§ 1. Algèbres graduées de type fini.
1. Systèmes de générateurs d’une algèbre commutative.
Soient A un anneau commutatif, B une A-algèbre commutative. Rappelons (Alg., chap. IV, § 2, n° 1) que si est une famille d’éléments de B, l’application de l’algèbre de polynômes dans B est un homomorphisme de sur la sous-algèbre de B engendrée par les , dont le noyau est l’idéal des polynômes tels que , appelé idéal des relations algébriques (à coefficients dans A) entre les .
Définition 1
Dans une algèbre commutative B sur un anneau commutatif A, on dit qu’une famille d’éléments de B
(*) Sauf au § 5, qui utilise les résultats du chap. I, § 4, et par suite l’algèbre homologique, il n’est fait, dans ce chapitre, aucun usage d’autres Livres de la Deuxième Partie.
est algébriquement libre sur (ou que les sont algébriquement indépendants sur ) si l’idéal des relations algébriques entre les , à coefficients dans , est réduit à 0. Une famille qui n’est pas algébriquement libre sur est encore dite algébriquement liée sur (et on dit aussi que ses éléments sont algébriquement dépendants sur ).
Cette définition généralise celle donnée en Alg., chap. V, § 5, no 1, déf. 1 pour les familles d’éléments d’un corps commutatif.
Dire que la famille est algébriquement libre sur revient encore à dire que les monômes par rapport aux sont linéairement indépendants sur ; en particulier les sont alors linéairement indépendants sur .
Définition 2
On dit qu’une algèbre commutative sur un anneau commutatif est de type fini si elle est engendrée par une famille finie d’éléments.
Il revient au même de dire que est isomorphe à une -algèbre de la forme (où les sont des indéterminées et un idéal de l’anneau de polynômes ).
Si la -algèbre est un -module de type fini, elle est évidemment une -algèbre de type fini ; la réciproque est fausse, comme le montre l’exemple des algèbres de polynômes (cf. chap. V).
Si est une -algèbre de type fini et une -algèbre commutative quelconque, est une -algèbre de type fini, car si est un système de générateurs de la -algèbre , il est clair que les forment un système de générateurs de la -algèbre .
Si est une -algèbre de type fini, et une -algèbre de type fini, alors est une -algèbre de type fini ; en effet, il résulte aussitôt des définitions que si est un système de générateurs de la -algèbre et un système de générateurs de la -algèbre , tout élément de est égal à un polynôme à coefficients dans , par rapport aux et aux .
2. Critères de finitude pour les anneaux gradués.
Dans ce no et les suivants, toutes les graduations envisagées (Alg., chap. II, 3e éd., § 11) sont supposées de type . Si A (resp. M) est un anneau gradué (resp. un module gradué), on note (resp. ) l’ensemble des éléments homogènes de degré i de A (resp. M).
Si (resp. ) pour , on dira, pour abréger, que A (resp. M) est un anneau (resp. un module) gradué à degrés positifs.
Proposition 1
Soient un anneau commutatif gradué à degrés positifs, m l’idéal gradué , une famille d’éléments homogènes de A, de degrés . Les conditions suivantes sont équivalentes :
a) L’idéal de A engendré par la famille est égal à m. b) La famille est un système de générateurs de la -algèbre A. c) Pour tout , le -module est engendré par les éléments de la forme qui sont de degré i dans A.
Il est clair que les conditions b) et c) sont équivalentes. Si elles sont vérifiées, tout élément de m est de la forme où est un polynôme de sans terme constant ; on a donc , ce qui prouve que c) entraîne a). Inversement, supposons vérifiée la condition a). Soit la sous--algèbre de A engendrée par la famille , et montrons que . Pour cela, il suffit de montrer que pour tout . Procédons par récurrence sur , la propriété étant évidente pour . Soit donc avec . Puisque , il existe une famille d’éléments de A, de support fini, telle que , et on peut supposer chacun des homogène et de degré (en le remplaçant au besoin par sa composante homogène de ce degré) ; comme , l’hypothèse de récurrence montre que l’on a pour tout , d’où et , ce qui achève de prouver que a) implique b).
Corollaire
Soient un anneau commutatif gradué à degrés positifs et l’idéal gradué .
(i) Les conditions suivantes sont équivalentes : a) L’idéal est un -module de type fini. b) L’anneau est une -algèbre de type fini.
(ii) Supposons vérifiées les conditions de (i) et soit un -module gradué de type fini. Alors, pour tout , est un -module de type fini, et il existe tel que pour .
