Bourbaki

§ 10. Mesures définies par des formes différentielles

Dans ce paragraphe, on suppose que KK est localement compact. A partir du no 10.2, on suppose K=RK=\mathbf{R}. Dans les nos 10.1 et 10.4, toutes les variétés considérées sont supposées localement de dimension finie; lorsqu’elles sont séparées, elles sont localement compactes.

10.1. Mesure module d’une forme différentielle

Notations. — On note μ\mu une mesure de Haar (INT, VII, § 1, no 2) sur le groupe additif de KK. On note μ⊗n\mu^{\otimes n} la mesure μ⊗⋯⊗μ\mu\otimes\cdots\otimes\mu sur KnK^n et μU⊗n\mu^{\otimes n}_U sa restriction à un ouvert UU de KnK^n. Pour a∈Ka\in K, on note mod⁡(a)\operatorname{mod}(a) le module de aa (INT, VII, § 1, no 10 et AC, VI, § 9, no 1). Si K=RK=\mathbf{R}, on a mod⁡(a)=∣a∣\operatorname{mod}(a)=|a|; si K=CK=\mathbf{C}, on a mod⁡(a)=∣a∣2\operatorname{mod}(a)=|a|^2; si KK est ultramétrique, on a mod⁡(a)=q−ν(a)\operatorname{mod}(a)=q^{-\nu(a)}, où qq désigne le nombre d’éléments du corps résiduel de KK et ν\nu la valuation nommée de KK (AC, VI, § 9, no 1, prop. 1).

10.1.1. Soient UU et VV des ouverts de KnK^n, et soit f:U→Vf:U\to V une application de classe CrC^r, avec r∈Nr\in\mathbf{N}. Soit x∈Ux\in U; on appelle jacobien de ff en xx, et on note Jac⁡x(f)\operatorname{Jac}_x(f), le déterminant de l’application linéaire Df(x)Df(x) dérivée de ff en xx. On note Jac⁡(f)\operatorname{Jac}(f) la fonction x↦Jac⁡x(f)x\mapsto\operatorname{Jac}_x(f); la fonction mod⁡(Jac⁡(f))\operatorname{mod}(\operatorname{Jac}(f)) est une fonction continue dans UU à valeurs réelles positives.

10.1.2 (« Changement de variable dans les intégrales »). Les hypothèses étant celles de 10.1.1, supposons que ff soit un isomorphisme de classe CrC^r de la variété UU sur la variété VV. Alors l’image par ff de la mesure mod⁡(Jac⁡(f))μU⊗n\operatorname{mod}(\operatorname{Jac}(f))\mu^{\otimes n}_U est μV⊗n\mu^{\otimes n}_V; pour toute fonction continue à support compact φ:V→C\varphi:V\to\mathbf{C}, on a

∫Vφ(y)μ⊗n(y)=∫Uφ(f(x)).mod⁡(Jac⁡x(f))μ⊗n(x). \int_V \varphi(y)\mu^{\otimes n}(y)=\int_U \varphi(f(x)).\operatorname{mod}(\operatorname{Jac}_x(f))\mu^{\otimes n}(x).

10.1.3. Soit XX une variété de classe CrC^r, et soit AA une partie de XX. On dit que AA est localement négligeable si, pour toute carte (U,φ,Kn)(U,\varphi,K^n) de la variété XX, l’ensemble φ(A∩U)\varphi(A\cap U) est μ⊗n\mu^{\otimes n}-négligeable (INT, IV, § 2, no 2); cette condition ne dépend pas du choix de μ\mu, et il suffit de la vérifier pour une famille de cartes dont les domaines recouvrent AA. Tout ensemble contenu dans la réunion d’une famille dénombrable d’ensembles localement négligeables est localement négligeable.

Exemples

a) Toute sous-variété de X qui est de codimension ≥1\geq 1 en tout point (i.e. d'intérieur vide) est localement négligeable.

b) Soit g une fonction de classe CrC^r sur X, et soit AgA_g l'ensemble des points x∈Xx \in X tels que g(x)=0g(x) = 0; supposons que l'intérieur de AgA_g soit vide, et que r=ωr = \omega; alors AgA_g est localement négligeable.

c) Soit f:Y→Xf : Y \to X un morphisme de variétés de classe CrC^r, la variété Y étant réunion dénombrable de compacts. On suppose que l'on a dim⁡yY≤dim⁡f(y)X\dim_y Y \leq \dim_{f(y)} X pour tout y∈Yy \in Y. L'image par ff de toute partie localement négligeable de Y est une partie localement négligeable de X. Il en est de même de l'image par ff de l'ensemble des points où ff n'est pas étalement (« premier théorème de Sard »); en particulier, si dim⁡yY<dim⁡f(y)X\dim_y Y < \dim_{f(y)} X pour tout y∈Y,f(Y)y \in Y, f(Y) est une partie localement négligeable de X.

d) Supposons K de caractéristique zéro. Soit f:Y→Xf : Y \to X un morphisme de variétés de classe CrC^r (r∈NK,r≥∞r \in \mathbf{N}_K, r \geq \infty), Y étant réunion dénombrable de compacts. Soit C l'ensemble des points de Y où ff n'est pas une submersion (« points critiques »). Alors f(C)f(C) est une partie localement négligeable de X (« second théorème de Sard »).[^1]

10.1.4. Soit X une variété paracompacte de classe CrC^r. Il existe sur X une classe M de mesures équivalentes (INT, V, § 5, n° 6) et une seule telle que, quelle que soit ν∈M\nu \in M et quelle que soit la carte c=(U,φ,Kn)c = (U, \varphi, K^n) de X, l'image par φ\varphi de la restriction de ν\nu à U soit équivalente à μφ(U)⊗n\mu_{\varphi(U)}^{\otimes n}. On dit que M est la classe canonique de mesures sur X. Pour qu'un sous-ensemble A de X soit localement négligeable (10.1.3), il faut et il suffit qu'il soit localement négligeable (INT, IV, § 2, n° 2) pour une (resp. toute) mesure ν∈M\nu \in M.

