;F)\mathscr{H}(E_1, \ldots, E_n; F); soit I(f)I(f) l’ensemble des R∈(R+∗)nR \in (\mathbf{R}_+^*)^n tels que, pour toute semi-norme continue γ\gamma sur F, le produit ∥fα∥γRα\|f_\alpha\|_\gamma R^\alpha tende vers zéro quand ∣α∣|\alpha| tend vers l’infini. L’ensemble I(f)I(f) est non vide ; on l’appelle l’indicatrice de convergence stricte de ff. L’ensemble Ω(f)\Omega(f) des points

(log⁡R1,…,log⁡Rn)pour R∈I(f)(\log R_1, \ldots, \log R_n) \quad \text{pour } R \in I(f)

est une partie convexe de Rn\mathbf{R}^n.

Lorsque n=1n = 1, l’ensemble I(f)I(f) est un intervalle de R\mathbf{R}, ouvert à gauche et ouvert ou fermé à droite ; sa borne supérieure (finie ou +∞+\infty) se note ρ(f)\rho(f) et s’appelle le rayon de convergence strict de ff.

Avec les notations de 4.1.2, on a R∈I(f)R \in I(f) si et seulement si

(R,…,R)∈I(j(f)). (R, \ldots, R) \in I(j(f)).
L’ensemble des points x=(xi)x = (x_i) tels qu’il existe R=(Ri)∈I(f)R = (R_i) \in I(f) avec ∥xi∥≤Ri\|x_i\| \leq R_i pour 1≤i≤n1 \leq i \leq n s’appelle le domaine de convergence strict de ff et se note C(f)C(f). C’est un ouvert de EE, réunion des polyboules
B(R)={x∈E∣∥xi∥≤Ri pour 1≤i≤n}, B(R) = \{ x \in E \mid \|x_i\| \leq R_i \text{ pour } 1 \leq i \leq n \},
pour R∈I(f)R \in I(f).

4.1.4. Les résultats de 3.1.7 et 3.1.8 restent exacts, en y remplaçant partout C~(f)\tilde{C}(f) par C(f)C(f) et H~R\tilde{\mathscr{H}}_R par HR\mathscr{H}_R.

4.1.5. Soient F1,…,FmF_1, \ldots, F_m des espaces normés complets et supposons FF quasi-complet. Soit f=(fi)1≤i≤mf = (f_i)_{1 \leq i \leq m}, avec fi∈H(E1,…,En;Fi)f_i \in \mathscr{H}(E_1, \ldots, E_n; F_i) et soit g∈H(F1,…,Fm;F)g \in \mathscr{H}(F_1, \ldots, F_m; F), tels que le point (fi(0))1≤i≤m(f_i(0))_{1 \leq i \leq m} de EE appartienne au domaine de convergence strict de gg. Alors, pour tout α∈Nm\alpha \in \mathbf{N}^m, la série formelle gα∘fg_\alpha \circ f appartient à H(E1,…,En;F)\mathscr{H}(E_1, \ldots, E_n; F) et la famille des gα∘fg_\alpha \circ f est sommable dans H(E1,…,En;F)\mathscr{H}(E_1, \ldots, E_n; F) (donc a fortiori dans P^(E1,…,En;F)\hat{P}(E_1, \ldots, E_n; F)). Sa somme sera notée g∘fg \circ f.

De manière plus précise, il existe R∈⋂iI(fi)R \in \bigcap_i I(f_i) et R′∈I(g)R' \in I(g) tels que

sup⁡∣α∣>0∥fi,α∥Rα<Ri′(pour 1≤i≤m). \sup_{|\alpha| > 0} \|f_{i,\alpha}\| R^\alpha < R'_i \quad (\text{pour } 1 \leq i \leq m).
Sous ces conditions la série formelle gα∘fg_\alpha \circ f appartient à HR(E1,…,En;F)\mathscr{H}_R(E_1, \ldots, E_n; F) et la famille des gα∘fg_\alpha \circ f est sommable dans HR(E1,…,En;F)\mathscr{H}_R(E_1, \ldots, E_n; F). Enfin, si x∈B(R)x \in B(R), alors f(x)=(fi(x))f(x) = (f_i(x)) appartient à C(g)C(g) et on a :
g(f(x))=(g∘f)(x). g(f(x)) = (g \circ f)(x).

