Soit A un anneau commutatif linéairement topologisé, séparé et complet. Soit m un idéal fermé de A, dont les éléments sont topologiquement nilpotents. Soient B=A/m l’anneau topologique quotient, φ:A→B l’application canonique. Soient R une série formelle restreinte dans A{X}, P un polynôme unitaire dans B[X], Q une série formelle restreinte dans B{X}. On suppose que φ(R)=P.Q et que P et Q soient fortement étrangers dans B{X}. Alors il existe un couple (P,Q) et un seul formé d’un polynôme unitaire P∈A[X] et d’une série formelle restreinte Q∈A{X} tel que
(4)R=P.Q,φ(P)=P,φ(Q)=Q.
De plus P et Q sont fortement étrangers dans A{X}, et si R est un polynôme, il en est de même de Q.
La démonstration se fait en quatre étapes. Dans les trois premières, on suppose que A est discret, auquel cas R et Q sont des polynômes.
1) m2=0.
Soient S,T deux polynômes de A[X] tels que S soit unitaire et que l’on ait φ(S)=P,φ(T)=Q; la prop. 2 du no 1 montre que S et T sont fortement étrangers ; donc (no 1, prop. 1) il existe un couple unique de polynômes (S′,T′) de A[X] tel que
(5)R−ST=ST′+TS′etdeg(S′)<deg(S)=deg(P).
Les polynômes P=S+S′,Q=T+T′ répondent alors à la question ; on a en effet
(6)P.φ(T′)+Q.φ(S′)=φ(ST′+TS′)=φ(R−ST)=0.
Comme P est unitaire, P et Q fortement étrangers et
deg(φ(S′))<deg(P),
la prop. 1 du no 1 montre que φ(S′)=φ(T′)=0, autrement dit les coefficients de S′ et T′ appartiennent à m, et la relation m2=0 donne PQ=ST+ST′+TS′=R, ce qui vérifie les relations (4). Puisque φ(P)=P et φ(Q)=Q, P et Q sont fortement étrangers (no 1, prop. 2) ; enfin, si P1,Q1 sont deux autres polynômes de A[X] vérifiant (4) et tels que P1 soit unitaire, on a nécessairement, en posant S1′=P1−S,T1′=Q1−T,deg(S1′)<deg(S) et R−ST=ST1′+TS1′ puisque S1′ et T1′ ont leurs coefficients dans m; mais la prop. 1 prouve alors que S′=S1′ et T′=T1′, ce qui prouve l’unicité du couple (P,Q).
2) m est nilpotent.
Soit n le plus petit entier tel que mn=0, et raisonnons par récurrence sur n>2, le théorème étant démontré pour n=2. Soient A′=A/mn−1, m′=m/mn−1; comme m′n−1=0, il existe un couple unique (P′,Q′) de polynômes de A′[X] tel que P′ soit unitaire, R′=P′Q′, ψˉ(P′)=Pˉ et ψˉ(Q′)=Qˉ, en désignant par ψ l’homomorphisme canonique A′→A′/m′=B, par θ l’homomorphisme canonique A→A′ et en posant R′=θˉ(R). D’autre part, comme (mn−1)2=0, il existe un couple unique (P,Q) de polynômes de A[X] tel que P soit unitaire et R=PQ,θˉ(P)=P′,θˉ(Q)=Q′; comme φ=ψ∘θ, cela montre l’existence et l’unicité de P et Q vérifiant (4); en outre P′ et Q′ sont fortement étrangers par l’hypothèse de récurrence, donc il en est de même de P et Q.
3) A est discret.