Si K=RK = \mathbf{R} et r≠ωr \neq \omega (resp. K=RK = \mathbf{R} ou CC et r=ωr = \omega, resp. K est ultramétrique), il existe ν∈M\nu \in M telle que, pour toute carte c=(U,φ,Kn)c = (U, \varphi, K^n) de X, la densité de φ(νU)\varphi(\nu_U) par rapport à μφ(U)⊗n\mu_{\varphi(U)}^{\otimes n} soit partout >0> 0 et de classe Cr−1C^{r-1} (resp. de classe C∞C^\infty, resp. localement constante). Si ν\nu et ν′\nu' sont deux telles mesures, la densité de ν′\nu' par rapport à ν\nu est partout >0> 0 et de classe Cr−1C^{r-1} (resp. de classe C∞C^\infty, resp. localement constante).

10.1.5. Soit X une variété de classe CrC^r; soit T′(X)T'(X) le fibré cotangent de X (8.2.2) et posons Ω=det⁡(T′(X))\Omega = \det(T'(X)) (7.9.9). Le fibré vectoriel Ω\Omega est de rang 1 en chaque point; lorsque X est pure de dimension nn, il s'identifie au fibré vectoriel Altn(T(X);KX)\mathrm{Alt}^n(T(X); K_X). Soit ω\omega une section de Ω\Omega sur X; on dit, par abus de langage, que ω\omega est une forme différentielle de degré maximum sur X. Soit c=(U,φ,Kn)c = (U, \varphi, K^n) une carte de X; notons u1,…,unu^1, \ldots, u^n les fonctions coordonnées sur KnK^n. Il existe une fonction fcf_c et une seule sur φ(U)\varphi(U) telle que ω∣U=φ∗(fcdu1∧⋯∧dun)\omega|U = \varphi^*(f_c du^1 \wedge \cdots \wedge du^n). On dit que ω\omega est localement de module intégrable si, pour toute carte c=(U,φ,Kn)c = (U, \varphi, K^n) de X, la fonction réelle mod(fc):φ(U)→R\mathrm{mod}(f_c) : \varphi(U) \to \mathbf{R} est localement intégrable pour μφ(U)⊗n\mu_{\varphi(U)}^{\otimes n} (INT, IV, § 4, n° 1); il suffit de vérifier cette propriété pour les cartes d'un atlas de X. Si ω\omega est continue, et en particulier si ω\omega est de classe CsC^s, avec s∈NK,s≤r−1s \in \mathbf{N}_K, s \leq r - 1, alors ω\omega est localement de module intégrable.

10.1.6 (« Mesure positive définie par une forme différentielle de degré maximum »). Conservons les notations de 10.1.5 et supposons de plus que X soit séparée et que ω\omega soit localement de module intégrable. Si c=(U,φ,Kn)c = (U, \varphi, K^n) est une carte deX, notons νc\nu_c la mesure sur φ(U)\varphi(U) produit de la mesure μφ(U)⊗n\mu_{\varphi(U)}^{\otimes n} par la fonction mod(fc)(f_c) (INT, V, § 5, n° 2, déf. 2) et soit αc\alpha_c l’image de νc\nu_c par φ−1\varphi^{-1}. Il existe sur X une mesure α\alpha et une seule telle que, pour toute carte c=(U,φ,Kn)c = (U, \varphi, K^n) de X, la restriction de α\alpha à U soit égale à αc\alpha_c. On dit que la mesure α\alpha est le module de ω\omega et on la note mod(ω)μ(\omega)_\mu. C’est une mesure positive. Lorsque K=RK = \mathbf{R} et que μ\mu est la mesure de Lebesgue, on écrit ∣ω∣|\omega| au lieu de mod(ω)μ(\omega)_\mu.

Si X est pure de dimension nn, et si aa est un nombre réel >0> 0, on a mod(ω)aμ=anmod(ω)μ\mathrm{mod}(\omega)_{a\mu} = a^n \mathrm{mod}(\omega)_\mu.

Soit A une partie de X. Pour que A soit localement négligeable (10.1.3), il faut et il suffit que, pour tout ouvert U de X et toute forme différentielle ω\omega de degré maximum sur U qui est localement de module intégrable, l’ensemble A∩UA \cap U soit localement négligeable pour la mesure mod(ω)μ\mathrm{mod}(\omega)_\mu.

Supposons de plus X paracompacte et soit ν\nu une mesure sur X appartenant à la classe d’équivalence canonique M (10.1.4). La mesure mod(ω)μ\mathrm{mod}(\omega)_\mu est de base ν\nu (INT, V, § 5, n° 2, déf. 2). Pour que mod(ω)μ\mathrm{mod}(\omega)_\mu appartienne à M, il faut et il suffit que l’ensemble des x∈Xx \in X tels que ω(x)=0\omega(x) = 0 soit localement négligeable.

10.1.7. Exemple. — Soit G un groupe de Lie sur K, de dimension finie nn, et soit ω\omega une forme différentielle de degré nn sur G, invariante par les translations à gauche, et non nulle. La mesure mod(ω)μ\mathrm{mod}(\omega)_\mu correspondante est alors une mesure de Haar à gauche sur le groupe localement compact G.