Supposons de plus que, pour chaque ii, il existe une famille (eji)(e_j^i) d’éléments de EiE_i tel que tout élément xx de EiE_i soit somme d’une famille sommable (λjeji)(\lambda_j e_j^i) (avec λj∈K\lambda_j \in K) telle que ∥x∥=sup⁡j∣λj∣\|x\| = \sup_j |\lambda_j|. On peut alors dans l’alinéa précédent, remplacer la condition sup⁡∣α∣>0∥fi,α∥Rα<Ri′\sup_{|\alpha| > 0} \|f_{i,\alpha}\| R^\alpha < R'_i par la condition ∥fi∥R≤Ri′\|f_i\|_R \leq R'_i.

4.1.6. Supposons que Ei=KE_i = K pour 1≤i≤n1 \leq i \leq n. L’espace P^(Kn;F)\hat{P}(K^n; F) s’identifie alors à l’espace des séries formelles à nn indéterminées X1,…,XnX_1, \ldots, X_n à coefficients dans FF et un élément ff de P^(Kn;F)\hat{P}(K^n; F) s’écrit :

f=∑aXacaavec ca∈F. f = \sum_a X^a c_a \quad \text{avec } c_a \in F.
Si R∈(R+∗)nR \in (\mathbf{R}_+^*)^n et si γ\gamma est une semi-norme continue sur FF, on a :
∥f∥γ,R=sup⁡∥ca∥γ⋅Rα. \|f\|_{\gamma, R} = \sup \|c_a\|_\gamma \cdot R^\alpha.

Le dernier alinéa de 3.1.10 reste valable, ainsi que 3.1.11.

4.1.7. Supposons que K soit un sous-corps fermé d’un corps valué complet (nécessairement ultramétrique) L. Pour y∈Ei⊗KLy \in E_i \otimes_K L, posons:

∥y∥=inf⁡k(sup⁡∣ak∣⋅∥xk∥) \|y\| = \inf_k (\sup |a_k| \cdot \|x_k\|)

la borne inférieure étant étendue à toutes les familles finies de couples (xk,ak)∈Ei×L(x_k, a_k) \in E_i \times L telles que y=∑kxk⊗aky = \sum_k x_k \otimes a_k. On obtient ainsi une norme sur le L-espace vectoriel Ei⊗KLE_i \otimes_K L, qui induit sur EiE_i la norme donnée. On désigne par EiLE_i^L le complété de Ei⊗KLE_i \otimes_K L pour cette norme.

Soit maintenant F un L-espace vectoriel polynormé séparé complet. Pour tout K-polynome-continu fαf_\alpha, homogène de multidegré α\alpha, sur E1×⋯×EnE_1 \times \cdots \times E_n, à valeurs dans le K-espace vectoriel polynormé FKF_K sous-jacent à F, il existe un L-polynome-continu f~α\tilde{f}_\alpha et un seul, homogène de même multidegré, sur E1L×⋯×EnLE_1^L \times \cdots \times E_n^L, à valeurs dans F qui prolonge fαf_\alpha. Pour toute semi-norme continue sur le L-espace vectoriel F, on a

∥f~α∥i=∥fα∥i. \|\tilde{f}_\alpha\|_i = \|f_\alpha\|_i.

Si f=∑fα∈H(E1,…,En;FK)f = \sum f_\alpha \in \mathscr{H}(E_1, \ldots, E_n; F_K), alors f~=∑f~α∈H(E1L,…,EnL;F)\tilde{f} = \sum \tilde{f}_\alpha \in \mathscr{H}(E_1^L, \ldots, E_n^L; F).

Les séries ff et f~\tilde{f} ont même indicatrice de convergence stricte (et même rayon de convergence strict lorsque n=1n = 1).