(i) Si une famille d’éléments de est un système de générateurs du -module (resp. de la -algèbre ), il en est de même de la famille formée des composantes homogènes des ; l’équivalence des conditions a) et b) résulte donc de la prop. 1.
(ii) On peut supposer engendré (en tant que -algèbre) par des éléments homogènes () de degrés , et engendré (en tant que -module) par des éléments homogènes (); soit , . Il est clair que est formé des combinaisons linéaires à coefficients dans des éléments tels que les soient des entiers vérifiant la relation ; pour chaque il n’y a qu’un nombre fini de familles vérifiant ces conditions, puisque pour tout ; on en conclut que est un -module de type fini, et en outre il est clair que lorsque .
3. Propriétés de l’anneau .
Soient un anneau gradué, un -module gradué; pour tout couple d’entiers tel que , , posons
Il est clair que est un sous-anneau gradué de et un -module gradué; en outre, si est un sous-module gradué de , est un sous--module gradué de . On écrira
au lieu de ; pour chaque , est somme directe des -modules ().
Proposition 2
Soient un anneau commutatif gradué à degrés positifs, un -module gradué. On suppose que est une -algèbre de type fini et un -module de type fini. Alors, pour tout couple d'entiers tels que , : (i) est une -algèbre de type fini. (ii) est un -module de type fini.
Montrons que est un -module de type fini. Soit un système de générateurs de la -algèbre formé d'éléments homogènes. Les éléments de (en nombre fini) de la forme tels que pour constituent un système de générateurs du -module ; en effet, pour tout système d'entiers (), il y a des entiers positifs tels que avec (); on a alors
Appliquons ce qui précède au -module gradué , qui est de type fini en vertu du cor. de la prop. 1 du n° 2; on voit que est un -module de type fini; par suite (n° 2, cor. de la prop. 1) est une -algèbre de type fini.
Lemme 1
Soient un anneau commutatif gradué tel que , un -module gradué, un système de générateurs homogènes de tels que pour tout . Alors, pour tout et tout , on a .
Soit et soit . Puisque les engendrent , il existe une famille d'éléments de , de support fini, telle que ; on peut en outre supposer chaque homogène et de degré (en le remplaçant au besoin par sa composante homogène de ce degré). Comme et , chaque est somme d’éléments de la forme avec , d’où . On a donc , d’où par récurrence sur .
Lemme 2
Soit un anneau commutatif gradué tel que , et soit une -algèbre commutative graduée à degrés positifs, qui soit un -module de type fini. Il existe alors un entier tel que :
(i) Pour et , . (ii) Pour , .
En vertu du lemme 1, il existe un entier tel que pour et on ait , d’où a fortiori , ce qui établit (i). Pour et , on a alors comme on le voit par récurrence sur en appliquant (i); ceci établit (ii).
Proposition 3
Soit un anneau commutatif gradué à degrés positifs qui soit une -algèbre de type fini. Il existe un entier tel que pour tout .
Soit un système de générateurs homogènes de la -algèbre , dont les degrés soient . Soit , soit un multiple commun des et posons pour ; les éléments sont donc tous de degré . Soit la sous--algèbre de engendrée par les ; c’est une sous-algèbre graduée de , et l’on a si n’est pas multiple de . Soit (resp. ) l’anneau gradué dont l’anneau sous-jacent est (resp. ) et la graduation formée des (resp. ). On a par définition de . Considérons les éléments de (en nombre fini) de la forme , où et (mod. ); montrons qu’ils engendrent le -module . Il suffit de prouver que tout élément de de la forme est combinaison -linéaire des éléments précédents. Or, il existe des entiers positifs tels que avec ; on a alors
et par hypothèse (mod. ), donc (mod. ) ; comme les appartiennent à B par définition, cela prouve notre assertion. Comme S est un A-module de type fini, on peut appliquer le lemme 2 : il existe tel que pour , , donc pour . La proposition en résulte, avec .
4. Idéaux premiers gradués.
Soient un anneau commutatif gradué à degrés positifs, m l’idéal gradué ; nous dirons que deux idéaux gradués de A sont équivalents s’il existe un entier tel que pour (il est clair que c’est bien une relation d’équivalence). On dit qu’un idéal gradué est essentiel s’il n’est pas équivalent à m.
Proposition 4
Soit un idéal gradué de A ; pour que p soit premier, il faut et il suffit que si sont tels que et , on ait .
La condition est évidemment nécessaire. Inversement, si elle est remplie, alors, dans l’anneau gradué , le produit de deux éléments homogènes est , donc est intègre (Alg., chap. II, 3e éd., § 11, n° 4, prop. 7).