Lorsque G est le groupe multiplicatif K∗K^*, on peut prendre pour ω\omega la forme dx/xdx/x, et l’on a mod(ω)μ=(mod)−1.μ\mathrm{mod}(\omega)_\mu = (\mathrm{mod})^{-1}.\mu, cf. INT, VII, § 1, n° 10, prop. 14.

10.2. Orientations

Rappelons que, dans ce numéro et les suivants, on suppose K=RK = \mathbf{R}.

10.2.1 (« Orientation d’un espace vectoriel réel »). Soit E un espace vectoriel réel de dimension finie nn. On note Or(E) l’ensemble des orientations de E (A, VI, § 2, n° 7); les éléments de Or(E) sont les deux demi-droites fermées de l’espace vectoriel det⁡(E)=⋀nE\det(E) = \bigwedge^n E. Si ξ∈Or(E)\xi \in \mathrm{Or}(E), l’autre élément de Or(E) est appelé l’orientation opposée à ξ\xi, et noté −ξ-\xi.

Soit 0→E′→αE→βE′′→00 \to E' \xrightarrow{\alpha} E \xrightarrow{\beta} E'' \to 0 une suite exacte d’espaces vectoriels (réels) de dimension finie; posons p′=dim⁡E′, p′′=dim⁡E′′p' = \dim E',\ p'' = \dim E'' et soit ξ′\xi' (resp. ξ′′\xi'') une orientation de E' (resp. E''). On note ξ′ξ′′\xi'\xi'' (resp. ξ′′ξ′\xi''\xi') l’orientation de E contenant un (p′+p′′)(p' + p'')-vecteur non nul u′∧u′′u' \wedge u'' (resp. u′′∧u′u'' \wedge u'), où u′u' est l’image par ∧α\wedge^\alpha d’un p′p'-vecteur de E' appartenant à ξ′\xi' et où u′′u'' est un p′′p''-vecteur de E dont l’image par ∧β\wedge^\beta appartient à ξ′′\xi'' (cf. A, VI,§ 2, n° 7). Si E=E′×E′′E = E' \times E'', α\alpha et β\beta étant les applications canoniques, on dit que ξ′ξ′′\xi'\xi'' est la produit de l’orientation ξ′\xi' et de l’orientation ξ′′\xi''.

10.2.2 (« Espace des orientations »). Soient B un espace topologique et M un fibré vectoriel réel de base B (au sens topologique — cf. § 6, p. 61, Note (*)), de rang fini

(7.1.6). Soit OrM\mathrm{Or}_M l’ensemble somme des Or(Mb)\mathrm{Or}(M_b), pour b∈Bb \in B, et soit π:OrM→B\pi : \mathrm{Or}_M \to B l’application telle que π(Or(Mb))={b}\pi(\mathrm{Or}(M_b)) = \{b\}. Il existe sur OrM\mathrm{Or}_M une structure d’espace topologique et une seule telle que:

a) π\pi soit continue.

b) Si ss est une section continue et partout non nulle de det⁡(M)\det(M) sur un ouvert UU de BB, et si ξ(s(b))\xi(s(b)) est l’orientation de MbM_b définie par l’élément s(b)s(b) de det⁡(Mb)\det(M_b), l’application b↦ξ(s(b))b \mapsto \xi(s(b)) de UU dans OrM\mathrm{Or}_M est continue.

L’espace OrM\mathrm{Or}_M s’appelle l’espace des orientations de MM. Le groupe {±1}\{\pm 1\} opère sur OrM\mathrm{Or}_M par ξ↦±ξ\xi \mapsto \pm \xi (10.2.1). Le quadruplet (OrM,{±1},B,π)(\mathrm{Or}_M, \{\pm 1\}, B, \pi) est une fibration principale (6.2.1) de base BB et de groupe structural {±1}\{\pm 1\}; la projection π:OrM→B\pi : \mathrm{Or}_M \to B définit un isomorphisme de OrM/{±1}\mathrm{Or}_M/\{\pm 1\} sur BB, cf. n° 6.2.

Lorsque BB est muni d’une structure de variété, on munit OrM\mathrm{Or}_M de la structure de variété image inverse de celle de BB par π\pi (5.8.1); la fibration définie ci-dessus est alors une fibration de variétés et le morphisme π\pi est étale.

10.2.3. Conservons les hypothèses de 10.2.2. On appelle orientation du fibré vectoriel MM une section continue ξ:B→OrM\xi : B \to \mathrm{Or}_M de la projection π:OrM→B\pi : \mathrm{Or}_M \to B. On dit que MM est orientable s’il possède une orientation; il revient au même de dire que le fibré OrM\mathrm{Or}_M est trivialisable, i.e. isomorphe à B×{±1}B \times \{\pm 1\}. Si BB est connexe non vide, tout fibré vectoriel orientable de base BB possède deux orientations, opposées l’une de l’autre.

Lorsque MM est réduit à 0, le fibré det⁡(M)\det(M) est le fibré trivial RBR_B et OrM\mathrm{Or}_M s’identifie à Or(R)×B\mathrm{Or}(R) \times B; le fibré MM possède une orientation canonique, correspondant à la demi-droite positive de RR.