On notera que dans ce cas m n’est plus nécessairement nilpotent, mais c’est en tout cas un nilidéal par hypothèse. Soient P0,Q0 deux polynômes de A[X] tels que φˉ(P0)=Pˉ,φˉ(Q0)=Qˉ et que P0 soit unitaire. Considérons l’idéal n de A engendré par les coefficients de R−P0Q0; il est de type fini et contenu dans m, donc il est nilpotent (chap. II, § 2, no 6, prop. 15), et par définition, si ψ:A→A/n est l’application canonique, on a ψˉ(R)=ψˉ(P0)ψˉ(Q0). En outre, ψˉ(P0) et ψˉ(Q0) sont fortement étrangers, comme il résulte de l’hypothèse sur Pˉ et Qˉ et de la prop. 2 du no 1 appliquée à l’homomorphisme canonique A/n→A/m. En vertu du cas 2), il existe donc un couple (P,Q) de polynômes de A[X], tel que P soit unitaire et que les relations (4) soient vérifiées. Le fait que Pˉ et Qˉ sont fortement étrangers entraîne encore ici que P et Q sont fortement étrangers dans A[X] en vertu du n° 1, prop. 2, car m est contenu dans le radical de A. Supposons enfin que P₁, Q₁ soient deux polynômes de A[X] vérifiant (4) et tels que P₁ soit unitaire, et soit n₁ l’idéal de type fini de A engendré par les coefficients de P − P₁ et les coefficients de Q − Q₁ ; comme n₁ est contenu dans m, il est nilpotent, et si ψ₁ : A → A/n₁ est l’application canonique on a ψˉ1(P)=ψˉ1(P1),ψˉ1(Q)=ψˉ1(Q1); la propriété d’unicité du cas 2) entraîne donc P = P₁, Q = Q₁.
4) Cas général.
Soit B un système fondamental de voisinages de 0 dans A, formé d’idéaux de A. Pour tout J∈B, soient fJ l’application canonique A→A/J, φJ l’application canonique
A/J→(A/J)/((m+J)/J)=A/(m+J),
gJ l’application canonique B=A/m→A/(m+J), et posons RJ=fˉJ(R),PJ=gˉJ(P),QJ=gˉJ(Q). Comme chaque anneau A/J est discret, on peut lui appliquer le cas 3), et on voit qu’il existe un couple unique (PJ,QJ) de polynômes de (A/J)[X] tels que PJ soit unitaire et RJ=PJQJ,φJ(PJ)=PJ,φJ(QJ)=QJ. L’unicité de ce couple entraîne que si J′⊂J,J′∈B, et si fJJ′:A/J′→A/J est l’application canonique, on a PJ=fˉJJ′(PJ′),QJ=fˉJJ′(QJ′). Il résulte donc de l’identification canonique de A{X} et de limJ(A/J)[X] (n° 2, prop. 3) qu’il existe P∈A{X} et Q∈A{X} tels que R=PQ et fˉJ(P)=PJ,fˉJ(Q)=QJ pour tout J∈B. En outre, on a gˉJ(P−φ(P))=0,gˉJ(Q−φ(Q))=0 pour tout J∈B, ce qui signifie que pour tout J∈B les coefficients de P−φ(P) et de Q−φ(Q) appartiennent tous à (m+J)/m. Mais comme m est fermé dans A, on a ⋂J(m+J)=m, d’où P=φ(P),Q=φ(Q), et P et Q vérifient donc bien (4) ; en outre, comme les PJ sont unitaires et de même degré, la série formelle restreinte P est un polynôme unitaire. Si (P′,Q′) était un autre couple vérifiant (4) et tel que P′ soit un polynôme unitaire, on en déduirait que RJ=fˉJ(P′)fˉJ(Q′),φJ(fˉJ(P′))=PJ et φJ(fˉJ(Q′))=QJ, et d’après l’unicité du cas 3), fˉJ(P′)=PJ,fˉJ(Q′)=QJ pour tout J∈B, ce qui entraîne P=P′ et Q=Q′. Montrons enfin que P et Q sont fortement étrangers ; en vertu du cas 3) et de la prop. 1 du no 1, pour tout J∈B, il existe un couple unique (SJ,TJ) de polynômes de (A/J)[X] tels que
(7) 1=PJSJ+QJTJ et deg(TJ)<deg(PJ)=deg(P).
L’unicité de ce couple montre aussitôt que pour J′∈B, J′⊂J, on a SJ=fJJ′(SJ′), TJ=fJJ′(TJ′); compte tenu du no 2, prop. 3, on en conclut l’existence de deux séries formelles restreintes, S,T de A{X} telles que SJ=fJ(S), TJ=fJ(T) et 1=PS+QT.
Reste à voir que si R est un polynôme, il en est de même de Q. Or, les QJ sont des polynômes par construction, et comme PJ est unitaire, la relation RJ=PJQJ entraîne
deg(QJ)≤deg(RJ)≤deg(R)
pour tout J∈B; d’où aussitôt la conclusion par définition de Q.
C. Q. F. D.
Bourbaki place la démonstration juste après l’énoncé : ce qui précède est l’énoncé avec sa démonstration.