§ 10. Prolongements d’une valuation à une extension transcendante.
1. Cas d’une extension transcendante monogène.
Lemme 1
Soient un corps, une valuation de , son groupe des ordres, un groupe totalement ordonné contenant , et un élément de . Il existe une valuation et une seule de telle que, pour (), on ait .
En vertu de la prop. 4 du § 3, no 2, il suffit de montrer que la formule
définit une valuation de l’anneau . Comme
on a
pour dans , l’égalité ayant lieu si .
Démontrons que l’on a
pour et . Soit (resp. ) le plus petit des entiers tels que (resp. ) prenne sa valeur minimum; notons (resp. ) cette valeur minimum. Pour dans , on a
Proposition 1
Soient K un corps, une valuation de K, son groupe des ordres, un groupe totalement ordonné contenant , et un élément de tel que les relations , entraînent . Il existe alors une valuation et une seule de K(X) à valeurs dans et prolongeant , telle que . Le corps résiduel de est égal à celui de , et son groupe des ordres est le sous-groupe de .
Démontrons d’abord l’unicité de . Soit un élément de K[X]. On a , ce qui montre que les monômes tels que ont des valeurs distinctes pour . Il s’ensuit que , ce qui montre à la fois l’unicité de sur K[X] (donc aussi sur K(X)) et le fait que le groupe des ordres de est . On voit en outre que, si , on peut écrire avec et ; tout élément de K(X) peut donc s’écrire sous la forme , avec et ; on a , donc si et seulement si et ; ainsi, lorsque , R et b sont congrus modulo l’idéal de , ce qui montre que le corps résiduel de est égal à celui de .
Enfin l’existence de résulte du lemme 1.
Proposition 2
Soient K un corps, une valuation de K, son groupe des ordres, et k son corps résiduel. Il existe une valuation et une seule de K(X) prolongeant , telle que et que l’image t de X dans le corps résiduel k’ de w soit transcendante sur k. Le groupe des ordres de w est égal à celui de v, et son corps résiduel est k(t).
Pour montrer l’unicité de w, il nous suffira de montrer que, si P = est un élément non nul de K[X], on a
Démontrons maintenant l’existence de w. La formule (pour ) définit une valuation w de K(X) en vertu du lemme 1, et w a évidemment même groupe des ordres que v. On a . Montrons que l’image canonique t de X dans le corps résiduel de w est transcendante sur k : en effet, si avec pour tout j, on a, en désignant par un représentant de dans l’anneau de v, ; d’où pour tout j, donc pour tout j. Montrons enfin qu’on a : en effet, tout élément R de K(X) peut s’écrire , avec dans K, et pour tout j, l’un des et l’un des étant nul ; on a si et seulement si ; en notant f l’homomorphisme canonique de l’anneau de w sur , on a
Remarque
Il ne faudrait pas croire que les deux types de prolongements de v à K(X) que nous venons de rencontrer soient les seuls ; il peut exister un troisième type de prolongement, où est un groupe de torsion, et une extension algébrique (non nécessairement de degré fini) de . Ce troisième type n’est pas nécessairement fourni par le procédé décrit dans le lemme 1 (cf. , exerc. 1)
2. Rang rationnel d’un groupe commutatif.
Définition 1
On appelle rang rationnel d’un groupe commutatif la dimension du -espace vectoriel .
Cette dimension peut aussi être définie comme la borne supérieure (finie ou infinie) des cardinaux tels qu’il existe éléments de linéairement indépendants sur (Alg., chap. II, 3e éd., § 7, no 10, prop. 26). Le rang rationnel de est nul si et seulement si est un groupe de torsion. Pour un sous-groupe d’un groupe additif , la notion de rang rationnel coïncide avec celle définie en Top. gén., chap. VII, § 1.
Dans la suite de ce paragraphe, nous noterons le rang rationnel du groupe commutatif . Si est un sous-groupe de , on a (puisque est un -module plat) la formule d’additivité
Proposition 3
Soient un groupe commutatif totalement ordonné, et un sous-groupe de . Si l’on note et les hauteurs de et (, no 4), on a l’inégalité
Soit, en effet, une suite strictement croissante de sous-groupes isolés de . On doit établir l’inégalité
Elle est évidente pour . Supposons , et raisonnons par récurrence sur . En appliquant l’hypothèse de récurrence au groupe et à son sous-groupe ; on obtient
Distinguons alors deux cas :
a) On a , autrement dit . L’inégalité (7) s’écrit
Or est un groupe totalement ordonné non réduit à 0; ce n’est donc pas un groupe de torsion, et l’on a .
D’où, d’après (4), . En portant dans (8), on obtient bien l’inégalité (6) cherchée.
b) On a . Comme est un sous-groupe isolé de , on en conclut que . D’autre part on a évidemment . En portant dans (7), on obtient encore (6).
Corollaire
Pour tout groupe commutatif totalement ordonné* , on a . On fait dans la prop. 3.
Proposition 4
Soit* un groupe commutatif totalement ordonné. On suppose que est de type fini, et qu’on a . Alors est isomorphe à ordonné lexicographiquement.