10.2.4 (« Orientation d’une variété »). Soit XX une variété localement de dimension finie sur RR de classe CrC^r, et soit T(X)T(X) son fibré tangent. On note X~\tilde{X} la variété OrT(X)\mathrm{Or}_{T(X)}; le groupe {±1}\{\pm 1\} opère proprement et librement sur X~\tilde{X} et X~/{±1}\tilde{X}/\{\pm 1\} s’identifie à XX; les fibres de la projection π:X~→X\pi : \tilde{X} \to X sont les ensembles Or(Tx(X))\mathrm{Or}(T_x(X)), pour x∈Xx \in X. On appelle orientation de XX une orientation du fibré T(X)T(X), autrement dit une section continue du fibré X~\tilde{X}; une telle section est de classe CrC^r. On dit que XX est orientable si elle possède une orientation. Toute variété de dimension zéro est orientable et possède une orientation canonique (10.2.3).

Soit ξ∈X~\xi \in \tilde{X} et soit x=π(ξ)x = \pi(\xi) son image dans XX; l’application Tξ(π):Tξ(X~)→Tx(X)T_\xi(\pi) : T_\xi(\tilde{X}) \to T_x(X) est un isomorphisme; elle permet d’identifier ξ\xi à un élément ξ~\tilde{\xi} de Or(Tξ(X~))\mathrm{Or}(T_\xi(\tilde{X})). L’application ξ↦ξ~\xi \mapsto \tilde{\xi} est une orientation de X~\tilde{X}, dite canonique; en particulier, X~\tilde{X} est orientable.

10.2.5 (« Orientation d’un morphisme »). Soient XX et YY deux variétés localement de dimension finie et soit f:X→Yf : X \to Y un morphisme de variétés. On appelle orientation de ff un morphisme f~:X~→Y~\tilde{f} : \tilde{X} \to \tilde{Y} rendant commutatif le diagramme

X~→f~Y~∣∣X→fY \begin{array}{ccc} \tilde{X} & \xrightarrow{\tilde{f}} & \tilde{Y} \\ | & & | \\ X & \xrightarrow{f} & Y \end{array}

et compatible avec l’action du groupe {±1}\{\pm 1\}.

Si f~\tilde{f} est une orientation de ff et si η\eta est une orientation de YY, il existe une orientation ξ\xi et une seule de XX telle que le diagramme

X~→f~Y~ξ↓η↓X→fY \begin{array}{ccc} \tilde{X} & \xrightarrow{\tilde{f}} & \tilde{Y} \\ \xi \downarrow & & \eta \downarrow \\ X & \xrightarrow{f} & Y \end{array}

soit commutatif. On dit que ξ\xi est associée à η\eta par f~\tilde{f}.

Exemples

a) Si YY est réduite à un point, une orientation de ff équivaut à une orientation de XX.

b) Supposons ff étale. Pour tout x∈Xx \in X, l’application Tx(f)T_x(f) est un isomorphisme de Tx(X)T_x(X) sur Tf(x)(Y)T_{f(x)}(Y), et définit (par transport de structure) une bijection

f~x:Or(Tx(X))→Or(Tf(x)(Y)). \tilde{f}_x : \mathrm{Or}(T_x(X)) \to \mathrm{Or}(T_{f(x)}(Y)).

La famille des f~x\tilde{f}_x définit une orientation f~:X~→Y~\tilde{f} : \tilde{X} \to \tilde{Y} de ff, dite canonique.

c) Plus généralement, supposons que ff soit une submersion, et soit α\alpha une orientation du fibré T(X/Y)T(X/Y) (8.1.3). Soient x∈Xx \in X et ξ\xi une orientation de Tx(X)T_x(X). Posons y=f(x)y = f(x); on a une suite exacte (8.1.3)

0→Tx(X/Y)→Tx(X)→Tx(f)Ty(Y)→0 0 \to T_x(X/Y) \to T_x(X) \xrightarrow{T_x(f)} T_y(Y) \to 0

et il existe donc une orientation f~α(ξ)\tilde{f}_\alpha(\xi) de Ty(Y)T_y(Y) et une seule telle que ξ=f~α(ξ)α(x)\xi = \tilde{f}_\alpha(\xi)\alpha(x) (10.2.1). L’application f~α:X~→Y~\tilde{f}_\alpha : \tilde{X} \to \tilde{Y} est une orientation de ff, dite associée à α\alpha. L’application α↦f~α\alpha \mapsto \tilde{f}_\alpha est une bijection de l’ensemble des orientations de T(X/Y)T(X/Y) sur l’ensemble des orientations de ff.

d) Si f:X→Yf : X \to Y est une immersion, les orientations de ff correspondent aux orientations du fibré normal à ff.

10.2.6 (« Orientation d’un produit »). Soient X1X_1 (resp. X2X_2) une variété localement de dimension finie et ξ1\xi_1 (resp. ξ2\xi_2) une orientation de X1X_1 (resp. X2X_2). Soit X=X1×X2X = X_1 \times X_2. L’application (x1,x2)↦ξ1(x1)ξ2(x2)(x_1, x_2) \mapsto \xi_1(x_1)\xi_2(x_2) (10.2.1) est une orientation de X1×X2X_1 \times X_2, appelée produit des orientations ξ1\xi_1 et ξ2\xi_2, et notée ξ1ξ2\xi_1 \xi_2, ou ξ1⊗ξ2\xi_1 \otimes \xi_2.

Supposons que XiX_i (i=1,2i = 1, 2) soit pure de dimension nin_i. L’isomorphisme canonique X1×X2→X2×X1X_1 \times X_2 \to X_2 \times X_1 transforme ξ1⊗ξ2\xi_1 \otimes \xi_2 en ξ2⊗ξ1\xi_2 \otimes \xi_1 (resp. en −ξ2⊗ξ1-\xi_2 \otimes \xi_1) si l’un des nin_i est pair (resp. si n1n_1 et n2n_2 sont impairs).