Proposition 5
Soient un idéal gradué de A, un entier . Pour qu’il existe un idéal premier gradué tel que pour , il faut et il suffit que, pour tout couple d’éléments homogènes de degrés , la relation entraîne « ou ». S’il existe tel que , l’idéal premier gradué vérifiant les conditions précédentes est unique.
La condition de l’énoncé est évidemment nécessaire. Si l’on a pour tout , il est clair que tout idéal premier contenant m est gradué et répond à la question ; il peut donc y avoir plusieurs idéaux premiers gradués répondant à la question ; toutefois, deux quelconques de ces idéaux sont évidemment équivalents. Supposons donc qu’il existe un élément homogène (avec ) n’appartenant pas à . Soit l’ensemble des tels que . Il est clair que est un idéal de ; comme les composantes homogènes de sont les produits par de celles de , et que est un idéal gradué, est un idéal gradué ; en outre, on a , donc . Pour prouver que est premier, il suffit de montrer que si sont tels que et , alors on a (prop. 4). On a alors , d’où par hypothèse ; on en conclut que , puisque . Enfin, si et , les conditions et sont équivalentes par hypothèse, donc , ce qui achève de prouver l’existence de l’idéal premier gradué répondant à la question. Si en outre est un second idéal premier gradué de tel que pour , on a et pour tout , d’où puisque est premier. D’autre part, si est un élément homogène de degré de , est homogène de degré et appartient par suite à , d’où par définition , ce qui montre que , et finalement .
Proposition 6
Soit un entier . (i) Pour tout idéal premier gradué essentiel de , est un idéal premier gradué essentiel de . (ii) Inversement, pour tout idéal premier gradué essentiel de , il existe un idéal premier gradué (nécessairement essentiel) de , et un seul, tel que . (i) Si n’appartient pas à , n’appartient pas à , donc est essentiel. (ii) Pour tout , l’ensemble doit être égal à l’ensemble des tels que . Montrons que est un idéal premier gradué ; comme lorsque est multiple de , puisque est premier, cela prouvera l’existence et l’unicité de . Or, si est somme de termes dont chacun est produit de ou de par un élément homogène de degré , donc , et puisque est premier, , donc est un sous-groupe de . Comme est un idéal de , est un idéal gradué de ; enfin, la relation entraîne ou , ce qui achève la démonstration en vertu de la prop. 4.
Soient un anneau commutatif gradué à degrés positifs, un idéal premier gradué essentiel de . L’ensemble des éléments homogènes de n’appartenant pas à est multiplicatif, et l’anneau de fractions est donc gradué de façon canonique (chap. II, § 2, n° 9) (on notera qu’il y aura en général des éléments homogènes de degré négatif pour cette graduation). Nous désignerons par le sous-anneau de formé des éléments homogènes de degré 0, autrement dit l’ensemble des fractions , où et sont homogènes de même degré dans et . De même, pour tout -module gradué , est gradué de façon canonique (loc. cit.) et nous désignerons par le sous-groupe des éléments homogènes de degré 0, qui est évidemment un -module.
Proposition 7
Soient un idéal premier gradué de , un entier , l’idéal premier gradué de ; pour tout -module gradué , l’homomorphisme déduit de l’injection canonique est bijectif.
Si est l’ensemble des éléments homogènes de n’appartenant pas à , et , l’homomorphisme canonique est un homomorphisme homogène de degré 0, et il est injectif, car si est tel que pour , on a aussi , et . Reste à voir que l’image par de est tout entier ; mais si et , on a aussi avec et , d’où notre assertion.
Proposition 8
Soit ; soient une famille finie d’idéaux premiers gradués de et un idéal gradué de tel que pour tout ; alors il existe un élément homogène n’appartenant à aucun des .
Raisonnons par récurrence sur , la proposition étant triviale pour . S’il existe un indice tel que soit contenu dans un des d’indice , il résulte de l’hypothèse de récurrence qu’il y a un élément homogène n’appartenant à aucun des pour , donc n’appartenant pas non plus à , et cet élément répond à la question. Supposons donc que pour tout indice , ne soit contenu dans aucun des d’indice ; l’hypothèse de récurrence entraîne donc l’existence d’un élément homogène n’appartenant à aucun des d’indice ; comme les sont tous de degrés , on peut en les remplaçant par des puissances convenables (puisque les sont premiers) supposer que et sont de même degré. Alors est homogène de degré et le même raisonnement que dans le chap. II, § 1, no 1, prop. 2 montre que répond à la question.
Exercices
See the exercises for § 1.