Posons . Si , on a . Si , la structure des groupes commutatifs de type fini montre qu’on a un isomorphisme de sur (Alg., chap. VII, § 4, no 6, th. 3). Or ne possède que deux structures d’ordre total compatibles avec sa structure de groupe, à savoir la structure d’ordre usuelle et son opposée. Donc ou — est un isomorphisme du groupe ordonné sur muni de l’ordre usuel.
Supposons maintenant qu’on ait , et raisonnons par récurrence sur . Soit un sous-groupe isolé de , de hauteur . On a (formule (4)), et (cor. de la prop. 3), d’où et . L’hypothèse de récurrence montre que est isomorphe à ordonné lexicographiquement, et le cas montre que est isomorphe à . Comme est un -module libre, est un facteur direct dans (Alg., chap. II, 3e éd., § 1, no 11, prop. 21). Le lemme suivant montre alors que est isomorphe (non canoniquement) au produit lexicographique , ce qui achève la démonstration.
Lemme 2
Soit* un sous-groupe isolé d’un groupe commutatif totalement ordonné . Si est facteur direct dans , le groupe ordonné est isomorphe au groupe ordonné lexicographiquement.
Soit un isomorphisme de groupes de sur tel que pour tout , et que admette pour classe modulo . Comme est totalement ordonné, tout revient à montrer que est croissant (Ens., chap. III, 2e éd., § 1, no 12, prop. 11). Soit un élément de ordonné lexicographiquement. Si , la classe de modulo est un élément , d’où , car, sinon, on aurait (§ 4, no 2, prop. 3). Si et , on a . Donc est bien croissant.
3. Cas d’une extension transcendante quelconque.
Dans ce no nous utiliserons les notations suivantes : K est un corps, une extension de K, une valuation de K, un prolongement de à , et (resp. et ) le groupe des ordres et le corps résiduel de (resp. ). Nous poserons :
si les membres de droite sont finis ; sinon, nous conviendrons de poser (resp. ).
Théorème 1
Soient des éléments de l’anneau de dont les images canoniques dans soient algébriquement indépendantes sur , et des éléments de tels que les images canoniques des dans soient linéairement indépendantes sur . Alors les éléments de sont algébriquement indépendants sur ; la restriction de à admet pour corps résiduel, et pour groupe des ordres.
Notre assertion est évidente si . Procédons par récurrence sur . Si et , l’hypothèse de récurrence montre que les hypothèses du th. 1 sont vérifiées si l’on remplace K par et les familles par . Nous sommes donc ramenés à l’un des deux cas suivants :
a) On a un élément de l’anneau de tel que soit transcendant sur ; il s’agit de montrer que est transcendant sur , et que la restriction de à admet pour corps résiduel et pour groupe des ordres.
b) On a un élément de tel que les relations et entraînent ; il s’agit de montrer que est transcendant sur , et que la restriction de à admet pour corps résiduel, et pour groupe des ordres.
Or la prop. 1 du § 8, no 1 montre que (resp. ) ne peut être algébrique sur . Les autres assertions de a) (resp. b)) s’en déduisent aussitôt en vertu de la prop. 2 (resp. prop. 1) du no 1.
Corollaire 1
On a l’inégalité
*De plus, si est une extension de type fini de , et s’il y a égalité dans (9), alors est un -module de type fini, et est une extension de type fini de .
Soient et des entiers naturels tels que et ; montrons, ce qui prouvera (9), qu’on a . Par hypothèse, il existe des éléments de qui vérifient les hypothèses du th. 1. Il sont donc algébriquement indépendants sur , ce qui démontre l’inégalité .
Si est une extension de type fini de , est fini, donc et sont aussi finis; notons-les et . Il existe des éléments de qui vérifient les hypothèses du th. 1. Si , ces éléments forment une base de transcendance de sur , et est donc une extension algébrique de degré fini de . Soient et le groupe des ordres et le corps résiduel de la restriction de à . D’après le th. 1, est un -module de type fini, et est une extension pure de type fini de . D’autre part, comme est une extension algébrique de degré fini de , est un groupe fini, et est une extension algébrique de degré fini de (, no 1, lemme 2). Ceci démontre le corollaire 1.
Corollaire 2
Soient et les hauteurs de et . On a alors
En effet, d’après la prop. 3, on a .
Corollaire 3
Supposons que soit une extension de type fini de , que soit isomorphe à (ordonné lexicographiquement), et qu’il y ait égalité dans la formule (10). Alors est isomorphe à (ordonné lexicographiquement), et est une extension de type fini de .
S’il y a égalité dans (10), il y a égalité dans (9), d’où le fait que est une extension de type fini de , et que est un -module de type fini. De plus, en comparant (9) et (10), on voit que , d’où , et la prop. 4 (n° 2) montre alors que est isomorphe à ordonné lexicographiquement.
Corollaire 4
Supposons que soit impropre (auquel cas ). On a alors
(11)
Si, en particulier, est de hauteur 1, on a
(12)
de plus, si est une extension de type fini de et s’il y a égalité dans (12), alors est une valuation discrète, et est une extension de type fini de .
C’est une série de cas particuliers des corollaires 1, 2, 3.
Exercices
See the exercises for § 10.