10.2.7 (« Cas complexe »). Soit FF un espace vectoriel complexe de dimension finie et soit FRF_\mathbf{R} l’espace vectoriel réel sous-jacent. Soit {e1,…,em}\{e_1, \ldots, e_m\} une base de FF; alors {e1,ie1,e2,ie2,…,em,iem}\{e_1, ie_1, e_2, ie_2, \ldots, e_m, ie_m\} est une base de FRF_\mathbf{R} et l’orientation de FRF_\mathbf{R} définie par le 2m2m-vecteur

e1∧ie1∧e2∧ie2∧⋯∧em∧iem e_1 \wedge ie_1 \wedge e_2 \wedge ie_2 \wedge \cdots \wedge e_m \wedge ie_m

est indépendante du choix de la base {e1,…,em}\{e_1, \ldots, e_m\} de FF; on dit que c’est l’orientation de FRF_\mathbf{R} définie par la structure complexe donnée. Si FF est somme directe de deux sous-espaces GG et HH, l’orientation de FR=GR⊕HRF_\mathbf{R} = G_\mathbf{R} \oplus H_\mathbf{R} est le produit des orientations de GRG_\mathbf{R} et HRH_\mathbf{R}.

Soit X une variété réelle localement de dimension finie, munie d'une structure presque complexe (8.8.3). Pour tout x∈Xx \in X, soit ξ(x)\xi(x) l'orientation de Tx(X)T_x(X) définie par sa structure complexe. L'application x↦ξ(x)x \mapsto \xi(x) est une orientation de X, dite définie par la structure presque complexe. En particulier, nous munirons la variété analytique réelle X sous-jacente à une variété analytique complexe XcX^c, localement de dimension finie, de l'orientation définie par la structure presque complexe associée (8.8.6). Si l'on remplace la structure de variété analytique complexe donnée sur X par sa conjuguée (5.4.12.b)), cette orientation est multipliée par la fonction x↦(−1)dim⁡RXcx \mapsto (-1)^{\dim_{\mathbf{R}} X^c}.

10.2.8. Exemples

a) Soit E un espace vectoriel réel de dimension finie. La variété analytique réelle définie par E (5.2.2) est orientable. Plus précisément, l'application ξ↦ξ(0)\xi \mapsto \xi(0) est une bijection de l'ensemble des orientations de cette variété sur Or(E).

En particulier, la variété Rn\mathbf{R}^n a une orientation canonique ξn\xi^n définie par la demi-droite R+e1∧⋯∧en\mathbf{R}_+ e_1 \wedge \cdots \wedge e_n de Or(Rn\mathbf{R}^n).

b) Soit X une sphère de centre 0 et de rayon >0> 0 dans Rn\mathbf{R}^n; c'est une sous-variété de Rn\mathbf{R}^n. Pour tout x∈Xx \in X, l'espace Tx(Rn)=RnT_x(\mathbf{R}^n) = \mathbf{R}^n est somme directe de la droite Rx et de l'hyperplan Tx(X)T_x(X). Soit ηx\eta_x l'orientation R+x\mathbf{R}_+ x de Rx (« normale extérieure ») et soit ξx\xi_x l'unique orientation de Tx(X)T_x(X) telle que le produit de ηx\eta_x et ξx\xi_x soit l'orientation ξn\xi^n de Rn\mathbf{R}^n. L'application x↦ξxx \mapsto \xi_x est une orientation de X, dite canonique.

c) Soit X une variété connexe, et soit G un groupe discret opérant proprement et librement sur X. Pour que X/G soit orientable, il faut et il suffit que X soit orientable et que l'action de G sur l'ensemble des orientations de X soit triviale.

d) L'espace projectif réel Pn−1(R)P_{n-1}(\mathbf{R}) s'identifie au quotient de la sphère Sn−1S_{n-1} par le groupe {±1}\{ \pm 1 \} opérant par x↦±xx \mapsto \pm x; il est orientable si nn est pair, et non orientable si nn est impair.

e) Tout quotient d'un groupe de Lie par un sous-groupe de Lie connexe est orientable.

10.3. Formes différentielles M-tordues

10.3.1. Soit X une variété réelle de classe CrC^r, et soit M un fibré vectoriel de base X, de rang fini et de classe CkC^k, avec 0≤k≤r0 \leq k \leq r. Soit λM=(OrM,{±1},X,π)\lambda_M = (\mathrm{Or}_M, \{ \pm 1 \}, X, \pi) la fibration principale associée à la variété des orientations de M (10.2.2). Faisons opérer le groupe structural {±1}\{ \pm 1 \} sur R\mathbf{R} par multiplication. On note R~M\tilde{R}_M l'espace fibré associé à λM\lambda_M de fibre type R\mathbf{R} (muni de la loi d'opération définie ci-dessus) (6.5.1); il est muni (7.10.2) d'une structure de fibré vectoriel de base X, de rang 1 et de classe CkC^k; on l'appelle fibré des scalaires M-tordus.