Inversement, soit L un sous-corps fermé non discret de K et soient Ei0E_i^0 et F0F^0 les espaces sur L obtenus par restriction des scalaires à partir des EiE_i et de F. Si f=∑fα∈H(E1,…,En;F)f = \sum f_\alpha \in \mathscr{H}(E_1, \ldots, E_n; F), alors fα∈Pα(E10,…,En0;F0)f_\alpha \in P_\alpha(E_1^0, \ldots, E_n^0; F^0); si l’on pose f0=∑f~α∈P^(E10,…,En0;F0)f^0 = \sum \tilde{f}_\alpha \in \hat{P}(E_1^0, \ldots, E_n^0; F^0), alors f0∈H(E10,…,En0;F0)f^0 \in \mathscr{H}(E_1^0, \ldots, E_n^0; F^0).

On a C(f)⊂C(f0)C(f) \subset C(f^0) et f(x)=f0(x)f(x) = f^0(x) pour tout x∈C(f)x \in C(f).

4.2. Fonctions analytiques

4.2.1. Les définitions et résultats de 3.2.1 et 3.2.2 restent valables sans changements.

4.2.2. Avec les notations de 3.2.2, l’indicatrice de convergence stricte du développement en série entière de Δaf\Delta^a f en un point aa de U contient celle du développement en série entière de ff en aa.

4.2.3. Les résultats de 3.2.4, 3.2.5, 3.2.7, 3.2.8 et 3.2.11 restent exacts. Celui de 3.2.6 aussi, à condition de supposer en plus que K est de caractéristique zéro.

4.2.4. Supposons F quasi-complet et soit f∈H(E1,…,En;F)f \in \mathscr{H}(E_1, \ldots, E_n; F). La fonction x↦f(x)x \mapsto f(x) est analytique dans C(f)C(f). Pour tout a∈C(f)a \in C(f), l’indicatrice de convergence du développement en série entière de ff en aa est égale à celle de ff.

4.3. Quelques inégalités

4.3.1. On suppose que K satisfait à l’une au moins des conditions suivantes : (a) le corps résiduel de K est infini ; (b) l’image de K par l’application a↦∣a∣a \mapsto |a| est dense dans R+\mathbf{R}_+. (Autrement dit, on suppose que K n’est pas localement compact). Soit f=∑αfα∈H(E1,…,En;F)f = \sum_\alpha f_\alpha \in \mathscr{H}(E_1, \ldots, E_n; F) et soit R∈I(f)R \in I(f). On a :

sup⁡x∈B(R)∥f(x)∥y=sup⁡αsup⁡x∈B(R)∥fα(x)∥y \sup_{x \in B(R)} \|f(x)\|_y = \sup_\alpha \sup_{x \in B(R)} \|f_\alpha(x)\|_y
pour toute semi-norme continue γ\gamma sur F (« inégalités de Cauchy »).

4.3.2. Il existe une constante a>0a > 0 telle que pour tout polynôme homogène continu fα∈Pα(E1,…,En;F)f_\alpha \in P_\alpha(E_1, \ldots, E_n; F) et tout R∈(R+∗)nR \in (\mathbf{R}_+^*)^n, l’on ait :

a∣α∣Rα∣α∣!∥fα∥y≤sup⁡x∈B(R)∥fα(x)∥y≤∥fα∥yRα a^{|\alpha|} R^{\alpha} |\alpha|! \|f_\alpha\|_y \leq \sup_{x \in B(R)} \|f_\alpha(x)\|_y \leq \|f_\alpha\|_y R^\alpha
pour toute semi-norme continue γ\gamma sur F. Si K satisfait à la condition (b) de 4.3.1 ou si l’image de EiE_i par l’application x↦∥x∥x \mapsto \|x\| est contenue dans l’image de K par l’application a↦∣a∣a \mapsto |a| et contient RiR_i (pour 1≤i≤n1 \leq i \leq n), on peut prendre a=1a = 1.

4.3.3. Si K est de caractéristique zéro, la série formelle f=∑αfαf = \sum_\alpha f_\alpha appartient à H(E1,…,En;F)\mathscr{H}(E_1, \ldots, E_n; F) si et seulement si il existe R∈(R+∗)nR \in (\mathbf{R}_+^*)^n tel que

sup⁡αsup⁡x∈B(R)∥fα(x)∥y<+∞ \sup_\alpha \sup_{x \in B(R)} \|f_\alpha(x)\|_y < +\infty
pour toute semi-norme continue γ\gamma sur F.

Transcribed from the printed volume. Not translated.