10.3.2. On a un diagramme commutatif:

OrM×R→ρR~M↓pr1↓pOrM→φX \begin{array}{ccc} \mathrm{Or}_M \times \mathbf{R} & \xrightarrow{\rho} & \tilde{R}_M \\ \downarrow \mathrm{pr}_1 & & \downarrow p \\ \mathrm{Or}_M & \xrightarrow{\varphi} & X \end{array}

où pp désigne la projection canonique de R~M\tilde{\mathbf{R}}_M sur XX, ρ\rho l’application repère (6.5.1) de R~M\tilde{\mathbf{R}}_M et où φ(ξ)=ρ(ξ,1)\varphi(\xi) = \rho(\xi, 1) pour ξ∈OrM\xi \in \mathrm{Or}_M. En particulier, l’image réciproque du fibré R~M\tilde{\mathbf{R}}_M par π\pi s’identifie au fibré trivial OrM×R\mathrm{Or}_M \times \mathbf{R}. On identifie également un élément ξ\xi de OrM\mathrm{Or}_M à son image dans R~M\tilde{\mathbf{R}}_M par φ\varphi; avec cette convention, on a ρ(ξ,a)=aξ\rho(\xi, a) = a\xi pour tout (ξ,a)∈OrM×R(\xi, a) \in \mathrm{Or}_M \times \mathbf{R}; on a aξ=bηa\xi = b\eta si et seulement s’il existe e∈{±1}e \in \{ \pm 1 \} tel que b=eab = ea et η=eξ\eta = e\xi. Une orientation ξ\xi de MM définit ainsi une section x↦ξ(x)x \mapsto \xi(x) de R~M\tilde{\mathbf{R}}_M.

Il existe un isomorphisme jj et un seul de R~M⊗R~M\tilde{\mathbf{R}}_M \otimes \tilde{\mathbf{R}}_M sur le fibré trivial RX=X×RR_X = X \times \mathbf{R} tel que j(ξ⊗ξ)=(π(ξ),1)j(\xi \otimes \xi) = (\pi(\xi), 1) pour tout ξ∈OrM\xi \in \mathrm{Or}_M; cela permet d’identifier le fibré vectoriel R~M\tilde{\mathbf{R}}_M à son dual.

10.3.3. Soit de plus FF un fibré vectoriel de base XX et de classe Cr−1C^{r-1}. Une forme différentielle sur XX à valeurs dans R~M⊗F\tilde{\mathbf{R}}_M \otimes F est appelée une forme différentielle MM-tordue à valeurs dans FF. Une telle forme de degré pp est une section du fibré Altp(T(X);R~M⊗F)\mathrm{Alt}^p(T(X); \tilde{\mathbf{R}}_M \otimes F), qu’on identifie de façon évidente à R~M⊗Altp(T(X);F)\tilde{\mathbf{R}}_M \otimes \mathrm{Alt}^p(T(X); F). Lorsque FF est le fibré trivial défini par un espace de Banach EE, on parle simplement de forme MM-tordue à valeurs dans EE; lorsque E=CE = \mathbf{C} (resp. R\mathbf{R}), on dit forme MM-tordue complexe (resp. forme MM-tordue réelle, ou forme MM-tordue).

Soit ω\omega une forme MM-tordue de degré pp à valeurs dans FF. Le fait que π:OrM→X\pi : \mathrm{Or}_M \to X soit étale et que π∗(R~M)=OrM×R\pi^*(\tilde{\mathbf{R}}_M) = \mathrm{Or}_M \times \mathbf{R} permet d’identifier π∗(RM⊗Altp(T(X);F))\pi^*(\mathbf{R}_M \otimes \mathrm{Alt}^p(T(X); F)) à Altp(T(OrM);π∗(F))\mathrm{Alt}^p(T(\mathrm{Or}_M); \pi^*(F)) et ω\omega définit une section ω~\tilde{\omega} de Altp(T(OrM);π∗(F))\mathrm{Alt}^p(T(\mathrm{Or}_M); \pi^*(F)) (7.4.3), autrement dit, une forme différentielle de degré pp sur OrM\mathrm{Or}_M à valeurs dans π∗(F)\pi^*(F). On obtient ainsi une bijection de l’espace des formes MM-tordues de degré pp sur XX à valeurs dans FF, sur l’espace des formes ω~\tilde{\omega} de degré pp sur OrM\mathrm{Or}_M à valeurs dans π∗(F)\pi^*(F) telles que

ω~(−ξ)=−ω~(ξ)pour tout ξ∈OrM. \tilde{\omega}(-\xi) = -\tilde{\omega}(\xi) \quad \text{pour tout } \xi \in \mathrm{Or}_M.
Lorsque MM est muni d’une orientation ξ\xi, l’application ω↦ξ⊗ω\omega \mapsto \xi \otimes \omega permet d’identifier les sections de Altp(T(X);F)\mathrm{Alt}^p(T(X); F) (autrement dit les formes différentielles de degré pp usuelles) aux formes MM-tordues de degré pp à valeurs dans FF.

10.3.4. Soit ω\omega une forme différentielle MM-tordue de degré pp sur XX, à valeurs dans un espace de Banach EE, et de classe CsC^s (1≤s≤inf⁡(k,r−1)1 \leq s \leq \inf(k, r-1)). Il existe une forme différentielle MM-tordue dωd\omega, de degré p+1p+1 sur XX, à valeurs dans EE, et une seule telle que, quels que soient l’ouvert UU de XX, l’orientation ξ\xi de M∣UM|U et la forme différentielle α\alpha sur UU tels que ω∣U=ξ⊗α\omega|U = \xi \otimes \alpha, on ait dω∣U=ξ⊗dαd\omega|U = \xi \otimes d\alpha. La forme dωd\omega est de classe Cs−1C^{s-1}; on l’appelle la différentielle extérieure de ω\omega.

Si l’on note ω~\tilde{\omega} (resp. dω~\tilde{d\omega}) la forme différentielle sur OrM\mathrm{Or}_M correspondant à ω\omega (resp. à dωd\omega) comme en 10.3.3, on a d(ω~)=dω~d(\tilde{\omega}) = \tilde{d\omega}.

Si ζ\zeta est un champ de vecteurs de classe CsC^s sur XX, on définit de manière analogue la forme MM-tordue θζ.ω\theta_\zeta.\omega. On a

θζ.ω=d(i(ζ)ω)+i(ζ)dω \theta_\zeta.\omega = d(i(\zeta)\omega) + i(\zeta)d\omega
et θζ.ω\theta_\zeta.\omega est de classe Cs−1C^{s-1}.

10.4. Mesure associée à une forme différentielle tordue

Rappelons que, dans ce numéro, on suppose K=RK = \mathbf{R} et que toutes les variétés considérées sont localement de dimension finie.

10.4.1. Soit X une variété de classe C'. On peut appliquer les définitions et résultats de 10.3 en prenant pour fibré vectoriel M le fibré tangent T(X). On a alors Or_M = X~\tilde{X} (10.2.4); on note R~X\tilde{R}_X et on appelle simplement fibré des scalaires tordus le fibré R~T(X)\tilde{R}_{T(X)} (10.3.1)[^2]; une forme différentielle T(X)-tordue à valeurs dans un fibré vectoriel F est appelée simplement une forme différentielle tordue (ou impaire) à valeurs dans F. Lorsque X est muni d'une orientation, l'application ω↦ξ⊗ω\omega \mapsto \xi \otimes \omega permet d'identifier les formes différentielles usuelles (parfois appelées «paires») aux formes tordues.

10.4.2. Soit f:X→Yf : X \to Y un morphisme de variétés de classe C' et soit f~:X~→Y~\tilde{f} : \tilde{X} \to \tilde{Y} une orientation de ff (10.2.5). Il existe un isomorphisme jj et un seul de f∗(R~Y)f^*(\tilde{R}_Y) sur R~X\tilde{R}_X tel que x~=j(π(x~),f~(x~))\tilde{x} = j(\pi(\tilde{x}), \tilde{f}(\tilde{x})) pour tout x~∈X~\tilde{x} \in \tilde{X}. On identifie ces deux fibrés grâce à jj. Si ω\omega est une forme tordue de degré pp sur Y à valeurs dans un fibré vectoriel F, l'image réciproque f∗(ω)f^*(\omega) s'identifie à une forme différentielle tordue de degré pp sur X à valeurs dans f∗(F)f^*(F). Si l'on note ω~\tilde{\omega} (resp. f~∗(ω)\tilde{f}^*(\omega)) la forme différentielle sur Y~\tilde{Y} (resp. X~\tilde{X}) correspondant à ω\omega (resp. f∗(ω)f^*(\omega)) comme en 10.3.3, on a f~∗(ω~)=f~∗(ω)\tilde{f}^*(\tilde{\omega}) = \tilde{f}^*(\omega).

Lorsque F est le fibré trivial défini par un espace de Banach, l'opération f∗f^* commute à la différentiation extérieure (10.3.4).

10.4.3. Soit X une variété pure de dimension n, et soit ω\omega une forme différentielle tordue de degré n sur X, à valeurs dans un espace de Banach E. Soit c=(U,φ,Rn)c = (U, \varphi, \mathbf{R}^n) une carte de X et soit ξn\xi^n l'orientation canonique de Rn\mathbf{R}^n; notons u1,…,unu^1, \ldots, u^n les fonctions coordonnées sur Rn\mathbf{R}^n. Il existe une fonction fcf_c et une seule sur φ(U)\varphi(U), à valeurs dans E, telle que

ω∣U=φ∗(ξn⊗fc.du1∧⋯∧dun). \omega|U = \varphi^*(\xi^n \otimes f_c . du^1 \wedge \cdots \wedge du^n).

On dit que ω\omega est localement intégrable si, pour toute carte c=(U,φ,Rn)c = (U, \varphi, \mathbf{R}^n) de X, la fonction fcf_c correspondante est localement intégrable par rapport à λφ(U)⊗n\lambda_{\varphi(U)}^{\otimes n} (où λ\lambda désigne la mesure de Lebesgue sur R\mathbf{R}). Supposons que ce soit le cas et que X soit séparée. Il existe sur X une mesure vectorielle α(ω)\alpha(\omega) à valeurs dans E et une seule possédant la propriété suivante: pour toute carte c=(U,φ,Rn)c = (U, \varphi, \mathbf{R}^n) de X, l'image par φ\varphi de la restriction à U de la mesure α(ω)\alpha(\omega) est la mesure fc.λφ(U)⊗nf_c . \lambda_{\varphi(U)}^{\otimes n} (INT, VI, § 2, n° 4). On dit que α(ω)\alpha(\omega) est la mesure définie par ω\omega et on la note le plus souvent simplement ω\omega. Le support de α(ω)\alpha(\omega) est contenu dans le support Supp ω\omega de ω\omega (en appelant support d'une forme différentielle ω\omega l'adhérence de l'ensemble des x∈Xx \in X tels que ω(x)≠0\omega(x) \neq 0).

Si ff est une fonction réelle sur X, localement intégrable pour la mesure α(ω)\alpha(\omega), alors la forme différentielle fωf \omega est localement intégrable et l'on a α(fω)=f.α(ω)\alpha(f \omega) = f . \alpha(\omega).

Si g est une fonction réelle sur X essentiellement intégrable pour α(ω)\alpha(\omega), son intégrale se note généralement ∫Xgω\int_X g \omega, ou ∫gω\int g \omega, ou ∫g(x)ω(x)\int g(x) \omega(x); on évite de la noter ∫g dω\int g \, d\omega, à cause des risques de confusion avec la différentielle extérieure dωd\omega de ω\omega, qui est définie (et d'ailleurs égale à 0) si ω\omega est de classe C1C^1. Si A est une partie de X dont la fonction caractéristique φA\varphi_A est essentiellement intégrable pour α(ω)\alpha(\omega), l'intégrale de φA\varphi_A se note

∫_A ω. Si la constante 1 est essentiellement intégrable pour α(ω), on dit que ω est intégrable.

Soit maintenant p un entier, avec 0 ≤ p ≤ n, et soit ω une forme différentielle tordue de degré p sur X, à valeurs dans un espace de Banach E. Soit de plus Y une sous-variété pure de dimension p de X ; supposons que l’injection canonique i : Y → X soit munie d’une orientation. L’image réciproque i*(ω) (10.4.2) se note alors parfois ω|Y. Si ω|Y est intégrable, on pose

∫Yω=∫Yω∣Y. \int_Y \omega = \int_Y \omega|Y.

10.4.4. Soit X une variété pure de dimension n, munie d’une orientation ξ. L’identification ω ↦ ξ ⊗ ω entre formes différentielles usuelles et formes différentielles tordues permet d’appliquer ce qui précède aux formes de degré n sur X ; ainsi, à toute forme localement intégrable ω, de degré n, est associée une mesure sur X, notée encore ω. Si E = R, une telle forme ω est localement de module intégrable (10.1.5) et la mesure mod(ω)_μ correspondante (10.1.6) n’est autre que la valeur absolue |ω| de la mesure ω (INT, III, § 1, n° 6).

10.4.5. Exemple. — Soit X une variété réelle pure de dimension 1, orientée, séparée, et soit z : X → C une application différentiable de X dans C. La forme différentielle complexe dz définit sur X une mesure complexe également notée dz. Ceci s’applique notamment lorsque X est une sous-variété différentielle pure de dimension 1 de C, z étant l’injection de X dans C.

Plus particulièrement, prenons pour X un cercle de centre 0 et de rayon ρ > 0 ; orientons X comme indiqué dans 10.2.8, b), compte tenu de l’identification usuelle de C avec R² ; si x ∈ X, l’espace tangent T_x(X) s’identifie à la droite Rix de T_x(C) = C et l’orientation choisie est la demi-droite R_+ ix. Si f est une fonction continue sur X, à valeurs dans un espace de Banach complexe, l’intégrale de f pour la mesure dz est donnée par la formule

∫Xf(z) dz=iρ∫02πf(ρeiα) eiα dα. \int_X f(z)\,dz = i\rho \int_0^{2\pi} f(\rho e^{i\alpha})\,e^{i\alpha}\,d\alpha.

Par exemple, si n est un entier, on a

∫Xzn dz=iρn+1∫02πe(n+1)iα dα={0si n≠−12iπsi n=−1. \int_X z^n\,dz = i\rho^{n+1} \int_0^{2\pi} e^{(n+1)i\alpha}\,d\alpha = \begin{cases} 0 & \text{si } n \neq -1 \\ 2i\pi & \text{si } n = -1. \end{cases}

10.4.6 (« Cas complexe »). Soit X^c une variété analytique complexe séparée, pure de dimension m, et soit ω une forme différentielle holomorphe de degré m sur X^c. Soit X la variété analytique réelle sous-jacente à X^c ; la forme ω s’identifie à une forme de type (m, 0) sur X (8.8.9) ; soit ω‾\overline{\omega} sa conjuguée (8.8.2). La forme im2ω∧ω‾i^{m^2} \omega \wedge \overline{\omega} est une forme différentielle réelle de degré 2m sur X ; compte tenu de l’orientation canonique de X (10.2.7), cette forme s’identifie à une mesure sur X, qui n’est autre que la mesure positive mod(ω)_μ définie en 10.1.6, où μ est la mesure définie par la forme différentielle i dz∧dzˉi\,dz\wedge d\bar z, autrement dit le double de la mesure de Lebesgue λ⊗2\lambda^{\otimes 2} sur C\mathbf{C} (identifié à R2\mathbf{R}^2 de la manière usuelle).

Soit H l’espace des formes holomorphes ω\omega de degré mm sur XcX^c telles que la mesure ω∧ωˉ\omega\wedge\bar\omega soit bornée. Pour α,β\alpha,\beta dans H, la mesure complexe α∧βˉ\alpha\wedge\bar\beta est bornée; en posant

(α∣β)=im2∫Xα∧βˉ, (\alpha|\beta)=i^{m^2}\int_X \alpha\wedge\bar\beta,

on obtient une forme hermitienne sur H, qui fait de H un espace de Hilbert.

[^1]: Lorsque K=RK = \mathbf{R}, il suffit de supposer que r>sup⁡y∈Y(dim⁡f(y)X−dim⁡yY)r > \sup_{y \in Y} (\dim_{f(y)} X - \dim_y Y); cf. par exemple A. SARD, Bull. Am. Math. Soc., XLVIII (1943), p. 883–890. [^2]: On prendra garde que cette notation est contradictoire avec la notation R~M\tilde{R}_M lorsque l'on considère X comme munie de sa structure de fibré vectoriel de rang 0 sur elle-même.

Transcribed from the printed volume. Not translated.